lundi 24 décembre 2018

La photo de classe 2018

         Comme d'hab' : un top de midinette, pesé à l'aune unique de l'émotion, entièrement composé de disques qui de ce point de vue là vous chopent dès l'entrée et ne vous lâchent pour ainsi dire pas jusqu'à la sortie, quoi que vous soyez en train de foutre, et passeront toujours outre votre dignité (pour l'un, que l'on reconnaîtra aisément, cela passera par chanter les riffs - chaque ou presque - ce qui n'était pas arrivé depuis... pouah !). Pas forcément un maelstrom ou un vortex, je vous mets au défie de jouer les toupies sur le second par ordre d'apparition ; mais ce n'est pas pour autant qu'il vous laissera émerger de sa gueule en possession de votre intégrité, voire au contraire, avec sa torpide morosité (et ça vaut aussi bien pour le troisième en partant de la fin)... Bref. Les dévastations de l'année écoulée, et rien d'autre.




(A part ça, l'année n'aura pas manqué, comme les autres, de disques simplement très très bons, voire vraiment très brillants : Cult Leader, Dopethrone, Dark Buddha Rising, Demande à la Poussière, Exploded View, Fiend, HHY & the Macumbas, Imperial Triumphant, King Dude, Rites of Thy Degringolade, A Thousand Sufferings, Candelabrum, Daughters... tous ceux-là m'ont causé de l'émotion : la peine que j'ai eu de devoir les mettre de côté)

(Régime spécial pour les deux ci-dessous : arrivés tard, ils sont encore à carafer, mais dans le bénéfice du doute ils ont droit à leur trombine)

 



Heavy Rotating Capacity :

Melvins "Don't Forget to Breathe" 
GosT "Malum" 
Uniform "The Walk" 
King Dude "In the Garden" 
Givoldi Fossa "Jamais Revenir, Jamais Devenir" 
Hangman's Chair "Naive" 
Moodie Black "B L A C K"
Uncle Acid & the Deadbeats "Stranger Tonight" 
Daughters "The Reason They Hate Me"
Daughters "Less Sex"


L'album de 2018 pas de 2018 :

Ex-aequo,
Les deux trois disques qu'au bout du compte j'ai le plus écoutés de toute l'année, jusqu'à l'obsession et après.


What else ?


samedi 22 décembre 2018

Dead Witches : The Final Exorcism

Ah, le fameux "y a quelque chose..."... "Y avait quelque chose", déjà, sur le premier Dead Witches, et l'on ne parle pas du machin avec les inquiétantes rouflaquettes ; quelque chose que quelque chose de beaucoup moins difficile à identifier foutait intégralement par terre, puisqu'il s'agissait de la gonzesse au dit machin - vous suivez toujours, entre les choses et les machins ? Quelque chose qu'on espérait - pas trop fort non plus, mais rangé dans un coin de son crâne, à voir si ça donnait... quelque chose, à laisser oublier à maturer quelques années - entendre fleurir avec, qui sait, le prochain ? Et regardez : le voilà déjà ; voyons donc voir.
Est-ce que "quelque chose" a explosé ? On serait plutôt enclin à dire que, sur le second Dead Witches... y a quelque chose. De différent du premier - pour peu qu'on se souvienne du quelque chose qu'y avait sur ce dernier (le premier) : de mémoire, c'était à la rigueur sur un morceau, vers la fin - puisque cette fois, cela démarre, justement, de la voix ; de ce qu'elle a de tout aussi pouilleux et rustre que sur le premier disque, mais cette fois non du fait d'un traitement saturé incompréhensible qui faisait passer à la trappe même le genre de ce qui chantait, sans parler d'une quelconque émotion ; plutôt de celui d'un choix de chanter particulièrement cru, bon marché, gueux en un mot (je vais pas devoir chaque fois vous redire de quel mot anglais cela se traduit ?) ; qui emmène l'album jusqu'à l'interzone où il frôle le noise rock ou Big Sexy Noise. Alors : avouez, c'est quelque chose, ça, pas vrai ?
Parce que pour le reste, pour ce qu'il y a de plus trivial et objectif, auquel comme une tique vient se greffer la partie imaginaire et irrationnelle : vous connaissez l'histoire, j'imagine ? On parle de wizardoom canal historique, celui pour les nostalgiques de Dopethrone, avec les riffs grinçants et poussiéreux qu'on connaît déjà tous avant que le mediator ait touché la corde - mais qui ne manque ici ni de poussière ni de poux  ni d'animosité, devenant une sorte de jumeau clochard des assassins des sous-bois campés par Witchthroat Serpent ; wizardoom auquel, toutefois, leur interdit d'appartenir ce chant, tout comme il les empêche d'être de ce FFD auquel sa clarté vintage semble vouloir renvoyer, mais pas ses arêtes rêches et revêches qui ne connaissent pour ses pareilles que des louves telles Juliette Lewis, Sina ou Brody Dalle. Ce qui, sans barouf ni fanfare, place pour le coup Dead Witches sur une planète vraiment à part - on l'entrevoit plus clairement, brièvement, pendant "When Do the Dead See the Sun ?"... et son chant mâle - sur laquelle, ma foi, leur nom lui aussi faussement générique dit beaucoup, celle d'un doom païen à la religiosité crue comme la viande que l'on mange dans les recoins de cimetières bien à l'écart des routes des touristes du stoner doom gras, d'un doom à la foi sorcière bien plus simple et crue que bien des apprêtées et bien faites de leurs personnes. Le doom de Dead Witches est hivernal, sent de sous les bras, a le teint terreux et des brindilles dans les cheveux. Et il ne pose pas sur le passant de la lande un regard trop amène.
Finalement, c'est la même lumineuse et osseuse simplicité, lisible et nonobstant extrême, insoucieusement des habillages extrêmes (autres que l'extrémisme intrinsèque au doom), à laquelle sont parvenus chacun à leur façon les frères ennemis Oborn, Dorrian et Greening ; laissant l'élégance à qui était intersidéralement mieux armé pour (Steve Mills, qui d'autre ?), et jouant chacun à leur manière, le doom dans ce qu'il a de plus sinistre. Finalement, les seuls qui se retrouvent comme des couillons, ce sont ceux qui ont entendu une fondamentale différence entre Dopethrone et Wizard, Bloody Wizard.

jeudi 20 décembre 2018

Theologian : Some Things Have to Be Endured

Il m'en coûte pour sûr quelque peu de l'admettre, puisque le dédain de tout le délire de Leech, avec son power electronics enraciné dans un alibi sentimental de prime abord intrigant et qui s'avérait sans effet réel autre qu'émollient, m'était une confortable et réconfortante satisfaction depuis de longues années déjà - Power Romance, quand déjà ? - et pourtant il le faut.
Some Things Have to Be Endured dégage, irradie une chose que l'on n'avait pas ressentie depuis un certain Blut. Cette chose qui fait qu'on se sent sale d'avoir seulement écouté le  disque, de l'aise qu'on en a ressentie, et du malaise tout autant, qu'on se retient de regarder par-dessus son épaule si l'on nous a vu, nous rendre ainsi complice - du Mal. On n'a pas pipé mot, et qui ne dit mot consent.
Et ce sans, comme on peut en avoir l'impression les premières fois, être de Haus Arafna ou autre sommets reconnus de glauquerie un simple décalque américanisé des ambiances et des façons détournées en astuces. Il s'entend bel et bien ici l'empreinte d'un univers qui a toujours été celui de Leech, depuis Navicon Torture Technologies : un décor cyberpunk noyé dans le sado-masochisme, de film d'horreur rituelle ; de toute évidence de la famille des Zymosiz et des Pneumatic Detach (et plus lointainement Converter, avec qui Leech a collaboré pour écrire un classique, ou le premier Orphx), mais avec en sus cette couleur séquestration aussi glaciale que le bleu sur la pochette, et qui touche tout sans exception, y compris des moments de dérive vers la dark-electro à voix de diva qui évoqueront amgoD, :wumpscut:, GosT ... ou un Kirlian Camera qui aurait bien dégénéré, et se serait modernisé sans s'égarer dans la trance, en gardant son cap frigorifique, et le creusant toujours plus rigoureusement.
Bref, toutes choses qui font de cet album bien plus que ce dont il paraît la traduction sonore au premier abord, à savoir une accumulation qui a la vulgarité de la stérilité, si arty soit-elle, du plus grand nombre possible de facteurs malaisants certifiés, telle qu'est sa consternante pochette. Il faut y voir derrière la gaucherie, la promesse d'une manière de cathédrale Bene Gesserit pour reboot fétichiste de Blade Runner, et ne pas douter un instant que Leech a su lui donner forme, désagréablement palpable, avec un art qui désormais amalgame sans distinction possible techno biomécanique, power noise de luxe et ambient cryogénique (simplifiez vous une existence déjà bien compromise par le disque : dites "industriel"), en une même intention impitoyable, née d'émotions par-delà l'humanité, et résultant en une toxine mental et physique à crever - en les dissolvant - tous les plafonds : une forme en somme d'alchimie médicale. Et entrer.

lundi 17 décembre 2018

Hipoxia : Ruinae Ira, Creans Ruin eo Tempore Est : Monumentum ab Khaos II

Difficile de ne pas s'auto-congratuler pour avoir cru, dès sa découverte, à ce groupe et son talent exceptionnel pour user d'un art sans pareil de la tension, la créer, l'entretenir, la faire grimper sans fin insoutenablement, avec un doigté qui tient autant de "Go Spread your Wings" que de la scène noise française des nineties la plus illustre - et la mettre au service, c'est le cas de le dire, de sa propre intention, de sa messe pour la ruine du monde. Difficile de penser à un groupe aussi toxique, aussi malade, aussi malfaisant, que ce soit dans la sphère black ou la doom, auxquelles Hipoxia s'adresse conjointement sans appartenir véritablement, obéissamment, à aucune. Hipoxia, disions nous, avait refermé son Monumentum ab Khaos précédent sur une manière d'office religieux - particulièrement saisissant : il reprend les choses où il les avait laissées, et pas qu'un peu. Saisi, on l'est d'emblée comme par des doigts qui vous empoignent les boyaux, dès l'entrée, pour ensuite les malaxer sensuellement pendant vingt minutes qui vous rendent l'angoisse caressante à en frôler l'envie de vomir. Le son d'Hipoxia - grain des guitares, gangrène de la voix, agonie de la batterie - est toujours, à l'égal au moins de celui de Stabat Mater ou de Fleshpress, celui de la corrosion de l'âme et de son lent sanguinolement ; le rythme, celui de la procession de la vermine en son sein ; à côté, les forages de Primitive Man ressemblent à un porno tourné par Joel Schumacher. On est ici dans les catacombes, d'ailleurs une fois de plus on pourrait avantageusement se laisser gentiment guider par la pochette : le jour a failli, et pourrait aussi bien avoir disparu pour ce qu'on en saura, puisqu'on ne connaît plus pour seul horizon ici que celui de la crypte, des cendres, et la paix des dépouilles, où se recueillir dans la lumière de la chute.
Ah, au fait : j'ai peut-être oublié de dire ? La tension à la façon d'Hipoxia en est une que l'on ne sent pas réellement monter, quoiqu'elle le fasse bien réellement - mais occultement, en sourdine, clandestinement ; une manière de tension molle, qui est aussi une usure, par le sentiment de la défaite reçue comme une grâce, et de la corruption intime, comme un sacrement ; une corrosion des artères. Une tension que l'on ne crée que pour la laisser de nouveau filer entre les doigts telle un limon de sa propre existence, au gré dolent des mols balancements d'ostensoir de cette cérémonie cancéreuse, que l'on comparera plus avantageusement au poison de Svartkonst, qu'à aucun des soporifiques sermons de Corrupted.
Hipoxia est, au-dessus de tout, une maladie du sang, une grandiose. Et lorsque, finalement, le disque tout en douceur se retire de vous, elle est inoculée. Vous êtes baptisé.

dimanche 16 décembre 2018

Abraham : Look, Here Comes the Dark !


Du neurocore non seulement intelligent - téma ce titre, on dirait pas du Black Sheep Wall ? - mais suisse par-dessus le marché, et qui comme leurs compatriotes de Schammasch enquille le concept album étalé sur trois disques - enfin, deux seulement ici, mais divisés en quatre chapitres aux orientations musicales distinctes, pour ne rein gâter publiés sur le label du groupe spécialiste du post-hardcore paléoloconceptuel... On prend ses jambes à son cou, direct ?
Oui mais non : Abraham, avec leur nom aussi doux que leur pochette, jouent comme Ingrina : raffiné. Abraham, cependant, jouent dans un ton assurément différent de ces derniers : plus rugueux, moins longiligne. Plus chaud et riche, aussi, en instrumentation roborative, voire en mâche pour ne pas rester sur le strict et prévisible registre élémental : oui, Ingrina est l'eau, on l'a bien compris tant c'est fait avec talent et sensibilité ; mais Abraham ? De la brioche ? De la bidoche ? De l'ostie ? De la caillasse ? Non, leur affaire n'est pas si monolithique, et joue artistement de tous ces tableaux, tout comme elle mélange Dodheimsgard, Virus et... Parween sur "Errant", d'autres choses ailleurs, le tout avec une fraîcheur que je n'attendais pas de la part d'Helvètes, et que j'eus aimé en revanche trouver chez le Salt de Khorada, voire le Endocrine Vertigo Truc d'Overmars ; celle-là même qui leur permet encore de se lancer dans le neurocore jazzy-lounge avec autrement plus de réussite qu'un Converge qui s'y est viandé comme une merde : pardonnez la vulgarité, mais il faut bien cela pour donner une idée en regard de l'élégance qu'y met Abraham. Le neurocore sensible, rien que ça ; frémissant de sensibilité, même, et de poésie.
Alors bon, arrêter d'échafauder des rivalités absurdes entre les disques : vous en avez de bonnes, vous... Quand bien même je saurais faire abstraction de la triple frustration personnelle sur laquelle Look, Here Comes the Dark ! vient pareil à une fleur et un baume se poser (soit, dans un ordre d'importance que je vous laisserai deviner, le dernier Huata, le concert de Coilguns, et le nouveau Vindsval) : il paraîtra difficile de contester que, dans la grande famille des idées qui à de certaines époques flottent tout bonnement dans l'air que chacun respire (et croyez moi j'ai un flair pour semblables choses) et libres d'être respirées avec lui, se trouve ces jours-ci l'existence de la lumière qui irradierait de la rugosité, de l'hirsute et de l'oléagineux ; et presque aussi indubitable que ce sont Abraham qui ont décroché la timbale et fait jaillir la magie, avec ce hardcore qui vous ouvre l'imagination à la semblance d'un tapis d'alvéoles pulmonaires (vous savez si on les dit vastes), et qui sous cet habit géométrique peu disert paraît surgir de profondeurs autrement plus vertes et charnues que le Drowned de Barús, et plus chantantes que tout Giant Squid. Un album enflammé comme un peplum, et pourtant songeur comme une retraite monacale ; une authentique roche plutôt que simplement une chose aux contours rocailleux, et dont le labyrinthe de la structure évoque l'entrecroisement du Neurosis le plus mystique avec la science-fiction poétique à la française, des Wul et autres Damasio. Un roman, parfaitement, celui selon toute probabilité d'une quête spirituelle en bonne et due forme. Une beauté.

jeudi 13 décembre 2018

The Mon : Doppelleben

Le goustou d'Ufomammut qui donne dans le parti du (presque) tout synthé : on est titillé par l'envie d'en manière de compliment spirituel saluer l'événement d'un "ça tombe bien : c'est ce qu'il y a de meilleur dans Ufomammut". Ce serait, davantage que malhonnête, faux, car oublier un peu à bon compte que leur sommet absolu, à savoir Idolum, détient ce statut, et plus largement celui de disque non-générique de la scène sacrodoom, avant tout grâce à son exécution hardcore, non au sens de hardcore-punk, mais de hardcore-stoner-doom.
Doppelleben, pourtant, tient effectivement d'une fascinante version synthétique d'Ufomammut (et donc au passage aussi une plus étale et ambient du succulent, carnivore et mouvementé dernier disque de Dark Buddha Rising), qui parvient à tisser le même genre d'étranges climats paranoïaques sci-fi doom que... personne, hormis Slomatics, en fait ; mais dans une mouture encore plus k-dickienne que ces derniers, portée au cœur du cortex sur les ailes tranchantes de parties synthétiques qui viennent faire flotter leurs nappes d'encre aussi bien entre Filosofem et le Visions of Dune de Bernard Szajner, que du côté d'une version alourdie de ténèbres psychotropes d'Atomine Elektrine, ou encore de Nightmare Lodge pour rester en Italie ; en une manière d'impossible synth(wave)doom dont la bizarrerie rampante, froide et élégante brûle les lèvres du nom de Paul Barker - d'autant qu'elle s'avère pouvoir être, avec la parcimonie qui est la marque des grands et donc de mon Paul entre autres (on pourra encore citer Human Anomaly, pour la manière aussi bien que pour l'ambiance), portée à des rythmes hypno-industriels, mécanoïdes autant que psycho-inductifs...
Comme qui dirait une forme inédite de psychédélisme, ce qui n'est pas loin de nous conduire à affirmer après tout qu'Ufomammut en gardait mesquinement sous le pied, du talent de grade à ne pas prendre à la légère. Quant aux guitares, du reste, elles font bien un peu d'apparition, mais c'est sous une forme suffisamment chimique pour ne pas ruiner le projet, bien au contraire l'appuyant de façon dévouée, et rendant le solvant psychique qu'est cet album encore plus pénétrant.
Doppelleben ne riffe pas, il ébouriffe, à tout le moins.

mercredi 12 décembre 2018

Yerûšelem : The Sublime

Ah, la lumière selon Vindsval... Évidemment.
C'est ce que l'on est obligé de se dire aux premières notes de The Sublime, avec un sourire mi-figue mi-raisin : parce qu'on aurait aimé entendre ce que ça eût donné, une musique "vraiment" blanche et lumineuse selon les termes de Monsieur, et parce qu'on ne peut mais, qu'être ravi de retrouver cette amertume de lumière là... Puis après tout, qui a dit que lumineux était synonyme de positif ?
Évidemment qu'on avait de attentes, concernant ce disque, impossible de faire autrement, d'une de par les annonces faites, de deux parce que ça fait un bail qu'on en entend justement, des annonces - 777 était au départ le nom de ce projet, avant que de devenir le nom d'une trilogie par Blut aus Nord, vous en souvient-il ? personnellement j'attends depuis ce temps-là, depuis ces interviews-là - de trois parce que Cosmosophy a gravement aiguisé et creusé cet appétit-là, et aggravé la certitude que Vindsval pouvait tout démolir pourvu qu'il se lance enfin dans le vaporeux, le gazeux.
Évidemment qu'on guette avec anxiété les prémices de chair de poule, le moindre signe de réussite - ou d'échec redouté - du disque qui commence à dérouler ses vapeurs. Évidemment qu'on espère quelque chose de totalement inouï, une naissance, une épiphanie, un nouvel élément tout à fait : on parle tout de même de l'inventeur de Blut aus Nord. Évidemment, qu'on pense à Blut aus Nord, les péripéties justement autour du statut exact du concept 777 disent bien à quel point tous ces projets orbitent autour de la même étoile obscure, inversant leurs rôles tour à tour dans la valse des sphères : un morceau ici ne s'appelle-t-il pas "Triiiunity" ? Et Vindsval devrait-il renoncer à un son de guitare qui, en sus d'être un vache de miaulement saisissant, est avant tout le sien, et celui qu'il a su créer d'après les enseignements de Godflesh ?
Évidemment qu'on pense à Godflesh, Blut aus Nord (...) est un des plus beaux, brillants, hommages à Godflesh qui soient, à égalité avec son rocailleux cousin P.H.O.B.O.S ; et Godflesh après tout, n'est-ce pas la lumière, la plus âpre et dure qui se puisse aspirer atteindre ? On y pense même plus que jamais - "Babel", bien entendu, puis "Reverso" qui mute -, parce que Vindsval tout comme l'auteur de Phlogiston Catharsis n'est plus de l'âge où l'on a des choses à cacher, mais de celui où certaines évidences deviennent toujours plus manifestes, à la façon d'une aube ; celle de son identité.
Peu importe, donc, que l'on nomme celle-ci Vindsval, Blut aus Nord ou Yerûšelem, et peu n'importent pas toutes ces évidences - la lumière est une autre. La musique de Yerûšelem est en vérité nouvelle matière, à défaut peut-être de nouvel élément - parce que rarement avant The Sublime ce son s'était-il montré autant lui-même, et tant pis si au passage s'émancipe-t-il presque totalement de sa part de black metal - mais au fait, les derniers Blut aus Nord, Memoriae Vetustae mis à part, l'étaient-ils moins, émancipés, que ce soit dans la haute atmosphère des 777 ou dans le death de Deus Salutis Meae ? - aussi abouti, à la pleine floraison de toutes ses mutations qui le tirent toujours plus haut vers le ciel, vers ce blanc (décidément, Michel Berger est bien présent aujourd'hui) redoutablement froid et acéré, telles de coupantes écharpes de nuées.
Il se meut, s'avance, enfle et s'élève avec une prédatrice assurance, et non avec les ruses de stupéfaction qui sont les us de qui manque, justement, de l'évidence de cette connaissance de soi. Cold-wave et breakbeat et techno ambient, The Sublime est le disque dont on savait Vindsval gros depuis Thematical Emanations of Archetypal Multiplicity, et qu'il devait enfanter un jour ou l'autre ; il transmute le cristal en souffle majestueux et incisif, et le black metal en cathédrale dorée d'abondance sur "Eternal" - à quoi il suffira d'ajouter - toutes mes excuses, je retombe dans le référencement un instant - comment le même morceau peut aussi paraître une symbiose entre Techno Animal et Faith, pour donner à mesurer à quel point Vindsval, là encore tout comme son pair Sacri, est non seulement parvenu à l'âge adulte de sa qualité d'enfant Broadrick, mais surtout au stade où son ascension se traduit par une humanité de plus en plus radieuse - et ce mot-là non plus n'est pas synonyme de positif. L'humanité de tels disques est une forme de crudité ; qu'on en juge à cette basse plus qu'audible, palpable, granuleuse ; et ces voix sont humaines à n'en pas douter, qui sonnent pareilles à des fantômes de rasoirs portés et emportés par le vent, sans avoir obtenu de réponses.
Évidemment, que tout cela, et même d'autres choses encore, auxquelles The Sublime laisse ample loisir de rêver... Alors comment se fait que l'on ne ressente - et ne dise ici - l'emballement hyperbolique que l'on souhaiterait voir s'emparer de soi devant cette promesse enfin réalisée ? Parce que, à la différence justement d'un Blut aus Nord ou d'un P.H.O.B.O.S, l'on s'est forgé vis à vis de Yerûšelem, a priori mais aussi ensuite, à entendre sa clarté, des attentes de chansons plus manifestes ? Peut-être, ou encore parce qu'on a le sentiment chaque morceau qui commence de se trouver devant un bloc extrait à la montagne, brut, avec les surfaces et lignes interrompues que cela suppose, et que c'est la montagne qu'on eût aimé voir, dût-elle nous écarteler la rétine par son immensité inconcevable et le cerveau par ses angles impossibles ; que ces échantillons ne manquent - assurément - pas de beauté, mais qu'on a soif du tableau d'ensemble, des lignes de perspective et du mouvement grandiose qu'il doit, on en a la certitude, dégager ; c'est peut-être voulu, ou peut-être pas : là n'est pas mon propos, n'étant examinateur ni de l'intention de l'artiste ni de sa compétence. Mais c'est horriblement frustrant - je me répète ? allez ! - surtout lorsqu'on voit la surnaturelle beauté des fragments de minerai ainsi mis en vitrine ; comme une succession de brèves et roboratives immersions, en une inversion du supplice de la baignoire.

Certains indices, toutefois, laissent à penser que la lumière et le sublime selon Yerûšelem, tiennent d'une prison, ou d'un supplice dans le goût des enfers grecs antiques.

Depeche Mode : Exciter

Exciter, c'est très simple à dire vrai : au plus fort des années "le rock est mort", en plein avènement mondial de la drum'n'bass, du trip-hop et de la house filtrée, Depeche Mode, déjà vieux, pépouzes, en posant au bord de la piscine en calbute de bain, te déballaient le disque le plus ovniaque et classieux à la fois de tout le bordel, un poil encore au-dessus du Pressure Drop sans même parler du Mirwais, si méritoire fût-il ; accessoirement leur disque le plus audacieux/aventureux/ce que tu veux ; et leur meilleur avec l'autre qui porte également un nom de métier. En bonus, Martin s'y montre bien plus en forme et indispensable (vocalement bien sûr : instrumentalement la question ne se pose jamais) que sur un Playing the Angel qui sera le royaume de Gahan.
Le gospel, la soul, Donna Summer et tout ce que tu veux d'autre (y compris Depeche Mode, dont la marque est discrète quoique profonde, dans les ombres ; ou Manson sur "The Dead of Night", si Manson était une chose de cinquantenaire sans âge), y sont plus subtilement intégrées que jamais ailleurs. Le rock ? Tsss... depuis un moment, déjà, que Depeche Mode est bien plus rock, cool et badass tout en classe, que la plupart des groupes de rock, alors mort ?... Laisse moi rire. Laque, bien entendu, mais en même temps martini dry bien limpide et coupant. Tout en soies (Depeche Mode ne porte pas un nom de magazine couture pour rien, leur musique en est de la haute la plupart du temps, tu n'avais pas remarqué ?) ultra fluides à la caresse délassante, Exciter fait du choix précis des matières et des coupes une pratique du zazen... Et de l'amour, dont Exciter déborde, à sa manière illuminée de calme et du blanc qui vient avec l'âge. Cherche pas d'autre groupe qui soit capable de faire ça, tu n'en trouveras pas.
J'avais bien dit que c'était pas compliqué. Tout est simple lorsqu'on écoute Exciter.

mardi 11 décembre 2018

Svartidauði : Revelations of the Red Scroll

Le point commun entre Blut aus Nord sur Saturnian Poetry, Aosoth, Slidhr et Ondskapt ? La forêt, pardi. Sa divinisation, son amour et sa vénération en tant que source de tout y compris de soi-même, et de toute puissance, sa contemplation avec la révérence réservée aux cathédrales. Il faut admettre qu'à entendre Revelations of the Red Scroll on est porté à croire également. Avec une sensation délicieuse de braisoiement de toute l'âme, de grésillement mystique intime qui rend plus irrésistible et vertigineux s'il est seulement possible, de suivre cette batterie panique et tyrannique qui mène la danse et les Ménades, dans la profondeur mythologique et menaçante des futaies sans fin, sous l'ombre des frondaisons cruelles ; de se laisser rudoyer par le courant impétueux et ses caprices, auquel donne surnaturelle vie un batteur proprement prodigieux, à la fièvre contagieuse (celui de Kriegsmaschine va bien vite rendre le trône, qu'il a prouvé avec Apocalypticists avoir usurpé, de batteur-conteur infernal), à la sensualité qu'on ne rencontre d'ordinaire que dans le doom ou le hardcore, et qui ne vous laisse jamais reprendre votre souffle, tandis que haletant vous découvrez ces clairières, ces étangs empoisonnés semblant jaillis des pinceaux enchevêtrés de Gustav Klimt, Jean Delville et Gustave Moreau, ces torrents de flammes furieuses qui se changent d'un instant à l'autre en triomphales processions, ces cavalcades en entrechats ... Ah mes amis, en vérité cela faisait longtemps que la beauté et la fureur n'avaient été si étroitement enlacées, amoureusement emmêlées, et en vérité c'est dans votre chair que vous sentirez comment le final de "Aureum Lux" est harassé.
Il y aurait des chapitres entiers à écrire sur les ébrouements et ébats de cette pulsation, et d'autres sur cette voix brûlante, ou encore sur ces guitares qui sont comme les yeux d'or fendu du prédateur dans les fourrés, sur les mille nuances fascinantes de cette musique qui toute entière est forces de la nature, et vigueur indomptée de ses appétits, à travers le temps qui indiffère sa glorieuse sauvagerie - aussi s'arrêtera-t-on ici, en attestant que le black metal comme sorcellerie vient de rencontrer son nouveau champion.
Révélations ? Mon œil, ouais ; c'est la Bête, et ce sera toujours la Bête.

lundi 10 décembre 2018

Deth Crux : Mutant Flesh

Virtuose et virevoltant, très classique autant que très classieux... Il y a chez Deth Crux quelque chose de parent avec Soror Dolorosa, en particulier celui des deux premiers disques : quelque chose que traduit aussi gauchement que possible l'incohérence des vagues analogies qui effleurent l'esprit, duveteuses, papillonnantes, à l'écoute du tourbillon de morceaux qu'est Mutant Flesh. Soit, successivement ou simultanément,  zZz, Christian Death, Eighties Matchbox B-Line Disaster, Bauhaus, Samhain, The Jesus Lizard, Alien Sex Fiend, Clockcleaner... j'en passe : cela vaut mieux, parce qu'aucune n'est valable à vrai dire. C'est ce qui trouble au départ, et peut empêcher qu'on se livre entier d'emblée à Mutant Flesh, ne sachant sur quel pied danser ce vertigineux tango qui pourtant semble à portée de main, et vous appeler d'un chant de caverneuse sirène.
Y a-t-il à gagner, alors, à esquisser le portrait de Deth Crux sous les traits d'une manière d'Atriarch écorcé de tout son hardcore et son black metal - et subséquemment rendu à sa nubile et splendide nudité punk et deathrock ? Cela se peut ; à condition de bien y entendre ce que la formule peut dire de leur insaisissable ambiguïté, déjà mentionnée mais sur quoi je compte insister, de leur façon de voltiger en permanence sans s'y poser sur le rasoir et le velours, sur le suborneur parfaitement caressant et sur la menace cave aux relents de tombeau et de Statue du Commandeur...
Deth Crux pour sûr maîtrise tous ses classiques, de la guitare-scie sur "Mutant Flesh" au refrain de "Black Abominable Lust", infaillible, en passant par l'entame de "Exploited Apparition": au point qu'on en oublierait presque leurs parcimonieuses, fugaces mais incisives incartades en dehors des clous, et des galbes cintrés qui font son port impeccable, à commencer bien sûr par les hâves apparitions d'un saxophone (rarement l'instrument aura-t-il sonné aussi... corbeau, au propre autant qu'au figuré) en forme de grincement non identifié dans le fond du cimetière, et tout ce qui leur donne l'aura d'un Alaric qui aurait pris la voie du crime et la truanderie, dimension qui explose sur le "Yellow Sky" final : là encore Deth Crux aura adopté une conduite toute en réserve, attendant la clôture du disque pour en manière de dernière confidence, en baiser vampire dans le cou sur le pas de la porte, se révéler en toute son envergure.
C'est cette dernière, cette altière et laconique singularité, qui explique du reste assez probablement le malaise de tantôt face à leur musique, cette incapacité à s'installer quelque part qui soit déjà le territoire de quelqu'un d'autre, cette faculté à planer partout avec cette grâce scintillante de givre, aiguisée comme la bise, indifférent à se laisser suivre - ce qu'il est pourtant difficile de ne pas faire, subjugué. Bien malin du reste qui saurait dire si Deth Crux désire sangloter ou bien vous découper un sourire en travers de la gorge, lui-même ne se pose pas un instant la question, et y répond encore moins. Les deux vous feront des entailles de toutes les façons, non ?
Bref : il semble bien qu'après tout Deth Crux ne soit pas un n-ième "nouvel Untel ou Untel" - mais un sérieux client.

samedi 8 décembre 2018

Dirge : Elysian Magnetic Fields

Écrire sur Dirge est une foutue chierie, pour la même précise raison qui fait qu'écouter Dirge est un régal - exigeant, au point de parfois déboucher sur un fiasco. A savoir ce prodige de jouer ce qu'il est coutume d'appeler, dans le jargon du métier, "un peu toujours la même chose", à la fin de décrire et inoculer des sentiments si farouchement, palpablement différents.
Palper, voilà vient de quoi il est question - et est-ce qu'on palpe ou donne à palper en alignant des descriptions de ce qu'un disque donne à entendre ? Elysian Magnetic Fields est, sous ce regard-là, peut-être bien le plus épineux. Autant la plupart des autres se laissent à la rigueur humer en quelques épithètes rêveusement approximatives, je vous renvoie à l'article sur Lost Empyrean - autant mettre ses gros doigts sur l'état émotionnel qui nimbe Elysian Magnetic Fields de son halo brûlant et fiévreux ? Sa façon d'être aqueux et coalescent à la fois, chaud comme le sang malade et glaçant à l'égal du vent devant la mer en hiver ? Pornography, en vérité, n'est jamais bien loin lorsque s'élève la musique de Dirge, mais alors ici... Et pourtant, ce qui s'éprouve surtout, c'est à quel point le disque montre les limites de la description face à une musique dont l'affaire principale est de se faire élément inconnu, continent inouï des confins de l'âme, liqueur d'état (chimique) d'âme. Comment faire plus parlant, du reste, que leurs propres énoncés pour suggérer les marées magnétiques qui, en un doux chuintement derrière le grondement des plaques cosmiques, lèchent les rivages de l'autre bord : "Morphée Rouge", "Narconaut"... "Elysian Magnetic Fields". Est-il besoin d'en dire plus, en fait de mots ? Les vaut-il pas mieux laisser dormir, et rêver ?
Alors normalement, c'est à ce moment-là qu'on s'attend à lire une pirouette, brillamment spirituelle pour faire excuser le procédé éculé, qui rassure en confirmant que tout ce qui précédait n'était que prétérition...
Non, non.
On serait presque tenté de dire que Dirge, c'est encore Axel Kriloff qui en parle le mieux.

vendredi 7 décembre 2018

The Eye of Time : Myth II : A Need to Survive


Marc Euvrie, quoique d'abord bourru, est un homme emo et fier de l'être ; il n'a honte ni des intitulés grandiloquents sur ses émotions, ni de ce qui musicalement lui en cause, de l'émotion, d'ailleurs le morceau de conclusion est nommé "Notre Amour est assez Puissant pour Détruire ce Putain de Monde" et quelque part cela résume pas mal le disque, dont il est question ici. Des références assumées - et imposantes - ne l'empêchent pas de s'élever  aussi haut que le ciel qu'il désire si douloureusement atteindre, aussi invinciblement que la façon dont The Eye of Time s'approprie et incarne sur ledit morceau le titre si exigeant à porter.
Alors sans doute l'album peut-il assez limpidement être vu comme se nichant pile entre Nothing Passes et un Third Eye Foundation : cela est certain ; aussi certain que s'y ajoute probablement un amour pour cette mouvance ambient moderne sensible que je connais de façon à peu près nulle.  Et les voix bulgares. Mondkopf collaborant avec The Body, si on veut. Bien. Et puis ? De toutes les manières l'innocence, et la pureté des émotions et désirs, sont pile le sujet ici - et question pureté, vous m'écouterez le final dont on parlait, vous me direz si cela ne fait pas mal, la pureté, et puis aussi si vous êtes capables de résister à la violence de la beauté d'un tel désir.
Et pourtant, qui n'y retournerait pas ? Car malgré son ambition, A Need to Survive est un disque qui s'avance sans prétention, et assurément pas celle d'être un de ces disques devant quoi nul n'est censé ignorer qu'il contemple (ou plutôt se fait contempler) un Disque Éprouvant ou Émotionnellement Exigeant, non : il s'avance avec des émotions brutes sensibles par tout un chacun, et par elles et la main vous prend, avec une douceur à la mesure de son envie immense, et de son empathie ahurissante. Et dès l'entame, il vous annonce la couleur, en une fanfare à l'enfantine candeur et la fragilité aigüe, et dans le déploiement de cette beauté aussi simple et délicate qu'elle est terrifiante son ambition d'aller décrocher le soleil, ce soleil hivernal douloureux, aussi lointain qu'un autre temps, pour le boire, et qu'il ne se contentera pas de moins, dût-il traverser la tragédie et l'épouvante - l'album est quand même principalement fait de post-rock et d'ambient, et n'évoque pourtant qu'un imaginaire apparenté à Sixth Comm, Haus Arafna, Le Tombeau des Lucioles, Akira, à l'apo-industriel le plus funèbre, et plus globalement l'extermination de masse et le chemin trébuchant de l'humain à travers ses foudres - dût-il se perdre entièrement dans la lumière blanche.
Il y a des choses qui, tout simplement, ne se refusent pas, des questions qui ne se posent pas, et A Need to Survive en fait partie.

The Prodigy : The Day is my Enemy


Finalement, il n'y aura peut-être que No Tourists de complètement (et encore) foiré, dans l'après Outnumbered ; Invaders Must Die a du coffre pour peu qu'on supporte les gameboys (hélas pour moi), et The Day is my Enemy... Cela fait drôle de l'admettre, comme on peut imaginer qu'il fait drôle qu'un Prodigy ne soit pas invinciblement dansant, et bon nonobstant ; et il l'est pourtant.
Mais cette fois, ce n'est plus la guérilla : c'est la guerre. The Day est l'album martial de The Prodigy. Les rythmiques, pour explosives qu'elles soient forcément, sortant de la cuisse de Liam Howlett, y sont raides au possible, ou tout du moins impossiblement raides pour du Prodigy - c'est bien, probablement, ce qui coince au début, empêchant les jambes de frétiller et les bras de mouliner - et les sonorités, on met là encore du temps à s'en rendre compte parce que le groupe ne faisait déjà pas dans la dentelle et le caressant, y sont particulièrement râpeux. En fait, on tient là une manière de croisement entre Music for the Jilted Generation et Shock Front, oui Madame. Pour tout dire on n'est guère loin, en certains points, de penser aux plus durs des... disques rave de Venetian Snares, Infolepsy, Detrimentalist et ainsi de suite.
Une fois de plus, The Prodigy délivre quelque chose de très punk, mais et c'est heureux d'une façon plus proche d' Outnumbered que de celle dont l'était un Fat of the Land, qui est un disque que l'on ne sort qu'une fois, de même que l'on n'est adolescent qu'une fois, tandis qu'adulte plusieurs. C'est d'ailleurs le beat qui prévaut ici, légèrement breaké forcément, Liam Howlett oblige encore une fois - mais un beat punk-rock plutôt que hip-hop, et ce même une fois qu'à partir de "Wild Frontier" le disque peu à peu s'élève au-dessus du charnier, pour refaire siens les grooves nintendo d'Invaders voire ceux discothèque du roi-album avec une "Rhythm Bomb" qu'on tancerait d'un "à la lisière de David Guetta" si The Prodigy n'avait établi depuis Jilted déjà à quel point il n'avait rien à branler de la cloison entre underground et mainstream, seulement préoccupé de faire dans l'anthem de Vandale. Et si ce n'était pas, plus simplement, du Fatboy Slim pour aller botter des culs aux aliens, ce à quoi Fatboy Slim n'aurait jamais survécu d'ailleurs il ne l'a pas fait - quelqu'un se souvient de Fatboy Slim ?
Prévaut... pendant une première moitié du disque, et en y entretenant souvent la confusion avec un beat jungle omniprésent (mais la jungle est une forme de punk, vous n'étiez pas sans le savoir) ; parce que, quand l'album sur ces entrefaites s'envole avec un enchaînement "Roadblox" - avec une nouvelle rythmique digne du Panacea récent - puis un "Get your fight on" encore plus franchement affidé à la team Outnumbered... Forte est la tentation du raccourci "deuxième meilleure pochette après Outnumbered, deuxième meilleur album après Outnumbered". Et ce n'est pas "Medicine" qui va nous mettre la tête sous l'eau froide, croyez moi : v'là-t-y pas que ces connauds-là ont installé un club dans le poste de commandement, et font boomer les basses comme des crevards, en invitant les potes jamaïcains et korneux confondus à rouler du zouk sur une version atomisée de "Poison". Oui, The Day is my Enemy est bien comme son nom l'indique vaguement l'album sinistre de Prodigy - "Wall of Death" voit même Flint résonner d'accents à la Pop.1280 - mais on ne va pas pour si peu s'empêcher de se mettre bien.
En fait, The Day is my Enemy est un Jilted qui est passé par le feu - il n'y a qu'à voir la transposition fracassée, vitriolée, déchiquetée que donne du traditionnel instru-trance-mélo-machin une "Beyond the Deathray" -, qui a tout traversé, de Cubanate à Justice en passant par le grime, les dents à Goldie et le baiser de la tôle de la pochette à Exit:Ritual ; et se traduit en la ci-devant cargaison de méchants lâchés sur Ibiza. Les bandits ne sont pas encore à l'écrou.

Endtroducin'

Un petit mot d'avertissement : SOUM vient de drafter, au moins provisoirement le temps qu'il rebâtisse sa propre cagna si l'envie lui en prend, ce qui s'appelle un Monsieur. Certains vétérans le reconnaîtront sans mal si j'ajoute qu'il est spécialiste de Meat Beat Manifesto ? Des Beastie Boys, de Prodigy, de Justin Braodrick et Kevin Martin ?
Mais il a d'autres tours dans son sac, c'est une chose certaine. Stay tuned.

jeudi 6 décembre 2018

The Prodigy : The Fat of the Land


Que les choses, j'y tiens, soient parfaitement claires entre vous et moi : promis, juré, les propos un rien taquins tenus à l'endroit de Fat dans la chronique d' Always Outnumbered l'étaient uniquement dans le feu de la flamme rallumée entre moi et ce dernier, et avec une parfaite conscience que je risquais d'en regretter quelques brins en réécoutant le premier.
Ce qui est à présent fait, et il m'en coûte de l'admettre : des deux, un a vieilli, l'autre... vieilli, mais pas comme un cru. Toujours dans le même souci de parfaite honnêteté : on ne va pas se mettre ce jour à trouver The Fat of the Land nul ni même mauvais, il reste un diable d'efficacité avec qui l'on a bâti de solides souvenirs et liens affectifs, et l'on gardera toujours un large sourire en coin en entendant commencer chacun... des morceaux qu'on adorait à l'époque ; mais il reste, précisément, attaché à une époque. Une dont il est le pinacle, le moment de climax supra-épique - mais d'une époque ; celle de la transmutation du déjà bouillant et survolté son de Music for a Jilted Generation, en la brutalité qui allait devenir celle de Prodigy par la suite. Une étape transitoire.
Un instant, une photo d'un épisode intense, et à ce juste titre précieux et chéri de notre vie ; pas un disque solide et qui traverse le temps et se redécouvre sous un nouveau jour comme le gangster d'album qui allait suivre. Une chose que même pendant ses moments les plus chéris on peut regarder avec la même distance et posture extérieure, que celle avec laquelle on peut regarder celui que l'on fut, à un âge autre. Une jouissance - que l'on n'aille SURTOUT PAS se méprendre, "Breathe" ou "Diesel Power" restent des poutres massives dont aucune narine ne sort en conservant tout à fait son quant-à-soi - aussi douloureuse de fragilité - le moment où The Prodigy s'est éveillé à sa propre violence sous cette forme aura finalement peu duré, puisque l'album d'après la verra déjà muer en autre chose plus prodigieux encore... et la suite y revenir mais sans aucun talent, tout perdu dans la rustrerie sans envergure - qu'elle est brute.
Et je ne parle que des bons morceaux, les mêmes à peu de choses près qu'à l'époque, donc : les autres donnent simplement la furieuse envie de dépoussiérer Jilted, plus zébulon, plus effervescent, plus créatif ; de réentendre "Poison" ou "Voodoo People"... Vous voulez la vérité, la totale vérité vraie et nue ? "Smack my Bitch up" a même un peu vieilli, légèrement, mais tout de même : ce passage Dead Can Dance, que l'on tolérait dans l'engourdissement de la griserie alors, faites excuses, m'enfin, sérieusement ? - et "Firestarter" également, quoiqu'un peu moins grâce à sa guitare ambigüe et son beat jungle forcément plus intranquille qu'un breakbeat racaillou de base ; restent donc réellement de ce disque "Breathe" et "Diesel Power", soit à peu près exactement l'inverse de ce que j'aurais parié, mais cela ne fait que confirmer la toute-puissance d'une bonne basse (mes plus plates excuses, je n'ai aucune admiration particulière pour Kool Keith, cependant que j'en ai une énorme pour Liam Howlett comme DJ de hip-hop) - à qui s'ajoute, qui a légèrement pris en grade puisqu'on l'aimait déjà bien bien mais c'est normal, "Fuel my Fire".
Beau comme un polaroïd.

mercredi 5 décembre 2018

The Prodigy : Always Outnumbered, Never Outgunned

Euh, dites... C'est moi, ou bien on n'entend presque jamais parler de ce disque, alors que c'est probablement le meilleur album de The Prodigy, d'une courte tête devant The Fat of the Land ? Beaucoup moins taillé pour les auditeurs de rock en mal de plaisirs techno basique, que ce dernier dont le seul souvenir que l'on trouvera ici se cantonnera au "Spitfire" d'entame, seul morceau qui en partage le type d'attaque franche et sans tour de cochon (mais qui en livre une transcription déjà un bon cran plus radicale) - et beaucoup plus impitoyable. Cette histoire-là, c'est un peu le face-à-face entre Rage against the Machine et le chaud et venimeux Evil Empire. Des breakbeats mats et râblés qui cognent comme des sourds, une utilisation dandy et racaille à la fois de la basse qui n'en rend guère qu'à Andrew Weatherall, faisant merveille en toutes choses et en particulier dans deux, le funk de "The Way it is" et le post-punk - mais si ! - de "Action Radar", faisant l'improbable et carnassière jonction justement entre les deux styles par la sorcellerie de son groove démolisseur, symptomatiques d'un disque qui, personnellement, est le seul qui me donne, à ce point en tous cas, envie d'aller en boîte, pour y mener guérilla sur le parquet.
L'album n'a certes pas la séduction incendiaire de son aîné, mais s'avère une sorte de cousin ultra-badass du premier Bentley Rhythm Ace : voilà de quelle qualité de big-beat on parle ici. Un genre d'electro-house racaille bien trapue, qu'on imagine marauder sous les traits d'une petite frappe de film d'action eighties pas trop porté sur les soins des aisselles, mâchouillant un cigarillo tel Hannibal Smith ou John Matrix, dont on s'escrime à trouver le nom de l'acteur qui serait le plus parfait pour l'incarner (Gary Oldman ?)... avant de réaliser que c'est Keith Flint, dont on imagine l'album peuplé de la présence de thug ecstasié lors même qu'il n'y a pas participé (avantageusement remplacé par Juliette Lewis, qui se fait très convenablement passer pour Donita Sparks à plus d'"une reprise ? quand on parlait d'acteurs...) - et que c'est peut-être cela même, entres autres choses, qui permet à l'album d'être aussi compact et opiniâtre dans sa façon d'opérer ses exactions. Et de se révéler une sorte de suc concentré de Prodigy, non seulement, donc, en lequel réside non seulement, donc, cette viscérale attitude de délinquent, mais surtout ce groove à la fois protéiforme, aussi bâtard qu'une version revisitée par Alex DeLarge des débuts de Death in Vegas ou encore une version sous éphédrine des Beastie Boys - et singulièrement reconnaissable, qui court des deux exemples éblouissants pris plus haut mais passe encore par le franc electro-funk historique de "Girls", ou la violence saccadée de "Memphis Bells" cinglante comme du Panacea (sérieux, ce morceau aurait pu s'aligner entre Techno Animal et Bad Street Boy sur une Electric Ladyland et craindre dégun) - tous tels un tir concentré formant la radiation dure d'un groove sans merci qui trouve ici, dans la période "lourde" de Prodigy, sa consécration dans un disque le plus lourd de tous. Excessivement lourd, et excessivement funky. Juste un petit regret pour la sortie sur un morceau de Ministry jouant de la brit-pop ; c'est frais, mais pareil disque eût mérité... autre chose.

mardi 4 décembre 2018

Depeche Mode : Playing The Angel

Playing the Angel, c'est un peu par excellence l'album de groupe qui fait son job, de groupe pas trop là pour rigoler qui a une longue carrière, et a donc sérieusement bossé la bonne façon de concilier deux jeux complexes de figures imposées, les impératifs de sa propre esthétique et ceux et celle de l'époque qu'il traverse au moment de sortir ainsi son n-ième tout dernier modèle, tel un constructeur automobile ; du coup l'album sonne très sérieux et vaguement sans âme - c'est bien gentil mais ça se chiffre pas l'âme, coco -, ou du moins comme tous ces albums qui avec grand sérieux cochent un à un les trucs "à faire", enfilant les unes à la suite des autres des idées et gimmicks sonores qui ont sûrement dû sonner très "malins" alors et s'écoutent aujourd'hui un peu sans s'entendre, tout au plus se remarquent en faisant hausser le sourcil inopiné pendant un bâillement : un disque efficace, lisse et uniforme comme la peinture métallisée d'une berline allemande...
Sur la grise laque duquel ressort, encore plus fort, encore plus brillant, encore plus étincelant, un talent sans égal pour les mélodies et les morceaux inoubliables. Chaque morceau. On croyait avoir un peu oublié l'album, on se souvenait l'avoir jovialement adoré à sa sortie puis vu se dégonfler - s'oublier - gentiment, comme un album de vieux paresseux, comme est le destin d'un n-ième tout dernier modèle, on avait pour sûr oublié à quel point une bonne première moitié en était rythmée comme une séance de fitness pour ces quarantenaires qui ne rigolent pas avec la fonctionnalité de leur corps... Mais les chansons, on n'en avait oublié aucune, ou presque - celles qu'on avait oubliées, elles procurent un encore plus divin frisson à pour ainsi découvrir.
Comme l'on découvre un autre album ; un album qui se tient là, peinard, sans nous demander la permission, qui a pris sa place sur les rayons à bouteilles, qui a vieilli comme il devait, est devenu celui qu'il devait devenir. Pas aussi lumineusement lascif que Spirit, pas aussi ouvertement vénéneux que Violator, pas aussi rêveusement contemplatif que Exciter : un peu de chaque, dans un contre-jour qu'on ne voit pas d'entrée de jeu, trompé par ses allures aplaties. Car sous ses faux airs de revamp smooth-dark-electro de Violator pour servir à l'ère techno, de cousin minet d' Egodram, se révèle encore plus cuisamment ce qui l'air de rien jouait une non négligeable part dans la toxicité de Violator : Dave Gahan. Et sur des instrus, il faut tout de même le reconnaître, qui valent parfois bien du Andrea Parker au moins dans une seconde partie en techno-trip-hop boréal ("I want it all" est pas la moitié d'une beauté, dans le genre), mais justement (ou pas, allez comprendre), qui se souvient d'Andrea Parker ? Et Playing the Angel, en sus d'être une authentique reprise de Violator en doudoune polaire matelassée dernier cri, est tout compte fait un disque qui confesse bien ce que sont Depeche Mode, avec leurs airs presque anodins de dealers d'une douleur habituelle, mais qui ne pourront jamais ambitionner que de jouer les anges en vérité : des tueurs ; il faut n'être rien d'autre de touts manières pour donner des échos de Sisters of Mercy, et surtout de rien moins qu'un carnage, à une chanson affublée du prénom de "Lilian" - et chantée avec un rhume. Des prédateurs, conscients de l'être, en paix. "Suffer well", qu'ils disent... Et écoutez moi donc ce ton de porcelaine sur lequel ils vous confient, désolés : "Things get damaged, things get broken".
C'est peut-être, ou peut-être pas, ce qui fait de Playing the Angel l'un des tout meilleurs disques de Depeche Mode, très simplement.

dimanche 2 décembre 2018

Depeche Mode : Delta Machine

Delta Machine, c'est devenu encore plus évident à la lumière de Spirit, est la fin d'un cycle entamé avec Exciter. Il est une forme de bourgeoise quintessence de ce style de Depeche Mode, à peu près dénué du moindre atome de surprise, d'audace, ou de rien qui n'ait été entendu sur Exciter, sur Playing the Angel ou les deux (Sounds of the Universe n'existe pas, faites vous donc pas plus nigauds que vous l'êtes), y compris la façon dont ils se réappropriaient le passé, mais cette fois façon cabaret, club privé nonchalamment tenu par Gore et Gahan, ronronnant comme du Björk, non mais écoutez moi un peu "Should be Higher" si c'est pas scandaleux : redoutablement plan-plan.
Redoutablement, c'est le mot.
Car même vu ainsi - et il n'est pas autre - Delta Machine en toute désinvolture enterre, non pas la concurrence - de qui parle-t-on ? - mais tout début d'envie d'exercer son droit d'inventaire sur Depeche Mode.
Laisse aller, c'est une valse. Soyeux est l'autre maître-mot céans. Comme on dit aussi : teste pas l'expert de la maison-mère.

A Thousand Sufferings : Bleakness

Il y a des groupes, comme ça : avec des instruments qui ne sonnent jamais autrement que fabriqués et joués par des humains de la planète Terre, ils te vous jouent des chansons humaines, manifestement mues par des forces humaines et véhiculant des sentiments et doutes humains, avec leurs faiblesses et leurs essoufflements de l'âme humains... des anti-Blutausportalvangelist, pour résumer et sans aucune méchanceté (je suis moi-même client des crèmeries d'en face) ; et qui pourtant vous ont, sans tapage le moindre, presque sans bruit, subrepticement, de ces airs lunaires de n'être le semblable de personne, de ne vivre que sur leur propre lointaine planète, loin, très loin de nos mesquines considérations, guidés seulement par l'exigence de la plus haute acuité émotionnelle.
Et pour vaguement donner l'idée de ce à quoi ressemble A Thousand Sufferings, qui est l'un deux, on pourrait citer deux autres d'entre eux. Tentez donc de vous figurer quelque chose qui soit à la fois Anguish et Primordial, qui se nourrisse autant de l'altière noblesse de sentiments de l'un que de l'orageuse rugosité de l'autre, et qui brouillent la simple notion de différence entre les deux, confondant les genres et le qui-est-qui, à vous en rappeler au passage qu'on n'a finalement jamais eu sa propre réponse à la question de savoir si Primordial ne serait pas des fois du doom metal.
C'est, tout bonnement, splendide, d'une beauté tourbée, nocturne, brumeuse, hantée, comme si l'histoire du vieux Prométhée était un conte écossais pétri de sauvagerie et d'héroïsme lugubre. C'est aussi grandiose que c'est terre-à-terre - ainsi que peut l'être lutter pour sa vie, dans les tréfonds de sa santé mentale : à ce titre l'expérience est d'ailleurs plus extrême que certains disques de funeral autrement grandiloquents, et qui aimeraient bien, eux, avoir l'aplomb d'intituler leur album Bleakness ; mais auraient peu de chances d'à la fois à le mériter autant, et y insuffler autant d'héroïsme désespéré, plus puissant que du franc black ou du doom pur aussi bien, pour lequel la vue au loin sur une colline la vue d'une potence serait une promesse de miséricorde sans égale.
Ç'a été prouvé maintes fois dont l'une pas des moindres est récente et se nomme Fires Within Fires (mais j'eus aussi pu citer Inceste) : l'humain est, sinon toujours plus terrifiant, du moins toujours plus saisissant. En cours de lettres on appelle ça l'identification, et ça change tout, de façon stupéfiante, comme s'éveiller à une existence nouvelle.

Dirge : Lost Empyrean


Alors en fait, ce n'est pas compliqué finalement : moi, mes Dirge, je les aime quand ils sont, comme on disait antan, Curistes à donf ; et quand ils sont bien épais, rustiques, rustauds... pas quand ils finassent trop dans le prog et le lustré. Cela tombe bien : Lost Empyrean les montre comme ça - les deux, oui, parfaitement, et parfois en même temps, comme sur la succulente "The Burden of Almost".
Mes Dirge à moi, il ne leur réussit pas d'être trop pompeux - car Dirge ne sont pas pompeux par définition, pas plus que ne le requiert un style par essence grandiloquent ; voire au contraire, c'est ce qu'on est tenté de se dire face à la simplicité, la fluidité de propos de Lost Empyrean, qui vient vous donner envie de vous exclamer comme si c'était la première fois (alors que, bon, Elysian Magnetic Fileds, ou And Shall the Sky Descend...) à quel point, mazette, mais c'est du Pornography traduit dans le langage des métaux lourds en suspension, cette régalade que voilà... Dirge se situait déjà haut dans l'organigramme des groupes qui jamais véritablement ne se renouvellent, mais toujours authentiquement affinent leur technique, creusent lentement leur eau-forte aux proportions colossales, avec une patience proportionnée aux rythmes biologiques monumentaux et aux immenses cycles lentissimes qui ne sont pas leur propos pour rien, sur lesquels ils semblent métaboliquement accordés.
Et lorsqu'ils font dans cette simplicité rugueuse qui leur sied, tout passe, parce qu'il n'y pas besoin de jouer la finesse lorsqu'on est soi-même fin à la racine, lorsque votre essence elle-même est subtile, labile. Ainsi retrouve-t-on avec plus que du plaisir la voix d'Hichem Allaouchiche, et les doux-amers souvenirs de Wings of Lead over Dormant Seas qu'elle charrie, et apporte à une "Sea of Light" qui par ailleurs semblerait presque une échappée d'Icon (rappelez-moi, déjà, c'est quoi l'Empyrée ?) ayant pris des dimensions prométhéennes (chroniquer Dirge sans prononcer ce dernier mot, ce n'est pas encore pour aujourd'hui, et c'est tant mieux), en même temps qu'une classe infiniment plus ample... voire un rien de Hangman's Chair soul, trempé jusqu'aux os par une rosée qui tombe des étoiles : écouter un album de Dirge, plus encore que bien d'autres groupes, c'est déguster un spiritueux qui tire fort, c'est chercher sous la puissance qui emporte la tête et chavire la netteté des perceptions, des fragrances aussi délicates que le mot-même le suggère, et qui donc d'une fois sur l'autre vous apparaîtront et vous déchireront le cœur, ou vous échapperont complètement, des choses qui s'apparentent à des fleurs de cerisier dans la tourmente au ralenti de nuées vastes comme l'Antiquité, partie s'installer dans le futur, au fond du cosmos. L'Empyrée, donc.
Ainsi Lost Empyrean se montre-t-il par endroits - l'expression "par éclairs" ne saurait être moins de mise... - beau comme un The Desanctification qu'on verrait fleurir de la roche brute, débordante de vigueur végétative crue ; il ressemble également, en plus d'un endroit, au meilleur disque de Dirge qu'on ait jamais entendu, magistralement ample et concis tout en même temps, aérien et majestueux comme Wings of Lead, douloureux et saturnien comme And Shall, grandiose et violet comme Hyperion... On peut même entendre la suggestion de la part ambient de la musique de Dirge, dans la dimension contemplative apportée par de certaines parties vocales lointainement réminiscentes de Killing Joke, sur ces morceaux globalement incisifs. Lost Empyrean a quelque chose d'un nerveux et vigoureux idéogramme calligraphié pour dire Dirge, et qui démangerait presque de la qualifier de hardcore, une épure dont, eussé-je encore écrit pour certain webzine dévoué à la cause du lourd, les 3 mots en bas de l'article probablement eurent été "brut, de, fût". Et après tout hardcore, l'album l'est, non dans la lettre mais dans l'esprit, par sa radicalité de manières, par son intention dépouillée, par ses traits à la serpe ; hardcore comme l'est un Crowbar, mais catapulté une bonne fois hors de toute orbite, loin au fond de l'éther ; ou comme la rugosité extatique avec laquelle il s'épanche dans sa simplicité acérée et pour autant riche de tout son passé ; tout ce qui fait que, sans rendre caduc ou encore moins dispensable tout ce qui le précède et mène à lui, bien au contraire, Lost Empyrean se révèle un violent concentré de Dirge et - afin que l'on n'aille surtout pas se méprendre à lire des analogies qu'une fois de plus je n'ai pu retenir, malgré certaine promesse - rien d'autre. Mais bon : vous ne croyez pas qu'il y a vraiment de la paille et des abricots secs dans un Speyside lorsqu'on vous dit "notes de foin coupé et de fruits sec", si ?
Épais, stellaire, corrosif : Dirge. A la rigueur, s'il faut comparer à l’ouvrage de quelqu'un, que ce soit celui d'Axel Kriloff : avouez que ça tombe bien, pas vrai ?

samedi 1 décembre 2018

Depeche Mode : Songs of Faith and Devotion

L'album où - on l'entend douloureusement bien, comme de juste, sur "Walking in my Shoes" et surtout la toxique "In your Room - s'effrangent les derniers lambeaux, s'apaisent et s'évanouissent peu à peu le vent aride et les symptômes, de la maladie - probablement vénérienne - incubée sur Music for the Masses et triomphant de tout son poison sur Violator ; où dans les fantômes de ces derniers spasmes Depeche Mode passe la cinquième et entame la suite de son voyage, au rythme de croisière, le coude à la portière, de sa mise au goût d'une électronique moderne et d'une gestion mature, quarantenaire, de sa fièvre, son cuir tanné, et des échos vivace de ses tourments intérieurs, avec lesquels on est condamné à trouver un modus vivendi.
Et ce en entamant son propos par l'appropriation d'une mâle assurance conquérante rock, notez bien ; mais, surtout en s'adonnant, en se dévouant même (c'est écrit dessus), concomitamment au trip-hop et ce qui s'ensuit, au gospel et à la paix de l'âme qu'il offre. Du coup, le disque est un brin tiraillé par deux pulsions différentes (la maladie n'est pas une chose subie chez le Depeche Mode d'avant, mais un appétit, une autre forme de religion : "I give in to sin, because I like to practice what I preach", remember ?), ce qui ne fait que renforcer son pouvoir à donner de l'amertume, que ce soit dans la mesure où elle est jouissance... ou l'autre. Heureusement, et nonobstant ce qu'on verra au choix comme des chutes de rythmes, de l'huile et de l'eau mélangées, des virages un peu brusques, Songs of Faith and Devotion trouve la trouée pour se sublimer, juste un peu avant la fin, avec une "Rush" goth-big-beat à la franche fougue irrésistiblement contagieuse, qui résout ce déchirement en appétit carnassier. Après quoi le disque se finit en toute logique la tête haute, le port toujours plus superbe, en paix. "Moved, lifted higher/Moved, my soul's on fire/Moved, by a higher love/I surrender all control/To the desire that consumes me whole". Ils ont peut-être simplement oublié Redemption dans le titre.
Si vous goûtez le repentir et les remords, toutefois, vous devriez y trouver votre compte.