dimanche 2 septembre 2018

King Dude : Music to Make War to

Deux choses se déduisent, ou plutôt s'imposent à la vérité des sens, à la rencontre du nouveau King Dude : d'une, King Dude est désormais sociétaires de l'académie des goths de grande classe, et plus aucun débat là-dessus ne sera souffert ; de deux King Dude n'est pas un sot.
Car deux choses s'entendent d'emblée en pénétrant dans Music to Make War to : d'une, King Dude possède un sacré putain de grain de grande voix new-wave, où la fragilité gracile propre à Ian Curtis se marie gracieusement à la gracile fragilité propre à Bernard Sumner : une voix de spectre, et une voix de survivant, tout à la fois, une voix qui n'est pas sûre elle-même d'avoir réellement survécu, ou bien si c'est dans l'au-delà qu'ainsi elle se promène, avec juste le rien qu'il faut de Weatherall pour d'un petit ricanement flegmatique hausser les épaules et suivre sa squelettique route ; de deux, évidemment mais quand même, on a eu peur ne fût-ce qu'un peu : King Dude n'a pas commis ce qui eût été la dernière connerie à faire, à savoir refaire Sex, ou plutôt tenter, car ça n'aurait jamais marché.
Il fait même encore mieux : il fait la suite ; la suite du film, s'il faut tout dire clairement, ce qui se passe après les événements de Sex ; musicalement la continuité glisse comme de la soie avec la tonalité des morceaux sur quoi se finissait le disque précédent, leur feutre jazzy, leur humeur au lounge du désespoir, leur ton de confidence et de porcelaine. Non assurément, l'ambiance n'est plus cette fois au rock comme sur Sex, même les rares morceaux qui en paraissent des rappels sonnent ailleurs, altiers, lointains, rincés par les vagues du temps, tout le soufre éteint dans ce froid qui étreint l'album entier ; celui de la nuit qui est tombé après les agapes enragées de Sex, celui de funérailles aussi glaciales que les put filmer jadis Abel Ferrara, ou que le désespoir cintré dans un complet aristocratique, de quelque chanson des Tindersticks.
Ce qui nous ramène à celui dont incidemment l'on a glissé plus haut le patronage, et dont le prénom est Andrew : le disque est court, et témoigne en cela comme en à peu près tous points d'une modestie qui serait déjà admirable vu le registre, en plan large comme en plan rapproché, pratiqué - ne le fût-elle avant tout en soi, pour la beauté distinguée, pudique, flegmatique, dont elle touche le disque, et ses manières de chanteur pour dames malheureux en commerce, un peu seul sur scène et dont tout le monde au mieux se moque, au pire se fiche - personnage que l'on reconnaît, donc, de la fin de Sex, et dont on assiste ici à la discrète ascension vers un au-delà semblant se situer tour à tour dans les cieux d'un blanc crémeux douloureux, ou dans l'Hadès au fond de la nuit sur une route perdue dans l'Ouest Sauvage ; ce qui devrait être sidérant, et l'est d'ailleurs, mais seulement pour peu qu'on se frotte les yeux pour bien croire à ce que l'on est en train de voir ; parce qu'encore une fois, le disque se présente avec beaucoup de délicatesse sous des dehors surannés de camelot représentant en une sorte de muzak-country-swing laquée-guindée à quatre épingles, d'une sorte de Sinatra de sous-province aux manières effacées.
Bref, la rédemption, c'est pas tout à fait comme on l'imaginait. Pas pour les bad cowboys du moins, ça ne ressemble pas à la retraite ou quelque autre forme de vacances ; plutôt une croisade dans l'oubli et le désert. Parce qu'après la mort ? Bien sûr que la route continue ; et qu'après cette église à la porte du désert, qu'est-ce qu'on a cru qu'il y avait ? Le désert.
Quant à vous, n'allez pas vous amuser à croire que, parce qu'il porte maintenant un costume de pasteur ou qu'il est mort - ou même que par un effet de cette modestie et discrétion dite plus haut, il se dégourdit bientôt les jambes à faire le pitre distingué - il n'est plus le Loup, plus à éviter lorsqu'il croise la vôtre, de route. Il vous emportera.

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