jeudi 8 novembre 2018

Cult Leader : A Patient Man

Maintes choses convergent (oups, j'anticipe) dans A Patient Man, qui couvaient depuis quelques années, rôdant telles des reproches dans le marigot new-new-newschool-hardcore : la tentation du post-rock (de Converge à Isis en passant par Envy bien entendu), la tentation du post-punk (tous les Coliseum et Modern Life is War en tête du tableau des bonnets d'âne, Young Widows et autres Jay Jayle... toutes ces conneries de born again goths de la dernière pluie)... et la tentation de l'extrême : j'ai écouté juste avant sa découverte The Black Crown, de Suicide Silence, pendant quoi j'avais songé à The Acacia Strain : figurez vous que j'ai pensé aux deux pendant A Patient Man ; ainsi qu'à un Primitive Man qui aurait bu trop de cafetières, et un Thou reconverti prof de sport, ce qui nous ramène au post-rock emphatique de tout à l'heure.
Oui, bien des choses qui se bouclent avec un naturel et une rustrerie étonnantes, surtout compte tenu de la mégalomanie et l'emphase de toute l'affaire. Primitive Man avec Wear your Wounds, excusez du peu (d'un autre côté, je vous confierais bien qu'à la dernière écoute de Caustic j'ai été tenté par un troisième billet sous l'angle emocore, mais il y en aurait pour croire que je bluffe). C'est à dire aussi que, plutôt que les divers tâcherons mis sous le cordon sanitaire des parenthèses ci-dessus, A Patient Man évoque ceux qui sont venus avant tout cela (vous m'excuserez si je ne vérifie pas scrupuleusement, grosso modo on y est), à savoir Scott et Steve ; et d'ailleurs la bovinerie avérée du disque dans ses passages plus drus, ne tient-elle pas elle aussi de ce que Neurosis était avant d'être pris pour ceux qu'ils ne sont pas, à savoir les hérauts du post-metal et les trompettes de l'Apocalypse et de la Fin de la Dignité ? Un groupe de veaux illuminés, de kids des suburbia abrutis aux drogues de prolétaires et corollairement hantés de visions mystiques ? Oui : encore et toujours ce sempiternel même repère, quand bien même le langage et la génération ne sont pas les mêmes - mais en est-il d'autre, pour parler d'un certain hardcore du jusqu'au bout, d'un certain punk du terme des choses, du bord du monde, du dépouillement dernier et de la crudité primitive élevée au stade du grandiose, la barbarie au grade du cosmique ? N'étaient-ils pas pareillement gauches et un peu laids, les Neurosis d'avant (et après, d'ailleurs) Times of Grace et A Sun that Never Sets ? N'ont-ils pas toujours été d'autant plus pompeux qu'ils l'étaient avec rugosité ?
Cette tradition-là au bout du compte n'est-elle pas plus directe, malgré les dissemblances de surface, qu'un hasardeux croisement entre Nick Cave ou King Dude avec Gaza ? Neurosis qui en partant vers le Nord aurait dépassé Converge, et se retrouverait paumé quelque part vers Primitive Man : voilà pour la triangulation. Ou, plus précisément et au risque d'insister, une version bovine et saturée des premiers solos de Steve et Scott, ce qui dira bien de quelle surnaturelle façon les chansons "folk du crépuscule blanc" et les chansons "Gazacacia Strain a perdu son dernier neurone dans l'octogone" s'enchaînent sans la moindre rupture dans leur continuité de monocordisme morne, hâve, blafard, dans leur gris lugubre où même la poussière ne se lève plus pour saluer un vent mort de toues les façons. Entre ces riffs qui au chaos préfèrent une dissonance ou une répétition systématiquement vitrifiées, dévitalisées, stérilisées, décérébrées en une manière de Coalesce suicidaire, mlagré les éparses tentations deathcore (j'aurais d'ailleurs volontiers classé l'album en deathcore malade, si je ne redoutais l'accusation de calembour) - et ces accords acoustiques aplatis, lessivés, paraissant parfois recyclés d'un morceau à l'autre tout comme les psaumes christico-funèbres qui les survolent pesamment... Coalesce et Michael Gira réquisitionnés pour prendre la suite de You Fail Me, tenez, voilà des choses qui convergent et émergent ensemble dans A Patient Man, et qui vous ont une autre gueule que ce qu'on a cité en préambule, pas vrai ?
De toutes les manières le moment viendra dans quelques semaines, de voir quels arômes se déploient, autres que la cendre et la rouille, lorsque la bouteille aura un peu ouvert : là il est temps de se taire, sans quoi je vais vous dégainer un Planes Mistaken for Stars qui rencontre The Body sur le charnier, et je vais vous embrouiller ; mais cette salope d'intro de "A World of Joy" fait quand même bien craindre le pire, quelques secondes de tension durant, et ce batteur est je l'espère surveillé par un contrôleur judiciaire. Bref.
Le hardcore, en particulier cainri, étant ce qu'il est à savoir une musique du présent, de l'instant (personnellement, le seul groupe que j'écoute encore avec une certaine régularité s'appelle... Neurosis), il n'est nullement acquis que Cult Leader prendra dans l'avenir l'envol qui avec A Patient Man s'offre à lui - mais au présent, on s'en fout un peu : le machin restera au pire des cas une sacrée bête d'album à la difformité saisissante.

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