samedi 29 septembre 2018

Soror Dolorosa : Severance

Alors certes, Severance est des disques de Soror Dolorosa peut-être le plus classique, authentiquement et non trompeusement comme les deux suivants ; mais déjà l'on y contemple Andy Julia pareil à un Glen Anzalone dans le corps de Brett Anderson, et déjà son groupe s'y peut voir comme un équivalent romantique de Hangman's Chair... Sauf qu'il restera à déterminer si l'on a là devant soi leur Lament for the Addicts, appliqué et talentueux... ou bien leur Hope Dope Rope ; car pour sûr Soror était malade alors. Jusqu'au trognon. Avec émissions de capiteux rayonnement de contagion, à en flétrir sur pied tout ce qui pousse alentour.
Dans Severance on y sent, bien plus que par la suite, les racines au sang noir insinuées, agrippées profond, comme un cancer amoureux, dans Bauhaus et Christian Death, on croit même par endroits se retrouver en face d'une manière de Deadchovsky purgé, lessivé (j'ai dit Danzig, déjà, ou pas ?) de tout son sarcasme, son extravagance, sa démence batcave, ne conservant que... la maladie. L'absinthe triste, la syphilis, la chlorose, l'humeur noire.
Severance est des disques de Soror Dolorosa le moins mégalomane de toute évidence - comparativement aux sacrés morceaux à suivre, difficile de faire autrement - mais certainement pas dénué d'envergure : dans sa maladie même, dans son odeur omniprésente de bacilles, de macérations, d'alcool, de chloroforme, et dans sa façon déjà doucement excessive de les embrasser tous ensemble, avec déjà cette ferveur, cette flamme goth religieuse qui caractérise le groupe - et pour autant toujours au bord de prendre son essor et sa liberté dans l'indie pop pure... ou presque : le spectre de la douleur rôde, jamais loin dans les ombres translucides, prêt à revenir serviablement sitôt qu'il est appelé ; cette magistrale façon de finir le disque par le morceau le plus oxygéné, élégiaque, suivi en piste-fantôme par le plus rituel, mazette !
Mais après tout, oui, ce disque est-il si linéairement gogoth que tout semble porter à le croire ? Ou bien ne mériterait-il pas amplement les rappels rétrochroniques que suscite sa pochette avec celle d'un certain Relatives in Descent, qui est en vérité son parent en laconique ambiguïté aux basses sourdes comme une angoisse familière, comme une envie trouble ? Je laisse la porte ouverte, vous êtes libres et majeurs.
Non vraiment, un bon conseil : ne vous fiez pas aux conneries, et dieu sait s'il s'en trouve, que vous pourrez lire sur le vaste web, pour vous corner des histoires de groupe-hommage, appliqué, pathétique (sérieux, on parle d'Interpol, ou bien de Soror Dolorosa ?) : Soror étaient grands, déjà quand ils étaient petits.

vendredi 28 septembre 2018

Soror Dolorosa : No More Heroes

On est prévenu d'emblée, dès une pochette (quelle que soit celle retenue, notez bien) qui témoigne de l'honnête crudité propre au groupe (en sus de, pour l'occasion et une bonne fois, affilier ouvertement et sans fausse pudeur le groupe à la famille du goth beau-gosse, dans les rangs duquel il a tout de même une tout autre gueule que les saletés à la retape façon London After Midnight, qu'on a dû sa fader parfois jadis, si vous saviez...). No More Heroes développe de Soror Dolorosa la facette la plus Sisters : vous savez, ce groupe dont, comme vous êtes personnes de qualité, vous n'avez jamais ignoré la part de Rolling Stones en lui ?
Évidemment, comme il s'agit de Soror Dolorosa, c'est là une autre chose dont on aura vite compris qu'elle leur était propre, la "réalité" est loin d'être aussi simple ; mais c'est ainsi - et par la même occasion une troisième qualité propre à Soror Dolorosa : les paysages, les humeurs ont beau être changeants, trompeurs, labiles, ambigus, hermaphrodites, troublés, brumeux et tout ce qu'on voudra, la force du groupe est telle pour insuffler une direction, une intention bien d'aplomb sur le plan mythologique et fantasmatique, ne serait-ce qu'à quelques morceaux mais en les rendant marquants comme pas deux (ce qui chez eux n'est pas synonyme de tube, pas au sens inflammable et périssable de la chose, tout du moins) - que l'on peine à se retenir d'identifier distinctivement chaque disque, comme un tout, à telle ou telle grande figure tutélaire, tel ou tel épouvantail superbe du rock'n'roll et de ses domaines oniriques...
Et onirique, No More Heroes sait l'être aussi bien qu'un Blind Scenes, si pas aussi souvent ; car le disque n'est pas que sistersien : si jamais vous aviez déjà percuté le cousinage entre The Cure et les Rolling Stones, vous, je vous félicite. Car pour autant qu'il porte avec un divin naturel le perfecto, voici un album qui n'a pour rien au monde renié son amour des guitares aquatiques de Simon et Robert, quoiqu'il y marie - avec quel talent ! - une batterie animale, à la puissance rock, avec lesquelles les précitées n'ont pas accoutumé de frayer, ou si timidement - Wish et Bloodflowers, d'accord ; ce sont du reste justement deux albums que Soror Dolorosa, à la différence de maint corbeau, savent apprécier à leur juste valeur. Alors, on a  beau avoir juré une amitié éternelle au Docteur Avalanche et à Lol Tolhurst, difficile de rester de marbre...
C'est aussi cela Soror, dans un jargon plus philippe-manoeuvresque : la preuve vivante que la musique des Cure et des Sisters reste moderne, autant qu'elle est inscrite dans un éternel du rock, une forme sans âge et toujours verte ; Andy Julia n'y est pas tout à fait pour rien non plus, lui qui sous ses éternels faux airs d'adorateur d'André Le Driche, délivre dès le refrain de "Silver Square" une subjuguante performance d'aboiement fauve entre viking et Danzig, avant sur "Sound & Death" d'étaler une superbe puissance tranquille nichée, elle, pile entre Glen Danzig et Chris Isaak... Renversant, et tout en discrétion.
Et ainsi, comme face à la lumière rasante de la fin du jour sur la route, tantôt les yeux verront le passé, tantôt l'avenir qui s'ouvre accueillant, tantôt la vigueur conquérante et tantôt le trouble et la rêverie.Mais à la fin, pour être honnête et dire ce qui compte, ce que Soror Dolorosa et tout particulièrement un disque de sel sur les plaies tel que No More Heroes - ce brelan d'as d'ouverture ! - brandit comme d'une modernité perpétuelle, c'est, encore au-delà du rock, cette musique des gens pour qui est aise la malaise, dont le pêché mignon et la talon d'Achille est le bonheur d'être malheureux, la sensualité à être souffrant (et là-dessus No More Heroes vaut pas loin d'un Disintegration et bien un First and last and Always) ; et de bramer là-dessus d'une voix grave, salée, amère, et vertigineusement amoureuse d'elle-même : Buffalo Bill est un petit joueur. Ils parlent même de nous à l’Église, nous sommes la délectation morose contre laquelle ils vous ont avertis... On est gothiques et on vous emmerde, putain. Dégagez le passage.

mercredi 26 septembre 2018

Soror Dolorosa : Apollo

Comme indiqué dans la chronique de Blind Scenes, voici l'album où Soror, après la parenthèse (ex-)héroïque et perfecto de No More Heroes, reprend les chemins célestes pour de nouvelles dérives oniriques, magiques, fantastiques : dès la pochette on est préparé à l'envoûtement, elle qui reprend les prières adressées à Dead Can Dance, encloses dans le titre du tout premier disque.
On n'est pas déçu, assurément : on retrouve en quelque sorte le Soror Dolorosa de Blind Scenes, mais dans un récit différent, un idiome contemplant - et partageant avec nous son émerveillement subjugué devant - sa propre métamorphose : s'il faut se montrer trivial, une musique qui n'est définitivement plus ni gothic rock, ni cold-wave, ni new-wave, mais se meut ainsi qu'on nage de l'une à l'autre en permanence, s'égarant parfois avec délices. Affranchie de tout impératif y compris celui d'être sombre ou tourmentée, à l'écoute de son seul instinct, de son désir - et d'enchantement il est bien question, on aurait tôt fait de se retrouver nu dans la forêt à écouter des choses telles que "That run", et sa synthèse du Cure océanique de Wish avec The Beloved, sous la haute bienveillance pour ne rien gâter du Pasteur Morten Harket, dont du reste la présence altière ne fait que se confirmer sur la suite du disque, que ce soit dans la voix de Julia ou les violons dignes du plus sublime A-Ha.
La dimension pagano-naturaliste, esquissée avec douceur mais conviction sur Blind Scenes, prend ici toute l'envergure druidique, sexuelle et messianique d'un, allez, mais oui, October Rust. Voilà, Monsieur, de quelle légitime mégalomanie Soror montre ici l'envergure, de quelle superbe sans ces fausses modesties qui sont des pudeurs, et la pudeur n'est pas au vocabulaire de la pureté d'amour qui est celle de Soror Dolorosa. Encore heureux qu'on ne soit pas du genre porté à la grandiloquence ou l'hyperbole : on eût tôt fait de décréter qu'Apollo est en vérité œuvre alchimique, qui transmute ainsi le plomb de Saturne en or d'Apollon - sans blague ? Apollo est apollinien ? Comme d'habitude, au fait : vous dites angélique, si vous préférez, ou luciférien, selon votre patois.
Peu importe au juste, car l'heure n'est plus au pusillanime ni à quoi que ce soit qui fasse intervenir une pince à épiler, devant pareil printemps. Car ce n'est plus ici sur Faith ou Pornography, que Soror Dolorosa démontre ici la juvénile audace d'ouvrir les fenêtres au parfum des fleurs fraîches - mais Disintegration et ses marais, dont ce faisant il révèle la splendeur secrète, toute de jade et de riches tapis de nénuphars, avec son rock ambient et félin.
Alors, évidemment, Apollo a comme on dit le défaut de sa qualité : il est ambitieux ; il pourra donc paraître trop long, trop solennel par endroits, trop sûr de lui, trop impérieux ; mais ainsi qu'est toujours de mise en pareil cas, il sera permis de se demander si ce n'est pas nous plutôt qui sommes trop petits, pas à la hauteur de cette ambition : le disque, lui, se contente d'être à la sienne, quoi de plus naturel. Car de maladresses, on n'en trouvera pas ici. Exceptée, bien entendu, celle d'être gothique. A en crever tel, pour paraphraser Camus, qu'il faut imaginer Icare heureux ; car le salaud, faut dire, s'est bien gardé de nous dire que ce n'était que sa carcasse qui s'était abîmée dans la mer, mais que lui avait bel et bien plongé dans le soleil.

lundi 24 septembre 2018

Soror Dolorosa : Blind Scenes

Soror Dolorosa est un groupe sous influence : pas que je sois de ceux que cela effarouche, mais je tenais à le préciser. Forte, et plurielle. Tout comme Witchthroat Serpent, avec lesquels du reste le groupe de "gothic rock, Paris" partage un peu plus que cela (je vous laisse taper "Andy Julia" dans Discogs, et constater à quel point le drôle est parisien), on peut d'emblée citer des noms - d'ailleurs on va le faire, n'est-ce pas : ce sera fait.
The Cure, pour la basse gallupesque et les riffs qui sans fin roulent tels les vagues d'un Pornography qui ne serait fait que de contemplation de la mer, et non celle de l'orage dans le ciel miroir de celui dans le cœur, d'un Faith qui aurait ouvert les fenêtres en grand - et voilà, misère, qu'on a déjà dévoilé le pot-aux-roses : Soror Dolorosa malgré un vocabulaire qui n'a rien d'inventé, malgré des inspirations et une révérence qui ne se dissimulent pas, malgré même un chanteur qui, pour boucler coûte que coûte la fameuse liste de noms, ne cherche pas un instant à faire passer pour virtuoses ses dons d'imitateur de Peter Murphy et d'Andrew Eldritch, mais simplement aimants - Soror Dolorosa ne suit que son propre chemin discret et opiniâtre. Lequel est ici déjà un brin différent de celui entamé sur l'inaugural Severance - où Bauhaus semblait un peu plus majoritaire dans le dosage - et pas encore calé sur la direction décidée qu'ils semblèrent avoir trouvée, le rythme de nonchalante croisière d'albatros beau gosse mais fatigué, ex-héros au flegme gallupo-eldritchien tout de cuir gainé, sur No More Heroes, puis sur un Apollo qui semblera les voir reprendre le versant mystique de leur périple, avec ses envolées dans ce ciel où ils tutoient, épique pour épique, Talk Talk aussi bien que Dead Can Dance ; ils y ont une lointaine dégaine de cow-boys, mais sont pourtant trop rêveurs, trop doux et délavés pour être ni des Sisters ni des Fields. Soror Dolorosa, pour sûr, connaissent leurs classiques ; ils les aiment sincèrement, ce qui est déjà davantage ; et ils tracent sans se démonter ni en détourner les yeux, à travers leurs hautes et intimidantes futaies, ce chemin qu'eux seuls voient, qui est le leur en propre, déjà, c'est précieux autant pour eux que pour nous.
Il paraît familier, pourtant l'on y est seul, à voguer ainsi au fil de longs morceaux lancinants comme le ressac, avec la même sensualité saturnienne mais certaine, la même sourde et désirante amertume ; Blind Scenes est un voyage sans équivalent, avec ses odeurs forestières et sa respiration de vol au-dessus des flots gris, comme un exil baudelairien et libérateur, un mélange violemment capiteux - entêtant comme y en a pas bézèf, en vérité ! - d'amer et d'exultation, de païen et de décadent, naturiste et apprêté, une langueur aux teintes hivernales, faite de longs morceaux aussi douloureux que désaltérants, enfin pour parler vrai : une définition du rock gothique, une démonstration magistrale de toute sa glorieuse beauté, sa majestueuse candeur ; d'ailleurs une rouste telle qu' "Autumn Wounds" devrait être au programme et infligée dans les écoles primaires, à fin que les mômes partent dans la vie du bon pied.
Que voulez-vous donc encore qu'on ajoute après cela ? A vrai dire je ne sais même pas ce que vous faites encore là, au lieu d'aller prestement chercher vos clefs : c'est "gothique" que vous ne comprenez pas, ou bien "Baudelaire" ?

dimanche 23 septembre 2018

Dead Congregation : Promulgation of the Fall

Les plus sagaces parmi vous l'auront deviné, et savouré, au constat de la simple existence de cet article : l'heure est venue du retournement de veste pour bibi, concernant Dead Congregation.
Tout de même, quelle belle langue, la vache ! Quoi d'étonnant que j'en aie fait neuf ans... Car évidemment, les derniers disques d'Embrace of Thorns et Burial Hordes ne sont pas sans rien à se reprocher dans cette avanie qui m'arrive. A eux trois ils forment un bien beau tableau de famille du metal à la grecque ; pour sûr Dead Congregation est le plus pompeux, le plus cérémonieux et porté aux envolées épiques, de caractère et de langue, et parfois il peut presque prêter à le regarder de haut, avec ses mouvements harmoniques qui fredonnent aux oreilles d'un buste de Wagner, nous rappelant, selon le principe du même motif même punition, les frémissements dans les zygomatiques ressentis à certaines écoutes d'Under the Sign of Hell... Voire pire, mais c'est en même temps déjà le signe qu'il a quitté la catégorie des comiques, prêter à se sentir déçu, refroidi, ramolli - lorsque de certaines, précisément, de ces méthodiques, impitoyables et puissantes prises d'essor dans les cieux de la bataille, se voient d'un coup diluées, dispersées aux quatre vents dans des riffs de soudardeath metal à courte vue : là, voilà, c'est manifeste désormais : on est pris.
Par la puissante fluidité qui meut le death de Dead Congregation, sa charbonneuse impétuosité, sa sainte colère au service des temps derniers qui s'en viennent, comme une marée, comme une tempête approche des côtes, muraille noire sur muraille noire à l'assaut des montagnes condamnées, par son lyrisme sévère, par son absence, qui nous avait coincé jusque-là, de cette non-humanité si prisée et si bien représentée dans le mormétal aujourd'hui : par son humanité, justement, héroïque, colossale mais affirmée, dans cette proclamation - le mot paraît plus approprié à la véhémence du propos - de sa propre chute méritée, son châtiment fatidique.
Ainsi c'était donc ça, que désignait la rigoureuse pudeur administrative de cet intitulé : le romantisme, assourdi par la rumeur rugissante de la bataille, du Crépuscule.

vendredi 21 septembre 2018

Daughters : You Won't Get What You Want

La porosité (encore une) entre noise rock et noise industriel, cela fait longtemps qu'on la voit rôder telle le requin pas très loin de la surface, avec tous les trucs de l'axe White Suns, Bruxa Maria, White Mice, Child Abuse... J'en passe. Manquait seulement celui qui allait réitérer la démonstration, mais en incluant ce que le noise-rock peut avoir de monstrueusement physique, et disons le sexuel, plutôt que cérébral et matheux comme il l'est un peu trop souvent, et en particulier dans l'école choisie par tous les trucs cités plus haut.
Jusqu'ici. Voilà, il est là, le requin crève la surface. Daughters confirme et fait éclater, à la façon d'une brusque lumière qui brûle moult rétines alentour, la part jésus-lizardienne de sa nature, mais révèle également au passage sa part de Mr Bungle (terme qui chez moi veut dire Mr Bungle, on le sait), voire Iceage, Horrors, tous ces machins : ni la sortie chez Ipecac, ni la pochette qui nargue les ratées, à force de surexploitation de la signature visuelle, de Young Widows - ne sont là pour ne rien dire. Tout en restant dans cet entre-deux qu'on a dit au début, et dans la continuité bien reconnaissable de l'idiome Daughters.
Lesquels, ainsi, inventent cette sorte d'indus-bastringue qui prouve que l'on peut, ouf, rester alcoolique dans le futur, celui-ci est légèrement kubrickien, et aussi que les costards qu'aime porter - et dévêtir - leur chanteur ne sont pas volés : parole ! le garçon révèle une profondeur de talent qu'on ne faisait jusqu'ici que soupçonner, bien cachée sous son talent de faiseur dans le registre Yow de grande qualité, quelque chose de propre à sa cruelle froideur de post-punk passé dans le cloud à la Brain Case...
De même, du reste, que les musiciens derrière lui révèlent, eux aussi, des chiens de leur chienne qu'ils nous avaient réservés, rayon maîtrise impériale de la glissade rythmique contrôlée et odieusement groovy. Le juste milieu parfait, comme un fil d'équilibriste, entre noise et industriel, qu'on vous dit : vous devrez bien comprendre qu'on entend par là coupé-décalé, et cisaillage de vos jambes, et accordéonisation de votre colonne vertébrale ; ceci étant à entendre, donc, autant au sens Vince Taylor de l'affaire, ainsi qu'il est d'usage avec le bon rock (noise ou pas), qu'à celui des déhanchements pixellisés du serviteur domotique sourdement s'éveillant aux réminiscences sexuées de sa vie d'avant la dématérialisation de sa conscience - ainsi qu'il n'est manifestement guère d'usage chez les héritiers ayant fait dernièrement acte de notoriété pour le legs de The Downward Spiral, Author & Punisher et Street Sects pour les nommer ; on se prendrait presque, par endroits, à rêver d'un Bad Witch qui ne serait pas chargé de famille, réintroduisant dans tout ça de la pénétration, du Setson, du sang et de la coulisse.
Alors, You Won't Get What You Want, simplement une sorte de double des Horrors mais qui pour seule promotion dans la vie n'aurait connu que le passage de tapin à merlan, à quatorze ans ? Ou alors plutôt la rencontre d'Okkultokrati et Sister Iodine présentés par Zs ? Plus on va et plus ce dernier nom paraît pertinent au-dessus des autres. Une étrange alternative, toute en carrelage blanc, gants de caoutchouc et scalpels stérilisés, de Cop Shoot Cop rêvés par les petits-enfants de Patrick Bateman ? Et si ce vernis beau-gosse, finalement très Daughters classique, et en même temps sourdement effrayant, n'était que ce qui dissimule une chose bien plus froide et sinistre, un conscience frigide, insectoïde, indifférente au meurtre ou à la torture ?

lundi 17 septembre 2018

Burial Hordes : Θανατος αιωνιος

Ceux-là, ce sont presque les plus faciles... mais pas tout à fait loin d'être les plus difficiles. Je parle, bien entendu, des disques avec ce genre de pochette.
Le genre qui fait tout le travail, au point qu'il n'y a presque que le minimum à faire, histoire de juste s'assurer que personne n'aille mal interpréter, par hasard, les puissants stimuli de l'imaginaire qu'elle fournit généreusement... En ne franchissant jamais le pas de trop dans le descriptif émerveillé, qui sera de toutes les manières toujours en-dessous de la qualité non verbale d'évocation qu'elle démontre.
En l'occurrence, la mission est juste d'aiguiller un peu si nécessaire l'imaginaire, en précisant que Burial Hordes sont de la nationalité d'Embrace of Thorns. Car en vérité, The Termination Thesis est de la famille de The Scorn Aesthetics, dont il est le cousin plus sévère dans sa semblable grandiloquence pro-apocalyptique ; à part ça, que voulez-vous dire ? Que cette pochette est grise comme le ciel de l'Orage Dernier, qu'elle tourbillonne telle le vortex au bout du temps, et l'heure du jugement ? Quant à la procession, et au centipède : voilà le point dont je vous parlais tantôt, et où il ne faut pas aller flanquer ses gros sabots à expliciter les fantasmes grisants que l'esprit nourrit bien mieux sans mots. Et pourtant ; qu'il est difficile, autant que de ne pas se resservir ce verre de trop lorsque la bouteille est bonne et l'ivresse de même, de ne pas se laisser aller à déverser les mots qui viennent, se bousculant, avec l'emballement, le tournis de l'imaginaire confronté à des disques de cette trempe...
Burial Hordes donne à savourer ce que force est de reconnaître comme la sensibilité grecque en metal - puisque même Dead Congregation, à leur légèrement gauche façon de preux, la reflètent - cette sinistre emphase, faite de noir de tonnerre et de vin couleur de sang. Tout comme dans The Scorn Aesthetics on songe parfois au sens esthétique de Paradise Lost ère Icon ; à la différence de The Scorn Aesthetics, on n'est pas en ces parages éberlué par un batteur qui soit un carnaval à lui tout seul, on est davantage absorbé par les délices qu'offrent de nombreux passages dans la tourbe ferrugineuse, la boue imbibée de sang. En fait, The Termination Thesis est à ce point moins dynamique et fougueux que son cousin, qu'il est la terre où l'autre est le feu (noir) ; il est un énorme caillou, dont les riffs ne servent qu'à le faire rouler sur davantage du monde pour le broyer.
Si un seul autre nom devait être évoqué pour donner une idée de l'humeur particulière à l'album, que ce soit celui de The Destroyers of All ; qui, oh coïncidence, mêlait dès la pochette orage et sang, et dans l'imaginaire soulevé massacre et monstres des mythes hellènes... A moins que tout compte fait, ce ne soit celui de Bölzer ? qui s'en sortirait mieux pour traduire cette étrange interzone où maraude le disque, entre old-school blasphématoire, fuligineux et désécrateur à tout crin, et maladive barbouillade moderne de dévotion, de fièvre charnelle et d'inquiétude, entre sauvagerie primale et décadence terminale... Neurosis autant que Rebirth of Nefast sont des mirages qui traversent la vision périphérique pendant le déroulement de l'ombrageux album, qui hante les paysages de fin du monde comme l'écho du lointain appel d'un migou.
Oui, en fait The Termination Thesis tient davantage de l'ours des cavernes que de tout autre chose ; ou du grondement d'une meute de loups sur la steppe des rêves agités de l'ermite. Et l'on fait toujours bien de ne pas se fier aux apparences de sa distance.

samedi 15 septembre 2018

Witchthroat Serpent : Swallow the Venom

Electric Wizard ? Oui : on continue, une troisième fois, à ne pas mettre un bœuf sur sa langue au moment que survient la démangeaison de prononcer le nom trop illustre, pour parler des Toulousains les plus maléfiques du monde (davantage que Sektarism, oui). Principalement,  uniquement même, cette fois, parce que cela permet de facilement et promptement situer certaines caractéristiques saillantes de leur musique (le type de chant et de riff), certaines en tous cas, qui s'attachent à la partie émergée dans le réel de celle-ci ; partie qui, on le comprend vite, plus vite encore cette fois que lors de leur concert à Châteauneuf de Gadagne, n'est que d'assez peu d'importance.
Parce que la musique de Witchthroat Serpent, qui paraît avec Swallow the Venom parvenir à maturation plutôt que maturité - la patience n'est pas la moindre vertu de qui se mêle de sorcellerie -, constitue sur la base ainsi constatée des mêmes matériaux, l'à peu près exacte antithèse de celle d'Electric Wizard et son doomxploitation ; à commencer (sans même parler de cette capacité à accrocher violemment et d'emblée avec, au contraire de l'autre, du tout sauf accrocheur) par le terme même de wizard, qui paraît de toute évidence une métaphore, une hyperbole rock'n'roll chez Oborn et son gang de motards cossards, lors que celui de witch paraît parfaitement littéral, à appliquer au doom de Bolzann et ses deux affreux sbires. De même les riffs, qui peuvent sembler se parer de la même limpidité chez l'un que chez l'autre, sont chez Witchthroat autant l'expression de la grâce, qu'ils ne sont pas celle d'une nature pop, ou blues, dans l'intention. La grâce du démon, voilà, c'est parfaitement cela. Celle qui se révèle ici - aux initiés, donc, aucune exhibition dans la lumière aux yeux de l'univers n'est de mise  chez Bolzann & Associés - plus que jamais encore à la hauteur de tout ce lexique de la serpentesque, tant dans ces basses pourtant toujours plus râclantes à l'image du tranchant d'une pelle, que dans les souples, envoûtantes, malfaisantes inflexions du chant, dont l'intention sacrée n'est pas à souligner - ou même du reste que dans la batterie tout simplement et effroyablement patibulaire.
Alors, Electric Wizard ? Soyons honnête : on y a pensé ; au moins le temps de la première écoute où, pas la peine de le nier, comme chaque rencontre avec eux sur disque ou sur planches, l'on est comme déçu, sur sa faim : l'impression d'entendre du EW, disons le tel que bêtement on le ressent, en moins bien. C'est, pour simplifier grossièrement, cela l'effet Witchthroat Serpent, écouté distraitement, du Electric Wizard en moins bien ; écouté attentivement - ce qui ne veut pas dire avec l'intellect, mais avec tout son être, en dévotion, en dédication - c'est du Electric Wizard en tellement, infiniment... plus profond. Élégant. Lascif.
Entendez le plutôt comme le nom d'un style que d'un groupe, car c'en est devenu un au même titre que Black Sabbath ; style où du reste Witchthroat Serpent serait plus à rapprocher de Wounded Kings, pour le côté dandy, et surtout du dangereux dandy de Visions in Bone - sauf qu'encore une fois ce n'est pas cela, qu'une fois encore Witchthroat Serpent marche seul, en prédateur et redoutable, quoique longiligne et altier, loubard des bois, ombre dans le sein de l'ombre, lame dansant comme flamme blême ; le gros son pour sûr n'est pas leur affaire, mais celui qui tranche ; et celui qui garrotte et strangule, mieux qu'un fil de fer particulièrement robuste. Un morceau tel que "Pauper's Grave", sans aucun doute, n'invente rien - d'autre qu'une porte, qu'il ouvre à la façon dont on taille une cruelle boutonnière dans une panse, vers une réalité parallèle, chatoyante comme des chapelets de boyaux. Witchthroat Serpent, c'est le doom, l'evil doom, celui qui a la beauté du Mal ancestral. Le poison. Le lait du serpent. Celui qui dans le rituel ouvre les voiles vers le monde vrai, celui où les possibles révèlent leur vrai visage, la nudité majestueuse de leurs appétits : il est un nom qui doit être prononcé aussi souvent que l'autre, à leur sujet, et c'est celui de danger. Swallow the Venom en exhibe une nouvelle facette, une nouvelle région, une nouvelle profondeur ; la définir, la décrire en termes géométriques ou en mesurer en botaniste la consistance (une cérémonie ? une danse ? une dégelée ? un voyage ?), est plus hasardeux que jamais, car par définition tout peut y arriver.
Rendez-vous de l'autre côté de la forêt, loin, si loin - si vous y parvenez jamais.

lundi 10 septembre 2018

Mirrors for Psychic Warfare : I See What I Became

Bon, on va procéder comme suit, ce sera plus rapide : y a-t-il quelqu'un dans la salle, n'importe qui, qui n'a pas encore fait son coming-out new-wave et souhaite le faire devant le groupe ? Allez y, c'est le moment.
Ce petit coup de gueule amusé poussé, force est de reconnaître que Scott, indépendamment de la tendresse que l'on éprouve forcément devant toutes ses aventures et expériences, lui il se contente de le faire au chant, et que du reste il s'y débrouille ma foi fort bien, et sans pomper personne ni se renier dans un quelconque bal masqué. En fait, allons même jusqu'à pour une fois l'admettre : j'exagère ; c'est surtout frappant le premier morceau ; ensuite, c'est juste mon Scott qui chante mélodique, quoi : faut bien avouer que ça a de quoi saisir, de surprise et d'admiration ; d'autant plus sur le fond industriel coupant et psychédélique qui est celui de I See What I Became. Car derrière lui - et probablement un peu avec lui - Parker fait un peu du Lash Back, ce qui est très très bien en soi, et offre de nouveaux horizons à la bête qu'avait dévoilée le premier disque.
Sur "Crooked Teeth" (mais le titre n'en est-il pas déjà un indice ?) on a même la surprise - assez divine d'ailleurs - de l'entendre se muer en une sorte de rappeur - terrain où là encore le dévoué et décidément fort efficace Parker le suit - pour abstract hip-hop, axe Dälek-Bigg Jus... Kelly bientôt prêt pour venir poser des lyrics sur le disque de la renaissance de Techno Animal ? à condition, alors, que Justin y mette à profit tous les trucs qu'il a appris en enfantant Post Self. D'ailleurs, en passant, "Body Ash", c'est une instru de guitare volée aux sessions de Absence ?
Ou bien au fait ne serait-il pas déjà en train de le faire - représenter sur son propre disque de, a-hem voyons, wavish kosmischamanic illbient ? Pour sûr, on n'avait pas entendu aussi gentiment chelou et perché depuis, au bas mot, Morthound et son doublé Spindrift - The Goddess. On ne part pas dans tous les sens, non : on survole ; tout ; de très haut ; à quoi vous apparentez une chose comme "Death Cart", vous ? Somatic Responses et Nick Cave ?
On regretterait presque que le disque se terminât, de façon toutes proportions gardées plus triviale et euclidienne, sur la prépondérance de ses relents de Nadja (Nadja qui, dois-je le rappeler, a repris sur son meilleur disque "The sun always shine on TV" ?) ; de même qu'il est, probablement, permis de douter ne fût-ce qu'un brin, du bon goût des atours orientaux sur "Flat Rats in the Alley", si pudiques soient-ils ; mais à un album qui révèle ce qu'il y a de Michael Hutchence dans le chant dont est capable Scott Kelly (voilà, quant à moi, où je raccroche "Death Cart", parmi les étoiles), il sera beaucoup pardonné. Ou tout autant, du reste, un qui le montre - "Tomb Puncher"... - en train de donner une leçon de sa façon à Nick Holmes, sur la bonne façon de chanter bellâtre ténébreux, sans un instant se départir d'une bouche pâteuse qui donne direct à l'imaginer tel qu'on l'a vu sur scène grattouiller sa guitare en ânonnant sa country dépressive : paraissant en bonne voie de subclaquer de quelque longue maladie particulièrement épuisante, et qui le blanchit à tous points de vue, plus détaché et végétatif chaque lente seconde qui passe... Survoler, vous dis-je, est le mot. Scott est haut, très haut. Dans des sphères mentales dont la dolente indifférence au tumulte tourmenté du temps qui va, évoque finalement Frank Herbert plus que toute autre chose ; comme une intuition d'indigo qui n'aurait jamais la balourdise de se manifester et de briser la laiteuse âpreté du décor élémental; l'étape d'après la neurocountry crépusculaire et post-mortem, pour Kelly qui me confirme tranquillement, après le premier Mirrors for Psychic Warfare et le second Corrections House, que quand bien même j'ai fini, à la grâce d'A Life Unto Itself, par me réconcilier copieusement avec son De Niro de faux-jumeau, j'ai ma petite prédilection affinitaire entre les deux, et qu'elle s'affirme en profondeur.

vendredi 7 septembre 2018

Givoldi Fossa : De Marées en Oubli

Lorsque des gadjo en paraboots se mettent à l'ouvrage sur un disque de new-wave, cela peut donner Doktryn si ce sont des beumeux parisiens, avec la fascination-répulsion assortie pour la discothèque. Ou bien, si ce sont deux rêveurs rugueux, amoureux de leur terroir et des rivages de l'océan, Givoldi Fossa.
Dès l'intitulé, on est dans le mystère, la rêverie, l'inconnu. D'entrée, ensuite, on est frappé ; de comment la stratification, compacte et brumeuse à la fois, de tout ce qui constitue cette musique iodée, des scansions aux beats en passant par les spectres synthétiques, est à tel point dans l'ordre du vrai et du juste, que c'en est douloureux ; nous ne citerons pas toutes les références qui viennent immédiatement en tête, on irait croire que je les flatte, mais comment ne pas accueillir avec la plus fondamentale des logiques ces bruits du littoral farouche, ressac et pas dans les galets mouillés, lorsqu'on a comme toute personne douée d'émotions été, en esprit, arpenter hagard une plage avant l'orage d'hiver, en écoutant Pornography ?
Les deux carnes amères de Givoldi Fossa viennent à point nommé nous rappeler que la différence entre cold-wave et EBM n'en a jamais été une, depuis les vieux Absolute Body Control, The Klinik et Insekt jusqu'aux parties de Lol sur, précisément, Pornography (qui d'ailleurs n'a jamais trouvé que le ladre y battait comme la plus féroce des boîtes à rythmes (celle de Godflesh ?) ?) en passant par  la présence de Systema sur In the Butchers Backyard, ou encore par Self Non Self (ouais, d'accord : voilà des références ; et vous avez remarqué quoi ? Elles sont toutes vieilles. Parce que De Marées en Oubli, à sa propre façon et sans repomper personne dans des gimmicks, sonne avec la même simplicité, rusticité, que tous ces trucs produits bien cru avec deux bouts de ficelle, et que cela n'a pas empêché, bien au contraire, de passer dans la catégorie des intemporels et des classiques ; me chauffez pas ou j'ajoute Daemonolatreia et Killing Joke, pour vous faire les pieds). Jamais été une différence, ni une cloison, jamais été autre chose qu'une membrane poreuse, vivante et iodée.
Tout juste comme d'entrée dans le disque n'existe aucune cloison, aucune barrière de sécurité pour protéger l'un de l'autre et qui que ce soit d'aucun des deux, ni lui laisser de passage à gué, entre la vulnérabilité des sentiments et la dureté martiale de l'action : cela commence aussi bien dans la cohabitation de ce beat-ci avec ces nappes-là, que dans la scansion même d' I Luciferia, ambigüe, équivoque, versatile comme elle est (sans même parler de son timbre, dérivant à plaisir entre dandysme sévère, morgue à la Casio Judiciaire et feulements lycanthropes : ces rugissements sur"Charnier d'océan"...) : tout fait partie de la même unique intention, indicible autrement que par cette musique (qui, déjà, disait "Universe is a sensation" ?) ; comme qui dirait que ces deux gars-là ont tout compris à beaucoup de choses (ira-t-on jusqu'à risquer que Givoldi Fossa éclaire jusqu'à la rendre purement logique, la cohérence qu'il y avait pour Blut aus Nord à dériver comme ils l'ont fait vers la wave sur Cosmosophy ? on ira, oui) ; ou encore : la new-wave comme illustration de l'indivision obligée d'une perception du monde, d'un rapport direct aux éléments : je ne vous le fais pas dire, c'est inattendu, a fortiori dans une variante aussi austère de celle-ci.
Et pourtant - parole ! même la construction, la dynamique du disque semble creuser cette idée, cette sensation, avec sa façon de paraître utiliser le même beat et les mêmes thèmes pendant ses quatre morceaux - à l'exception notable, toutefois, de "Le havre de la fosse", prévu initialement pour accueillir l'intervention d'un autre chanteur, qui ne put finalement se libérer, mais c'est aussi bien, se dira-t-on, le morceau aurait peut-être été trop différent, vu comme il l'est déjà (juste) assez ; quand bien même on voit comme elle se tient prête à voir se lover dedans une voix, telle quelle elle ouvre à merveille le bouquet aux saveurs pornographyques de De Marées en Oubli, en même temps que le ciel à l'imaginaire, et qu'elle prépare l'esprit, le lavant au vent de la tragédie qui vient, avant la sanction qui suit, la conclusion dans la cathédrale à ciel ouvert. Et ce sans pourtant le moindre sentiment de redite ni d'émoussement - puisque c'est tout le contraire qui se produit, avec en apothéose la presque insoutenable incisivité de "Jamais revenir, jamais devenir", avec son air à la fois de s'élever invinciblement, irrésistiblement, et pourtant d'aller encore plus à l'os, concentré droit au but tel un rayon, du synthé jusqu'à la voix qui (encore une fois) à l'unisson semblent, dans un premier temps, viser vers le bas pour ratiboiser tout ce qui traîne, vaporiser pour mieux ensuite élever... en veux-tu des équivalence termes-à-termes, en v'là : dépouillement et dépeçage ; imaginez donc ce morceau, et l'effet de dévastation sans merci, sur un dancefloor goth, en n'importe quelle année entre 1979 et 2029. Et puisqu'on parlait plus haut de Cosmosophy, le petit gars de Reverence se montre, sur le morceau en question, largement, facilement à ce niveau-là au moins de sublime, sur le registre des entrelacs vocaux dont on ne sait jamais s'ils montent ou s'ils descendent...
... On ressort, en toute impitoyable logique, avec une sensation de profond assouvissement et de violente frustration étroitement mêlées, de ces courtes et cuisantes minutes que du coup vous allez vous repasser, encore, et encore (vous l'avez ?) - ah, çà ! mes drôles, vous avez bien fait de laisser la parole au bruit des galets en conclusion, quelle dérouillée : recraché par la vague, après un bon essorage dans les rouleaux, voilà ce qu'on est après De Marées en Oubli. Rarement la beauté terrible de la mer en hiver aura-t-elle été si bien enluminée, Messieurs, elle vous en remercie.





P.S : J'ajouterai à titre personnel que cet E.P de Givoldi Fossa me rappelle, ce que je fais toujours avec délices, comment la cassette où je commençai d'incuber le virus dont il est question mêlait sans rupture de ton extraits de Some Girls Wander by Mistake et Up Evil, et rien que pour ça, merci Messieurs.

mardi 4 septembre 2018

Moto Toscana : Moto Toscana

Comme toutes choses minimales, et comme toutes choses extrêmement impliquées émotionnellement - ou plutôt, mieux : sensuellement - Moto Toscana épuise sur la longueur. Impliquées de leur côté, s'entend, autant que du vôtre, accroché que vous êtes dès le début. Il épuise comme tout ce qui est excessivement concentré, peu propice à la distraction. Mais il fascine non moins (si non d'autant plus) violemment. Au casque, l'album est tout bonnement insupportable.
Or donc, imaginez un monde alternatif, où vous rencontrez ici le jeune Trent R. enfermé avec ses machines dans sa chambre d'adolescent, s'apprêtant à lâcher sur le monde extérieur à Mercer, en guise de revanche, son Pretty Hate Machine ; mais n'ayant au préalable macéré dans rien d'autre que du funk : Korn, Sausage, et à la rigueur juste un peu de Rage Against the Machine pour ne pas écouter que du claustrophile ; ce qui est du reste un échec, qu'on en juge puisque l'autre groupe auquel on pensera est les Queens of the Stone Age à volets tirés pharmacoholiques du premier album. Ce qui à son tour, une séquelle fatale en entraînant une autre, nous amène à notre dernière référence importante : Dope Smoker : tout ceci, vous en conviendrez aisément, n'est que de la plus stricte logique, comme celle d'une surinfection ; car peu importent les "disco-doom" et "sludge-funk" que le groupe s'est  - espièglement, on n'en doute pas - décernés, Moto Toscana joue surtout du grunge intoxiqué très très chimique.
Maintenant, vous n'avez plus qu'à imaginer tout cela engoncé de force, façon combinaison intégrale d'esclave en latex, celle sans les trous pour les yeux, juste une narine, dans la forme d'un truc probablement joué par une foule de deux personnes grand maximum et encore, on a du mal à imaginer autre chose qu'un gonze tout seul, dans sa chambre elle aussi volets tirés, à programmer cette saloperie reposant uniquement - mais lourdement - sur une batterie au pouls chimique, une basse progressive comme reptation peut l'être, et une voix qui ne la boucle pour ainsi dire jamais - je vous avais prévenu d'emblée que le disque était éreintant - rivalisant avec l'autre (la basse, donc) quant à savoir le plus saurien et retors des deux, en une sorte de partouze au ralenti - harassant, je vous dis - où l'on croit reconnaître, mais sans certitude, çà ou là une jambe de Layne Staley ou une épaule de Keith Caputo, au milieu de sa mélasse de Reznor fondu.
Pas tout à fait donné à tout le monde d'ainsi parvenir à créer une masse organique qui ne ressemble à rien d'identifié, paraissant d'un instant à l'autre d'une nature tout autre que le précédent, et faisant tourner la tête dans l'autre sens pour distinguer le haut du bas - avec si peu de matériaux (pas même un slip), plutôt qu'avec la profusion insane qui en est plus communément la recette. Bref, si votre conception du funk tel qu'il doit être fait se circonscrit à peu près scrupuleusement à Nine Inch Nails (The Downward Spiral et Hesitation Marks, plus précisément encore) et Super_Collider, comme bibi (qui, confidence pour confidence, y ajoute également Tha Last Meal mais c'est hors de propos ici), vous allez ronronner.

Mark Lanegan & Duke Garwood : With Animals

Trois one-man-gangs se partagent, sans heurts, pas un coup de flingue intempestif, le territoire du wasteland des spectres.
L'un s'appelle Wolfkind, il règne sur les bas-fonds et tout lieu où le vice est loi ; le second se nomme Cowgill, et les âmes sont toutes ses vierges consacrées, pour en faire ses repas ; et le troisième est Lanegan ; en son sein dans le sifflement sans fin d'un vent creux et chaud, dans ses échos de cendre, il recueille ceux qui perdus sur cette lande cherchent un peu de bienveillance.
Comme Mark ne nous est pas tout à fait étranger, on se retient difficilement d'écouter With Animals en tastevin : ainsi détectera-t-on des notes du trip-hop de It's Not How Far You Fall, It's The Way You Land et de la folk-country funéraire et zazen de Field Songs. Ce qui du reste dit assez bien ce qu'est le disque, musicologiquement tant que spirituellement : comme si Lanegan était parvenu à se détacher, tant de ses racines traditionnelles que de ses plus récentes aventures en terres plus modernes et technologiques, trouvant ici dans ce minimalisme où l'on a du mal à dire s'il relève davantage du souvenir de l'un ou de l'autre, la forme fantomatique la plus pure et à même de laisser se développer les esprits de sa fantomatique présence et nature.
C'est bien de cela qu'il s'agit, tant à côté de With Animals le résultat, objectivement proche, qu'obtient un Timber Timbre, paraît un complexe et fragile appareillage d'horloger, enraciné dans ses méticuleuses fabrications. Mark Lanegan, lui, a toujours été un spiritueux. De toutes les manières vous comprendrez bien vite à l'écoute du morceau-titre, pourquoi il est inenvisageable d'employer d'autre vocabulaire, à son endroit, que tout ce registre de la subtilité et simplicité élémentaire et fondamentale. Ainsi, bien sûr, que celui de l'apesanteur.
Du coup, si vous voulez en déduire que voici du vieux (c'est un terme d'affection, du reste il est toujours capable, sans prévenir, d'inflexions rappelant le meilleur des Screaming Trees et qu'il est un immortel beau gosse maudit mais vivant du grunge, ce faux-jumeau sauvage, plus doux et plus ténébreux, de Morrison ; bref Mark est sans âge), le meilleur album depuis un bon bout de temps, qui suis-je donc, moi, pour vous l'interdire, et au nom de quoi ?

lundi 3 septembre 2018

Fvzz Popvli : Magna Fvzz

Rudimentary fuzzy... Ce serait tellement tentant de vous les pitcher, de vous les vendre comme cela. Tellement faux, aussi. Oh, concrètement, platement, sur un graphique, cela fait sens : le son "gavé de fuzz" (enfin j'imagine, ne jouant pas de guitare je n'ai jamais réussi à me mettre dans la tête le nom des différentes sonorités à pédales), la voix anarcho-archaïsante.
Mais cela ferait de l'identité Fvzz Popvli un "son", une recette, ce qu'ils ne sont pas. Ni juste proto-hard (fuzz, proto-doom, garage, sixties... vous savez mieux que moi) malgré le son et les riffs, ni juste punk malgré la scansion et la gouaille, ni juste batcave malgré l'ambiance de carnaval des goules ; et ni  non plus la simple juxtaposition expertement dosée de tous ces ingrédients pour cartonner : Fvzz Popvli sont uniques, pour de bon, et comme tous leurs pairs non pareils, ils sont généreusement ignorés par la populace. Peu importe, Fvzz Popvli ne vivent pas dans une dimension où règnent de telles préoccupations, Fvzz Popvli sont créatures fantastiques, créature du royaume de l'incertitude, de celui où tous les chats sont gris.
Magna Fvzz, plus encore que Fvzz Dei, s'adonne à l'amour des cimetières, à l'amour dans les cimetières, et à tout ce qu'il peut y avoir de très adéquat dans leurs intitulés dans le goût d'Asterix, et surtout leurs pochettes doucereusement inquiétantes : d'approprié à une musique - sorte d'étrange rock incandescent et cependant paisible comme une souriante et polissonne berceuse - toute peuplée de satyres, gnomes, griffons, dryades et autres lutins aussi diversement difformes qu'ils sont égrillards, babillant partout leurs lazzis au milieu des grillons, menant sarabande infernale dans une joie et une bonhomie enfantines, en une manière de sabbat cold-wave claudiquant et ricanant de bon cœur, émaillé de lunaires échos des Trois Garçons Imaginaires et du juvénile Sorcier Électrique bras dessus bras dessous titubant, et chantant le vin des sorcières.
Fvzz Dei comportait son lot - léger, mais tout de même - de moments d'angoisse - disons, presque - indubitable, tandis qu'il vous emmenait par la forêt sur le chemin de son monde parallèle ; c'en est fini de ces sortes de choses avec Magna Fvzz, on est entre soi, en un autre temps, de l'autre côté de la frontière avec le merveilleux, et une joie douce et paisible comme toutes choses nocturnes (jamais n'aura été aussi clair pour quoi l'on dit "trois heures du matin") nimbe tout ce qui vous entoure, ne vous laissant que le fantôme d'un doute pour flotter en périphérie imperceptible de vos sensations, quant à la réellement parfaite innocuité de toutes ces farandoles et ces mets, dont peut-être c'est bien à raison que l'on ne s'y sentit jamais tant chez soi qu'à l'époque la plus psychopathe de notre vie, à savoir l'enfance. Mais une mesure de crainte n'a jamais fait que renforcer le pouvoir de la séduction.

dimanche 2 septembre 2018

King Dude : Music to Make War to

Deux choses se déduisent, ou plutôt s'imposent à la vérité des sens, à la rencontre du nouveau King Dude : d'une, King Dude est désormais sociétaires de l'académie des goths de grande classe, et plus aucun débat là-dessus ne sera souffert ; de deux King Dude n'est pas un sot.
Car deux choses s'entendent d'emblée en pénétrant dans Music to Make War to : d'une, King Dude possède un sacré putain de grain de grande voix new-wave, où la fragilité gracile propre à Ian Curtis se marie gracieusement à la gracile fragilité propre à Bernard Sumner : une voix de spectre, et une voix de survivant, tout à la fois, une voix qui n'est pas sûre elle-même d'avoir réellement survécu, ou bien si c'est dans l'au-delà qu'ainsi elle se promène, avec juste le rien qu'il faut de Weatherall pour d'un petit ricanement flegmatique hausser les épaules et suivre sa squelettique route ; de deux, évidemment mais quand même, on a eu peur ne fût-ce qu'un peu : King Dude n'a pas commis ce qui eût été la dernière connerie à faire, à savoir refaire Sex, ou plutôt tenter, car ça n'aurait jamais marché.
Il fait même encore mieux : il fait la suite ; la suite du film, s'il faut tout dire clairement, ce qui se passe après les événements de Sex ; musicalement la continuité glisse comme de la soie avec la tonalité des morceaux sur quoi se finissait le disque précédent, leur feutre jazzy, leur humeur au lounge du désespoir, leur ton de confidence et de porcelaine. Non assurément, l'ambiance n'est plus cette fois au rock comme sur Sex, même les rares morceaux qui en paraissent des rappels sonnent ailleurs, altiers, lointains, rincés par les vagues du temps, tout le soufre éteint dans ce froid qui étreint l'album entier ; celui de la nuit qui est tombé après les agapes enragées de Sex, celui de funérailles aussi glaciales que les put filmer jadis Abel Ferrara, ou que le désespoir cintré dans un complet aristocratique, de quelque chanson des Tindersticks.
Ce qui nous ramène à celui dont incidemment l'on a glissé plus haut le patronage, et dont le prénom est Andrew : le disque est court, et témoigne en cela comme en à peu près tous points d'une modestie qui serait déjà admirable vu le registre, en plan large comme en plan rapproché, pratiqué - ne le fût-elle avant tout en soi, pour la beauté distinguée, pudique, flegmatique, dont elle touche le disque, et ses manières de chanteur pour dames malheureux en commerce, un peu seul sur scène et dont tout le monde au mieux se moque, au pire se fiche - personnage que l'on reconnaît, donc, de la fin de Sex, et dont on assiste ici à la discrète ascension vers un au-delà semblant se situer tour à tour dans les cieux d'un blanc crémeux douloureux, ou dans l'Hadès au fond de la nuit sur une route perdue dans l'Ouest Sauvage ; ce qui devrait être sidérant, et l'est d'ailleurs, mais seulement pour peu qu'on se frotte les yeux pour bien croire à ce que l'on est en train de voir ; parce qu'encore une fois, le disque se présente avec beaucoup de délicatesse sous des dehors surannés de camelot représentant en une sorte de muzak-country-swing laquée-guindée à quatre épingles, d'une sorte de Sinatra de sous-province aux manières effacées.
Bref, la rédemption, c'est pas tout à fait comme on l'imaginait. Pas pour les bad cowboys du moins, ça ne ressemble pas à la retraite ou quelque autre forme de vacances ; plutôt une croisade dans l'oubli et le désert. Parce qu'après la mort ? Bien sûr que la route continue ; et qu'après cette église à la porte du désert, qu'est-ce qu'on a cru qu'il y avait ? Le désert.
Quant à vous, n'allez pas vous amuser à croire que, parce qu'il porte maintenant un costume de pasteur ou qu'il est mort - ou même que par un effet de cette modestie et discrétion dite plus haut, il se dégourdit bientôt les jambes à faire le pitre distingué - il n'est plus le Loup, plus à éviter lorsqu'il croise la vôtre, de route. Il vous emportera.