jeudi 30 août 2018

Vive la Void : Vive la Void

Figurez vous que Vive la Void, avec son nom qui fleure bon la dépression joyeuse, avec la même douceur que l'accent dans lequel on est obligé de l'entendre prononcé, ce milk-shake, facile comme un lait-menthe mais nonobstant toujours prêt à vous filer un déplaisant coup de fréon dans les sinus, mêlant de subtils (au sens chimique) arômes de Carpenter, Vangelis, Lynch, résultant en une manière de voyage en aéroglisseur psychique semblant propulsé par une version krautechno des Chromatics... est mon "disque qui s'écoute tout seul à n'importe quel moment et quel endroit" de ces derniers temps.
Il s'est glissé à cette place tout en douceur, sans donner aucun moment l'envie de faire des Phrases à son endroit, d'en faire un phénomène ou du sensationnalisme - car il n'est que pure sensation, et une infiniment douce, immédiatement familière, une glaciale bienveillance qui précède les mots ; ne nécessitant pas pour être apprécié de se donner aucunes raisons.
On ne va donc pas le mettre dans l'embarras plus longtemps.

mardi 28 août 2018

Nordvargr : Metempsychosis

Au début, on passe légèrement à côté du disque, parce que peu importe que telle soit effectivement ou pas son intention, Metempsychosis sonne (ou s'entend) comme s'il voulait nous faire peur, et que ce genre de frisson, que ce soit dans le death industrial en général ou le boulot de Rico en particulier, on s'en est rempli la panse à s'en péter la sous-ventrière il y a beau temps : même si c'est précisément la raison pour laquelle j'aimais en écouter pour m'endormir, le death industrial m'a fait jadis un peu peur, lorsque je le découvrais, dans les marges de l'effroi confortable et délectable en tous les cas, et particulièrement celui ouvré par le très soigneux et très soyeux officiant en chef de Maschinenzimmer 412, qui est un peu le tenant de la version haute couture du death industrial et du dark ambient
Mais on y revient, fatalement, harponné et pris au piège qu'on avait été dès le premier contact ; par l'étrange ambiance, la bizarre matière du disque : à la fois remarquablement calme, posé, raffiné, laqué comme un Infernal Affairs ou un solo de Nordvargr, et pourtant brutalement concret, primitif, rugueux, râpeux - effet en ce qui me concerne encore renforcé par le fait que, sur un malentendu initial, j'ai commencé par croire que ces vocaux proéminents et articulés ainsi que le ferait une bête aux mâchoires peu faites naturellement pour les langages humains, qui s'y entendent, étaient l'œuvre du gonze de Trepaningsmachin, chouchou actuel de la scène - avant de découvrir que ce n'était nul autre que Riton soi-même, que j'entendais là ; se montrant, c'est le cas de le dire, à ma connaissance (il sort beaucoup de disques, le ladre, hein ?) pour la première fois aussi frontal, distinctement articulé, manifeste, ce qui n'est pour rassurer personne, on en conviendra.
Oh, il y a bien cette brusque et assez figeante montée en tension sur le dernier morceau, mais finalement elle ne se résout pas en l'infernale procession ou l'apocalyptique et sanglante mise à mort qui auraient logiquement conclu un disque de ce type respectueux des procédures ; et globalement Metempsychosis ne rentre pas dans les schémas attendus, pour la musique qu'il joue, lui qui paraît le plus gros de sa durée un monologue, une retraite méditative - avant d'avec une animale et féroce brusquerie s'adresser à vous, vous saisissant d'une griffe sale par le collet, comme prêt à vous suspendre au croc de boucher dans la minute qui suit, pour les besoins d'un rituel cannibale qu'on n'avait pas identifié... puis, on l'a dit, se détourner de vous, à en douter qu'il vous ait jamais seulement vu ; son titre religieux, il le porte, et forte est la conviction qu'il s'agit bien d'une démarche spirituelle individuelle, à quoi l'on assiste, d'une sorte de prière rituelle de transformation intérieure. Mais un doute s'attarde, çà, là, et c'est bien connu, ce qui est imprévisible est plus fondé à inspirer la crainte.
Car le disque persiste au fil des écoute à troubler, à ainsi moduler, dans ce qui semble quelque grotte reculée du fin fond de la Norvège, quiétude quasi-bouddhique voire zen, mâchoire pendant mollement dans la contemplation y comprise, et bestialité particulièrement dégoulinante de la babine (on remarquera que la position des maxillaires n'est pas inconciliable, entre les deux) ; ladite placidité méditative semblant aller dans le sens du titre de l'album, mais la seconde lui donnant un âcre avant-goût de processus particulièrement concret et carné ; les bols chantent mais remplis de sang coagulant, si vous voyez ce que je veux dire. L'on peut probablement s'adonner à de très riches méditations en rongeant sans fin le moignon de la jambe de son dernier repas. Et il faut bien après tout que les osselets viennent de quelque part, n'est-ce pas ?
On aventurerait bien un "équivalent ambient de Whitehorse", si Whitehorse n'était pas déjà du war-neurocore étrangement proche de la stase ambient, d'une, puis il conviendrait d'établir clairement que contrairement à tant d'autres, Henrik n'oublie qu'ambient ne veut pas dire qu'il ne se passe rien, certainement pas, non plus qu'on a nécessairement besoin de savoir quoi ; simplement la sensation que... Et de ce côté là pas de doute : on est servi. Mais est-on seulement, à la fin, dans le domaine de l'ambient ? D'un point de vue plus garagiste, on pourrait facilement se laisser tenter à dire que l'ogre suédois accomplit ici une sorte de grand oeuvre, à mettre à contributions ainsi toutes les cordes de son arc, les paysages religieux, chamaniques d'In Nomine Dei Nostri Satanas Luciferi Excelsi, le luxe cérémoniel d'Infernal Affairs, les océans d'encre de Chine de ses disques ambient, et même un peu de la barbarie explicite de Pouppée Fabrikk : osez un peu me soutenir que "Salve Teragmon" ne fait pas un vestige archéologique mieux que crédible, pour prouver la pratique de l'EBM chez les plus féroces pithécanthropes des confins septentrionaux de la Pangée ?
Il y a bien un nom, tenez, qui finit par venir en tête, d'un précédent vaguement approchant, dans la famille, à ce que l'on rencontre avec Metempsychosis, et il n'est pas des moindres : c'est Un-Core, et depuis 1993 il avait toujours été, à notre infini chagrin, attaché à un seul et unique morceau de musique. Pour avoir mis fin à cet état de fait l'auteur du présent disque ne sera jamais assez remercié.
Mais surtout, on a vu plus haut si Metempsychosis était une bête en cage ; ou alors, si vous tenez à la voir ainsi, demandez vous si vraiment elle est enfermée avec vous, ou bien si c'est vous, qui êtes enfermé avec elle. On a, après tout, ses restes d'instinct ; et les mots "piège" et "mâchoires" ne viennent pas à un esprit par hasard. Bienvenue chez Henri, entrez.

Adult. : This Behavior

On le sait bien, que c'est un triste et sordide penchant à combattre, que ce tic d'opposer les groupes ou les disques comme s'ils étaient des concurrents dans quelque discipline sportive...
Mais que voulez-vous, elle est si forte à l'écoute de This Behavior, la tentation de claironner "Salut les nullos ! oui vous, November Növelet, Chicks on Speed, Miss Kittin, Karyn Dreyer en double : voilà comment c'est que c'est, qu'on fait de la new-wave dérangeante et nonobstant vertigineusement enivrante".
Dans la série c'était une évidence mais encore fallait-il primo s'en rendre compte, secundo savoir le faire de façon assez brillante pour que cela devienne réalité, visible aux yeux de tous : la gémellité entre le rythme tribal de l'electro, la dance, l'acid-house - et celui du "post-punk". Voilà, c'est fait, c'est parfait, et c'est irrésistible.
Vous me direz, c'est ce qu'ils sont : un groupe electro-wave de Detroit ; oui, mais quand même, la vache... A la fois désuet avec morgue, et moderne avec le tranchant d'un scalpel, avec un peu la même redoutable fraîcheur brut, la même effronterie d'enfant sauvage que Björk Godmunsdottir dégageait - et dégage toujours - sur Debut : Adult. fait le pont, accrochez vous au pinceau j'enlève l'échelle, entre proto-EBM minimale et hardtechno de pure obédience DJ Rush, vous me direz que c'était déjà un peu - beaucoup - ce que faisait Oliver Chessler, c'est vrai mais d'une ça ne rend pas le disque moins orgasmique au contraire, de deux ce n'est pas tout à fait le même angle d'attaque, normal car celui de Horrorist est unique, et celui d'Adult. aussi : vous vous rappelez, les albums no-wavisants, méticuleusement dissonants, un brin fastidieux, qu'ils sortaient à leurs débuts ? Ils ont bien fait, ils ont trouvé le juste dosage, avec ce spectre qu'il en subsiste aujourd'hui dans leur EBM acide et électrocutée, dans une wave impitoyable comme du Siouxsie & the Banshees, qui paraîtra moins doucement mélancolique qu'à l'époque Resuscitation, ou même sur le lisse et délétère The Way Things Fall - et l'est du reste : on n'est pas trop ici dans le vague à l'âme, même celui au vitriol du dernier cité ; mais dans l'eau-forte, la bénédiction du dancefloor aux mouvements d'un goupillon plein de produits caustiques divers, afin de dispenser l'accès à un nouveau stade de béatitude communiste et ostalgique, dans cette discothèque où l'on pourrait se retrouver à emballer aussi bien Catherine Ringer ou Nina Hagen, que Steve Law ou Karl Hyde, et traversée de fantômes de poésie froide - où une fois encore, la frontière se brouille : cold lunaire à la Naja Naja, ou bien avant-techno vénusienne à la Black Lung ?
Je vous le disais en entame, mais on va le redire autrement, afin qu'il n'y ait pas de méprise sur une acrimonie qui n'était due qu'à la cruauté de la déception : ils ne sont pas nombreux, les disques de dance-music à vous entraîner dans des contrées surnaturelles, ainsi qu'ont pu le faire des Magic et des Silent Shout. Celui-ci est d'une fureur congelée à la fois épuisante et grisante, et une authentique splendeur. L'autre plus grande réussite d'Adult., en miroir de cet horrible descente qu'était The Way Things Fall. Est-il vivant, est-il porteur sain ? Est-ce ici le haut lieu de la branchitude underground du futur, où l'on célèbre ainsi le sabbat chimique, ou bien la discothèque d'entreprise sous une centrale nucléaire dont on a soigneusement ôté aux salariés tout motif de sortir au contact de la civilisation ? Vous verrez bien.

dimanche 26 août 2018

Mental Destruction : The Intensity of Darkness

On porte à mon attention le fait que d'aucuns ne connaissent pas Mental Destruction et The Intensity of Darkness : je me sens forcément en partie responsable, puisque je n'en ai jamais parlé ici. Pas faute d'y avoir pensé, plusieurs fois, pourtant ; comment faire autrement ? Que d'y penser, c'est à dire ; car comment faire tout court ? Surtout lorsque certes il y a eu des précédents, concernant votre initiation aux musiques industrielles tout court - Strategies Against Architecture, Tiddles, Enemy of the Sun... - mais que l'on peut affirmer que le ci-devant album, avant même le premier Dive, constitua votre introduction dans les cercles de l'industriel pas cool, non organique, plus particulièrement à la scandinave, et d'une certaine manière, au fond, au black metal, avant même In Nomine Dei Nostri Satanas Luciferi Excelsi ?
De quoi parle-t-on donc ? De la banquise, sur laquelle face au sifflement abrasif comme la pierre d'un vent sans fin ni pitié qui s'appelle Dieu, nul ne vous entendra crier, surtout au milieu du fracas de l'Univers en train de vous dégringoler sur le coin de la gueule ? Se rabat-on plutôt sur les valeurs éprouvées, et la brillante, si expressive et si explicite formule de Laurent "Lol" Chevaux, sur le catalogue Ombre Sonore, à savoir "la musique de l'effondrement et du chaos biblique" ? Saura-t-on faire autre chose que paraphraser celle-ci, quand elle a matérialisé presque au même titre que le disque la définition d'une nouvelle perspective esthétique, qui s'ouvrit ce jour-là où l'on entendit le cataclysme pour la première fois - passées bien sûres les premières minutes de sourire béat de jeune con, devant l'introductif "Without Form" - lequel à lui seul, au rayon naissance d'horizons insoupçonnés, se pose juste un peu là...
Dans la famille death industrial même, Mental Destruction constitue une bête rigoureusement solitaire et sans descendance, ainsi qu'en toutes choses y compris la vie de ses auteurs (l'on me permettra de ne pas compter Azure Skies, qui n'est au fond que la suite en pente douce de l'album final de Mental Destruction, le souvenir d'une envie mélancolique de ne pas partir tout de suite, de disparaître doucement sur les ailes des éléments), lesquels avant et après cela semblent n'avoir eu rien à dire au monde et en musique, qui importât suffisamment, qui poussât plus loin : seulement cette unique vision de tonnerre. Une hallucination sur les étendues désolées d'un Arctique de cauchemar entre Druillet et Lovecraft, une révélation divine en forme d'In Slaughter Natives chutant dans le ciel à travers l'Enfer Géométrique. Des mille et des mille encore après ce que Christian Vikernes prit pour le bout du monde, il se trouve encore autre chose, de bien plus terrible que ce cotonneux engourdissement, au bout de la blancheur une blancheur encore plus grande, celle d'une nuit qui ne se lève jamais, de l'envers du monde. Un prodige œuvre de trois chevelus, dont malgré des doutes récurrents je n'ai jamais eu la preuve qu'ils étaient, tels ceux d'Unveiled ou de Puissance, des métalleux et dont deux étaient frères, au cœur empli de la croyance en un Dieu dont ils sont en vérité, je vous le dis, parvenus à la perfection à rendre compte de la terrifiante nature. Une mise en musique de l'inhumanité du Verbe, de l'horreur et la démence qui ne peuvent que résulter de la contemplation de Sa face, et de la caresse de Sa pensée en rouages cyclopéens creusant leur tranchée de Chemin en travers des vallées de larmes désertées de toute autre vie.
Enfin bref, tout cela ou d'autres choses, vous le verrez par vous même... ou pas, car The Intensity of Darkness brûle les rétines de sa blancheur impitoyable, et davantage encore cautérise le cerveau, le tétanise, l'abrutit, le réduit à l'état de Sodome et Gomorrhe - en veux-tu de la blancheur ? en v'là. Vous apprendrez que la foi n'est pas donnée à tout le monde, et c'est là le seul effet de la clémence de l'Individu dont il est question. Vous pouvez au choix profiter de cette chance, ou bien la mesurer en écoutant le disque.

samedi 25 août 2018

Jain : Zanaka

Oui, j'ai tenu à partager avec vous cette découverte, faite par le truchement de ce petit webzine appelé JT de France 2.
A sa juste place, me répondra-t-on probablement. Il est vrai que les marchands de camelote hi-tech et lifestyle se sont emparés, jusqu'à en faire un courant musical à part entière, "la musique de pub des années 2000", de tous ces trucs éco-conscients à la Ayo, Sia, Manu Chao et ainsi de suite ; il est également vrai que la demoiselle arbore le bon sourire plein d'exquises bonnes manières, d'ouverture d'esprit et de bonté d'une fille, d'une Pauline, d'une fille de bonne famille à la Virginie Ledoyen, qui viendrait telle Camille Dalmais de tomber amoureuse de l'Afrique (pour la Jamaïque, on est moins sûr, peut-être n'est-elle même pas au courant et a-t-elle seulement découvert Sia, et eu le crush comme toute personne normalement constituée) parce qu'elle a un keubla dans sa terminale L, et s'est inscrite à un cours de danse afro. A peu près aussi crédible que Matthieu Chédid sur la savane. Et que dire de cette loi qui depuis plus d'une dizaine d'années ne semble plus devoir être abrogée, et veut que la moindre nénette pâlote de Nogent-sur-Marne chante comme si elle s'était tanné le cuir au soleil des faubourgs de Kingston ?
Oui, on peut se gausser tout son soûl, de Jeanne Galice et de bibi ; peut-être même ne serais-je pas si indulgent, l'eussé-je découverte chez Yann Barthès, où fort probablement elle a dû passer il y a déjà deux ans. Mais comme rien ne m'est plus étranger que le statut de true, quel que soit le terrain, peu me chaut tout cela, et toutes considérations d'authenticité, et je suis bien content de l'avoir rencontrée par l'entremise de l'audiovisuel de service public. Et d'ailleurs, cette revendication de l'Afrique, qui s'ajoute aux héritages plutôt anglo-saxons que l'on va voir dans un instant, tient plutôt d'une tradition française (remords colonial ?) qui remonte au bas mot à Daniel Balavoine et Rose Laurens, ce qui me convient parfaitement, Sauver l'Amour étant le premier album que je me suis acheté de ma vie - sauf si c'était Femmes d'Aujourd'hui.
Alors bien sûr, comme toujours en pareil cas, l'impression à plusieurs reprises de se fader au milieu de son disque des réclames pour des smartphones à 137 milliards de pixels ou des voitures à caméra de recul, est un peu irritante ; pas assez , cependant, pour gâcher le plaisir de rencontrer une fille émancipée de Camille un peu, certes, mais en moins arty-farty-quai-de-Valmy, de Björk un peu aussi, mais quand elle était pertinente et pas encore dématérialisée...et de Sia, surtout, beaucoup, plein, avec adoration du fond du cœur mais aussi liberté, d'un caractère doux et bien élevé mais certain ; mais de celle d'avant le virage "torche songs à la chaîne" (déchirantes mais épuisantes rapidement, pour cette raison précise, d'autant qu'elle pour sa part a été pillée par M6 du soir au matin et de Pâques aux rabannes), celle qui était insolente, fraîche, inventive.
Une généreuse petite babtou qui chante son amour sincère pour Outkast, Michael Jackson, Lady Saw, les Fugees, Otis Redding et tout ce que vous voudrez de classique, mais aussi un peu de folk à la Feist, et puis de vieux blues à la Janis, parce que tout ça c'est - comme Sia Furler, parfaitement, et ? - de la soul. Qui s'accommode parfaitement d'ainsi se moderniser, mi par les nouvelles technologies tel le dancehall, l'electro ou la house, mi par la reprise des trouvailles des modernes précédents abreuvés aux même sources - et de rester toujours, pour le meilleur, une floraison de la même racine originelle, primordiale... Parce que la soul, chacun le sait, est éternelle.

mercredi 22 août 2018

A Storm of Light : Anthroscene

Oui. Vous avez bien lu le nom du groupe - avec le peu de vision qu'a laissé à vos rétines la jaquette correspondante ci-contre, c'est à dire.
Bon : on ne va pas faire des prouesses littéraires aujourd'hui : eh, oh, c'est quand même le groupe à Josh Graham. Mais il va falloir en parler, ce qui s'appelle falloir.
Rien ici ne devrait fonctionner, Anthroscene a tout pour être dégueulasse. D'une, c'est A Storm of Light, la pochette est là pour en attester. De deux c'est A Storm of Light (si, si, recomptez). De trois, mon Josh il a dégainé la tartine de références en amont, suiveur jusqu'à la mort il fait son coming out postpunk/indus/cold/quivabien, après tous les autres, que rien qu'à lire la liste tu imagines l'huile de palme qui se sépare de la pâte de noisette, tranquillement, dans le pot coupablement oublié au fond du placard.
Eh ben figurez vous que mon Josh, il a pas menti ; oh, il aurait bien pu la dégraisser, la liste, mais on ne va même pas lui faire le procès de se demander si ladite longueur est pathétique ou juste débordante de sincérité, ce qui revient au même. Et puis après tout on se dit que ça se voyait d'emblée, que Graham avait fait des efforts de sobriété, regardez (si, je vous le demande) : il n'y a qu'un seul animal sur la pochette, et au jugé moins d'une demi-douzaine de teintes différentes.
Alors peu importe qu'à force d'écouter le disque, l'on finisse par entendre aussi Tool, Nine Inch Nails et Pink Floyd (ce qui revient au même, pour un chevelu enragé), qui rendaient le namedropping programmatique un peu trop tutti frutti. Parce que lesdites influences gogoth, qu'elles soient réelles, ou disons de jeunesse comme prétendu - ou pas : on s'en fout, elles s'entendent. Anthroscene fait penser à Ministry, à Killing Joke, à Ministry qui se prend pour Killing Joke ; à Neurosis aussi, par échos de plutôt bon goût ; en fait, nonobstant le fait qu'A Storm of Light ne pourrait jamais sonner aussi authentique et briton qu'Amebix, on pense à une sorte de cousin ricain d'Amebix - et on pense même qu'incidemment cette sorte de crust du futur, de Prong - mâtiné de Soundgarden, tenez, tout ça fonctionne avec un ensemble remarquable, figurez vous - en tribu d'une sorte de Mad Max venu du froid, sonne carrément mieux que Sonic Mass.
Ou si vous préférez, tout simplement et directement, un genre de film sur les frères séparés à la naissance Alain Jourgensen et Steve Von Till, filmé par Kathryn Bigelow ; à moins que plutôt, Jumeaux, d'Ivan Reitman, avec Flowering Blight dans le rôle du frère dont A Storm of Light est l'inverse en à peu près tout, sur la base du même génôme ; c'est, en fait, au fond, en vérité, le plus puissant charme d' Anthroscene : ce caractère profondément nineties mais pas au sens classe de la chose, plutôt obsolète avec idéalisme comme du Disbelief : je vous jure, c'est comme je vous dis : ce disque a des dreadlocks, et l'arcade piercée ; cette nature profondément, naturellement, débonnairement ringarde, avec son futur écolo has been, pétri d'espérance has been. Furieusement nouille, tarte, nunuche et tout ce que vous voudrez dans ces aux-là (les paroles ont l'air d'être à l'avenant). Ça tape gentiment sur le système, et c'est méchamment attachant.

lundi 20 août 2018

Thou : Magus

Enfin les revoilà. Mes Thou... Ils sont tellement plus pertinents, singuliers, et pour tout dire eux-mêmes, lorsqu'ils ne cherchent pas à surligner quoi que ce soit de leur complexité de nature - comme ce fut le cas pour les trois scolaires mini-albums sortis en préambule à ce Magus : pourquoi faire, par exemple, celui qui surligne pour les idiots, et donc de façon idiote, pleine d'idiote révérence envers le plus embarrassant disque d'Alice in Chains (première vie, s'entend) - que Thou est un groupe de grunge, quelque part voyez vous ? Leurs albums courants sont tellement plus grunge, ou plutôt le sont de façon tellement plus vicieuse, ambigüe, trouble... Et ainsi de suite, et c'est le même tarif en ce qui concerne leur part indie rock (et on ne dit pas ça pour la pochette façon Virgin Prunes photoshootés par Sofia Coppola), et la grim harsh noise pareil.
Comme, cependant, un peu espéré (quand bien même la logique de toute la manœuvre nous échappe d'autant plus, par le fait), tout ceci (le grunge, l'indie, l'indus) se retrouve synthétisé dans Magus, sous la forme alchimique de cette chose indéfinissable qu'est Thou, où à la rigueur dans sa perte de repères totale l'on peut en venir à croire reconnaître des fantômes d'Enslaved, Intronaut, Crowbar, Altar of Plague, du shoegaze - à moins que du The Cure époque Seconds/Faith mêlé à du The Body... Si Hangman's Chair faisaient du black metal, à la limite - mais dans l'intention de décoller pour une glorieuse épopée dans l'espace, livrer les étoiles à la marée noire, et sans avoir jamais trouvé, ni d'ailleurs jamais cherché, la pédale d'accélération pour dépasser le 20 à l'heure auquel ils tracent amoureusement leur tranchée dans la pulpe d'un monde de douleur langoureux ; Indian inscrit à un Cercle de Prospective Poétique ? ou encore tout simplement quelque monstrueuse mutation d'Alice in Chains pour un millénaire devenu fou de radicalité - "Extreme condition demand extreme responses", qu'ils disaient ? Thou est extrême, en vérité, du grunge-shoegaze extreme, du black-grunge, et Magus un "Go Spread your Wings" étiré, dilaté aux dimensions mégalomanes d'un Jardin de la Peste jaune et luxuriant, dans un caniculaire et glaçant 4 Juillet qui n'en finit pas...
Toutes ces gauches associations d'idées, pour tentantes qu'elles soient, doivent être ignorées, car aucune ne rend justice à la nature monstrueuse de Magus le bien nommé, et toutes elles sont des leurres qui nous feront échapper à la profonde, dérangeante, hideuse beauté de Thou, cette araignée obèse dont la panse sanglotante emplit et illumine le ciel de sa diffuse et chaude palpitation ; cet énorme loukoum toxique, gorgé de poison à en exploser d'amour ; ce sludge (ces basses à raboter le sol, dans lesquelles on n'avait pas souvenance, d'entre aussi bien qu'ici la profonde, juteuse, gourmande ascendance louisianaise...) de la pourriture pastel, fait d'autant d'eau de rose que de vitriol ; ce spleen élevé au rang de prédateur, voire de Predator ; devenu bête mythologique aux griffes creusant la Terre telles le pied de tornades immobiles, figées dans une éternité rosâtre.
C'était déjà là le paysage dans lequel on nageait la brasse avec Heathen ; cette fois le soir tombe, dessus, le ciel se couvre de nuages d'une pluie de larmes corrosives et purificatrices ; le temps est sujet à changer à tout moment, quand bien même l'horloge interne à ses méandres est lente, et d'un instant à l'autre l'ombre et la menace devient trouée de lumière, rasade d'espérance qui désaltère ; mais parfois encore même la majesté de la malveillance torpide, qui rôde en permanence à travers le disque, comme en son territoire un fauve, succombe à la laideur grinçante des hideuses catastrophes logiques du moderne, ou c'est en tous cas tout ce que vous serez capable de voir dans ces nuages ferrugineux ; c'est aussi la magie Thou, faire surgir - aller, et retour - la beauté épique, la grandeur, dans toute la gracile essence où elle prend racine, au milieu du fumier d'un monde irradié à perte de vue, qui est le nôtre et le sien ; incarner les deux, leur étroite dépendance, leur gémellité, dans sa musique à la fois grande comme le ciel terrifiant, et toute entière contenue dans l'espace de deux ventricules et deux oreillettes, seul baluchon dont on ait besoin pour domicile.
Ah, ça, vous allez en sentir perler des larmes de plaisir salé, lorsque vous entendrez l'irréelle beauté ferrugineuse de bon nombre de choses qui se croisent, ainsi qu'en un rêve palpable comme pareilles choses peuvent l'être, en ce disque qui s'écoute avec la langue, en ce jardin carnivore. Et comme ce n'est manifestement pas le jour où je parviendrai à ne pas désastreusement m'ensabler à tenter de les décrire (en voilà une drôle d'idée), j'abdique toute prétention à en dire quoi que ce soit de docte ou pertinent, et retourne m'y perdre, m'émerveiller de la saveur brouillée de ses étranges fruits.

vendredi 17 août 2018

Decree : Wake of Devastation


On fait tout un plat, sentimental, nostalgique et en tous points mal avenu, lorsqu'on pense à l'époque où l'on avait pour toute sensibilité esthétique une page encore vierge, et tendre pour pouvoir recevoir de profondes marques, qui ne fussent pas encore palimpsestes délectés dans la morosité, toujours coupable ; où l'on ne donnait pas pour tout dire dans les associations d'idées compulsives comme un prurit.
On a tort. Par exemple, ce premier Decree, je sais fort bien ce que j'en avais pensé à sa sortie : "une drôle de bâtard de bite de truc qui ressemble à rien de clairement défini, mais très attachant", une sorte (si je reconstitue, du coup) de mi-chemin biscornu entre Second Disease et Will en moins tarte, et d'ailleurs j'avais fini - un de plus - par le revendre.
Je n'avais certainement pas entendu, autant qu'aujourd'hui je peux le faire, ce qu'il y avait de jungle et de proto-breakcore, dans ses bizarres rythmiques harsh et fiévreuses, entre l'industriel percussif école Dive ou Blackhouse et le tribal-orchestral école In  Slaughter Natives que promettait sur le papier son affiliation au gang Leeb-Fulber. Non plus que je n'avais entendu les ponts, ou plutôt les toiles d'araignées, que l'insaisissable album jetait entre Mental Destruction et Pain Station, entre Mz.412 et Abelcain, entre Scott Sturgis et Scott Kelly.
Groupe unique et infiniment précieux en vérité que Decree, tellement affirmé qu'on le reconnaît d'entrée à chaque album au point de croire, la discrétion qui est leur autre caractéristique oblige, qu'ils sont vaguement interchangeables, alors qu'on s'arrachera vite les cheveux au petit jeu de déterminer lequel des trois disques est le plus chelou et unique dans son style ; précurseur d'Author & Punisher, de Corrections House et de P.H.O.B.O.S, selon les moments et entre autres choses (méritoires, n'en doutons pas) qui aujourd'hui suscitent un bruit plus grand que Decree jamais ne parvint ; méticuleusement ignoré par le public spécialisé, au fil d'une trajectoire beaucoup moins illustre qu'au hasard des Orphx et Imminent Starvation, pour ne prendre que les moins honteux des gagnants dans cette petite course à l'échalote, ou que des Winterkälte, sans commentaire car on ne tire pas sur les ambulances.
Mais dans le temps parfois la justice finit par se faire jour et un chemin, à ce qu'il paraît, puisque les trois disques sont actuellement réédités, avec en ce qui concerne le ci-devant deux inédits.
Oui, ils valent le coup. Et oui, Wake of Devastation est toujours aussi étrangement exaltant, dans son unique et pourtant si naturel mélange de décapage technologique pur et dur et mystique guerrière primordiale.

mercredi 15 août 2018

Bain Wolfkind : Hand of Death

Bain Wolfkind, c'est King Dude qui... Non.
Sans même parler du fait que le personnage de crooner martial dépravé de Bain, en solo ou bien dans Der Blutharsch, a probablement donné à T.J. Cowgill des idées, de laisser un peu tomber la musique de chevelus pour se lancer dans celle de garou qui inonde les culottes des minettes, Bain Wolfkind s'il faut à tout prix faire de l'anachronisme afin d'évoquer ce qu'il inspire, dégage, suinte... C'est la syphilis de King Dude, c'est la douche dorée de King Dude, c'est le rictus mauvais de King Dude ; c'est le slip en cuir dans lequel on a retrouvé King Dude, confit en plein coma éthylique et charnel, au petit matin dans un caniveau de Tijuana.
Bain Wolfkind est le croisement épouvantable de Doug McCarthy, Can Oral, Arnaud Rebotini, Olivier Chessler, Dirk Ivens, Nick Cave, William Benett... avec un autrichien ventripotent à la barbe naissante mais déjà sale comme le monde, et trois jours de transpiration. Le seul odieux superhéros capable - ici - de faire s'unir surf music de western crépusculaire (son registre habituel, moins éblouissant), et EBM de peep show bon marché - dans la soue. Où l'on s'avoue enfin qu'il s'est toujours agi de la même primale envie instinctive, derrière les Stooges et Plastic Noise Experience. Après tout, ne dit-on pas qu'il fait un froid de canard, la nuit dans le désert ? Les moments les plus troublants et tragiques du disque sont d'ailleurs, à titre tout à fait personnel, ceux où l'on frôle Dive ou The Klinik, et où toute la synthwave à (gros) moyens en prend salement pour son grade, dans ce qui semblent des saynètes choisies et saillantes d'une sorte de Miami Vice prolétaire particulièrement ignoble, aux chromes désespérés, dans un futur abandonné de Dieu.
Bain Wolfkind est le doppelganger inversé cauchemardesque du solaire Alan Vega ; la collision fatale entre l'Elvis de la fin et Miro Pajic. Tel le Sex de King Dude, Hand of Death est un putain de film ; un western ; en noir, en blanc, en sueur. Glacée, brûlante, tiède, toute la palette, vous allez en connaître sur le bout de la langue toutes les différentes fragrances. Les mouches seront vos amantes insatiables tout le temps que le disque va durer, et les mégots froids vos plus intimes confidents.
L'album patauge parfois dans le ridicule, comme tout ce qui est trop cru, ainsi lorsque Wolfkind répète à l'envi "I'm a dirty man" - oh, par exemple ! sapristi, vous m'en direz tant, mon cher ! - d'autant qu'il le fait rimer avec "garbage can" ; c'étais d'ailleurs je crois la réaction que j'avais eue, lorsque je l'avais vu  en première partie d'Albin Julius ; et, comme tout ce qui est cru, en particulier la bidoche, vous finirez le cœur au bord des lèvres par abdiquer toute résistance.

mardi 7 août 2018

KEN Mode : Loved

Oubliée, la phase temporaire pendant quoi KEN Mode se sont et nous ont fait rêver d'eux en prétendants un rien effrontés au trône du Jésus Lézard, pour mieux renouer avec la plus durable (puisque durant depuis après Mennonite) où ils s'appliquent à être les impeccables mais un peu trop impeccables héritiers de Botch ?Cela ferait une formule journalistique aussi orthodoxe que Venerable et Entrench mais les choses ne sont pas aussi simples (que ne le donnait à subodorer un premier extrait diffusé qui, ne dérogeant pas à la règle de ces sortes de choses, avait été choisi comme le moins intéressant du disque dans ce qu'il en augurait).
Joie. Car cela signifie que, en réalité, le KEN Mode qui est de retour aujourd'hui est celui de Mennonite ; soit leur meilleur album, à mon péremptoire avis. Peut-être pas aussi sensiblement étrange et caustique que celui de Success - mais justement : celui à l'étrangeté sourde, jamais tout à fait ni noise-rock ni noisecore ; celui qui tient ce truc que personne d'autre ne sait faire, joyeux drille affable autant qu'athlétique et fripon polymorphe au regard vrillé, tout à la fois, ne nous laissant jamais véritablement savoir sur quel pied danser, mais ne laissant très peu d'autre choix que de le faire... Bref : KEN Mode, ma gueule.
Mine de rien, on l'avait un peu perdu de vue, bientôt l'on en avait fait son deuil voire sa résilience (dites moi pas que le mot est déjà passé de mode ?), de ce groupe unique comme seuls les Canadiens ("Crazy fucking Canadians", a dit quelqu'un) peuvent l'être, dessous leurs faux airs de presque-cainris. Cette sorte de petit frangin, souriant et sportif, et néanmoins plus subtilement élastique et désarticulé que bien des poivrots ostentatoires - de Jesus Lizard, tiens donc : nous y revoilà. Comme qui dirait que KEN Mode a fini ses diverses expériences (le chaos acrobatique avec Venerable, la méchanceté avec Entrench, l'acidité avec Success) et revient, riche d'elles, à son fort, sa moëlle vivace, ce qu'il s'était révélé au grand jour avec Mennonite : un prodige de noise-rock insaisissable.
L'anxiété caustique, la violence carnassière, la virevoltance infaillible, tout est là, imbriqué par un miracle qui ne se dément pas, voire continue de devenir plus aigu. Avec le boa sournois qui lui sert de basse, cette guitare qui a l'air de sortir ou plutôt d'être une caisse à outils toute entière, ces jappements d'éternel freluquet toujours prêt à monter à l'assaut de deux fois plus vieux et corpulents que lui, et ce petit nouveau de saxo (oui, oui), Loved, ainsi qu'on le dit dans le jargon, impose KEN Mode comme l'égal de Daughters, en moins ostensible, en moins spasmodique - mais au moins aussi racaille et retors : ce petit air lointain mais pénétrant d'Unsane, qui affleure ici... L'égal d'à peu près n'importe quelle ponture légendaire des années 90 dont on puisse vouloir en faire l'interlocuteur.
Et toujours, bien entendu, dans un naturel et une humilité confondantes ; KEN Mode a toujours possédé cette qualité pas rare, qui n'est pas du tout la facilité à laquelle on cède, mais celle avec laquelle on accède : l'instinct de l'évidence, si vous voulez.

samedi 4 août 2018

HHY & the Macumbas : Beheaded Totem

Dans la famille des albums psychédéliques de grade élevé centrés sur les percussions, l'on peut, muni d'une certaine désinvolture, entendre dans Beheaded Totem des qualités qui furent portées au pinacle par de plus ou moins illustres autres : le vaudou de batcave de Flowers of Romance, le mystère drogué de Drum's Not Dead, la moite magie vespérale d'Afro Noise I ou Carnival of the Dead, le brouillage hallucinogène de Dante's Carnival, le tintinnabulement céleste de Black Noise... et ainsi de suite, en fait j'ai déjà la flemme de faire du travail de recensement. Allons directement à l'essentiel : en dépit de toutes les analogies qu'une oreille cultivée ne pourra manquer de faire, une chose qui n'appartient qu'à HHY & the Macumbas est, justement, ce qui lui permet de survoler, voire de voler à travers, toutes ces références : cette surnaturelle, féérique douceur et légèreté, permanente, à en presque émousser et rendre invisibles les subtils changements d'humeur entre des morceaux qui nous font voyager dans un ciel rosâtre de doux rêves toxiques, porté par ce qui semblent une union pour le meilleur et le plus vaporeux de Riou Tomita et Skull Defekts ; sans jamais, l'on s'en doute, s'appesantir sur aucun, les laissant eux-même ce faire, avec une douceur décidée toute féminine (à choisir une référence gothique distinguée, à tout prendre on aurait mieux fait, plus haut, plutôt que la séance de spiritisme déglinguée de Public Image Ltd, de citer The Creatures), sur la nôtre, d'humeur ; avec une persuasive puissance sur le métabolisme qui n'aurait d'égal à la rigueur que celle de Manorexia, mais alors traduite dans les scansions des simples de quelque médecine naturelle, œuvre d'une sorcière pâle, à la bienveillance aussi inquiétante qu'elle est - encore une fois - douce, à la façon d'une pluie sur les feuilles de la forêt tropicale (permission d'ajouter à la liste ci-dessus Evanescence, et ses rêveries cold pour siestes en période de mousson, accordée), à la façon de l'effet toxique d'une plante inconnue, qui infuserait tout le corps d'une langueur semblable à une sorte de vaudou-jazz végétal... A nous faire presque totalement passer à côté de la propre angoisse de Beheaded Totem, qui l'étreint délicatement pendant toute sa durée, qui tend les accents de ses vents, anime la fièvre de ses rythmes, et qu'il déguise avec pudeur en une hypnotique danse rosâtre.
Une chose est certaine, voire deux : Beheaded Totem est bien plus sybillin et peu destiné à être déchiffré que la plupart des disques psychédéliques, même percussifs ; et il compte parmi, de ces derniers, les plus à chérir. Allez, disons le net : le seul autre exemple d'une pareille confusion divine entre lancinante peur et moite délice, s'appelle Fetisch Park. Oui.