lundi 24 septembre 2018

Soror Dolorosa : Blind Scenes

Soror Dolorosa est un groupe sous influence : pas que je sois de ceux que cela effarouche, mais je tenais à le préciser. Forte, et plurielle. Tout comme Witchthroat Serpent, avec lesquels du reste le groupe de "gothic rock, Paris" partage un peu plus que cela (je vous laisse taper "Andy Julia" dans Discogs, et constater à quel point le drôle est parisien), on peut d'emblée citer des noms - d'ailleurs on va le faire, n'est-ce pas : ce sera fait.
The Cure, pour la basse gallupesque et les riffs qui sans fin roulent tels les vagues d'un Pornography qui ne serait fait que de contemplation de la mer, et non celle de l'orage dans le ciel miroir de celui dans le cœur, d'un Faith qui aurait ouvert les fenêtres en grand - et voilà, misère, qu'on a déjà dévoilé le pot-aux-roses : Soror Dolorosa malgré un vocabulaire qui n'a rien d'inventé, malgré des inspirations et une révérence qui ne se dissimulent pas, malgré même un chanteur qui, pour boucler coûte que coûte la fameuse liste de noms, ne cherche pas un instant à faire passer pour virtuoses ses dons d'imitateur de Peter Murphy et d'Andrew Eldritch, mais simplement aimants - Soror Dolorosa ne suit que son propre chemin discret et opiniâtre. Lequel est ici déjà un brin différent de celui entamé sur l'inaugural Severance - où Bauhaus semblait un peu plus majoritaire dans le dosage - et pas encore calé sur la direction décidée qu'ils semblèrent avoir trouvée, le rythme de nonchalante croisière d'albatros beau gosse mais fatigué, ex-héros au flegme gallupo-eldritchien tout de cuir gainé, sur No More Heroes, puis sur un Apollo qui semblera les voir reprendre le versant mystique de leur périple, avec ses envolées dans ce ciel où ils tutoient, épique pour épique, Talk Talk aussi bien que Dead Can Dance ; ils y ont une lointaine dégaine de cow-boys, mais sont pourtant trop rêveurs, trop doux et délavés pour être ni des Sisters ni des Fields. Soror Dolorosa, pour sûr, connaissent leurs classiques ; ils les aiment sincèrement, ce qui est déjà davantage ; et ils tracent sans se démonter ni en détourner les yeux, à travers leurs hautes et intimidantes futaies, ce chemin qu'eux seuls voient, qui est le leur en propre, déjà, c'est précieux autant pour eux que pour nous.
Il paraît familier, pourtant l'on y est seul, à voguer ainsi au fil de longs morceaux lancinants comme le ressac, avec la même sensualité saturnienne mais certaine, la même sourde et désirante amertume ; Blind Scenes est un voyage sans équivalent, avec ses odeurs forestières et sa respiration de vol au-dessus des flots gris, comme un exil baudelairien et libérateur, un mélange violemment capiteux - entêtant comme y en a pas bézèf, en vérité ! - d'amer et d'exultation, de païen et de décadent, naturiste et apprêté, une langueur aux teintes hivernales, faite de longs morceaux aussi douloureux que désaltérants, enfin pour parler vrai : une définition du rock gothique, une démonstration magistrale de toute sa glorieuse beauté, sa majestueuse candeur ; d'ailleurs une rouste telle qu' "Autumn Wounds" devrait être au programme et infligée dans les écoles primaires, à fin que les mômes partent dans la vie du bon pied.
Que voulez-vous donc encore qu'on ajoute après cela ? A vrai dire je ne sais même pas ce que vous faites encore là, au lieu d'aller prestement chercher vos clefs : c'est "gothique" que vous ne comprenez pas, ou bien "Baudelaire" ?

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