mardi 30 octobre 2018

Night Gaunt : The Room

Night Gaunt est de la même espèce que Witchthroat Serpent ; celle des groupes dont l'essentiel et le crucial se joue dans l'implicite, le non-dit, l'intangible, l'aura : car tout comme les derniers cités dans un style légèrement différent, ce qu'ils jouent en surface est un doom tout ce qu'il y a de plus méticuleusement respectueux de la tradition. Leur autre point commun étant que les deux exsudent chaque seconde au litre : la malveillance, la malfaisance, la malignité.
Toxicité prenant, avec The Room, une voie différente de celle observée sur Night Gaunt, puisque le nouvel album, en cela merveilleusement conforme aux promesses de sa pochette, son titre, et celui de l'obsédante "The Oval Portrait" (qui a la fâcheuse tendance d'éclipser toutes les autres, au début, ce que celles-ci ne méritent certes pas), est partout teinté de fantastique fascinatoire et d'horreur gothique XIXème ; pas au point, cependant, de totalement occulter la dangerosité à cran d'arrêt qui était le propre du groupe dès le premier disque, et faisait de celui-ci une bonne part du charme fatal ; ces riffs à faces de carême mais indentés à en couper la viande, toujours prêts à vous tomber sur le râble au détour d'un lead mal éclairé, d'un brouillard de réverbération sous la lune blafarde, d'un brame de prêtre croque-morts, à vous sauter d'un coup à la gorge si vous aviez oublié de surveiller cette basse boueuse, et les accès de bestialité qu'elle couve et incube - tout ce qui fait de The Room, au bout du compte, presque un Facelift dans la langue du Moine de Lewis.
Car peu importe le nombre d'empans de riches soieries orientales dont ils choisissent de se draper pour déclamer leurs homélies : Night Gaunt restent des bandits des campagnes italiennes déshéritées, devant lesquelles Dieu a voilà sa face depuis longtemps, des ladres de la pire espèce.  Et à l'instar de la plupart des pires crapules, ils ont compris que le champ pour leurs outrages serait d'autant plus libre et l'ignominie d'autant plus impunie, qu'ils auraient enfilé soutane. Peut-être est-ce même cette onction, que la bure met à toutes les choses qu'ils font, qui donne au disque ce subtil, douceâtre - comme c'est italien... - arrière-goût de frustration pour la grande chose funèbre et horrifique à en cailler les sangs qu'il pourrait être, au lieu de cette nauséeuse et blette sournoiserie que voilà. Pour la chose extrême qu'il n'est pas ; mais n'être pas extrême ne veut pas dire qu'une chose n'est pas profonde ; vous pourriez vous le rappeler à vos dépens.

Fiend : Seeress

Doom ou stoner punk : pourquoi choisir ? Ou, mieux : pourquoi jouer l'un et l'autre, lorsqu'on peut jouer une seule chose - du punk doom -, qui soit un peu plus que la somme des parties ?
Parce que, bien sûr, tout ceci n'est qu'une accroche, et vole bas, en-dessous de l'odorante réalité. Fiend m'avait un peu perdu avec un second album que j'ai eu de la peine à ne serait-ce qu'écouter, mal gré que j'en aie, vu l'amour dont m'avait baigné le premier. Un peu trop tradi, pour ce que vaut un avis aussi superficiellement bâti. C'est oublié.
Seeress est tout sauf tradi, a-t-on envie de s'ébahir de prime abord, quoiqu'il emprunte sans complexe à la tradition qu'il porte dans son sang ; ou alors aussi traditionaliste, dans la pratique du sabbath, que pourraient l'être des Monster Magnet ou des Soundgarden qui s'en iraient braconner sur les steppes qu'écument des Gates of Slumber et des High on Fire. Tout sauf autre chose que Fiend, avec cette accroche bien à eux, doom jusqu'aux os mais avec une hargne de gorille réveillé avec le mal aux cheveux, qui donne, tiens, aux moments de pure magie miélodique tels qu'il est difficile de les brimer chez un Al-Sayed, de furtifs accents de Hangman's Chair des bois - de quelque forêt mythologique et hashishine : comme qui dirait un truc un peu dans la même veine qu'Obelyskkh, mais totalement dénué de ces manières débonnairement balourdes qu'affichent lesdits Frisons ; remplacées, chez Fiend, par une souplesse fauve qui tient autant du jaguar que du chopper avec son cavalier à bandana, tel un centaure du Maryland ombrageusement vrombissant ses huileuses vapeurs... Ah, ça pour sûr, Fiend a toujours accordé l'importance - énorme - qui seyait à la batterie, et su par voie de conséquence se garnir d'un batteur capable des prodiges redoutables qui conviennent : celui qui officie pour Seeress possède des états de service moins fameux que le rompeur de baguettes d'Agla, mais l'héritage est honoré, largement : attention ça tangue et ça secoue ; et ainsi tout le monde est à l'unisson, tendu pour jouer ce doom si caractéristiquement, divinement chaud qui nous avait manqué, on s'en rend compte en baignant ravi dans les morceaux de Seeress. Car point ne s'agirait de croire pouvoir attribuer hâtivement tout le mérite à la voix brûlante comme le miel d'Al-Sayed (il n'est du reste pas avare en aboiements de flibustier), de cette onctuosité râpeuse, de ce musc capiteux, de cet ondoiement grondant... Oh non ; à commencer par ces riffs de grand chemin, ces choses qui rôdent dans l'ombre des frondaisons, malaisées à identifier, et qui font du doom de Fiend cette sorte de félidé redoutable, très gros chat sauvage ou caracal, on ne sait au juste, car cette musique-là n'est assurément pas la plus corpulente qui soit, mais elle est capable de s'étirer et se détendre de stupéfiante façon - cet art, bon sang de bois, de jouer des morceaux de punkdoom dont les parfois neuf minutes s'engloutissent comme quatre serrées au comptoir ! Et à la manière de ce genre d'individus ne va nulle part qu'où il le désire - ensorcelante "The Gate" avec son apesanteur hashishine carrément digne de Skiz Fernando, qui fait considérer avec considérable étonnement le chemin que l'on vient de parcourir... Serait-on pas parvenu dans les parages de la Toison d'Or - voire au-delà ?
Bref, en un mot comme en cent, avec ses huileux riffs aux senteurs d'encens, avec ses rudes galopades de percheron d'assaut qui paraissent l'emmener rudoyer les nuages mauves et ocres, Seeress démontre qu'on peut être à la fois sagouin et soulful, bandit et auguste, et concilier moustache d'Ottoman avec œillades ravageuses, à l'égal d'un héros de Tim Willocks (bref, Seeress accomplit à sa charmeuse et virevoltante façon ce que Conan jamais ne comprendront) - et le fait de telle manière qu'on ne peut faire autrement que de se dire : eh ! c'est cela le doom, après tout... De l'essence de hard rock, crue, primitive et vivante.

samedi 27 octobre 2018

Bambara : Shadow on Everything

De prime abord, l'envie de bailler est ce qui prévaut devant Shadow on Everything. Swamp-rock-post-punk où pèse pesamment l'influence des lourds Birthday Party, chant dénotant celui qui met une large rasade d'ennui dans tout ce qu'il fait, dans la manière d'Iceage... voilà un disque qui paraît fort bien fait, fort bien mis, et fort bien fléché. On baille donc, poliment.
Mais il y a autre chose, par-dessus cet air très fort de déjà-vu et de si bien dans son temps. Peut-être est-ce là cette ombre sur tout dont il annonce la couleur dans son titre et qui, à l'image de sa pochette, semble tout draper dans une chose faite d'autant de laque que de brume, et voir tout se diluer dans son encre, alors même que pourtant l'album fait plus souvent qu'à son tour appel à cette cadence si chère au genre, ce beat façon rumble in the jungle qui dit "rockabilly va y avoir du rififi" - et qui pourtant ici, plutôt qu'une bagarre de saloon à l'australienne, évoque une troublante parenté de l'album avec The Careless Flame, et paraît plutôt le placer dans une famille du jazz voyou, des ambiances délétères de fumeries d'opium louisianaises... A moins que ceci ne soit que complète fausse route ?
Cette pochette n'est-elle pas aussi évocatrice que mystérieuse ? Dites vous que la musique dedans est à son image, à la fois très léchée, et irradiant une sourde menace ; on est dans un polar, pour sûr, un empreint de fantastique et de mystique ; mais est-ce plutôt Angel Heart, Lost Highway, un Cop Shoot Cop, ou alors quelque sombre histoire des bas-fonds de Blade Runner ? Difficile de trancher à travers pareil nimbe d'irréalité soyeux - vous dites ? Un album de rock ? Certainement pas ; ce qu'il a de répétitif ne vient pas de là, sûrement pas, mais de quelque mécanique onirique, et Shadow on Everything est avec au moins autant de probabilité un disque de dark ambient : dans quel morceau est-on au juste ? Est-ce le même que tout à l'heure ? Est-ce que cette partie brumeuse en est l'intro, le dénouement, un nouveau tableau ? Le chanteur lui-même, qui titube à travers en parvenant presque assez bien à donner le change de l'imperturbable, entre David Yow et Buster Keaton, ne paraît pas forcément bien savoir non plus, mais il continue de postillonner et glisser ; et on le suit donc, dodelinant hébété, mis en confiance par sa sape aussi satinée que son grain, sa morgue cabossée mais décidée et sa beau-gossitude (oh et puis merde, Nick Cave ? il a trop longtemps profité d'une niche fiscale pour difformité, faciale et vocale ; les beaux gosses n'ont pas toujours à se faire pardonner) dans les reflets de quoi l'on croit parfois apercevoir Fariss Badwan ou Guy McKnight ; on le suit tandis que toujours plus il s'éloigne, au fond d'un disque qui n'a pas grand chose d'organique, et dont les véritables patrons sont les vagissements surnaturels (dont il est difficile de croire qui sont l’œuvre de guitares) qui le peuplent, de loin en loin, à la façon dont brillent les pupilles des animaux la nuit, avec leurs intentions indéchiffrable mais non apprivoisées. Et l'on tombe, sans fin, trébuchant en avant dans cette spirale lustrée, qui parfois ralentit, mais jamais ne s'arrête.
Comment voulez-vous retrouver la piste, aussi, alors que pour commencer pareil disque ne sort même pas chez Sacred Bones ?

mardi 23 octobre 2018

The Body : O God Who Avenges, Shine Forth. Rise Up, Judge Of The Earth; Pay Back To The Proud What They Deserve.

O God Who Avenges, Shine Forth. Rise Up, Judge Of The Earth ; Pay Back To The Proud What They Deserve., c'est exactement le même salami que The Tears of Job : l'essence de The Body. Ou comment une chose qui est un pur produit de circonstances de sa production devient une manifestation, qui les sublime, de l'identité fondamentale.
Car, audiblement, les deux sont pareillement engendrés par et pour les tournées, et les besoins afférents à celles-ci, de réparer le van, faire le plein d'essence, de ventoline, bref aller jusqu'à la prochaine date, encore et encore. Les deux sonnent comme faits avec le même luxe de moyens qu'un gribouillis sur le coin de la nappe en papier du restoroute avec le stylo emprunté à la serveuse - et laissent jaillir le même fruste génie brut que peuvent voir germer ces sorte d'épisodes, lorsqu'on parle de qui en a - du génie, donc. Celui de The Body, outre qu'il est certain, a le propre de par son caractère même s'accommoder fort bien de ce genre de finesse et de vocabulaire, qui est le sien : faut-il le dire ? Le classique de The Body est All the Waters of the Earth Turn to Blood, n'en déplaise à la réelle et tranchante beauté des deux derniers disques en date - le rose et le noir. Et on en retrouve ici la crudité.
Or donc, O God Who Avenges, Shine Forth. Rise Up, Judge Of The Earth ; Pay Back To The Proud What They Deserve. c'est même tarif que The Tears of Job, c'est  donc ce que joue The Body lorsque, pour ne pas s'aventurer dans la précision technique que je ne possède pas, ils jouent au Bic sur des nappes en papier : de l'indus, du vrai, du -triel. Du sur quoi l'on aurait vite fait, pour le plaisir, de broder des délires dans la façon Légion Noires sur l'histoire de Cold Meat Industry. Sauf qu'où The Tears of Job donnait dans le charmant petit bouquet (quel groupe d'ailleurs, à part Harvey Milk, serait plus approprié que The Body pour faire des cadeaux de Fête des Mères ?), O God Who Avenges, Shine Forth. Rise Up, Judge Of The Earth ; Pay Back To The Proud What They Deserve. se concentre quant à lui sur tout ce que l'on peut faire de tranquillement aliénant autour de rythmiques primitives et mécanisées.
Alors, s'il faut à tout prix traduite, Megaptera, Brighter Death Now, Un-Core et Lille Roger sont de bonnes indications. En encore un poil plus charclo, dépenaillé, avec un tout petit peu de punk rock dedans, mais à peine, parce que c'est là ce que sont The Body : non pas un groupe de power electronics, d'industriel rythmique ou de death industrial, mais le rataillon, rabougri mais tenace, qui a pu repousser, de punk rock, après la bombe sale.
Ça arrache un peu la gueule, c'est étrangement frais, et ça donne encore plus envie de les entendre collaborer avec Uniform, dont ils semblent ici au moins les jumeaux assemblés différemment, sinon la moitié astrale.

dimanche 21 octobre 2018

Scorn : Gyral

L'album de Scorn qu'on a tendance à oublier, et ce depuis 1995. Parce qu'il est arrivé, ce jour-là, sans tambour ni trompettes, nimbé et pétri de toute l'humilité et l'effacement dont est fait Mick Harris, dévalué a priori car le premier sans Nick Bullen, à la fois trop beau pour être vrai et comme s'il y avait toujours été, prêt à recevoir une formule journalistique du type "définition de Scorn" comme le gros et bon chat qu'il est aurait reçu la caresse, chat et caresse à la fois, accueillant et laiteux à l'image de sa pochette, paru chez Scorn Recordings, paré d'un morceau intitulé "Black Box" et un autre "Hush" ce qui en fait une forme de quintessence de Mick Harris, présentant toutes les soyeuses qualités d'un Evanescence qui aurait parfaitement digéré sa propre tumeur Ellipsis, et déjà les prémices de Logghi Barogghi, enceint de What do you know about it ?, d'une facilité prête à l'emploi déconcertante - "Trondheim - Gävle", ce tube -, candide avec son nom à la fois si simple et si gros de mystérieuse puissance oniromancienne, presque trop idéalement parfait douillettement psyché autant qu'il était douillettement dark, si benoîtement et naturellement basculé de plein pied de l'autre côté du miroir, tout au fond de l'étang et de ses eaux noires...
On le voit, pour toutes ces raisons, et autant d'autres que j'oublie et qui toutes sont aussi inter-connectées et -pénétrantes que celles-ci : un non-événement parfait, limpide, une forme de confirmation parfaitement apaisante, de dématérialisation de tout dans l'irréel, et de triomphe de ce dernier, peut-être bien ai-je cessé de croire au monde cette année-là d'ailleurs.
Car, tout de même : quelle bête. Un monstre de la famille des grands gouffres d'encre, et qui se laisse avaler à la façon d'une soucoupe de crème fraîche avec juste ce qu'il faut de sucre. Une inversion complète du concept de "cauchemar". Loin, si loin du monde. Quelle paix.

samedi 20 octobre 2018

Satan's Satyrs : The Lucky Ones

Imaginez, essayez un instant, Appetite for Destruction, voire uniquement les tout meilleurs moments de celui-ci à savoir, bien sûr, les "Rocket Queen", "Paradise City", "Mr Brownstone" et autres "Anything Goes" - et faites refaire le match par une bande de nuisibles petites racailles taillées comme des plumeaux batcave, et tout sapés en couleurs pop sixties - des putain d'Anglais, sacré bon sang... avec un son de basse purement et simplement OBSCÈNE ; à la façon d'une version explicite d'Iron Fist.
Vous bandez ? Elle aussi.

jeudi 18 octobre 2018

Mark Lanegan Band : Gargoyle

Le disque où mon gars Mark assume complètement, et embrasse de ses bras tannés de camionneur camé, cette voie pop-variète qu'il ne semblait qu'emprunter en roue libre, comme on se beurre la gueule pour oublier la demi-honte, sur un Blues Funeral qui du coup sonnait un peu trop auto-pilot no control si vous me permettez. En toute logique, mon Mark il assure grave, comme le chef indien qu'il est. Les arrangements electro sont par le fait beaucoup plus nombreux et présents que sur Blues Funeral, et de pas meilleur goût (le beat drum'n'bass de "Drunk on Destruction" ? vraiment ?) mais c'est parfait, ça fait le job, plus classieux c'eût été chiant, eût sonné Télérama.
C'était, que voulez vous, la période où Mark était pop et se voyait partout en ville, il n'a pas même  chanté sur des bandes originales de films ces années-là ? Et ben il a les épaules pour, Mark, s'il le décide, en avant pour la pop, il tient le volant d'une main ferme - l'autre pend toujours au bout du coude à la portière, un vieux clopon collé entre deux doigts de bagnard, faut pas déconner - et il se fait plaisir, enfin réveillé cette fois, en met des caisses sur le vibrato, pour être à la mesure de ces paysages un peu cliché qui ne prennent la juste mesure de leur saveur en puissance, qu'ainsi brossés avec une sincérité larger than life - et Mark est plus grand que la vie. Il s'avère ici plus grand que Bono - ce qui est facile - et plus grand que Mark Knopfler - ce qui est plus difficile.
Parce que bon, au fait : le disque s'appelle Gargoyle, et une de ses chansons "Nocturne", et je suis ravi, à lire certaines chroniques qui le déclarent album du virage gothique pour Lanegan, de constater que je ne suis pas le seul à posséder un inconscient couche-toi-là - mais si jamais à aucun moment de votre vie vous n'avez aimé U2 ou Dire Straits, et si les roads movies dans la poussière du Grand Ouest ne vous font pas rêver, peut-être aurez vous un problème à voir le charme renversant de Gargoyle - mais bon, je ne peux pas résoudre non plus tous vos problèmes. Gargoyle est, à la limite, aussi gothique qu'un Star Treatment : voilà dans quelle famille esthétique on est, celle qui comprend également un certain Uncle Anesthesia, et aussi des films de motel comme Powder Burns ou Prey.
Pour les autres, sachez qu'à tout ceci Mark ajoute la profondeur d'un City of Industry - maman, "Nocturne" ! - ce qui après tout n'est presque que tautologie : je rappelle que l'on sait depuis son rôle aux côtés de Michael Madsen dans Gutter Twins, que Mark Lanegan n'est autre qu'Harvey Keitel ; en sus d'être un Lou Reed ou un Iggy Pop (celui du "Passenger", d'Arizona Dream ou de Post Pop Depression, vous choisissez : Mark est un pitre fort accommodant) en version hard boiled bad ass motherfucker, ce qu'il prouve à mesure que le disque avance ; puis se clôture, sur une "Old Swan" qui quant à elle fait la jonction, dans du velours, entre Joshua Tree et Violator - quand on y songe un instant, c'est l'évidence, non ? Dark Mark ? Stratosphérique Mark, oui, rien moins.
Bref : lorsque le grand Mark se pique de variété, il en résulte, fatalement, de la grande et tragique variété grand luxe.

mercredi 17 octobre 2018

Ævangelist : Matricide In The Temple Of Omega

A mi-chemin, non de notre vie de misère, mais de la férocité animale d'un Cultes des Ghoules et de la férocité pas forcément moindre mais beaucoup plus cérébrale d'un  Reverorum Ib Malacht ; des appétits d'un Monumental Possession et des délires opioïdes d'un Stained Glass Revelations ; il s'y tapit... celui qu'on croyait un groupe de death metal ; d'une espèce sévèrement défoncée et super-perchée, par des drogues synthétiques d'un futur aux allures de cul-de-sac, mais de death metal néanmoins. Il est donc passé au noir, celui des forêts maudites.
Vous l'avez à présent deviné : Ævangelist a pris la décision qu'il fallait. Arrêter la course à la xénomorphie pour la xénomorphie (que les médecins appellent "syndrome Portal"), et se laisser aller, glisser, simplement, peinard, selon sa propre naturelle pente au délire. L'être humain est une assez bien belle saloperie tordue, après tout, sans avoir besoin du recours à des déguisements de Créature du Lac Noir. Ainsi Matricide In The Temple Of Omega sonne-t-il à plusieurs insistantes reprises, non pas comme Deathspell Omega (ouf !), mais à Deathspell Omega bourré comme un coing (et révélant à cette occasion qu'il a l'ébriété nuisible) ; à Reverorum Ib Malacht, donc, un peu saturé des spirales ascendantes vertigineuses de ses transes mystiques, même les très coupantes du dernier album en date, et succombant avec un soulagement terrifiant à d'autres vertiges, plus charnels, jusqu'au carnivore, où il se laisserait chuter en sens inverse, comme une feuille au gré du vent fou... qui s'avère à plusieurs reprises l'égarer jusque sur le courant ascendant de quelque sentiment religieux nouveau, plus purement et simplement galvanisant que l'effervescence de la spéculation en fractales ; Matricide in the Temple of Omega affiche la crudité des albums d'Urfaust, et des ailes bordées de dents acérées, et il montre une sensualité malade dont bien peu sont capables au moment de jouer le black metal.
Or donc Ævangelist a décidé, non de s'humaniser, mais de tomber la robe de sacerdote non-humain, et de s'avancer nu, comme comme un ver, comme au premier jour, comme il ne l'avait pas été depuis De Mastiocatione Mortuorum in Tumulis et son bain de cloportes, nu aux pieds du divin. Ce n'est pas là la moins saisissante de ses extravagances.

samedi 13 octobre 2018

Soror Dolorosa : Blind Scenes

Tout de même, lorsqu'il faut lire (y compris par un cuistre écrivant sur fond rose) que Soror Dolorosa est un groupe d'adorateurs transis, de copieurs, de fans de Cure bornés... Quelle marrade.
Oui, Soror Dolorosa ont des influences : qui n'en a pas ? Vous voulez vraiment refaire cette disserte de philo, sur le principe d'ex nihilo ? Oui Soror Dolorosa aiment The Cure d'amour : pas vous ? Jouent-ils, comme j'ai pu le lire - je ne vous cacherai pas que cela m'a causé un peu d'humeur : vous le voyez bien - des plagiats de morceaux de Faith ? Cette bonne blague. Rien que "Silver Square" à l'ouverture de No More Heroes : si elle ne vaut pas cent fois mieux, au bas mot, que cette fichue "Temple of Love"...
Tenez, regardez une "Scars of Crusade" : comme une chanson telle que celle-ci, non seulement est magistralement réussie, mais surtout est typique de leur répertoire, et de leur propre personnalité, comme ce qui en fait l'essence et le désir moteur se retrouve d'album en album, mais dans une tonalité, une couleur différente pour s'accorder - évidemment, il n'est que de voir comment le Julia est amateur d'art - avec le tableau propre que peint chaque album.
S'il est, d'ailleurs, une chose qui sur Blind Scenes, non pas manque car elle est déjà présente, mais se trouve à un état moins brillant et aveuglant que sur No More Heroes, c'est ce talent pour agencer ces morceaux sublimes en une enfilade encore plus sublime, qui à chaque enchaînement vous retourne, vous renverse, vous chavire à la façon du danseur de tango chevronné qu'est le groupe... Et peut-être est-ce simplement (mais qu'importe au fond ?) non pas un progrès qu'ils n'auraient alors pas encore accompli, seulement une volonté précisément de ne pas briller tant que cela, comme l'or vieux de la pochette, qui se pourrait deviner dans un morceau tel que "In a glance", lequel aurait tout pour être un hymne goth-à-ray-bans flamboyant, mais se contente de l'ombre peinarde, d'une assurance mâle mais réservée... C'est que Blind Scenes, "Broken Wings" vient le rappeler pour la note de conclusion, est une âme endeuillée qui erre la forêt, un chat qui s'en va tout seul. Un tableau en lumière basse de fin d'année, où la voix de Julia vient, en toute discrétion, au service du symbolisme, figurer tantôt le goéland de passage, tantôt la ramée qui bruisse dans le vent plaintif, tantôt encore un nuage qui vient bleuter le ciel...
En vérité cet air de simple imitateur virtuose de Robert Eldritch Murphy est un leurre, une modestie qui ferait presque passer inaperçu la façon dont ce chant, davantage que l'expression d'un ego qu'il est facile d'y voir, d'un narcissisme écorché qu'il est aussi - est pinceau, qui vient poser ses figures parmi les magnifiques paysages automnaux de roman - de ceux qui vous hantent ensuite sourdement toute votre vie - que vous tissent les morceaux. Soror Dolorosa possède ce talent - ou plutôt un talent, ce démonstratif suggère bien mal à propos qu'on en aurait déjà pu rencontrer autre exemple - pour concilier, entretisser sans aucun scrupule ni pédante maladresse, mais en revanche un aplomb ahurissant, nature viscéralement dandy et décadente, et ambitions à parler le langage des éléments. Comme une forme très étirée de haiku, serait-on tenté de dire pour faire le bel esprit. Cela prendra une forme beaucoup plus grandiose, une envergure sacrée antique plus manifeste, sur Apollo mais regardez, tout est déjà là. La new-wave et le rock plombé comme odes les plus sincères, comme vœux les plus éternels à la nature. Eh oui les gens, vous tous pour qui se proclamer goth est, provisoirement, le nouveau sommet du cool, les gothiques sont aussi cela ; depuis bien avant que ce soit cool.
Soror Dolorosa, un groupe sous influence... de qui tu vas être sans rémission, oui, et non pas sitôt que tu l'entendras, ce n'est pas aussi simple, leur musique est tellement aqueuse qu'elle paraîtra te couler dessus les premières fois - mais cette eau-là te changera, te troublera le sang pour jamais, et te noiera comme un bienheureux dans son royaume des rêves.

Exploded View : Obey

Davantage que les notes de dégustation que l'on pourra faire - Cercueil, Kas Product, Andrew Weatherall, Adult. et Haus Arafna pour se cantonner à peu près au plus saillant - ce qui dira le mieux ce qu'est cet Obey, c'est qu'après Magus, Vive la Void, la réédition de la bande originale d'Eraserhead et la prochaine parution d'un album de Thought Gang, le disque d'Exploded View achève, de la splendide et brumeuse façon qui convient, de faire de Sacred Bones les dépositaires musicaux de l'esprit David Lynch.
Ou plus précisément de ses toxiques héroïnes, et leur inimitable mariage de l'eau de rose la plus sucrée et délayée, avec le vinaigre le plus létal ; tant où Vive la Void semble dérouler les horizons parfaits pour de ces dernières les rêves chloroformés et les hallucinations à l'eau de Cologne, Exploded View (que de V's, dites, comme dans ?) paraissent, quant à eux, distiller pile le genre de shoegaze-nowave-a-billy (le mélange de Nancy Sinatra et d'industriel au cimetière, si vous préférez) qu'il faut pour le genre de rades clandestins, illégaux sur plusieurs plans y compris métaphysiques à la fois, où les mêmes sirènes aiment à passer leurs nuits dévergondées incognito, pour y plier encore un peu plus les inconscients offerts, à ses palpitations montant du fond du gouffre... et y faire souffler un vent un rien plus glacé qu'à l'accoutumée.

lundi 8 octobre 2018

Hell in Town : Bones

Il y a quelque chose chez Hell in Town... Quelque chose que Hell in Town a pigé, ou du moins et cela suffit, capté, de l'essence toutes ces saintes icônes des nineties, dont lesdites portaient haut et fier la bannière, avant que tout ne devienne du doom, du sludge et de l'extrême : c'est le groove, et plus globalement l'accroche.
C'est cette simplicité à laquelle Hell in Town s'affilie, au moins autant qu'aux gimmicks certifiés Alice in Chains et Down (pour nommer clairement de quoi on parle), et à laquelle ils ajoutent leur transposition dans une langue et une sensibilité modernes, par-dessous l'humilité de leur respect non dissimulé. Lequel ne dissimule pas non plus, ceci expliquant sans doute cela, qu'il inclut Pantera au nombre de ses bénéficiaires, et son goût d'un bon coup de soleil sur le cabochon, à égalité avec celui pour une bonne vieille sinistrose du foie à la Crowbar - rappelez moi à qui ceux-là doivent leur exposition, au fait ?
Et ce que cette simplicité, cette honnêteté rappelle plus que tous autres, ce sont les jeunes Hangman's Chair : cette façon d'assumer ses admirations, sans que la force de celles-ci ne suffise à étouffer la flamme d'un caractère bien trempé qui déjà point, discrètement. Ou Cultura Tres. Le même genre de trajectoire dans l'épanouissement que ces deux-là, c'est tout le mal qu'on leur souhaite, ce qui nous arrangerait aussi au passage.
En l'état, Bones est déjà autrement plus réjouissant que le dernier Alice in Chains.

mardi 2 octobre 2018

Demande à la Poussière : Demande à la Poussière

Je n'ai pas trouvé de vanne fielleuse à faire sur "étranglé", mais vous pouvez croire que ce n'est pas faute d'avoir essayé, ou en tous cas envisagé de chercher, à la première écoute au moins.
Sérieusement ? Qu'est-ce que ce morceau tarte vient faire dans l'onctueuse soupe de velours, de magma et de cendre, qu'est le neuro-core patibulaire de Demande à la Poussière ? Dans ce torride royaume onirique où se confondent science-fiction pure, dystopie cyberpunk, et héroïsme noirci à la cimmérienne ? Pourquoi, au milieu de cet épais et capiteux sirop qui tient à la fois de la ginja et du pétrole au goulot, ce morceau d'une regrettable orthodoxie dans le mièvre ?
Le morceau n'est même pas à jeter dans son entier, soyons honnête, il apporte après tout une couleur jazz et comptoir de bar aux petites heures de la nuit, qui sied bien à la référence contenue dans le nom du groupe (et du disque), et finalement on réussit à l'intégrer, au sublime et sanglant tableau général de bouge mal famé, perdu sur un caillou entre des étoiles qui grondent au son d'un dub de la braise, dans quoi l'on croit entendre les séquelles de Red Harvest... Le moment du film où l'on écrase une larme, tandis que survient un souvenir du présent, de l'humanité, où l'on étrangle... Allez : ça se tient.
Or donc, on pourrait s'appuyer sur le présent disque, le nouvel album de Barus, et éventuellement Eryn Non Dae, pour détecter dans le metal français actuel une intrigante nouvelle tendance du beatdown sous semuta, mais je dois confesser une préférence dedans : pour le ci-devant disque (sans conteste le plus animal et brûlant des trois) en forme de périple intime comme peuvent l'être des Deathspell Omega ou des Leviathan, mais retaillés au gabarit ours, trapu mais redoutablement souple et vif quand nécessité le requiert, aux allures de péplum fulminant et carnassier. L'intersection d'Entombed avec Oranssi Pazuzu ? Non plus. Une Chronique de Riddick par Frank Herbert ? Il y a de ça...
Demande à la Poussière semble jouer - et vous moudre un tantinet les os au passage - avec une sorte de demi-sourire qui colore de narquoiserie son nom, pour vous laisser seul décider où vous êtes - j'allais dire "réellement"... On pensera de façon aussi légitime à des choses aussi primitives que Lurk, ou que... A moins que, peut-être, suffît-il tout simplement de prononcer le nom Proton Burst, disant ainsi à la fois la tradition (française et fantastique), ancienne, dans laquelle s'inscrit Demande à la Poussière, et son ambivalence, entre rustauderie antique et occulte savoir tombé du futur ; sur la foi desquelles le disque s'appuie pour son odyssée au gré de langoureux fleuves de lave et de mercure sale, qui aussi bien vous troubleront le sommeil de lointains rêves de P.H.O.B.O.S. que de Lab° ou Treponem Pal, bref des fantasmagories comme lui taillées dans la brûlante chair même dont on fait les mirages ; et les chimères. Au milieu desquelles, dans son groove sourd et huileux, il se meut avec la féline, redoutable grâce d'un prince ou d'un merlan.