vendredi 30 novembre 2018

Depeche Mode : Spirit

Un traîtreux, celui-là. En surface, il présente toutes les apparences d'un n-ième ronronnant Depeche Mode d'après Exciter (et donnant l'impression qu'il y en a eu beaucoup plus dans la catégorie) ; tout y est, le port, les étoffes, les manières, l'élocution, appliqués aux caractéristiques gimmicks de la marque, à commencer par les inclinations gospel, et le reste... Puis en fait, sans tapage (les patrons ont depuis longtemps passé l'âge d'en faire, de donner dans le tape-à-l’œil, c'est à dire en sus de ce que leur aristocratie naturelle peut taper dans l’œil et brûler les rétines) sourd à cette surface l'impression que les expériences électro ici conduites paraissent, plutôt que l'habillage rudimentaire pour avoir l'air de vivre avec son temps, dignes de celles plus ambitieuses d'un Exciter, mais un qui aurait bien mieux réussi que l'original ; et que de son côté le phrasé et le timbre de Gahan, qui eux aussi paraissent au premier contact ceux que l'on connaît depuis des années, s'étirent lascivement vers le blues et le gospel, de façon autrement plus poussée, quoique discrète toujours, que dans les œillades lourdes de khôl d'autrefois - lorsqu'il n'adopte pas des inflexions plus reptiles et rêches, qu'on lui avait rarement entendues.
Spirit pourrait presque paraître un sérieux candidat au titre d'album du nouveau départ pour Depeche Mode, de la nouvelle donne, s'il n'était aussi aristocratiquement réservé, tout en luxe et en moirés nocturnes. Non que ce soit une vertu en soi ; pourtant le disque s'avère, avec la sereine grâce qui vient le nimber des "The Worst Crime", autrement plus aventureux qu'un Playing the Angel ou même qu'un Delta Machine : ne serait-ce qu'au niveau rythmique, on l'impression, au choix d'entendre un disque où aurait participé Mark Bell, ou tout simplement de retrouver le Martin Gore curieux et imaginatif de... il y a bien longtemps ; et qui paraît ma foi tenir la grande forme. Spirit, encore un nom parfaitement honnête, paraît à tout moment prêt à s'envoler, à entrer en lévitation, et du reste le fait à plusieurs reprises, au fil de ses lents méandres sensuels, tout odorants de grâce lasse - ma parole, elle contamine même la faussement canaille et racoleuse "Scum" - dans laquelle les vieux réinventent l'electro-pop dont on les voulait croire statues de cire, pour la muer en une nouvelle chose à l'élégance futuriste comme du Goldie ou du Bowie, une sorte d'ambient dynamique, de nu-soul hivernale, de future-blues - une musique à la beauté gracile et fuyante, qui vous emplit du sentiment plénier de glisser nuitamment au volant d'une luxueuse berline noire, croisant tel un requin fendant la laque de la route - mais se briserait bien vite à être écoutée dans la trivialité vulgaire d'une authentique luxueuse berline noire.
L'esprit, et lui seul, est tout-puissant ; prenez en donc de la graine, les jeunes, et accrochez vous au vôtre.  Le reste est un tissu de conneries.

jeudi 29 novembre 2018

Depeche Mode : Black Celebration

Ça y est, j'ai surmonté le blocage mou concernant celui-là, j'ai pigé l'astuce : en fait ce sont tous les morceaux qui sont sortis en single, qui sont un brin pénibles - parole, même "A Question of Time", soit le début de la contamination pour bibi, il y a si longtemps, avant même Violator, commence à me barber doucement, et à me montrer surtout sa gaucherie ; tous les autres morceaux, qui me paraissaient un rien étrange la première fois, inconnus qu'ils étaient au milieu de quelques célébrités (qui du reste m'ont toujours paru les moins passionnantes de leur vaste communauté : "Black Celebration", passe à la rigueur même si la version donnée par Dave Wyndorf est beaucoup plus émoustillante, mais alors, "Stripped" : Monsieur, quel ennui !), au bout du compte pas si nombreuses du reste, ce qui ajoutait à mon malaise : ne pas reconnaître tous les morceaux par cœur, sur un Depeche Mode ! allons bon ! - tous les autres, donc, sont des choses précieuses et fascinantes, et ce à un point plus marqué encore que sur Music for the Masses, où les tubes sont tous paroxystiquement tubesques et font paraître les non-singles légèrement défaillants en inspiration dans un premier temps (avant de révéler leurs charmes entêtants). Les non-singles de Black Celebration sont des bijoux, çà des formes de préscience de Faith and Devotion et son gospel, là même d' Exciter et son aventurisme IDM, rien que ça : quand en face les singles sont un peu des caricatures de singles Depeche Mode un peu primaires...
Du coup, ça fait un nombre non négligeables de petits morceaux très plaisants qui font que non : il n'y a pas que la production irréelle, cristalline et aussi évocatrice de quelque Metropolis ou Monopolis que la pochette, à sauver de cet album.

mercredi 28 novembre 2018

Depeche Mode : Music for the Masses

Ce disque, que je ne découvre que maintenant, merci Jean-Jean, forme une paire avec Violator, que je connais depuis bientôt trente ans. Une paire maudite, empoisonnée, noire.
Music for the Masses présente toutes les apparences de l'album-paradigme, l'album-témoin de Depeche Mode, l'album magistral juste en-deçà de la caricature, avec ce que la chose suppose d'efficacité un peu démesurée et pas trop portée à la délicatesse, au luxe autre que dans l'opulence ou à la subtilité - mais c'est la première fois que, non pas seulement s'y manifeste, mais s'y maîtrise, voire y explose, avec une meurtrière efficience, ici dénuée de tout vice et reptiliennerie miséricordieuse, cette capacité de Depeche Mode à faire surgir, monumentale, la tragédie sentimentale au détour même du plus midinette des morceaux, ainsi qu'il le fera dans au hasard la trompeuse bluette "Blue Dress", sur... Violator.
Sous la vilaine pochette que l'on voit, Music for the Masses ne fait ni quartier ni détail et délivre aux foules modernes abattues le crossover entre Front 242 et Sisters of Mercy. Où Violator est le venin lourd sinueux, Music for the Masses est l'intoxication à échelle évangéliste, victorieux à l'égal d'un ciel d'hiver. L'album de pop qui inonde les stades de grondants rouleaux d'encre de Chine tels que "Behind the Wheel", fait ondoyer les flammes de briquets sur des plomberies telles que "Little 15", enchaîne les tubes à se pendre : en fait c'est sur les morceaux qui ne sont pas sortis en single que se trouvent les ambiances les plus ambigües - ce qui n'a rien d'étonnant dans une logique d'album avec des singles - mais aussi par extension les moins dépressives - ce qui l'est davantage ; accessoirement, c'est aussi sur ces morceaux - "The Things you Said", "Sacred", "Nothing" pour les nommer - que se voient déjà pas mal de choses que Depeche Mode, comme on dit, va développer par la suite, ces ambiances plus interlopes, nocturnes, équivoques, ces morceaux entre chien et loup - et comment Music for the Masses n'est pas non plus tout à fait cette inhumaine machine à tubes que l'on croirait, et pas qu'au premier abord.
Cette machine impitoyable qu'il est nonobstant, car contrairement à un Black Celebration, celui-ci n'a pas besoin d'être écouté au casque et au plus près de ses mille détails subtils pour être admiré - même s'il y gagne en capacité à émerveiller, comme tout album de Depeche Mode à partir d'à peu près cette époque. Music for the Massif, dirais-je si je voulais faire mon Jean-Jean du pauvre, tant tout dans ce disque l'est - à commencer, répétons nous, par la noirceur épaisse : la première fois qu'on écoute l'album entier, je suis bien placé vous en parler, pour moi c'est tout frais encore : quel saisissement ! C'est ça la synth-pop ? Oui-da : la synth-pop des corbeaux. Ceux qui se posent sur les gibets.

dimanche 25 novembre 2018

Huata : Lux Initiatrix Terrae

Sur le papier, aucun problème, bien au contraire : faire du sacro-doom droney à gros chunks de chocolat, mais la face tournée vers la Lumière ? L'idée la plus fraîche qu'on ait eue depuis... un moment, on ne va pas se demander sa longueur.
Mais la musique n'est pas sur le papier, ni celui où on l'écrit, ni celui où on la décrit. Et sa réalité est bien plus crue : n'est pas Blut aus Nord (ou Liturgy, mais c'est eux qui cherchent les parallèles avec Blut aus Nord) qui veut.
J’eus aimé aimer ; vraiment. Le disque n'est même pas horrible, hélas pour lui : cela eût pu laisser à redouter un revirement à son sujet. Mais il donne simplement envie d'aller écouter Yes (je ne suis pas méchant, voyez : je n'ai pas dit Pink Floyd), plutôt que ce Windhand autotuné.
Notez bien que ça vaudra aussi, et qu'on sera tout aussi impitoyable, pour Yeruselem.

samedi 24 novembre 2018

Today is the Day : Pain is a Warning

Si Pain is a Warning n'est pas rien, que dire alors d'Animal Mother, qui aura réussi à me faire réécouter et réévaluer à la hausse le premier nommé ?
Pour être exact, et sans faire le moindre révisionnisme, je m'étais dit pendant les quelques écoutes consternées qui avaient suivi sa sortie, que je devais manifestement l'oublier dans un coin poussiéreux pour une durée indéterminée, et revenir y voir lorsque toute attente serait évaporée, jusqu'au deuil subséquent lui-même ; le moment semble venu, mais hélas j'ai revendu la chose dans l'intervalle : ça m'apprendra.
Car Pain is a Warning a, lui, le mérite de tenter des choses, c'est ce qui se sentait d'emblée malgré la première réaction de renvoi ; Animal Mother également, remarquez, mais... on y reviendra peut-être un jour ; peut-être pas. Pain is a Warning tente des choses qui sont du Today is the Day, tente de réinventer Today is the Day, ou de réinventer des choses via l'annihilateur Today is the Day.
Nommément, un genre de rock industriel où l'ingrédient rock ressemble au moins autant à AC/DC qu'à Nine Inch Nails période Wish. Allez, crachons notre Valda : entre ça, The Orange Man Theory et Ministry, voire Indian pour la voix d'ulcère sur "The Devil's Blood" (ou l'intensité générale, bloquée en surrégime) : ce qui a surtout chagriné, c'est que ce ne sont point là les références habituelles ; mais il s'agit bien toujours de Today is the Day, qui a changé de trousses à outils pour tâter de nouvelles expériences, Today is the Day dont on reconnaît bien ici des savoir-faire qu'on lui connaît, tel celui de vous déballer des choses aussi horribles qu'elles sont entêtantes, comme le morceau titre - ses airs d'évadé de The Downward Spiral qui cruise tranquille sur Sea, Sex and Burn ...- et le "Wheelin' " - son Duncan X cracké jusqu'aux yeux et embarqué sur un hotrod fabriqué par Jésus... - qui le suit, amusez vous donc à vous les sortir de la caboche, où elles ont été incrustées à la perceuse - Today is the Day qui a simplement changé d'objets de... désir ? Ah... c'est là que le bât blesse ; ce qui manque avant tout à Pain is a Warning, c'est l'hermaphrodisme d'Austin, ce qui on s'en doute ôte une bonne partie de ce redoutable aphrodisiaque qu'est le danger. Toutes choses étant relatives par ailleurs : l'album reste une chose bien plus érotique que n'importe quel album de Ministry, ou de Peace Love & Pitbulls pour rester dans la famille des choses aussi rubicondes que furibondes ; on pourra d'ailleurs comparer la fureur incendiaire démente de Pain is a Warning à celle de Meatjack, et son euphorie hystérique ; et du Hater de Total Fucking Destruction, dépouillé au rabot de tout son humour... à moins que ce ne soit juste une forme d'humour totalement pince-sans-rire, ce qu'on n'aurait pas trop de mal à imaginer d'Austin : qu'il possède un humour pince-très-fort totalement-sans-rire ; à moins que pas d'humour du tout, depuis sa naissance.
Et puis rayon tours de cochon, Steve n'a pas tout à fait perdu la main, puisqu'à titre personnel les associations d'idées qui me prennent pendant "Remember to forget" sont Daniel Darc, Hems et les Tétines Noires... Bon, d'accord : et Smashing Pumpkins, c'est moins classe - mais justement : on a dit cochon, ou pas ? Et puis, écoutez "This is you", vous les avez pas, vos Swans, là, qui fricotent avec Axl Rose dans les maïs derrière la maison du pasteur ? Ajoutez à tout cela qu'on retrouve les couleurs de péplum pyromane déjà introduites dans la palette à la faveur d'Axis of Eden (elles explosent sur "Slave to Serenity", au point de faire venir sur la langue le nom de Satyricon, qui après tout se fondra dans le rougeoiement avec grand plaisir... et dans la photo de famille rock synthétique du début, et dans l'odeur de black metal qui toujours environne un Today is the Day...), laissant donc à deviner une suite certaine dans les idées (on serait forcément un peu désinvolte de voir en ringard qui courant après Gaza accroche Marilyn Manson, un homme qui est après tout le coauteur d'immondices tels que Heal no Evil, Drull et When Forever Comes Crashing ; s'il a délégué à Kurt Ballou, c'est encore son choix, celui du serpent), qu'on l'accepte ou pas - et vous avez le portrait d'un disque de Today is the Day en pleine possession de ses moyens, dont il serait fort sot de sous-estimer la nocuité. Il a certes peut-être (ça se discute, on l'a entrevu) renoncé à vous foutre le cul en feu, pour vous foutre le feu tout court et au sens littéral, mais il a non moins certainement capitalisé sur tous les vices acquits avec Kiss the Pig et Axis of Eden, et il dispose de plusieurs jerricans d'essence à dépenser sur vous.
Alors bon, Pain is a Warning aura du mal à s'aligner dans les Today is the Day qui filent des chairs de poule ; mais il est déjà bien plus excitant, en ce qui me concerne, que Willpower.

vendredi 23 novembre 2018

Today is the Day : Axis of Eden


Axis of Eden ? Je croyais me rappeler n'en apprécier surtout, en toute honnêteté rétrospective, que le "slow". Peut-être même pas rétrospectivement, et était-ce la vérité déjà à l'époque ; sur la scène de la Maroquinerie, à tout le moins, ce fut le cas, même si j'appréciai également, de même que sur le disque à la maison, le bain de rafales d'Uzi délivré par Derek Roddy - Derek Roddy, sur un Today is the Day, quoi : après le mec de Mastodon puis le gus de Circle of Dead Children, le gonze de Hate Eternal, scandale, mais jusqu'où cet homme-là s'arrêtera-t-il de jouer avec notre sens esthétique ! Je crois du reste avoir encore lu récemment que les parties brutales du ci-devant album n'avaient pour seule fonction acceptable que de mettre davantage en valeur les calmes...
Au bout du compte il aura fallu, pour ma part, attendre 2018 pour m'avouer à quel point ce disque est excellent - en sus de constituer une forme de miraculeux sommet des expériences metol de Today is the Day, après l'échec In the Eyes of God et le... Kiss the Pig est-il réellement du metal ? et avant le carambolage Pain is a Warning. A quel point les mélodies, si moins à la semblance d'un poison alien que celles des disques qui le précèdent, n'en sont pas moins infectieuses, émotionnellement parlant bien sûr puisque Today is the Day n'est qu'une affaire d'émotions - extrêmes. Avec, bien entendu, comme joyau terrible serti en leur griffes le monstre "If you want peace, prepare for war", avec son psyché seventies qui foudroie comme le venin du Taïpan du désert, mais en prenant six minutes cependant pour le faire et étirer une bizarrerie magnétique dont on croyait Soundgarden seuls capables, instant d'éternité de plaisir tout juste soutenable, Today is the Day n'ayant pas oublié qu'il n'était qu'affaire de cul aussi - mais tout de même... "Free at last", si ce n'est pas autant le fer rouge sur quelque partie érogène que Temple of the Morning Star, sans être du Morning Star ? Surtout vu la "Broken Promises and Dead Dreams" qui s'y emmanche, lourde comme du Morbid Angel colonisé par le priapisme noise rock - ce qui résumerait assez bien la sensualité propre à Axis of Eden, si une telle chose que résumer l'érotisme d'un Today is the Day se pouvait opérer, et si le titre même de la chanson ensorcelante citée un peu plus haut ne le faisait pas déjà ? Quant à "My wish is your command", c'est moi, où y a Godflesh en train de se baffrer tout KEN Mode en tacos, là ? Et "The worst thing that ever happened to me" : elle ne réserve pas un chien de sa chienne au premier Tomahawk (avec en pourliche une intervention du Gira de Filth sur la fin), des fois ? Et l'album, il se finit pas sur un morceau tombé par mégarde du vicieux Broken de Doormouse ? - que justement on n'écoute pas aussi souvent qu'on le devrait - avant que de se clore définitivement et encore plus vicieusement , sur - tenez donc ! je dis quand même pas que des conneries... - un thème narquois à la cloche de l'église qui n'est autre que celui de "If you want peace [...]", en guise de dernière caresse propriétaire sur votre derrière rougi : est-ce votre votre mariage, en vue, ou votre enterrement ?
Axis of Eden a certes quelque chose d'une version plus musclée, dessinée, vertébrée, bipède de Temple of the Morning Star, et son batteur n'en est pas la seule cause (lui qui par ailleurs délivre une prestation aussi brutale que sourdement jazzy, bref aussi animale qu'il sied), mais son écriture aussi : justement pour cette raison n'est-il pas réductible à ce pis aller, à cet échec, et laisse-t-il forcément à soupçonner une autre intention chez le serpent, qui après tout en est l'auteur. Pour posséder certaines qualités des deux, Axis of Eden pour autant n'est ni Temple of the Morning Star ni Kiss the Pig, qu'en gros félin à lourde mâchoire - type jaguar - il a mangés et digérés, et il tire bien profit de ce muscle death metal qu'amène Roddy - dont du reste j'avais déjà trouvé des relents subliminaux de noise rock à au moins un album où il participe ; ces biscotos-là sont irrigués par un sang qui a le vert jaunâtre du poison.
Axis of Eden est le disque où Today is the Day exploite le plus - jouit - de la lourdeur dont il est capable, lorsqu'il la laissait lui passer au travers auparavant. Écoutez donc comme "Circus Maximus" conjugue un ton épique caractéristiquement metal, entre heavy extrême et proto-black - et un groove indubitablement de noise-rock des bas-fonds, entre Oxbow et Cop Shoot Cop (avec cette fois en prime : un phrasé rap paresseux du genre de ceux dont était capable Thurston Moore avant de devenir un cuistre, c'est pour la maison) : Axis of Eden est la figure un peu classique - mais quand c'est Today is the Day qui réécrit les classiques, on s'accroche au pinceau, et à ses dents - du sociopathe qui enfin émerge, après des mois de sanglante guerre intestine, du fond de sa trappe et, un costume bien coupé sur le dos, se mêle à la foule qui se déverse des bouches de métro, à dix heures sur les grandes avenues, un léger sourire au lèvres, rasé de frais, l'air dégagé, la démarche souple et féline... Vous connaissez l'histoire, pas vrai ? Vous sentez la goutte de sueur au creux des reins ?
Cet album de blackdeath par un groupe de noiserock s'avère au bout du compte le Today is the Day le plus user-friendly, et pourtant tout sauf le dernier rayon intromission d'échardes auditives ferrugineuses et infectées ; mais quant à s'écouter aisément : ne l'annonce-t-il pas en toute candeur et ouverture de lui-même, avec cet "IED" qui est du Kiss the Pig mais soyeux comme un Nikka ? Je suis bien accommodant avec les délicats, tiens : c'est le plus gourmand, oui ! - dans la façon dont il pratique l'orgie et sa manière de rappeler que tout ce qu'on peut faire d'horrible avec une guitare, Austin peut le faire. Le vrai album hardmetal de Today is the Day, Axis of Eden ? Probable, oui. Et avec son vice énorme, il fout une sacrée branlée à un sacré paquet d'albums de hardmetal.

jeudi 22 novembre 2018

Abyssous : Mesa

Mesa prouve que l'on peut écrire du Portal dans une langue lisible et une géométrie euclidienne, sans que cela perde guère en charme : c'est légèrement désobligeant pour Portal eux-mêmes et leur Vexovoid, mais c'est avant tout délicieusement étonnant pour nous. Mâtin ! C'est que le résultat sonne - en sus donc d'un Portal délectablement bourdonnant de tous ses essaims qui vous rongent le bois de la santé mentale, à la façon dont le faisait Outre - comme un congrès des occultistes à demi-lunes faisant intervenir Vorum, Necrovation, et un Morbid Angel qui n'aurait jamais sonné aussi docte et fougueux à la fois. Entendez qu'Abyssous ici se montre aussi punk de nature que bibliothécaire : oui, tel est l'allure des fameuses cryptiques formules néo-zélandaises, une fois peintes sur les murs d'une caverne en glyphes rugueux, appliquées à l'érection de totems ; les mathématiques, fussent-elles mystiques, ne sont-elles pas faites pour l'être ? On connaissait le Nombre d'Or, on découvre là le Nombre de Boue.
Et il est bon parfois de se le rappeler : si bien entendu on aime à sentir échapper son identité dans le Grand Inconnu Innommable, on ne crache pas non plus pour autant sur une bonne vieille séance d'épouvante à base de choses identifiables, au moins partiellement, ni ne refuse la frayeur particulière à savourer dans la terreur germant dans le connu, et la transformation hideuse de celui-ci : le fantastique, encore, toujours.
Rien que le batteur pour commencer est un serpent, et qui refuse de contempler avec amoureuse horreur un serpent ? J'aurais même envie d'appeler cela le syndrome "Chris Reifert" : songez-y : a-t-on le moindre doute sur la nature humaine de Chris Reifert ? cela le rend-il moins inquiétant ? ou bien le contraire ? - et ça tombe bien, parce que Mesa vous a, derrière sa façade Morbid Angel et Portal bien reconnaissable, de sournois airs d'Autopscess tout à fait charmants. Des nanars succulents comme ça, avec un pareil équilibre des épices et saveurs, j'en mange tous les jours.

Today is the Day : Sadness Will Prevail

Dites donc, tout de même, c'est pas rien, Pain is a Warning. Ce cochon-là aura réussi à me faire à peu près oublier, pendant sept ans, que Today is the Day avait été un groupe que j'adorais, et pas en théorie, pas ce groupe que je trouvais principalement encensé par des snobs. Ce ne serait pas voir celui-là, mon petit favori ? Ce devait fort probablement l'être lorsque j'ai posé les pattes dessus, en tous les cas, ne fût-ce que par l'avantage que lui donnaient titre et pochette. 
Sadness Will Prevail, plutôt que l'affreux In the Eyes of God : voilà l'album métal de Today is the Day. Le seul disque que je connaisse, d'aussi métal que The Rich Man's Eight Track Tape. Encore une fois, on pense mal gré qu'on en ait à du black, en vertu d'un pH qui a rarement été aussi atroce sur un disque - mais alors, à The Arrival of Satan ; mais surtout à Big Black, à cette capacité si rare à vous refiler le tétanos par les oreilles, et la gueule de bois à coups de plaque de tôle dans le blair. Le plus hardcore, si l'on essaye d'adopter un point de vue plus technique et terre-à-terre... mais à la façon industrielle ; ou clinique. Une dissection. Une dissection mais comme l'opèreraient les Virgin Prunes, sous la surveillance distraite d'Amber Asylum : l'on jugera de la rigueur scientifique globale du machin. Skinny Puppy, là encore, est un nom qui pourra parfois passer par la tête.
Alors ? Est-ce parvenu à ce point du voyage, qu'on estimera que Today is the Day a délaissé la musique sexuelle ? Pas vraiment, non, c'est à dire toujours pas : simplement, il s'est hissé (on doit pouvoir se hisser vers le fond autant que vers le haut) au stade du sexe à la façon... Swans. Voilà ; il est là, le groupe avec lequel Sadness Will Prevail partage cet extrémisme, cette crudité d'appétit versatile et polymorphe à l'égal d'un môme, et à l'égal donc de ce marmouset mi-Viking Minotaure en langes qu'était Gira dans le temps. Swans de Cop, Youg God, Greed et Holy Money : Sadness Will Prevail possède la même insolence exécrable dont le degré de mépris de ses "semblables" n'est excédé que par celui de leur virtuosité sauvage calibre "Leto Atréides" - mais écoutez donc comme "The Descent" avale tout cru tous les morceaux les plus méchants et hérissés de colère de Converge et Neurosis, les avale sans presque mâcher, et vous revomit en remerciement dans le museau un geyser de bile rabique ! Un peu plus loin, c'est tout simplement Through Silver in Blood, The Eye of Every Storm et Enemy of the Sun - au moins - qu'on entend joués à la fois, mais par une sorte de moine aussi extrêmement lettré qu'il est écorché par la question de la foi... Sadness Will Prevail montre Today is the Day dans toute sa nudité divine, qui fait de lui à la fois Harvey Milk et The Body.
Oui, il s'agit bien de cela, et rien d'autre que l'emphase n'est de mise ici - et non parce que Sadness reproduit la figure classique, imposée, de l'album de la démence, double comme de bien entendu, blanc aveuglant comme de juste, fait de bric et de broc et de toutes sortes de sources musicales, mégalomane autant que souffrant, bla, bla, bla - mais parce qu'il est un disque de l'exil hors du monde, voire de l'auto-amputation du monde, pour aller au fond de la solitude et de la claustration trouver sa divinité - et que cela s'entend, c'est même tout ce qui s'entend. La solitude la plus extrême, et la divinité - et difficile de dire ce qui cause la plus grande et extatique douleur aigüe, dans ce voyage au centre du soi.
Et le sexe dans tout cela, me demandez vous ? Eh bien, je n'ai pas d'avis bien fait sur la question et suis ouvert à toute suggestion, mais chercher Dieu, ce n'est pas un peu se faire l'amour à soi-même ? Ceci est mon corps, ceci est mon sang, je ne vous fais pas l'injure, non plus que celle de vous rappeler un certain Mel Gibson, ou de vous tendre les perches pour le comparer à Steve Austin...
Quant à la dissection : essayez, rien qu'une seconde, de vous imaginer en train de triturer de la pointe d'un scalpel interrogateur, l'intimité d'organes semblant les plis d'une huître qui n'est autre que votre psyché... On redonde, non ? Sadness Will Prevail se fait l'amour ; sans pitié, jusqu'à en avoir le prépuce aussi sec que ses crépitements de batterie prêts à tomber en poussière cristalline (la batterie chez Today is the Day, il y aurait des paragraphes hantés à écrire dessus), sur le sol de son désert infini. Il ne se branle pas le cerveau, non : il fait l'amour avec une rêche fureur comme d'un combat à mort, à un corps étranger qui est son propre mental transfiguré par des années de métastases (v'là la discographie...), et émancipé de toute raison ; et parfois, de façon inattendue, sa propre vie, son existence dans la réalité, oubliée depuis longtemps, et qui ne reparaît que pour s'effilocher de plus belle dans l'infini dévorant : "Never answer the phone", grands dieux de miséricorde... C'est probablement ce qui fait que rarement "double album expérimental Opéra-Gologotha du génie" (à la fin du disque Y, ne manque plus que la voix de Roger Waters chevrotant "Goodbye cruel world" d'un ton d'enfant heureux) se sera écouté avec cette sensuelle évidence (qui doit bien découler aussi de cette sincérité et nécessité brute de chaque instant qui le compose), avec ce sentiment de proximité physique, et aura rendu après lui bien fade l'écoute de tout autre album de hardcore ou de sludge moins mental.

mercredi 21 novembre 2018

Today is the Day : Today is the Day


On simplifiera, en supputant que Temple of the Morning Star gardera l'un dans l'autre ma préférence, pour des raisons de type caniculaire ou relatives au sang qu'il partage avec des choses chères de mon adolescence, telles qu'Alice in Chains et Neurosis, à des choses que ces derniers n'ont fait qu'effleurer sur Souls at Zero et Through Silver in Blood, et dont ils ont éveillé l'appétit dévorant - mais celle-ci restera légère ; parce que Today is the Day, nom d'un petit bonhomme : ce n'est pas rien. Il faut parvenir à s'imaginer un pêle-mêle, dans une obscurité ignoble et gluante, entre Sex Gang Children (les accents beatlesiens y compris, bien sûr, quelle question !) et, encore une fois, une couleur qui donc envie de prononcer les mots "black metal" mais en pensant à quelque chose de bien pire que ce qu'ils désignent.
En fait non : je voulais vous simplifier le message, mais non : il n'y a pas de prédilection, de hiérarchie à établir ; non pas même parce que parmi les deux se trouve un "album goth batcave de Today is the Day" - même si c'est le cas - mais parce que, à sa manière moins Prince des Mouches, Today is the Day est lui aussi une souillure à ne pas négliger, et qui ne connaît guère de pareille. Aux deux acides saveurs sus-évoquées faut ajouter Acid Bath et Foetus (ou son siamois Cop Shoot Cop) pour vous figurer un peu à quoi ressemblent les façons de se mouvoir de cette musique, quoi qu'il en soit aussi étrangère, bizarre, grotesque, biscornue, abhumaine que celle qui vous caresse de ses ondulations sur Temple of the Morning Star. Simplement, ce n'est pas ici le Roi Serpent qui vous couve de son œil de braise, mais un homme-serpent qui, au détour d'une canalisation d'égout ou d'une ruelle sombre empruntée par erreur, vous rend votre regard, avec ses iris froids... derrière lesquels se distingue la terrifiante effervescence des multiples mutations internes dont il est la proie, qui se chevauchent sans fin les unes les autres dans la débauche de son entropie libidinale.
Les deux disques sont des bauges, des soues, mais celle de Temple of the Morning Star voit sur la sienne régner le Pontife des Sévices : Today is the Day est le jardin des mille corruptions, rien n'y est stable, rien n'y garde le même sexe ou la même position bien longtemps, tout s'interpénètre à tel point qu'il est peu malaisé de comprendre qu'il soit le préféré de l'Homme qui Aime Sigillum S Plus que Moi-même. On se croirait parfois pris au piège dans un bouge où passeraient à fond de gamelle Starkweather et Diamanda Galas pour mettre du piment à une partouze. Ou devant la gueule du seul équivalent rock existant de Skinny Puppy - et du trépied maudit Rabies-Too Dark Park-Last Rights. Où Temple était constriction, Today est tâtonnement ; le vôtre autant que celui en retour... des multiples tentacules et langues inquisiteurs, dans le noir où l'album se déroule. On sent bien, çà ou là, affleurer tels la main à la surface de la cuve, les restants du noise-rock dont Today is the Day est le rejeton infâme, mais bien vite ils sont de nouveau recouverts et noyés, dans cette substance de cauchemar, qui est tout à la fois poix et solvant, cyprine et kérosène... Davantage encore que sur n'importe quel autre des albums, on touche ici du doigt ce qui fait une bonne partie du malaise avec Today is the Day, cette impression d'être en train de mater un gonzo particulièrement collant et fiévreux (et d'autant plus collant et fiévreux qu'il est emo).
D'ailleurs, je ferais aussi bien de m'arrêter là, puisque Le Moignon ne saurait manquer de vous entretenir de son petit favori un jour relativement prochain.

mardi 20 novembre 2018

Today is the Day : Temple of the Morning Star


Je trouve ça rigoureusement puant chaque fois que je le lis - d'autant que la plupart du temps cela sous-entend des a priori envers le metal et le hardcore, de gens qui n'en écoutent guère, car précisément ils condescendent peu à reconnaître à ceux-ci les "qualités" que l'on va dire - et pourtant, lorsqu'on écoute le disque, que voulez vous dire d'autre - que : "quand on pense que des gens jouant du black metal se croient malsain, et même que certains jouant du hardcore y mettent du black metal dedans en pensant dans la manoeuvre lui donner une dimension malsaine... et puis qu'on entend CA".
Temple of the Morning Star, pour remettre à sa place d'emblée le concours de quéquette, n'est pas, probablement, le disque le plus malsain qui soit non plus que Today is the Day le groupe, dans l'univers ; simplement, Temple of the Morning Star est un disque pas vraiment metal, à la rigueur hardcore, enfin surtout de punk rock extrême, qui utilise une sémantique metal, et rend par là-même assez inévitable de constater les océans (de dépravation) qui le séparent d'à peu près tout ce qui sort ou est sorti dans la catégorie, à commencer bien sûr par Kickback, dont j'ai suite à l'écoute de ce Today is the Day dépoussiéré Et le Diable Rit Avec Nous dans une intention, soyez en persuadés, tout sauf dépréciatoire a priori, plutôt pour rester dans le ton... Et si le ton est resté, le propos quant à lui s'est considérablement dilué (on ne dira pas édulcoré, car on aime bien Kickback) entre les deux.
Parce que Today is the Day, n'étant pas un groupe de metal ou de hardcore, ne connaît pas cette dimension "bagarre" sur laquelle les autres ne savent pas faire l'impasse quelle que soit leur corpulence (oui, même Still Nothing Moves You), cet impératif de l'emporter dans un duel de rue (ou dans un combat contre le boss de fin de niveau de l'Univers pour le metal : je dis ça avec tendresse, j'aime le metal et je lis (lis !) Warhammer). Temple of the Morning Star ne connaît qu'une seule dimension, celle de son ordure mentale, celle de la soue où il entend - non : aspire, de toute sa libido, à - vous traîner, car vous êtes une traînée comme lui qui s'en délecte avec les délices que l'on prend à nager dans sa propre bile, à se vautrer dans ses fluides corporels épandus sur toutes les parois de notre univers - en vérité il existe des disques de metal qui font montre du même type d'attitude, il ne s'agit pas d'impuissance : jusqu'à preuve du contraire (i.e. que je le réécoute ?) Skandinavisk Misantropi par exemple en fait un beau cousin ; ou peut-être un Ebonylake.
Mais Temple of the Morning Star est le mâle - l'hermaphrodite, plutôt - alpha, de ce peuple des prédateurs de l'esprit ; rien qu'un détail drolatique le prouvera suffisamment : quoiqu'elles soient depuis de nombreuses années à présent le signal de tous les appels entrant sur mon téléphone, donc celui de choses généralement aussi indésirables que quotidiennes, les notes acides enivrantes du morceau-titre, chaque fois qu'il commence pour de vrai, me flanquent encore la chair de poule sans coup férir. Autant la voix (monstrueuse autant dans les rugissements de fournaise que dans les gémissements humides), bien sûr, les guitares (polluées), de toute évidence, et la batterie ( ophidienne), à n'en pas douter - que les chansons elles-mêmes, sont la toxicité violente faite substance sonore, pour s'en faire noyer par les oreilles ainsi qu'un blaireau se fait gazer dans son terrier : oh non, on n'est pas là pour vous prendre à la bagarre, mais pour la strangulation, pour l'empoisonnement, et à marche forcée encore, la sensualité ici à l'ouvrage n'étant pas synonyme de délicatesse ; le serpent (et le Serpent) est depuis le début le prince caché au cœur des albums de Today is the Day, mais ici plus qu'ailleurs encore sa présence se ressent partout, qui pèse de son étreinte nonchalante, dont les anneaux s'enroulent partout sans laisser aucun espoir d'évasion, prêts à tout instant à serrer et à broyer, si la victime cesse de se comporter comme consentante, et de laisser le vice ramper partout sans se lasser.
Lorsqu'on ne l'avait plus entendu depuis longtemps, le contact physique de Temple of the Morning Star est celui d'une horrible lourde gifle, qui laisse brûlant et quelques dents déchaussées. Mais dès la fois d'après si elle est rapprochée, on perçoit plusieurs degrés de répugnance de moins, et le sentiment de faire quelque chose d'extrême se dissipe ; parce que, encore une fois, Temple of the Morning Star, s'il est violent, ne cherche pas la violence avec vous, ne cherche pas le baston - mais seulement à vous baiser ; et à obtenir votre consentement.
J'ai longtemps voulu me cramponner paresseusement à l'idée que Kiss the Pig était mon Today is the Day préféré. Mais je me trompais.

lundi 19 novembre 2018

Candelabrum : Portals

Là toute de suite, je confesse qu'il ne m'en vient pas trop d'autres en tête : allez, disons Non Omnis Moriar et, tenez, à sa façon légèrement différente, Svartmyrkr - mais il y a des disques dont dès la première écoute vous avez fait (et le savez dans vos os) le tour de tout ce qu'ils avaient à vous dire, de tout ce qu'il y avait à y découvrir et y ressentir ; et dont cette certitude même n'ôte rien, mais alors ce qui s'appelle rien, à la solidité de votre dévotion immédiate, votre attachement profond à eux.
Ce doit être là ce que les pandas expriment par la fameuse locution "so pure, so cold" ; Portals est... le froid. Son extase suffisante à elle-même. Son universelle puissance de transpercer. On le ressent d'emblée, de façon unie tout au long d'un album qui lui érige une cathédrale, à la nef aussi immense avec ses ombres impénétrables, que sont aveuglants ses vitraux comme des crachats de blizzard solidifié. La sensation ne se dément plus jamais - non plus qu'elle ne s'affaiblit, quoique d'un point de vue tout à fait terre-à-terre ces nappes de synthé glaciales, qui crucifient Portals dans le ciel du génial, ne fassent pas preuve d'un penchant immodéré pour le renouvellement ou une quelconque autre forme de variété. La porte du frigo refermée sur vous, et à la revoyure le monde de l'autre côté. Ça n'est rien que cela, et c'est aussi grand que peut être cela, comme du vieux Burzum, ou du Cold Meat Industry des tout débuts, ou du The Klinik : un truc qui vient du fond des âges, du fond du sang.
Enfin, bon : comme il ne s'agit pas non plus d'un album de Wold, j'ajouterai tout de même que Portals est plus que parfaitement propice, en ce qui me concerne, à se remémorer ses impressions floues mais immortelles de la lecture du Silmarillion, la crudité, la noblesse, l'âpreté hivernale, la grandeur, la désespérance, la désolation, qui toutes viennent le compléter et lui donner corps - congelé - à en rehausser encore la merveille... Probablement ai-je été plus qu'un peu aidé à trouver ce chemin par une chronique qui, cela ne vous aura pas échappé, a aussi peu cure que la présente de décortiquer des heures ce qui ne s'y prête pas.
Quand même, c'est tellement bien, l'hiver...

samedi 17 novembre 2018

Cult Leader : Nothing for Us Here

Tout, même la fameuse envie d'avoir envie : une question de perspective.
Eussé-je goûté Nothing for Us Here, en l'écoutant sans appétit, à sa sortie ? Sûrement pas, et encore moins aurais-je entendu ce qu'il démontre aujourd'hui à la lumière d'Un Homme Patient - à savoir que Cult Leader, à défaut peut-être de pouvoir déjà être regardés comme Grands, ne sont certes pas petits. Nothing for Us Here, ou une vingtaine de minutes dont chaque morceau, avec ses idées simples et ses riffs simples, paraissent des passages obligés du groupe de hardcore négativiste post-HHIG... Révisées à ce que l'on n'aurait, donc, pas forcément su voir à l'époque mais que force est - et quelle force - de reconnaître aujourd'hui comme la manière Cult Leader. Avec au premier chef cette façon de chanter comme l'on conduit une pelleteuse en furie dans des champs de cendres : si Nothing for Us Here n'est probablement pas leur meilleur disque, sur ce plan-là strictement Lucero est plus impressionnant que sur le dernier en date. Avec également au premier chef d'ailleurs, cette façon non pareille de traduire tous ces riffs que l'on a sûrement déjà entendu chez Trap Them ou d'autres moins dégourdis, dans une palette rigoureusement, méticuleusement purgée de tout souvenir ou soupçon de couleur.
Nothing for Us Here confirme que Cult Leader dès le début était Cult Leader ; et non pas, donc, ce n-ième groupe de petits barbus faisant des yeux de crapauds morts d'amour à leurs disques de Cursed ; déjà ce groupe qui ne retenait que le meilleur de Gaza. Et un disque qui sous ses apparences de gentil symptôme de son époque n'a guère de parents, en dehors du Are you Fucking Kidding Me de Call of the Void - qui en est le délicieux pendant... non pas festif, mais détendu, son seul égal tant en absence de melon qu'en mornerie sinistre.
Mais A.Y.F.K.M est une exception, au moins jusqu'à nouvel ordre (toujours bienvenu) ; Nothing for Us Here était la première assertion d'une singularité conséquente ; elle est passée relativement inaperçue parce que, d'une, les gens sont bêtes et préféraient pleurer Gaza, de deux elle ne cherchait pas la lumière - étonnant - et pourtant, dès "God's Lonely Children" : les larsens, les rugissements de bête de la fin des temps, on est à la limite du power electronics ; pas la plus sympa-bagarre des manières d'entamer un disque de hardcore bien dans son temps.
Mais on l'a compris : ce n'est pas tout à fait ce qu'est un disque de Cult Leader, quel qu'il soit.

vendredi 16 novembre 2018

MZ.412 : Svartmyrkr

Faire du Cold Meat Industry en 2018 (sur Cold Spring, on reste chez les Grands Anciens), pour quoi faire et comment ?
Maschinenzimmer 412 n'était pas, à la grande époque de Linköping, le groupe le plus hiératique de la famille ni celui qui imposait le plus de respect, je peux vous le garantir - voire le contraire : le metal et ses amusants pyromanes n'était pas en odeur de sainteté alors, chez nous autres gothistes, donc In Nomine dei Nostri, déjà ça passait tout juste, mais alors Burning the Temple of God, pouah ! quelle pitié ! - mais ils le sont devenus peu à peu, sans vraiment paraître l'avoir cherché, à la faveur simplement d'une certaine progressive déchéance de l'espèce et déliquescence des individus plus nobles, tandis qu'eux-mêmes parvenaient peu à peu, avec Nordik Battle Signs puis Domine Rex Infernum puis enfin Infernal Affairs, à de mieux en mieux endosser le costume de luxe (au lieu de celui de rustre exécuteur des hautes œuvres, qui convenait à Macht Durch Stimme) qui allait avec une stature se révélant de plus en plus aristocratique et un port s'affirmant de plus en plus altier.
On admet donc aisément que, Riton étant par ailleurs toujours en exercice dans les sphères dark-ambient et disciplines affinitaires, il était parfaitement fondé à se poser la question, et se sentir un jour ou l'autre en demeure d'y répondre avec l'orchestre de ses larrons.
Or donc, en 2018, sont passés par là le black metal, le post-black metal, Peter Jackson, R.R. Martin, Andy Stott, Valhalla Rising, l'industriel à toutes les sauces, le rituel itou pour bientôt, le power electronics joué par des frimousses de blondinettes sucrées pour des labels hip, ambient crépusculaire à tous les étages, The Body... bref la démocratisation de tout et n'importe quoi, accélérée par internet, parce que la vocation de l'underground n'est pas de le rester, surtout s'il est extrême, dans un monde toujours en quête de nouvelles sensations à se payer. Force est donc, bon gré mal gré, de prendre ce nouveau monde en considération ; et le moins qu'on puisse dire est que MZ.412 le fait.
En mettant au goût du jour juste ce qu'il faut un propos, par ailleurs bien reconnaissable comme, donc, celui auquel les affreux étaient parvenus sur Infernal Affairs, soit comme on l'a dit la digne suite (ne me parlez pas de Sophia, merci : c'est très joli et mignon, Sophia, mais ça recroqueville le scrotum à qui ?) d'un In Slaughter Natives qui a pris sa retraite, quoiqu'il ne s'en soit pas aperçu (du coup le pauvre revient au bureau de temps à autre, depuis, et se met à bosser dans le vide) - en lui donnant encore plus de lustre moderne et de puissance d'impact sensible en millions de pixels. Ce qui pourrait, les grognements rocailleux dont Henri s'est montré friand dernièrement étant de mise ici pour appuyer le propos, conduire fatalement à craindre que Svartmyrkr fasse un peu redite avec Metempsychosis ou Atraments ; ce ne sera pourtant pas le cas, et MZ.412 garde intacte - impeccable, impitoyable, inoxydable - sa touche de suzerain du Nord : en vérité cette théâtralité-là, intrinsèque à la charge et au titre, est de sortie, plus prononcée que sur ces deux pourtant bien grimaçants derniers ; les manières de baron terrible, les pas lents et écrasants, on parle bien d'un album de MZ.412, quand bien même il est fatalement enrichi des expériences de Nordvargr (pour Drakh et Ulvtharm, les fréquentant très peu je ne me prononcerai pas, mais on ne doute pas trop qu'ils aient également fait de la route entretemps) ; pour sûr Svartmyrkr rend désagréablement palpable l'arrivée d'un hiver pas piqué des vers, bien dur et meurtrier - je t'en foutrai moi, de la Freezing Moon : pas d'arbres ici ou de châteaux hantés pour vous protéger de sa lumière aussi dure qu'elle est blafarde, et qui vous congèle jusqu'au os, pire que la pire des pluies d'hiver. Svartmyrkr est moins bavard que Metempsychosis ou Atraments, moins expansif, moins humain ; il est l'hostilité minérale, fait à la semblance d'un bloc d'obsidienne, laquelle peut par moments, la façon de Riton étant ce qu'elle est (à savoir plus laquée encore que celle de Brian Lustmord soi-même), lui donner l'air lisse - et lisse il est, comme l'est un monolithe de malveillance impavide, un cube de noirceur lisse comme la fatalité qui s'avance, lisse comme l'allure où s'en vient un glacier. Pour glisser ça glisse, chaque fois je me retrouve à passée la moitié du disque sans même avoir eu le temps de réaliser ce qui arrivait.
MZ.412 s'est, au moins autant qu'il s'est adapté au monde d'aujourd'hui (comme tout prédateur, pas vrai ?), épuré, densifié, concentré, aiguisé, et cette pochette qui peut paraître d'abord légèrement cartoonesque - voir, pire : rappeler celle du dernier Funeral Mist - résume au bout du compte assez bien cela : cette menace élémentale noire, annoncée dès le titre, qui s'avance sur fond bleu nuit, et la simplicité, largement suffisante voire parfaitement appropriée, de cette image-là, cet ogre émergeant des abysses des peurs enracinées dans nos origines, pour venir nous moissonner, nous prendre par la main. Papa est revenu. L'on voit même magnifiées dans cette épure limpide de certaines choses qui avaient commencé, doucement mais sûrement, à s'esquisser dans Nordik Battle Signs et Infernal Affairs, cette presque mansuétude qui va avec la noblesse et la sévérité, cette glaciale miséricorde qui se lit dans les silences qu'elle appelle de ses longs mugissements marmoréens, et qui donne le caractère de la plus naturelle logique aux accents de Steve Von Till, autant que de Burzum ou de Leviathan,qui se peuvent entendre dans la paix d'un "Burn your Temples, True Change"... La beauté de MZ.412, oui : on avait un peu plus que pressenti son existence, les derniers temps, son éclosion figeante ; mais elle est là, cette fois, impavide, lugubre, inflexible, totalitaire.
Les étoiles le disaient ; le monde était prêt, Karmanik sortait du bois et parcourait les routes d'Europe et du Nouveau Monde, même Patrick O'Kill était de retour... L'ascension de MZ.412 pouvait reprendre sa course inéluctable. Le death industrial ? Il n'a jamais été aussi vivant et souverain.

mercredi 14 novembre 2018

Ingrina : Etter Lys

Le genre de disque, et le genre de genre associé, dont je sais pour sûr que je ne me mettrai jamais à en écouter régulièrement, mais dont je suis ravi, de temps à autre, d'avoir vent de l'existence, et fort agréablement désaltéré d'en entendre un exemple aussi réussi. Je me sentirais presque pousser en dedans un Michel Drucker, pour vanter comme il se doit le travail formidable et admirable abattu par certains labels, qui ne craignent pas d'envoyer au diable vauvert des exemplaires qui eussent pu être vendus de leurs parutions, au destin pourtant plus qu'incertain en ces présentes pages. C'est d'une autre trempe que du lien à télécharger envoyé à des listes de diffusion interminables, je vous le dis tout de go. Lorsqu'on est vulgaire, on appelle ça avoir des couilles au cul. Mais Vox Project, dès leurs débuts avec moi, ils n'ont pas manqué d'audace.
Le genre ? Du neurocore dont on précisera d'emblée - avant que de plus positivement, proprement et extensivement tenter de décrire Ingrina - qu'il aurait la bonne idée de s'abstenir de toute barbe et ampoule apocalyptique : de toutes les manières Neurosis a tué le game de la barbe, de la souffrance et du post-metal branché fight club sous les ruines, pas vrai ? Ingrina l'ont compris, ou n'ont même pas eu besoin de le comprendre : peut-être ont-ils simplement grandi dans un monde où Neurosis faisait partie des meubles, de la météo pour ainsi dire, et ne s'en sont-ils par conséquent pas vus empêcher pour autant de développer leur propre identité.
Ingrina, donc, ne se pique pas de pesanteur, ni dans ses guitares ni dans son propos, et tisse ces mots, originellement parlés à Oakland, pour en faire sa propre langue, qui est lumineuse, limpide, déferlante et rafraîchissante ; un orage diluvien qui vient laver le monde pour qu'il laisse la place à un visage en paix. Oh, il y a bien une famille qui, assez logiquement, se dessine pour Etter Lys une fois qu'on a lâché ces épithètes-là, et les ressemblances de forme qui vont avec sont bien présentes : Giant Squid et Altar of Plagues. Pourtant Etter Lys suit de façon indiscutable sa trajectoire bien à lui, sa détermination propre, son humeur à lui, avec une agilité et une silhouette longiligne qui n'appartiennent qu'à lui. Il se noue quelque chose, entre cette batterie (on me susurre qu'il y en a deux, c'est bath quoi qu'il en soit) virevoltante et aérienne presqu'à l'égal de celle de Cortez, cette distance climatique, où planent les hurlements, qui renvoie à Minsk, ces envols de guitares post-rock plus corrosives que n'importe quoi sous les doigts d'Aaron Turner... Une réussite qui doit également beaucoup à ce que rien de tout cela, justement, ne verse jamais dans l'héroïsme ou l'égotisme, ce qui est bien la moindre des choses mais est souvent oublié par les autres chantres de cette musique des éléments.
La nuit, la pluie, des cris d'oiseaux qui se répondent à travers de vastes distances ; pas de sucre, pas de présence humaine, comme si la planète en avait finalement été lavée ; profitez, c'est un spectacle auquel vous n'aurez pas souvent le privilège d'assister, pendant un disque de rock.

mardi 13 novembre 2018

Mark Lanegan Band : Phantom Radio & No Bells on Sunday

Peut-être encore plus variétés que Blues Funeral et délayé que Gargoyle ? Pour sûr, Mark n'est pas ici à son sommet de charisme de Harvey Keitel pacifique, et le disque ressemble à une manière de version trip-hop de Mad Season, voire de version ambient désincarnée de lui-même...
Et si finalement, Phantom Radio était le plus beau disque de Mark depuis un bon moment : beau à la façon, indie et sans jeu maniéré, des trois premiers ou d'un Screaming Trees converti à la new-wave ? Et si Mark n'avait pas sonné aussi jeune, fragile, sensible depuis bien longtemps ? Sa voix à son plus nu, pour être à la hauteur de guitares aussi liquides et translucides qu'aux premiers temps - comme quoi Mark, pas trop mal dégourdi quand même le vieux camé cramé, aura fini par retrouver sa source au cœur même du rock synthétique, à la lisière de le pop eighties la plus modeste, et touchante.

lundi 12 novembre 2018

Black Wine Order : Folklore

J'avais un vieux brouillon, à propos de Folklore, un du genre qui avait trouvé un angle de départ, se faisait fort de le suivre où il le menait... C'est à dire nulle part - qui soit en rapport avec l'album, du moins. Car cela-même serait antinomique, en plus d'être présomptueux. Savoir où mène Folklore, allons donc... Sérieusement ?
Nous n'en garderons donc que le passage où ladite bafouillante bafouille pressentant quelle fausse route elle faisait, elle se mettait à hésiter : "Est-ce parce que l'on a pensé à l'oreille à Sleazy Listening, que l'on se met en tête, via les vagabondages de l'esprit, les noms de Roland Topor et Roman Polanski, ou l'inverse ? Est-ce parce que l'on a entendu des bribes de Twin Peaks que l'on pense aux vieux Limbo, après un détour de l'inconscient du côté de Noise Trade Conspiracy - ou l'inverse ? L'incertitude, on a dit ; le fantastique, sinon rien. Die Form et Edgar Allan Poe eux-mêmes ne sont pas loin.".
Une fois encore : s'il faut absolument donner des points de repères, vagues, dans le lointain crépusculaire, avant de se lancer dans l'inconnu, de partir rôder dans des campagnes sur lesquelles tombent le soir, ses nuages bas chargés d'intentions obscures, ricanants à la façon des gravures rabelaisiennes dont semble s'inspirer la pochette... Folklore est digne d'une mise en scène sonore du Horla par un Alain Bashung revenu du tombeau pour l'occasion, sans passer par la case Émail Diamant, le petit déjeuner des champions assuré serviablement par Shug-Niggurath... Sait-on seulement en quelle époque on erre, s'éternisant ainsi bien après l'heure ?
Un sample contenu dans Folklore est ce qui parle le mieux de celui-ci, au bout du compte : "La nuit, [...] l'homme est une bestiole". Folklore paraîtrait presque rock à côté ses deux prédécesseurs, et pourtant l'étrangeté a encore grimpé d'un bon cran, et il semble observer sa propre humanité comme on regarderait des insectes inconnus, le nez au ras de leurs vicissitudes et de leurs étranges pratiques ; des chimères, portant leurs peurs et leurs appétits, comme des couleurs protubérant de leurs orifices malades, traînant leur lassitude hantée sur la lande. Entre chien et loup... et un nombre indéterminé d'autres choses, toutes invisibles.

dimanche 11 novembre 2018

N.K.R.T : Niger Ritus

Il y a quelque chose de profondément sale dans le placement rythmique de cette chose. Voilà tout ce que, prétéritivement parlant, j'aurais envie d'en dire. Ah, çà ! pour sûr, si l'on vient ici chercher une tranche de dark-ambient à la Cold Meat Machin et aromatisée aux chants des moines tibétains-là, pour écouter pépouze-douillet au moment de l'assoupissement... On ne va pas être servi.
Parce qu'un peu comme, tenez, Shantidas lorsque je l'avais vu en concert, N.K.R.T ne perd pas son temps à s'efforcer de sonner sale dans le but transparent vous mettre mal à l'aise : il se contente de... vous mettre mal à l'aise. Par ce qu'il fait, qui ne l'est jamais dans l'intention de cocooner ou bercer qui que ce soit, et qui transpire tranquillement à chaque instant de l'évidence - pour autant qu'il existe une chose telle que l'évidence rampante, c'est à dire : bien sûr que oui, avez vous le moindre doute sur la teneur des réflexions d'un serpent lorsque vous le regardez ? - de ses intentions malfaisantes, dans le respect de la suite dans les idées et du plan occulte de longue haleine.
Quoi d'étonnant, dès lors, que la musique de Niger Ritus, au moins autant que de chants méticuleusement pétris de monastique malfaisance, soit faire de cliquetis, raclements, frottis et autres bruits divers de manipulations indéfinies d'outillage mal identifié ? "La fonction performative du langage", qu'ils disaient en cours de philo, voilà tant d'années... Niger Ritus, ce n'est pas là le moindre de ses pouvoirs de terreur sourde, vous rend spectateur, donc consentant tacitement, des outrages qu'il fomente, vous commence de souiller déjà dans ses préparatifs, vous en rendant ainsi complice passif. Pas une miette du processus à l’œuvre, quel que puisse être son aboutissement (mais l'état de salubrité de votre âme à la fin en sera un bon indice), ne sera perdu : en voilà de la leçon de dévotion, pour tous ces fashionistos qui se disent orthodoxes ou ritualistes. Nul besoin de ces capuches qui sont pareilles à l'éclairage des séries américaines actuelles, pour tenter d'obscurcir des intentions désespérément transparentes, chez N.K.R.T : bienvenue dans le rituel. Prenez-y votre place, avec le reste des ossements.

samedi 10 novembre 2018

Decline of the I : Escape

Pas forcément l'envie, désolé, de me plonger sérieusement dans l'étude de la théorie psychologique ou philosophique dont la trilogie de Decline of the I est la rêverie associée qui se conclut ici, après les épisodes sur les réactions d'inhibition et de rébellion, par celui consacré à celle d'évasion - et du coup encore moins de construire dessus une relation du disque et de ma perception de celui-ci - mais force est de noter qu'il semble, en ce qui concerne son auteur, opérer sa fuite, loin des horreurs de l'existence, dans le raffinement, la beauté, l'art.
La musique classique, la drum'n'bass de sensibilité fiévreuse, le rock gothique très aristocratique (on fait péter le Phallus Dei, le Elend, ou les deux ?)... C'en est au point que l'on éprouve une sorte de gêne en face de ses composants black metal, pas tout à fait débarrassé que l'on peut être d'attente de... riffs, vous savez, ces choses cathartiques et déclencheuses de secousses vertébrales et autres sourires d'approbation dépravée diversement blasphématoire ; le riff de guitare dans Escape n'est pas parmi les personnages principaux, non.
Il faut s'y faire. Plus encore que cette sorte d'absurde emmêlé, mi-rixe mi-accouplement, entre Neurosis et Hell Militia Escape semble parfois être un disque de musique classique écrite avec des langues modernes. On éprouve comme un étrange malaise de la pudeur devant ce qui évoque, sourdement mais irrésistiblement, sans doute en vertu d'une même scabreuse cohabitation d'un questionnement intellectuel aigu et exigeant avec une crudité émotionnelle douloureusement candide, dénotant une même soif désespérée du divin et son amour - Daniel Darc. Cette même richesse de langue en reflet de celle de la songerie, mais croyante en sa modernité pop de naissance. Cette dernière vécue non comme un avilissement, choisi et mystique, tel que c'est le cas chez Diapsiquir, dont on peut retrouver un parent de la quête anxieuse ici ; mais avec, c'est sans doute également la ce qui provoque malaise, un appétit de savoir dans son esprit et dans sa chair, plus proche de celui de JK Huysmas. Voilà : Decline of the I pratique le metal de Satan à la façon de Huysmans, avec conviction et innocence.
Vous imaginez donc aisément avec quelle contrition et contrariété l'on se voit impuissant à y pénétrer ainsi qu'il conviendrait, sa nausée en bandoulière,et son ivresse au garde-à-vous - ce qui est le moins que j'attends d'un album de Decline of the I, et ce même en voulant bien me rappeler que Rebellion m'avait déçu et laissé un pied dehors, de prime abord. D'ailleurs, dans ce dernier cas, c'était que le disque me paraissait trop black metal ; mais j'ai fini par l'accepter parce qu'il l'était, justement, corps et âme ; ce qui me gêne chez Escape, c'est qu'il est trop metal alors que son propos me semble fait pour s'épanouir dans une langue moins corsetée...
Non ; ce n'est pas tout à fait cela. Les premiers riffs à résonner dans le premier morceau sont déjà fièrement metal, et post-metal par-dessus le marché, cela ne pose aucun problème, et leur translation sous l'effet de la première boucle électronique fait partie du charme qui d'entrée de jeu propulse le disque dans l'élégance, et son écoute dans un contexte général de confiance. Ce qui pose problème, alors, c'est que Escape manque du goût du soufre - même subtil et raffiné, on est chez Decline of the I tout de même, mais un peu de cette chose que trompeusement évoque "Organless Body", et qui n'est absolument pas son affaire : qu'il est trop cultivé, méditatif, scolastique, calligraphique, spéculatif, syntagmatique, chorégraphique... au point qu'on en est au bord de chercher où il convient de signer pour refaire une hypokhâgne, ou de s'enthousiasmer à la gloire du black de bibliothèque...
Bon, d'accord, je me rends : pour une échappée, elle est brillante. Et cette fièvre qu'il est impossible de n'y pas sentir, mise dans sa création, je finirai, je le sais, par trouver la percée et la rejoindre, à la façon dont une exponentielle s'envole (car il ne doit subsister aucune ambiguïté, si c'était le cas après notre première phrase du jour : l'évasion s'effectue par le haut, et se poursuit dans la même direction). Ce n'est qu'une question de constance, et de confiance.



NdR : si je peux me permettre un conseil, des conditions d'écoute propices à épanouir l'intellect et l'esprit, telles qu'un bon fauteuil et un bon verre de spiritueux, peuvent être d'un certain secours.

vendredi 9 novembre 2018

Cortez + Stuntman, 08/11/18, The Black Sheep, Montpellier

Une soirée placée sous le signe du groove ? Non : du swing, également.

Stuntman : de mon point de vue leur meilleur set en 8 ans de fréquentation plus ou moins méfiante - de façon, en fait, régulièrement dégressive dans ladite méfiance, et ce sans lien démontrable avec ma fréquentation des membres du groupe, lesquels n'ont jamais cherché à me faire changer d'avis. Étant le contraire d'un spécialiste de leur répertoire, donc, il me serait compliqué de déterminer si la nouvelle section rythmique joue dans l'interprétation de vieux morceaux, ou s'il y a nouvelles compos (je sais au moins que "Bag of Dicks" sort de l'album dont la release party m'avait fait faire mon premier pas vers une certaine appréciation du groupe) davantage à mon goût... Mais à ce rythme-là, en tous cas, je ne vais pas tarder à adorer Stuntman, et peut-être même en écouter sur disque. Quel groove punk-hardcore torride, et ce sans lâcher sur leurs amours chaotiques ni jamais cesser de mériter ce légendaire t-shirt Deadguy... Sans rien lâcher de leur identité, en fait, ni la fibre metal de Rod, ni son envie permanente de hardcoritude, ni, donc, la fibre chaotique infibulée au noise-rock de Flo... Et donc, cette nouvelle section rythmique voyouse à souhait. Stuntman, quoi ; l'intégrité la plus radicale, en toute décontraction.

Cortez : en toutes honnêteté et transparence, je ne me rappelais pas à quoi ressemblait la musique de Cortez, malgré un album et un concert - release party là aussi, il me semble - qui restent de très précieux... souvenirs émotionnels ; je me rappelais simplement qu'elle décoiffait et vous mettait le feu dans un sourire (partagé) et que le chanteur avait une touche bien à lui de danseur électrocuté, de funambule auguste... Quelle ne fut donc pas mon inquiétude, mais cependant ma curiosité, en apprenant la veille du concert que le nouvel album, à défendre ce soir là, était beaucoup plus frontal, et pas chanté par le même.
Bien. Cortez (eux non plus) n'ont pas changé. Oh, ils ont globalement choisi de jouer du rock'n'roll - à l'exception vers la fin d'un morceau genre vénère ce qui à mon goût leur va moins bien, et d'un morceau dans la veine post-hardcore épique, peut-être issu de Phoebus - et ils le font à leur façon, c'est à dire que ça pourrait aussi bien être un e nouvelle définition du jazz et du post-hardcore à la fois, avec toujours - cela m'est aussi rapidement revenu - un batteur qui est un fou de Dieu et ne laisse comme seule comparaison possible à leur set, qu'avec un d'Aluk Todolo... Sans oublier, il aura été prouvé ce soir-là que cela faisait également partie de la définition de Cortez, un chanteur sans discussion possible aussi magnétique que le précédent, avec même une continuité malgré un style, tout comme sa présence physique, un peu plus... confrontationnel ? Certainement pas moins lunaire, en tous les cas.

Bref : bravo, les garçons. Belle soirée.

jeudi 8 novembre 2018

Cult Leader : A Patient Man

Maintes choses convergent (oups, j'anticipe) dans A Patient Man, qui couvaient depuis quelques années, rôdant telles des reproches dans le marigot new-new-newschool-hardcore : la tentation du post-rock (de Converge à Isis en passant par Envy bien entendu), la tentation du post-punk (tous les Coliseum et Modern Life is War en tête du tableau des bonnets d'âne, Young Widows et autres Jay Jayle... toutes ces conneries de born again goths de la dernière pluie)... et la tentation de l'extrême : j'ai écouté juste avant sa découverte The Black Crown, de Suicide Silence, pendant quoi j'avais songé à The Acacia Strain : figurez vous que j'ai pensé aux deux pendant A Patient Man ; ainsi qu'à un Primitive Man qui aurait bu trop de cafetières, et un Thou reconverti prof de sport, ce qui nous ramène au post-rock emphatique de tout à l'heure.
Oui, bien des choses qui se bouclent avec un naturel et une rustrerie étonnantes, surtout compte tenu de la mégalomanie et l'emphase de toute l'affaire. Primitive Man avec Wear your Wounds, excusez du peu (d'un autre côté, je vous confierais bien qu'à la dernière écoute de Caustic j'ai été tenté par un troisième billet sous l'angle emocore, mais il y en aurait pour croire que je bluffe). C'est à dire aussi que, plutôt que les divers tâcherons mis sous le cordon sanitaire des parenthèses ci-dessus, A Patient Man évoque ceux qui sont venus avant tout cela (vous m'excuserez si je ne vérifie pas scrupuleusement, grosso modo on y est), à savoir Scott et Steve ; et d'ailleurs la bovinerie avérée du disque dans ses passages plus drus, ne tient-elle pas elle aussi de ce que Neurosis était avant d'être pris pour ceux qu'ils ne sont pas, à savoir les hérauts du post-metal et les trompettes de l'Apocalypse et de la Fin de la Dignité ? Un groupe de veaux illuminés, de kids des suburbia abrutis aux drogues de prolétaires et corollairement hantés de visions mystiques ? Oui : encore et toujours ce sempiternel même repère, quand bien même le langage et la génération ne sont pas les mêmes - mais en est-il d'autre, pour parler d'un certain hardcore du jusqu'au bout, d'un certain punk du terme des choses, du bord du monde, du dépouillement dernier et de la crudité primitive élevée au stade du grandiose, la barbarie au grade du cosmique ? N'étaient-ils pas pareillement gauches et un peu laids, les Neurosis d'avant (et après, d'ailleurs) Times of Grace et A Sun that Never Sets ? N'ont-ils pas toujours été d'autant plus pompeux qu'ils l'étaient avec rugosité ?
Cette tradition-là au bout du compte n'est-elle pas plus directe, malgré les dissemblances de surface, qu'un hasardeux croisement entre Nick Cave ou King Dude avec Gaza ? Neurosis qui en partant vers le Nord aurait dépassé Converge, et se retrouverait paumé quelque part vers Primitive Man : voilà pour la triangulation. Ou, plus précisément et au risque d'insister, une version bovine et saturée des premiers solos de Steve et Scott, ce qui dira bien de quelle surnaturelle façon les chansons "folk du crépuscule blanc" et les chansons "Gazacacia Strain a perdu son dernier neurone dans l'octogone" s'enchaînent sans la moindre rupture dans leur continuité de monocordisme morne, hâve, blafard, dans leur gris lugubre où même la poussière ne se lève plus pour saluer un vent mort de toues les façons. Entre ces riffs qui au chaos préfèrent une dissonance ou une répétition systématiquement vitrifiées, dévitalisées, stérilisées, décérébrées en une manière de Coalesce suicidaire, mlagré les éparses tentations deathcore (j'aurais d'ailleurs volontiers classé l'album en deathcore malade, si je ne redoutais l'accusation de calembour) - et ces accords acoustiques aplatis, lessivés, paraissant parfois recyclés d'un morceau à l'autre tout comme les psaumes christico-funèbres qui les survolent pesamment... Coalesce et Michael Gira réquisitionnés pour prendre la suite de You Fail Me, tenez, voilà des choses qui convergent et émergent ensemble dans A Patient Man, et qui vous ont une autre gueule que ce qu'on a cité en préambule, pas vrai ?
De toutes les manières le moment viendra dans quelques semaines, de voir quels arômes se déploient, autres que la cendre et la rouille, lorsque la bouteille aura un peu ouvert : là il est temps de se taire, sans quoi je vais vous dégainer un Planes Mistaken for Stars qui rencontre The Body sur le charnier, et je vais vous embrouiller ; mais cette salope d'intro de "A World of Joy" fait quand même bien craindre le pire, quelques secondes de tension durant, et ce batteur est je l'espère surveillé par un contrôleur judiciaire. Bref.
Le hardcore, en particulier cainri, étant ce qu'il est à savoir une musique du présent, de l'instant (personnellement, le seul groupe que j'écoute encore avec une certaine régularité s'appelle... Neurosis), il n'est nullement acquis que Cult Leader prendra dans l'avenir l'envol qui avec A Patient Man s'offre à lui - mais au présent, on s'en fout un peu : le machin restera au pire des cas une sacrée bête d'album à la difformité saisissante.

mercredi 7 novembre 2018

Uncle Acid & the Deadbeats : Wasteland

A l'attention de toute personne au goût de qui la première fois manquait de noms qui tombent sur le museau : intersection de Queens of the Stone Age (Villains ou Era Vulgaris) avec Electric Wizard, de Guns'n'Roses avec Doctor Smoke, respectivement s'accouplant nuitamment dans des coins sombres au bord de la Tamise, bien sûr.





Quant à The Lucky Ones, auquel pour un tas de bonnes et de moins bonnes raisons il est cagneux de ne pas le comparer ? Que des trucs punk : les Beatles, les 3 premiers Led Zeppelin, et G'n'R Lies.

dimanche 4 novembre 2018

Pungent Stench : Masters of Moral - Servants of Sin

Dans la continuité d'une longue série "on me dit jamais rien à moi" : il existe, dans le règne du réel, un disque sur lequel l'aura de perversion, que l'on sent bien entourer toutes choses chez Pungent Stench - si non leurs riffs - s'entend réellement.
Un disque où leur death de petit cousin d'Entombed condamné aux performances dans les clubs échangistes de la bordure batave, soudain prend feu sous la forme d'une sorte de, toujours, Entombed, mais période peplum épais (traduire : Inferno et When in Sodom), et dont la beauferie mustélidée se voit manucurée et toilettée par une sorte de cruauté clinique qui n'est ni tout à fait industrielle ni tout à fait Morbid Angel - mais, justement, quelque part entre les deux, en ce point dont il est fascinant de découvrir l'existence par la grâce de Masters of Moral - Servants of Sin.
La tronçonneuse s'y révèle comme un instrument propice aux caresses, certaines d'entre elles du moins : elles donnent, bien entendu, des haut-le-cœur, qu'on attribue ceux-ci à la subliminale claudication insectoïde qui semble hanter ces riffs en apparence bas du front comme death metal nineties peut l'être, et les faire glisser de côté, comme un rideau que l'on tire - ou bien au dégoût que nous causent nos propres pulsions, ici éveillées de façon autrement plus doucereuse et sourde que sur les disques précédents et leurs lourdes charges ; elles étouffent la volonté dans leur pâte acide et glaireuse, qui est l'étrange forme qu'ici donnait Pungent Stench à la traditionnelle obscurité mythique du death metal : une chose étonnamment lisible, en cela dans la ligne de leurs disques précédents de plus en plus rock - et pourtant obscure comme bien peu, un sous-sol où l'on tâtonne, et où la moins pire des choses que parfois l'on se retrouve palper avec révulsion n'est pas sa propre chair.
Pungent Stench a inventé le death'n'roll froid comme la mort.

Rob Zombie : The Sinister Urge

Rob Zombie, on va pas tenter d'en faire ce que ce n'est pas : c'est de la BD. Deux idées par morceau, des riffs indus-thrash au tarif chômeur moins de 25 ans, que du schématique colorié à la serpe, une cadence qui n'est pas là pour niaiser ou laisser le temps de dégoiser sur le plan-séquence, un timbre qui sent bon le bacon et le cheddar fondu... Une histoire de vignettes et de trait.
Et présentement, son trait est à son plus incisif, ses vignettes à leur plus inspiré (y en a même une qui s'appelle Ozzy, elle passe à toute vitesse et c'est cool), et le tout découpé avec une netteté parfaite. Puis bon : un art pareil pour lâcher les "yeah" à intervalles aussi réguliers qu'il est requis, et placer judicieusement çà ou là un "babe" bien senti, n'est pas si partagé qu'il paraîtrait.
Et dans une esthétique certes légèrement différente mais pas fondamentalement étrangère, The Sinister Urge n'a pas loin de la carrure pour un équivalent moderne à un certain Static Age, ouais ouais.
Finger lickin'good motorfast food.

samedi 3 novembre 2018

Dead Can Dance : Dionysus

#à mon signal déchaîne les enfers #caravane des desserts #asseyez vous monsieur Bond #Enrico Macias #Dead Can Dance Machine #Carachel #Frédéric Lopez #Nusrat Fateh Alidl #omega 3 #Obao #formule pierres chaudes jouvence #Colin Farrell #Lisa Gerrard Lanvin #Brendan Perry-Fraser #Age of Empires 1 #loading please wait #dionysucks #Palmolive #ylang ylang #Paris Dakkar #probablement le meilleur café du monde #au mariage de mon ami Aziz #Arthus-Bertrand #Pier Import #Jean-Pierre Raffarin #Solcarelus #petit mezze #Le Spartacus #Max Havelaar #Marie-Ange Nardi #Salakis #les Grosses Têtes au Club Med #Yves Rocher #Ubi Soft #Garbit #Olivier Minne #sors ! sors ! sors

Prong : Whose Fist is This Anyway ?

"Godflesh plays Bootsy Collins", par les Therapy? de New York City.
UN PEU QUE TU LE VEUX, MON NEVEU.

vendredi 2 novembre 2018

Uncle Acid & the Deadbeats : Wasteland

Vous avez écouté The Lucky Ones comme je l'avais demandé. Bien.
Maintenant, imaginez : même ville - pas la même heure. La nuit tombe - tôt, c'est l'hiver, c'est l'Angleterre. Les rues sont pluvieuses, les passants se hâtent chez eux sur le pavé trempé, filant dans les ombres entre les réverbères, qui commencent à donner à la cité des couleurs toujours aussi égrillardes mais plus inquiétantes, plus grimaçantes, plus ricanantes. Vous la parcourez, vous, douillettement blotti à l'abri - carrosse ou Rolls Royce, vous ne vous rappelez plus à vrai dire - sur les ailes engourdies d'une chaude ivresse de sherry qui commence.
Vous vous sentez aristocratique, élégant et défoncé ; vous ne l'êtes pas - défoncé. Pour le reste : dame ! vous êtes Anglais.
Mais bientôt le temps semble se ralentir, s'enliser dans une sorte d'ornière violette, où soudain tout se met à coller comme du sirop et prendre des figures dont on ne sait dans leur mollesse daliesque si elles hurlent de plaisir ou de terreur. "There's no return", croyez vous entendre à travers le fracas de mille oiseaux de paradis jacassant ensemble dans le cœur de l'horlogerie de Big Ben affairée. Vous regrettez d'avoir entamé récemment la lecture des Confessions d'un Mangeur d'Opium ; et vous devinez bientôt, à la suite des événements qui viennent vous cueillir, vous ravir et vous emporter comme fétu dans leur vent de démence et de confiserie épouvantable, que le voyage vers votre véritable destination commence ici, mais que vous n'avez pas la plus petite idée d'où il finit, ni à quelle vitesse on peut avoir le tournis avant de se rompre l'être en un renvoi salvateur. Le sang hurle dans vos veines, un chant de guerre et de joie qui vous laisse l'âme en tôle froissée. Vous vous demandez, rêveur au milieu de la tourmente aux couleurs enjôleuses, si vous tenez aussi bien l'acide que cette garce d'Alice, et si vous avez vraiment envie de revenir un jour - où, déjà ?
Le moment authentiquement désagréable - le plus douloureusement orgasmique, c'est à dire - du rush et de la perte totale, corps et biens, des repères ne dure pas bien longtemps, à vrai dire ; bientôt, vous atteignez une sorte de plateau où à nouveau vous flottez, sur un nuage de léger engourdissement comme devant - mais beaucoup plus haut, au-dessus du plancher de la réalité où vous apercevez encore, pareils à des fourmis depuis le ciel (à moins que ce ne soient des moucherons sur le pare-brise ?), ceux qu'il a toujours fallu accepter comme "vos semblables", en proie à leurs empressements incompréhensibles... Vous soupirez d'aise, et humant ses promesses vous laissez de nouveau emporter par le Sirocco persuasif, qui ne s'est pas interrompu car la route se poursuit sans fin.