mardi 30 octobre 2018

Fiend : Seeress

Doom ou stoner punk : pourquoi choisir ? Ou, mieux : pourquoi jouer l'un et l'autre, lorsqu'on peut jouer une seule chose - du punk doom -, qui soit un peu plus que la somme des parties ?
Parce que, bien sûr, tout ceci n'est qu'une accroche, et vole bas, en-dessous de l'odorante réalité. Fiend m'avait un peu perdu avec un second album que j'ai eu de la peine à ne serait-ce qu'écouter, mal gré que j'en aie, vu l'amour dont m'avait baigné le premier. Un peu trop tradi, pour ce que vaut un avis aussi superficiellement bâti. C'est oublié.
Seeress est tout sauf tradi, a-t-on envie de s'ébahir de prime abord, quoiqu'il emprunte sans complexe à la tradition qu'il porte dans son sang ; ou alors aussi traditionaliste, dans la pratique du sabbath, que pourraient l'être des Monster Magnet ou des Soundgarden qui s'en iraient braconner sur les steppes qu'écument des Gates of Slumber et des High on Fire. Tout sauf autre chose que Fiend, avec cette accroche bien à eux, doom jusqu'aux os mais avec une hargne de gorille réveillé avec le mal aux cheveux, qui donne, tiens, aux moments de pure magie miélodique tels qu'il est difficile de les brimer chez un Al-Sayed, de furtifs accents de Hangman's Chair des bois - de quelque forêt mythologique et hashishine : comme qui dirait un truc un peu dans la même veine qu'Obelyskkh, mais totalement dénué de ces manières débonnairement balourdes qu'affichent lesdits Frisons ; remplacées, chez Fiend, par une souplesse fauve qui tient autant du jaguar que du chopper avec son cavalier à bandana, tel un centaure du Maryland ombrageusement vrombissant ses huileuses vapeurs... Ah, ça pour sûr, Fiend a toujours accordé l'importance - énorme - qui seyait à la batterie, et su par voie de conséquence se garnir d'un batteur capable des prodiges redoutables qui conviennent : celui qui officie pour Seeress possède des états de service moins fameux que le rompeur de baguettes d'Agla, mais l'héritage est honoré, largement : attention ça tangue et ça secoue ; et ainsi tout le monde est à l'unisson, tendu pour jouer ce doom si caractéristiquement, divinement chaud qui nous avait manqué, on s'en rend compte en baignant ravi dans les morceaux de Seeress. Car point ne s'agirait de croire pouvoir attribuer hâtivement tout le mérite à la voix brûlante comme le miel d'Al-Sayed (il n'est du reste pas avare en aboiements de flibustier), de cette onctuosité râpeuse, de ce musc capiteux, de cet ondoiement grondant... Oh non ; à commencer par ces riffs de grand chemin, ces choses qui rôdent dans l'ombre des frondaisons, malaisées à identifier, et qui font du doom de Fiend cette sorte de félidé redoutable, très gros chat sauvage ou caracal, on ne sait au juste, car cette musique-là n'est assurément pas la plus corpulente qui soit, mais elle est capable de s'étirer et se détendre de stupéfiante façon - cet art, bon sang de bois, de jouer des morceaux de punkdoom dont les parfois neuf minutes s'engloutissent comme quatre serrées au comptoir ! Et à la manière de ce genre d'individus ne va nulle part qu'où il le désire - ensorcelante "The Gate" avec son apesanteur hashishine carrément digne de Skiz Fernando, qui fait considérer avec considérable étonnement le chemin que l'on vient de parcourir... Serait-on pas parvenu dans les parages de la Toison d'Or - voire au-delà ?
Bref, en un mot comme en cent, avec ses huileux riffs aux senteurs d'encens, avec ses rudes galopades de percheron d'assaut qui paraissent l'emmener rudoyer les nuages mauves et ocres, Seeress démontre qu'on peut être à la fois sagouin et soulful, bandit et auguste, et concilier moustache d'Ottoman avec œillades ravageuses, à l'égal d'un héros de Tim Willocks (bref, Seeress accomplit à sa charmeuse et virevoltante façon ce que Conan jamais ne comprendront) - et le fait de telle manière qu'on ne peut faire autrement que de se dire : eh ! c'est cela le doom, après tout... De l'essence de hard rock, crue, primitive et vivante.

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