samedi 27 octobre 2018

Bambara : Shadow on Everything

De prime abord, l'envie de bailler est ce qui prévaut devant Shadow on Everything. Swamp-rock-post-punk où pèse pesamment l'influence des lourds Birthday Party, chant dénotant celui qui met une large rasade d'ennui dans tout ce qu'il fait, dans la manière d'Iceage... voilà un disque qui paraît fort bien fait, fort bien mis, et fort bien fléché. On baille donc, poliment.
Mais il y a autre chose, par-dessus cet air très fort de déjà-vu et de si bien dans son temps. Peut-être est-ce là cette ombre sur tout dont il annonce la couleur dans son titre et qui, à l'image de sa pochette, semble tout draper dans une chose faite d'autant de laque que de brume, et voir tout se diluer dans son encre, alors même que pourtant l'album fait plus souvent qu'à son tour appel à cette cadence si chère au genre, ce beat façon rumble in the jungle qui dit "rockabilly va y avoir du rififi" - et qui pourtant ici, plutôt qu'une bagarre de saloon à l'australienne, évoque une troublante parenté de l'album avec The Careless Flame, et paraît plutôt le placer dans une famille du jazz voyou, des ambiances délétères de fumeries d'opium louisianaises... A moins que ceci ne soit que complète fausse route ?
Cette pochette n'est-elle pas aussi évocatrice que mystérieuse ? Dites vous que la musique dedans est à son image, à la fois très léchée, et irradiant une sourde menace ; on est dans un polar, pour sûr, un empreint de fantastique et de mystique ; mais est-ce plutôt Angel Heart, Lost Highway, un Cop Shoot Cop, ou alors quelque sombre histoire des bas-fonds de Blade Runner ? Difficile de trancher à travers pareil nimbe d'irréalité soyeux - vous dites ? Un album de rock ? Certainement pas ; ce qu'il a de répétitif ne vient pas de là, sûrement pas, mais de quelque mécanique onirique, et Shadow on Everything est avec au moins autant de probabilité un disque de dark ambient : dans quel morceau est-on au juste ? Est-ce le même que tout à l'heure ? Est-ce que cette partie brumeuse en est l'intro, le dénouement, un nouveau tableau ? Le chanteur lui-même, qui titube à travers en parvenant presque assez bien à donner le change de l'imperturbable, entre David Yow et Buster Keaton, ne paraît pas forcément bien savoir non plus, mais il continue de postillonner et glisser ; et on le suit donc, dodelinant hébété, mis en confiance par sa sape aussi satinée que son grain, sa morgue cabossée mais décidée et sa beau-gossitude (oh et puis merde, Nick Cave ? il a trop longtemps profité d'une niche fiscale pour difformité, faciale et vocale ; les beaux gosses n'ont pas toujours à se faire pardonner) dans les reflets de quoi l'on croit parfois apercevoir Fariss Badwan ou Guy McKnight ; on le suit tandis que toujours plus il s'éloigne, au fond d'un disque qui n'a pas grand chose d'organique, et dont les véritables patrons sont les vagissements surnaturels (dont il est difficile de croire qui sont l’œuvre de guitares) qui le peuplent, de loin en loin, à la façon dont brillent les pupilles des animaux la nuit, avec leurs intentions indéchiffrable mais non apprivoisées. Et l'on tombe, sans fin, trébuchant en avant dans cette spirale lustrée, qui parfois ralentit, mais jamais ne s'arrête.
Comment voulez-vous retrouver la piste, aussi, alors que pour commencer pareil disque ne sort même pas chez Sacred Bones ?

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