mardi 7 août 2018

KEN Mode : Loved

Oubliée, la phase temporaire pendant quoi KEN Mode se sont et nous ont fait rêver d'eux en prétendants un rien effrontés au trône du Jésus Lézard, pour mieux renouer avec la plus durable (puisque durant depuis après Mennonite) où ils s'appliquent à être les impeccables mais un peu trop impeccables héritiers de Botch ?Cela ferait une formule journalistique aussi orthodoxe que Venerable et Entrench mais les choses ne sont pas aussi simples (que ne le donnait à subodorer un premier extrait diffusé qui, ne dérogeant pas à la règle de ces sortes de choses, avait été choisi comme le moins intéressant du disque dans ce qu'il en augurait).
Joie. Car cela signifie que, en réalité, le KEN Mode qui est de retour aujourd'hui est celui de Mennonite ; soit leur meilleur album, à mon péremptoire avis. Peut-être pas aussi sensiblement étrange et caustique que celui de Success - mais justement : celui à l'étrangeté sourde, jamais tout à fait ni noise-rock ni noisecore ; celui qui tient ce truc que personne d'autre ne sait faire, joyeux drille affable autant qu'athlétique et fripon polymorphe au regard vrillé, tout à la fois, ne nous laissant jamais véritablement savoir sur quel pied danser, mais ne laissant très peu d'autre choix que de le faire... Bref : KEN Mode, ma gueule.
Mine de rien, on l'avait un peu perdu de vue, bientôt l'on en avait fait son deuil voire sa résilience (dites moi pas que le mot est déjà passé de mode ?), de ce groupe unique comme seuls les Canadiens ("Crazy fucking Canadians", a dit quelqu'un) peuvent l'être, dessous leurs faux airs de presque-cainris. Cette sorte de petit frangin, souriant et sportif, et néanmoins plus subtilement élastique et désarticulé que bien des poivrots ostentatoires - de Jesus Lizard, tiens donc : nous y revoilà. Comme qui dirait que KEN Mode a fini ses diverses expériences (le chaos acrobatique avec Venerable, la méchanceté avec Entrench, l'acidité avec Success) et revient, riche d'elles, à son fort, sa moëlle vivace, ce qu'il s'était révélé au grand jour avec Mennonite : un prodige de noise-rock insaisissable.
L'anxiété caustique, la violence carnassière, la virevoltance infaillible, tout est là, imbriqué par un miracle qui ne se dément pas, voire continue de devenir plus aigu. Avec le boa sournois qui lui sert de basse, cette guitare qui a l'air de sortir ou plutôt d'être une caisse à outils toute entière, ces jappements d'éternel freluquet toujours prêt à monter à l'assaut de deux fois plus vieux et corpulents que lui, et ce petit nouveau de saxo (oui, oui), Loved, ainsi qu'on le dit dans le jargon, impose KEN Mode comme l'égal de Daughters, en moins ostensible, en moins spasmodique - mais au moins aussi racaille et retors : ce petit air lointain mais pénétrant d'Unsane, qui affleure ici... L'égal d'à peu près n'importe quelle ponture légendaire des années 90 dont on puisse vouloir en faire l'interlocuteur.
Et toujours, bien entendu, dans un naturel et une humilité confondantes ; KEN Mode a toujours possédé cette qualité pas rare, qui n'est pas du tout la facilité à laquelle on cède, mais celle avec laquelle on accède : l'instinct de l'évidence, si vous voulez.

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