lundi 20 août 2018

Thou : Magus

Enfin les revoilà. Mes Thou... Ils sont tellement plus pertinents, singuliers, et pour tout dire eux-mêmes, lorsqu'ils ne cherchent pas à surligner quoi que ce soit de leur complexité de nature - comme ce fut le cas pour les trois scolaires mini-albums sortis en préambule à ce Magus : pourquoi faire, par exemple, celui qui surligne pour les idiots, et donc de façon idiote, pleine d'idiote révérence envers le plus embarrassant disque d'Alice in Chains (première vie, s'entend) - que Thou est un groupe de grunge, quelque part voyez vous ? Leurs albums courants sont tellement plus grunge, ou plutôt le sont de façon tellement plus vicieuse, ambigüe, trouble... Et ainsi de suite, et c'est le même tarif en ce qui concerne leur part indie rock (et on ne dit pas ça pour la pochette façon Virgin Prunes photoshootés par Sofia Coppola), et la grim harsh noise pareil.
Comme, cependant, un peu espéré (quand bien même la logique de toute la manœuvre nous échappe d'autant plus, par le fait), tout ceci (le grunge, l'indie, l'indus) se retrouve synthétisé dans Magus, sous la forme alchimique de cette chose indéfinissable qu'est Thou, où à la rigueur dans sa perte de repères totale l'on peut en venir à croire reconnaître des fantômes d'Enslaved, Intronaut, Crowbar, Altar of Plague, du shoegaze - à moins que du The Cure époque Seconds/Faith mêlé à du The Body... Si Hangman's Chair faisaient du black metal, à la limite - mais dans l'intention de décoller pour une glorieuse épopée dans l'espace, livrer les étoiles à la marée noire, et sans avoir jamais trouvé, ni d'ailleurs jamais cherché, la pédale d'accélération pour dépasser le 20 à l'heure auquel ils tracent amoureusement leur tranchée dans la pulpe d'un monde de douleur langoureux ; Indian inscrit à un Cercle de Prospective Poétique ? ou encore tout simplement quelque monstrueuse mutation d'Alice in Chains pour un millénaire devenu fou de radicalité - "Extreme condition demand extreme responses", qu'ils disaient ? Thou est extrême, en vérité, du grunge-shoegaze extreme, du black-grunge, et Magus un "Go Spread your Wings" étiré, dilaté aux dimensions mégalomanes d'un Jardin de la Peste jaune et luxuriant, dans un caniculaire et glaçant 4 Juillet qui n'en finit pas...
Toutes ces gauches associations d'idées, pour tentantes qu'elles soient, doivent être ignorées, car aucune ne rend justice à la nature monstrueuse de Magus le bien nommé, et toutes elles sont des leurres qui nous feront échapper à la profonde, dérangeante, hideuse beauté de Thou, cette araignée obèse dont la panse sanglotante emplit et illumine le ciel de sa diffuse et chaude palpitation ; cet énorme loukoum toxique, gorgé de poison à en exploser d'amour ; ce sludge (ces basses à raboter le sol, dans lesquelles on n'avait pas souvenance, d'entre aussi bien qu'ici la profonde, juteuse, gourmande ascendance louisianaise...) de la pourriture pastel, fait d'autant d'eau de rose que de vitriol ; ce spleen élevé au rang de prédateur, voire de Predator ; devenu bête mythologique aux griffes creusant la Terre telles le pied de tornades immobiles, figées dans une éternité rosâtre.
C'était déjà là le paysage dans lequel on nageait la brasse avec Heathen ; cette fois le soir tombe, dessus, le ciel se couvre de nuages d'une pluie de larmes corrosives et purificatrices ; le temps est sujet à changer à tout moment, quand bien même l'horloge interne à ses méandres est lente, et d'un instant à l'autre l'ombre et la menace devient trouée de lumière, rasade d'espérance qui désaltère ; mais parfois encore même la majesté de la malveillance torpide, qui rôde en permanence à travers le disque, comme en son territoire un fauve, succombe à la laideur grinçante des hideuses catastrophes logiques du moderne, ou c'est en tous cas tout ce que vous serez capable de voir dans ces nuages ferrugineux ; c'est aussi la magie Thou, faire surgir - aller, et retour - la beauté épique, la grandeur, dans toute la gracile essence où elle prend racine, au milieu du fumier d'un monde irradié à perte de vue, qui est le nôtre et le sien ; incarner les deux, leur étroite dépendance, leur gémellité, dans sa musique à la fois grande comme le ciel terrifiant, et toute entière contenue dans l'espace de deux ventricules et deux oreillettes, seul baluchon dont on ait besoin pour domicile.
Ah, ça, vous allez en sentir perler des larmes de plaisir salé, lorsque vous entendrez l'irréelle beauté ferrugineuse de bon nombre de choses qui se croisent, ainsi qu'en un rêve palpable comme pareilles choses peuvent l'être, en ce disque qui s'écoute avec la langue, en ce jardin carnivore. Et comme ce n'est manifestement pas le jour où je parviendrai à ne pas désastreusement m'ensabler à tenter de les décrire (en voilà une drôle d'idée), j'abdique toute prétention à en dire quoi que ce soit de docte ou pertinent, et retourne m'y perdre, m'émerveiller de la saveur brouillée de ses étranges fruits.

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