mercredi 12 décembre 2018

Yerûšelem : The Sublime

Ah, la lumière selon Vindsval... Évidemment.
C'est ce que l'on est obligé de se dire aux premières notes de The Sublime, avec un sourire mi-figue mi-raisin : parce qu'on aurait aimé entendre ce que ça eût donné, une musique "vraiment" blanche et lumineuse selon les termes de Monsieur, et parce qu'on ne peut mais, qu'être ravi de retrouver cette amertume de lumière là... Puis après tout, qui a dit que lumineux était synonyme de positif ?
Évidemment qu'on avait de attentes, concernant ce disque, impossible de faire autrement, d'une de par les annonces faites, de deux parce que ça fait un bail qu'on en entend justement, des annonces - 777 était au départ le nom de ce projet, avant que de devenir le nom d'une trilogie par Blut aus Nord, vous en souvient-il ? personnellement j'attends depuis ce temps-là, depuis ces interviews-là - de trois parce que Cosmosophy a gravement aiguisé et creusé cet appétit-là, et aggravé la certitude que Vindsval pouvait tout démolir pourvu qu'il se lance enfin dans le vaporeux, le gazeux.
Évidemment qu'on guette avec anxiété les prémices de chair de poule, le moindre signe de réussite - ou d'échec redouté - du disque qui commence à dérouler ses vapeurs. Évidemment qu'on espère quelque chose de totalement inouï, une naissance, une épiphanie, un nouvel élément tout à fait : on parle tout de même de l'inventeur de Blut aus Nord. Évidemment, qu'on pense à Blut aus Nord, les péripéties justement autour du statut exact du concept 777 disent bien à quel point tous ces projets orbitent autour de la même étoile obscure, inversant leurs rôles tour à tour dans la valse des sphères : un morceau ici ne s'appelle-t-il pas "Triiiunity" ? Et Vindsval devrait-il renoncer à un son de guitare qui, en sus d'être un vache de miaulement saisissant, est avant tout le sien, et celui qu'il a su créer d'après les enseignements de Godflesh ?
Évidemment qu'on pense à Godflesh, Blut aus Nord (...) est un des plus beaux, brillants, hommages à Godflesh qui soient, à égalité avec son rocailleux cousin P.H.O.B.O.S ; et Godflesh après tout, n'est-ce pas la lumière, la plus âpre et dure qui se puisse aspirer atteindre ? On y pense même plus que jamais - "Babel", bien entendu, puis "Reverso" qui mute -, parce que Vindsval tout comme l'auteur de Phlogiston Catharsis n'est plus de l'âge où l'on a des choses à cacher, mais de celui où certaines évidences deviennent toujours plus manifestes, à la façon d'une aube ; celle de son identité.
Peu importe, donc, que l'on nomme celle-ci Vindsval, Blut aus Nord ou Yerûšelem, et peu n'importent pas toutes ces évidences - la lumière est une autre. La musique de Yerûšelem est en vérité nouvelle matière, à défaut peut-être de nouvel élément - parce que rarement avant The Sublime ce son s'était-il montré autant lui-même, et tant pis si au passage s'émancipe-t-il presque totalement de sa part de black metal - mais au fait, les derniers Blut aus Nord, Memoriae Vetustae mis à part, l'étaient-ils moins, émancipés, que ce soit dans la haute atmosphère des 777 ou dans le death de Deus Salutis Meae ? - aussi abouti, à la pleine floraison de toutes ses mutations qui le tirent toujours plus haut vers le ciel, vers ce blanc (décidément, Michel Berger est bien présent aujourd'hui) redoutablement froid et acéré, telles de coupantes écharpes de nuées.
Il se meut, s'avance, enfle et s'élève avec une prédatrice assurance, et non avec les ruses de stupéfaction qui sont les us de qui manque, justement, de l'évidence de cette connaissance de soi. Cold-wave et breakbeat et techno ambient, The Sublime est le disque dont on savait Vindsval gros depuis Thematical Emanations of Archetypal Multiplicity, et qu'il devait enfanter un jour ou l'autre ; il transmute le cristal en souffle majestueux et incisif, et le black metal en cathédrale dorée d'abondance sur "Eternal" - à quoi il suffira d'ajouter - toutes mes excuses, je retombe dans le référencement un instant - comment le même morceau peut aussi paraître une symbiose entre Techno Animal et Faith, pour donner à mesurer à quel point Vindsval, là encore tout comme son pair Sacri, est non seulement parvenu à l'âge adulte de sa qualité d'enfant Broadrick, mais surtout au stade où son ascension se traduit par une humanité de plus en plus radieuse - et ce mot-là non plus n'est pas synonyme de positif. L'humanité de tels disques est une forme de crudité ; qu'on en juge à cette basse plus qu'audible, palpable, granuleuse ; et ces voix sont humaines à n'en pas douter, qui sonnent pareilles à des fantômes de rasoirs portés et emportés par le vent, sans avoir obtenu de réponses.
Évidemment, que tout cela, et même d'autres choses encore, auxquelles The Sublime laisse ample loisir de rêver... Alors comment se fait que l'on ne ressente - et ne dise ici - l'emballement hyperbolique que l'on souhaiterait voir s'emparer de soi devant cette promesse enfin réalisée ? Parce que, à la différence justement d'un Blut aus Nord ou d'un P.H.O.B.O.S, l'on s'est forgé vis à vis de Yerûšelem, a priori mais aussi ensuite, à entendre sa clarté, des attentes de chansons plus manifestes ? Peut-être, ou encore parce qu'on a le sentiment chaque morceau qui commence de se trouver devant un bloc extrait à la montagne, brut, avec les surfaces et lignes interrompues que cela suppose, et que c'est la montagne qu'on eût aimé voir, dût-elle nous écarteler la rétine par son immensité inconcevable et le cerveau par ses angles impossibles ; que ces échantillons ne manquent - assurément - pas de beauté, mais qu'on a soif du tableau d'ensemble, des lignes de perspective et du mouvement grandiose qu'il doit, on en a la certitude, dégager ; c'est peut-être voulu, ou peut-être pas : là n'est pas mon propos, n'étant examinateur ni de l'intention de l'artiste ni de sa compétence. Mais c'est horriblement frustrant - je me répète ? allez ! - surtout lorsqu'on voit la surnaturelle beauté des fragments de minerai ainsi mis en vitrine ; comme une succession de brèves et roboratives immersions, en une inversion du supplice de la baignoire.

Certains indices, toutefois, laissent à penser que la lumière et le sublime selon Yerûšelem, tiennent d'une prison, ou d'un supplice dans le goût des enfers grecs antiques.

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