dimanche 20 janvier 2019

My Disco : Severe

Au moins on peut dire qu'on est prévenu. Entre la devanture et le blase de l'album... Et si finalement, toutes proportions ainsi circonscrites gardées, l'on tenait ici le moins dolipranophile de toute cette clique où, on l'aura deviné, Severe côtoie les These New Puritan, Facs, Disappears et consorts ?
My Disco se situerait d'ailleurs un peu plus du côté des Skull Defekts, c'est à dire du côté sensuel - je l'ai dit, que toutes les proportions étaient vraiment bien gardées ? Par des matons terriblement... sévères. On n'est pas là, mais alors du tout, pour rigoler. Et pourtant, j'ai envie de dire, on pense plutôt à Swans des années 80, ce qu'à titre personnel, je trouve beaucoup plus rigolo - pourvu qu'on ait un sens de l'humour pas trop chochotte - que Disappears et tous les autres groupes qui ne sont qu'horriblement intelligents et bons en architecture. Swans au moins garda toujours le contact avec... la merde dont nous venons, la chair, le jus. Et My Disco pareil. On n'est pas dans le plan au rotring, mais dans la dramatisation, même austère. Voire le goth.
Et puis, en dépit - voire... - de son attachement à la répétition de motifs en eux-mêmes simples, très rythmiques - et encore, de l'essence de rythme, du spiritueux de rythme plutôt que du rythme construit... architectural - ou texturaux, My Disco aime la guitare ; son grain, son écho, son feulement quincailler. Swans mais encore Sister Iodine ou Bästard des débuts, puis des trucs tels que "Kein Bestandeil Sein" (note à moi-même : ne pas oublier d'arrêter d'oublier le tournant que ce morceau a marqué dans mon éducation esthétique) : et si surtout on faisait complètement fausse route en voulant mettre My Disco au premier rang, avec ces gentils mais un peu ennuyeux bons en maths ? My Disco aime la guitare, et les enclumes ; ce sont là des amours qui ne se peuvent assouvir que physiquement.
On a compris de quels matériaux Severe était fait ; il convient surtout de se bien convaincre qu'il vaut bien mieux que la simple traduction auditive d'un qualificatif, que son choix dudit qualificatif comme seul nom pourrait faire craindre. Severe n'est pas - seulement - une qualité. Severe est une errance, aussi monotone puisse en paraître les paysages - comme souvent lorsqu'on est ce faisant enlisé dans ses ruminations , a fortiori pétries de sévérité - et pareilles choses vous emmènent généralement loin de vos pénates. Loin de tous.

mercredi 16 janvier 2019

Fudge Tunnel : Hate Songs in E Minor

Si l'on est allergique au metal - ce que je trouve à peu près aussi triste qu'être intolérant au lait - ou bien peut-être si l'on est du genre à préférer la vérité et rien que la vérité - celle des groupes qui passent l’Épreuve du Live, n'est-ce pas, et qui sont capables d'y reproduire des disques qu'ils auront eu le soin d'enregistrer comme quasiment des captations de live, pas fous, fuyant comme la peste ce péché d'utiliser le studio pour y créer des choses que seul le studio autorise, pas f... euh, bref.
J'imagine que, dans ces cas-là, on peut apprécier avec force ce premier album de Fudge Tunnel, où ces derniers apparaissent strictement comme ce qu'ils sont - avant de se découvrir ce talent non-pareil que l'on sait pour les masques, les faux-semblants, la fausse-jetonnerie et la cruauté - à savoir des punks qui aiment beaucoup Godflesh. D'accord. Très bien les gars, je comprends vous savez : moi aussi. Mais aller jusqu'à pomper le truc du remix dub - excellent du reste...
Non, en fait ce n'est pas le problème de Hate Songs in E Minor : une "Find your Fortune" sur The Complicated Futility of Ignorance fera plus que pomper Broadrick sans que cela en pose le moindre, tant il sera mieux que brillant. Le problème est que ça ne marche pas tout à fait. Fudge Tunnel en 1991 sont qui ils sont pour sûr, mais c'est la moindre des choses ; en revanche ils ne comprennent pas qui ils sont pour un belin.
Ce qui fait de cette... créature boîteuse cousue à partir de Quicksand et Fall of Because ? tentative de greffer le riffing (et les divagations de guitares ! c'est peut-être là-dessus que Newport est le plus insolent, question sosie-isme...) de Godflesh sur une charpente rythmique non moins létalement groovy, mais au groove radicalement différent (je dois dire que j'ai un peu de mal à comprendre que l'on écrive pas des paragraphes entiers dessus, dans les chroniques qui peur sont consacrées de par le monde, même dans un premier disque où l'on entrevoit déjà, dans la batterie d'une "Bed Scrubs" au hasard, la nature intrinsèquement réversible de cette ondulation, qui passe le plus clair de son temps à passer en un clin d’œil de l'organique au mécanique, et le tiers restant à sembler se tenir toujours prête à le faire, ne laissant jamais savoir sur quel pied elle danse ce faux rythme) ? ou simplement tentative de jouer Godflesh le soir dans le garage de Grandpa avec les copains de 3ème B, après trois reprises de Bleach ? - possiblement (rien n'est jamais sûr et ferme avec eux) le plus bizarre et brouillardeux des disques de Fudge Tunnel ; et, au moins la moitié des fois, un qui vous passe des kilomètres au-dessus, ou plutôt en-dessous.
Quant aux autres (fois)... difficile de se prononcer objectivement lorsqu'on classe Godflesh parmi les meilleurs choses que la vie ait à offrir ; l'on finit pour sûr par y trouver un charme, qui va s'affirmant... jusqu'à ce que le disque soit ruiné par, une passe encore, mais deux reprises hors de propos - d'ailleurs en fait la première est aussi réussie que reprise peut l'être, au sens où elle emmène le morceau ailleurs (c'est bien le seul mot approprié, à entendre ce solo ufologique)... tout ce que ne fait pas la seconde, qui voit le groupe se faire emmener là où il n'est pas, en trébuchant rien qu'un peu, et en donnant surtout envie de se remettre la version de Motörhead. Ce n'est pas, on le déplore, la meilleure façon de finir un album.

mardi 15 janvier 2019

Gorguts : Obscura

La flèche du temps, on s'en fout un peu, pas vrai - surtout concernant une telle musique que le death metal des équations de la démence ?
Or donc, moi je vous le dis : Obscura, c'est l'intersection de Brutal Truth avec Imperial Triumphant. Ce que Gorguts a de différent (on aura noté que je n'ai pas dit "de plus") de tous les Imperial Triumphant et autre progéniture de Portal, c'est cette étonnante couleur "le gai savoir", qui vous prend toujours un peu de court étant donné ce qu'on ne peut s'empêcher d'attendre au vu de titre et pochette. Ce n'est, pour sûr, pas ce que tous ces héritiers ont choisi de retenir de Gorguts et du présent séminal album.
L'obscurité selon Gorguts, probablement, n'a pas eu besoin selon eux d'être surlignée, elle est leur lumière, ce qui leur sert à faire apparaître... des choses. A commencer précisément par cette pochette dont, je m'en aperçois présentement, j'avais oublié avoir (probablement) déjà découvert ce qu'elle figurait vraiment, pour croire me rappeler comme toujours qu'elle représentait un crâne souligné de deux tibias - en même temps, n'y en a-t-il pas ?
Obscura s'égare dans le noir à plaisir, qu'il découvre psychédélique, autant que jazz gras et charnel peut l'être : on est, encore, étonné, lorsque comme bibi l'on n'a pas usé le disque à forces d'écoutes obsessionnelles et pleines de révérence, par ses occasionnels accents orientaux, ces sages sourires hashishins qui semblent vous regarder parfois, goguenards au milieu d'un nid de riffs d'araignée ; et par tant d'autres choses encore de cette jungle moite, qui en regorge, de... choses ; de toutes les sortes même si ce n'est pas le terme que l'on voudrait employer, tant tout y valse avec une calme harmonie, et jamais ne s'échoue dans l'entassement et le grotesque.
Aevangelist, le Vieux de la Montagne, Starkweather, Umberto Eco, Morbid Angel... bien des auras convergent ici, communient et s'acoquinent dans cette accueillante obscurité ; car il existe un bon nombre, surtout de nos jours, de disques aussi touffus, drus, luxuriants, mais Obscura possède la qualité de ceux qui demeurent, puisqu'il est sensuel : je vous renvoie aux deux premiers noms cités, qui ne l'ont pas été au hasard. Obscura envoûte et entête comme le fait un voyage imaginaire dans la forêt indienne hantée par des esprits aux appétits féroces. C'est ce qui compte bien plus lourdement qu'un quelconque ennuyeux statut de fondateur de quoi que ce soit : Obscura fonde la jouissance qu'il procure et exprime ; et il se jouit très bien au présent au milieu de tous les autres qu'on a cités, sans la moindre encombrante notion de préséance de l'un ou des autres, sans aucune superfétatoire historicité. Obscura est un délire mystique, certes, ce qui n'est qu'une forme de cette bonne vieille cérémonie du death metal, voilà tout.

vendredi 11 janvier 2019

Fudge Tunnel : Creep Diets

Je ne me rappelle plus où c'était, mais en revanche très bien quelles furent ma consternation et mon embarras, concernant un Steve Albini que j'estimais jusque-là sans réserves - le jour où je lus les propos acerbes et condescendants du sus-nommé sur un Godflesh qui, selon le même, lui devait absolument tout.
Si je n'avais jamais vu le rapport entre Godflesh et Big Black, je m'en excuse aujourd'hui : il existe en vérité ; il s'appelle Creep Diets et il a une très jolie pochette (et un nom guère moins impossible à ravoir au lavage), qui au risque de me répéter me hante depuis bien avant que j'en aie entendu la moindre note, soit le mois de sa sortie pour être précis, et de son apparition dans les périodiques de hard rock ; à la rubrique "parallèle", "indie" et autres encarts dédiés au regretté "metal alternatif" - où dès mon entrée dans le milieu j'ai bien vite su devoir trouver les coups les plus fumants : Tool, Monster Magnet, Therapy?, Nine Inch Nails, Paw, Quicksand...
"Metal alternatif", d'ailleurs, définit presque aussi bien Creep Diets que "chaînon manquant entre Godflesh et Big Black", ou "crossover Pitch Shifter-Nirvana" : déjà une sorte d'infra-indus - quoiqu'encore plus subliminal que par la suite - particulièrement ferrugineux, déchiqueté et rigoureux, mais joué par des cambrousards rongés par le spleen et l'ennui. On pense à Tar et à Napalm Death en même temps, si vous voulez.
J'ai l'air d'insister, mais c'est précisément cette indécision, cette ambiguïté qui fait tout le charme insidieux de Creep Diets, un charme presque subliminal lui aussi mais entêté, qui finit par obtenir gain de cause et vous ronger - mais qui sait parfois se montrer plus franchement, comme sur une "Face Down" qui marie à merveille sonorités volées sans vergogne à Broadrick, et riffs sub-sludge école Bleach. Ce dialogue incessant entre molle élasticité slack, et sévérité née dans l'amertume. Cette identité aussi grise qu'un arrière-goût acide (tiens, comment s'appelle donc le morceau d'entame ?) derrière ses couleurs sous lesquelles il s'avance et se rêve de même que ses morceaux ressemblent à un -(16)- désespérément gaulé comme cintre, cet anonymat noyé dans la dégueulade morne de la foule, cette voix de Cobain encore tombé dans la cendre en traversant l'usine en ruine sur le chemin du bahut, ce museau de milieu de classe qui ne parle jamais de trop à personne mais n'a pas la gueule assez de traviole pour recevoir la distinction de tête de Turc officiel - tout ce qui est également cause que l'album a failli passer au bac à soldes.
Creep Diets n'est pour sûr pas un héros, mais héros et poète ne sont après tout pas synonymes. Il se perd parfois et nous avec, n'ayant pas encore tout à fait l'inspiration du disque à suivre pour éviter au ressassement de devenir bégaiement ; mais il serait spécieux de lui dénier le charme bien particulier qui s'attache à son incertitude butée, renfrognée, et en tout état de cause, il rappelle ce que vous savez tous pour peu que vous ayez connu cette douloureuse traversée qu'est l'adolescence, qu'il n'y pas que les héros qui marchent tout seuls...
Et, en bon solitaire, Fudge Tunnel sur Creep Diets remâche, comme un de ceux-là qui sont des parias sans que nul ne le sache, et rumine au sens propre, avec une morose délectation rancunière ses sempiternels mêmes tours de cochon, crocs-en-jambe et autres contrepieds à base d'enchaînement des riffs garagegrungey et de tronçonnages metal rouillé, et de même au niveau rythmique une sorte de version plus tonique, espiègle - et moins impérialement larguée en maths - de la fameuse méthodologie sludge du "j'accélère quand tu sens que je devrais ralentir et je ralentis quand tu aurais envie que j'accélère", qui déjà sont sa marque de fabrique débraillée, sa boîterie nerveuse, qui fait entre autres que "Don't Have Time for You" puisse passer de "rêverie mélancolique affalé dans le foin" de service à vague hostile et massive de radiations, en quelques secondes, sans qu'on soit autrement surpris.
Fudge Tunnel en 1992 est un pathétique et grommeleur propre-à-rien, une fausse-patte ricaneuse, que son entourage ne redoute encore que comme un casseur d'ambiance au flegme acide, et non comme le franc cinglé qu'il se révèlera être ensuite.


Je me permettrai simplement en clôture d'ajouter à titre tout à fait personnel que, si vous aimez un tant soit peu le vieux - le meilleur ! - Therapy?, vous trouverez forcément une saveur toute particulière quoique discrète à cet album, et en vous une tendresse non moins particulière à son endroit.

Dead Witches : The Last Exorcism

Raw fucking crust doom ? Ou bien tout simplement raw doom ? Bon sang, le putain de truc te vous a un de ces goûts de règlements d'ardoise et de revanche - et avant que je ne vous voie venir : le chant féminin, ajouté à mon indifférence plus globale a toute "l'affaire", fait que l'on ne le rattache pas du tout sauf à le vouloir expressément ce qui ne regarde que votre temps à perdre, à la bisbille Greening-euuuh ? tout le monde ? - qu'on en finirait, même - surtout ? - à l'écoute de choses comme la triste et terne "Fear the Priest", par être démangé de 2-3 vacheries à l'endroit des mignons Chrch et autres crusteux un peu trop preux... Pas que je ne sache apprécier un SubRosa ou un Chrch de temps à autre - voire jusqu'à un petit Agrimonia - mais tous vous ont un de ces airs affectés, à côté de ce mauvais coucheur-là, ci-devant... Une odeur d'aisselle fraîchement ablutionnée, un teint rosé.
Du disque lui-même, du reste, on aimerait dire beaucoup plus mais se voit en peine de le faire - et sans doute est-ce plus approprié après tout : crust et raw a-t-on dit, pas pour rien. Il serait disconvenant de faire de pareil album, avec sa façon de riffer trompeusement jumelle de celle d'Elwiz, et qui dégage comme une pestilence matinale son sarcasme bien à elle, globalement, à l'image des lignes de chant, moins liquoreuse que celui du groupe à Jus O., et bien plutôt portée à l'acétique (sans parler bien entendu de cette batterie de cheval de mauvaise augure) - quelque pompeuse et grandiose chose que ce soit, alors qu'il ressemble surtout à ouvrir sa porte un matin et constater qu'il fait moins froid dehors dans le vent mauvais, que chez soi, ou bien est-ce peut-être que simplement l'on a envie d'embrasser ce vent sec et farineux, en mettant la langue.
Il pourrait bien, en tous les cas, être là pour s'installer - ou peut-être est-ce simplement l'effet que fait l'hiver, chaque fois qu'il commence, et qu'on se demande comment un jour on a pu aimer avoir chaud.

mercredi 9 janvier 2019

Hecate : Brew Hideous + The Magick of Female Ejaculation


Planet Satan est protégé parce qu'il joue dans la catégorie techno, et chaque Église du Beat a droit au respect de son fief ; Full Metal Racket lui a droit à l'indulgence parce qu'il fait ce qu'il peut avec des riffs qu'il n'a pas composé, c'est encore une autre discipline de l'Art ; et puis Brew Hideous en soi n'est pas un disque parfait, parce que si elle n'y démérite pas, Rachel ne saurait se montrer à son meilleur sur des parties ambient-rituel qui se cantonnent toujours à des extraits (vous dites ? des morceaux d'ambient rituel de quatre minutes ? vous vous moquez, cela n'existe pas !).
Mais alors, ça passe pas loin, pour tout le monde, de la raclée ! A entendre des choses telles que "Trial by Ordeal", qui rendent difficile de ne pas s'embraser comme elles-mêmes le font, et cracher le feu par tous ses orifices ; avec son riff taillé à la perfection pour s'enrouler en serpent furieux autour d'un beat qui lui-même n'est peut-être pas le composant le moins black de toute l'affaire, et puis ce solo et son feeling sordide et désespéré comme un Slayer parti vivre dans la forêt sitôt sa nationalité norvégienne en poche.
D'ailleurs, dans leur ensemble, lorsqu'ils sont seuls - entendre : non couverts de guitares - cela devient même l'évidence, et ne fait que conforter l'envie de trouver un nom à part, du style blackbeats, pour classifier ce disque unique, qui aurait eu de quoi jeter la base d'un style - et dieu merci ne l'a pas fait : Hecate de nos jours et depuis longtemps semble étrangement oubliée, eu égard à sa patte inimitable, mais peut-être est-ce plus globalement le breakcore, qui est passé par pertes et profits comme une vulgaire mode creuse... Les beats, en fait, ne se contentent pas d'être ce qu'il y a de plus black et sauvage sur Brew Hideous, mais ils sont encore ce qui emmène le disque au-delà, du black à boîte à rythme, du breakcore à riffs, de la version hardtek de Mz.412... Dans le territoire d'Hecate ; en vérité il n'y a pas plus exacte façon de dire, que d'invoquer en personne celle qui dans la scène breakcore a toujours démontré un art bien à elle d'ouvrager les rythmiques, affinant sans cesse une façon singulière présente dès le début, dans cette surnaturelle linéarité ophidienne, avec son fameux staccato à la fois martial et lubrique, qui dès l'origine la distinguait au moins autant que cette palpable prédisposition à l'occultisme que l'on sentait, déjà, en sus de l'aptitude propre à la techno pour invoquer l'evil.
Pour être plus limpide, si l'on ose à l'endroit de l'album obscur dont il est question, autant la techno a 2-3 choses à apprendre au black metal question occultisme, autant Rachel Kozak avait 2-3 choses à apprendre aux deux (parce qu'il faut bien reconnaître que même Abelcain et Panacea sont un petit cran en-dessous question obscurité), dès un The Magick of Female Ejaculation en forme de manifeste techno-corbeau bien crado, de torture-darkstep médiéval qui tenait davantage de la musique rituelle et de la sorcellerie - pas loin d'un étrange cousin breakbeat de Die Propheten - que de la dance-music au sens entertainment physique que celle-ci a d'ordinaire : c'est même ce qui me gênait initialement dans son appréciation pleine et entière ; cela et, qui en découlait, c'est le cas de le dire, le sentiment de souillure, de vice débridé et embrassé avec une infernale et sincère dévotion. La débauche luciférienne, chez Kozak, ce n'est pas du chiqué ni du gimmick, tout particulièrement dans un Magick au croisement - où les fleurs sont arrosées de la manière que l'on sait, au pied des gibets - d'In Slaughter Natives et Sleep Chamber.
Brew Hideous dans tout cela, me direz-vous ? Il est vrai que l'on a tôt fait de perdre sa boussole, s'aventurant dans les replis de pareil album. Or donc, l'autre fait beaucoup moins dans l'envoûtement et la possession dans tous les sens du terme (quoique...), et plutôt dans l'exultation de la chair déchirée - voyez vous-même pour le qui fait quoi, c'est de peu d'importance en pareilles matières, comme on dit peu importe celui de qui tant que le sang coule. Et ici, il se boit avec les grandes lampées réservées aux plus capiteux poisons, tel que celui distillé, direct dans votre gosier béant, par le riff d'une "Creeping Howl", qui fait voir rouge ainsi que peut le faire un S.V.E.S.T ou un Funeral Mist - cependant que d'autres, tel sur "Shards of Pan", penchent plus du côté du Gorgoroth dément de rage de Destroyer ou Incipit Satan - mais tous, à l'image d'une chose comme "Drunkard's Cloak" faisant montre d'une ambiguïté, languissants et carnivores à la fois qu'ils sont, et d'un érotisme comme aucune bande de norvégiens jamais n'en sera capable, et subséquemment d'une capacité non pareille à coller le frisson, en sus de cette crudité animale qui, elle, est l'apanage de la techno, qui lui donne l'avantage en terme de sauvagerie sur n'importe quel chevelu (Anaal Nathrakh ? j'avoue avoir fini par y penser à force d'écoutes de Brew Hideous à haute dose ces derniers jours ; et avoir eu plaisir à réprimer un gloussement).
Brew Hideous, comme le fut après lui le petit disque de Treachery, est frustrant, pour à peu près la même raison : aucune à proprement parler, sinon pour la seule luxure d'éprouver la frustration, et probablement aussi parce qu'on aurait espéré encore plus, non seulement parce que l'un comme l'autre furent intensément attendus, mais encore qu'on aurait voulu que le disque soit d'un excès total, alors qu'il est juste terriblement brillant sur toute sa durée, autant que peut l'être une collision de Doll Doll Doll avec Nordik Battle Signs, juste à la lisière du trop maîtrisé et contrôlé... et à la lisière de l'orgasme à deux-trois endroits ; dont notablement, des fois que l'on n'aurait pas compris, la torride, ensorcelante, pousse-au-crime, vertigineuse "Trial by Ordeal", sur laquelle il conviendrait, sans doute, d'écrire un paragraphe ou deux - mais sur laquelle, surtout, il convient de se laisser déraisonner tandis qu'on en enchaîne les écoutes sans en voir s'émousser le tranchant des canines, au contraire de notre résistance.
Bref : reviens, Rachel, tu manques salement.

lundi 7 janvier 2019

Mysticum : Planet Satan

Mysticum, et a fortiori Planet Satan, c'est une autre de ces histoires d'adéquation maximale entre le mot et la chose, à point tel que le mot devient la chose, réciproquement, et ensemble le tout un peu davantage.
"Mysticum", donc : le latin de cuisine, le terme lui-même, le logo préhistorique à la Beherit, tout là-dedans sent le cliché, et le résultat éclaire celui-ci d'une intention qu'on a envie d'attribuer à des gens qui n'ont pas le melon, des grenouilles qui ne se prennent pas pour des bœufs, ni au moment de se choisir un nom voilà des années, optant pour le fonctionnel qui fait clairement passer le message, plutôt que pour le machin tellement taillé dans le pur minerai de personnalité qu'il ne parle qu'à soi-même - ni au moment de faire son retour, et de choisir cet autre cliché, de soi-même cette fois puisqu'entretemps l'on est devenu une institution, qu'est cet intitulé de Planet Satan, redoublé qu'il est de cette illustration à la fois atterrante de figurativisme, et pourtant tellement non seulement suffisante, mais satisfaisante - ce qui vaut aussi pour ledit titre.
"Planet Satan" ; dites le rien qu'une fois, à la française même : ça ne sonne-t-il pas du feu de dieu ? Entre titre de nanar soixantard qu'on a l'envie aussitôt de voir, et goût de bon marché plus typiquement technoïde, parfaitement adapté au ton qui est celui de Mysticum - soit un pas tout à fait dans les mêmes eaux ni que la spiritualité débauchée d'Ananta Abhâva, ni que la cérébralité parallèle des disques de Spektr... ni que la suffisance athlétique de Blacklodge ou Aborym, dans leurs approches toutes deux plus virilistes que les premiers cités.
Mysticum, Planète Satan : on le sait d'emblée, on est ici au royaume du plébéien et du simple ; toutes choses qui n'ont jamais été antinomiques avec la profondeur. On pensera à nouveau à Oranssi Pazuzu - et encore davantage à la dernière fois qu'on y a pensé, et pour quelle raison : cette même façon de ne pas chercher plus loin que les truchements les plus simples et essentiels, l’œil sur la destination, en ignorant les sirènes de l'ego, ses satisfactions, ses fanfaronnades ; rien qu'en cela, Planet Satan relève plutôt de la techno que du metal, ce qui est toujours la meilleure voie à suivre lorsqu'on se pique d'electro-black ; et d'ailleurs, toutes choses étant bien cohérentes, on finit bientôt par également penser à une autre des meilleures jonctions opérées, via la transe occulte, entre beumeu et free-party, à savoir par Rachel Kozak, dans The Magick of Female Ejaculation, puis Brew Hideous...
Et le résultat, me demandez- vous, agacé de ce qui n'est finalement que tourner autour du pot - la fameuse destination atteinte, quelle est-elle ? Eh ! ma foi : Planète Satan. Comme bien souvent en matière de black norvégien - mais aussi comme chez récemment Candelabrum - il n'est pas question d'une idée très complexe, mais d'une puissante, pure - et froide. On est loin, coupé de toutes considérations quotidiennes, dans un monde de magie dont le black metal est l'oxygène. La fureur fervente d'une free-party dans l’œil du cyclone blizzardesque, si c'est pas une vache d'idée grisante, après tout ? C'est mieux que ça, mon con : c'est une réussite, franche et massive. Et petit à petit l'album de s'enfoncer au cœur du froid, les riffs de s'engourdir, la frénésie des beats de se confondre avec un grelottement terminal, un sanglotement des os qui touche au ravissement, l'Avalon de Filosofem n'est guère loin, sans que jamais pour autant on perde le contacte avec la palpitation primordiale d'une teuf revigorée par la rigueur norvégienne, transfigurée par cette sévérité qui tombe des étoiles, nues au-dessus de nos têtes... On touche clairement à l'essentiel, et le label "vieux Cold Meat" ne va pas tarder à tomber ; du reste justement Beherit n'avaient-ils pas fini par se rendre à l'évidence techno et coldmeatienne ?
Oui : entre les deux disques auxquels on songe là et cette bonne vieille Hecate, ça en fait du beau linge à quoi Planet Satan va venir tenir compagnie, avec nous à ronronner dans un fauteuil pour regarder.
Et puis, songez-y deux secondes : Never Stop the Madness, ça n'a jamais vraiment sonné comme un slogan sur lequel secouer ses cheveux, vous l'avez toujours su, pas vrai ? Moi, j'aime quand les étoiles s'alignent.


P.S. : j'ai la cagne de vous tourner ça de la façon brillante et spirituelle qu'il faudrait, et la majorité ne verra sans doute pas le rapport - mais ce petit disque vaut bien plus lourd que toute la disco passée et à venir de Darkspace, ça fait du bien de le dire quand même.

vendredi 4 janvier 2019

Planet B : Planet B

Avec forte probabilité, de la part d'un des auteurs de New Erections se lançant dans un registre conventionnellement qualifié d'urbain, aurait-on dû s'attendre à une grande efficience pour ce qui concerne la capacité à échafauder des décors dystopiques de science-fiction paranoïde et de réalités chimiquement augmentée pour le pire.
Pour autant, l'on n'avait peut-être pas pris a priori la suffisante mesure de ce qui nous attendait en matière d'extrême mutabilité, d'un résultat flottant de façon permanente entre hip-hop du turfu dystopique axe Rubberroom-Bigg Jus, racaillerie irradiée dans la manière The Prodigy, new-jack-goth à la Skinny Puppy et autre aggrotech à l'ancienne - et pur dévissage quelque part à la croisée des Blood Brothers et du Crou du Stup... En vérité, le machin est tellement bâtard, et impossible à assigner à résidence pour l'empêcher de s'adonner à ses nuisances et déprédations, qu'on aurait tôt fait de le bombarder cousin breakbeat de Cop Shoot Cop : on est davantage du côté de ce genre de marlous faux-jetons là, avec leurs gueules de seconds rôles qu'il vaut carrément mieux pas s'y fier, dans l'Interlopezone, que dans le tape-à-l’œil léger de certain album qui trusta les podiums de fin d'année en 2018 - et je ne parle pas du Anna Von Hauswolff.
Clairement, Planet B c'est autre chose que la désolante suite que Ho99o9 donnèrent à leur prometteur Horrors of 1999. Toujours à la lisière du cartoon, jamais en dehors de la no-go-zone.

mardi 1 janvier 2019

Fudge Tunnel : The Complicated Futility of Ignorance

Comme bien souvent, il y a ici à prendre en considération (pour parvenir à assimiler dans son organisme ce que le disque parvient à conjuguer) la musique jouée, et la manière de la jouer.
Quant à la première, il vous faut penser à Quicksand : à cet alliage d'obédience metal au Mal et de ferveur emo qui fait de Slip ce monstre à côté de qui leurs autres disques ont forcément pâle figure ; au Nirvana de Bleach et aux vieux disques de -(16)-. Des choses écorchées et hurlantes de rage froide. Pour l’exécution… Vous me direz que ce n’est pas si antinomique, dans le fond et par le fait : on est en plein infra-indus (comme du reste le donne à deviner la pochette) ; mais si, vous savez ? Tout ce qui fait que Fudge Tunnel partage son génome avec Coroner, Napalm Death, Helmet, Shellac, Therapy?… toutes ces choses bien plus proches de l’esprit qui préside à la rigueur de Godflesh, que les fantasmes Universal Soldier de ces fâcheux que l’on sait.
Lesquels sont même à contresens complet de ce que cette musique-là traduit, et qu’ici l’on comprend on ne peut mieux, sans aucun besoin de lire les paroles, entre encore une fois une pochette gauchement explicite (Earache…) et l’incertitude stressante qu’exprime ce son montrant le présent comme le film de science-fiction anxiogène qu’il est. The Complicated Futility of Ignorance se nourrit d’émotions ambigües, ce qui n’est pas mince affaire pour un pareil album dont tous les riffs, du plus evil au plus garage-grunge en passant par les saccades qui ne sont rien moins que du proto-neo, sont joués au papier de verre, et dont la rythmique jamais ne se départit de cette sévérité de matraque télescopique, tous deux donnant au disque cette fausse uniformité qui ferait presque passer à côté d’un morceau tel que « Find your Fortune », quasiment du Godflesh pur – mais de quel tonneau ! Ambiguïté typiquement nineties, là encore, il suffit de voir comme un morceau tel que «Six Eight» est devenu ces dernières années un exercice de style obligé dans une musique extrême beaucoup plus codifiée et sectorisée, voire un fonds de commerce – quand à l’époque une pareille lourdeur maladive et onirique pouvait tout à fait être abordée en passant, au cours d’un album pratiquant des cadences et ambiances tout autres, voire, on s’en doute ? y gagner en acuité ; mais pas uniquement.
Non plus que le disque ne se saurait résumer à une angoisse industrielle qui après tout contamina pas mal de monde ces années-là, en témoignent Embedded (dont on pensera souvent, et étrangement, à la batterie ici), Chaos A.D., World Demise, Heartwork et d'autres. The Complicated Futility of Ignorance est des disques qui creusent les soubassements de l'histoire, pas de ceux qui les épousent. C’est en vérité un petit monstre, aussi interlope et dangereux que ses lignes de basse pareilles à des dobermans faisant nuitamment leur ronde silencieuse dans un entrepôt désert, que Fudge Tunnel sortait là. Un de ces cauchemars troubles qui laissent un goût saumâtre sur la langue.

Ufomammut : 8

Alors eux, si ce sont pas des cochonneries de bandits… En commençant, encore et toujours par leur nom à la bouffonerie toute macaronie, qui ne semble du reste pas démentie par la plupart de leurs disques, gentiment inoffensifs patapoufs de sacrodoom éléphantoxicomaniaque ; et pourtant, dedans certains de ceux-ci, comment déjà qualifier une musique qui finalement tient peut-être autant de Sleep et toutes ces conneries, que de Lightning Bolt ?
Car voilà, précisément : si c’est la troisième fois qu’on s’attaque à ce disque, c’est qu’il subsiste chaque fois une part de mystère irrésolu concernant sa nature, une qui nous  nargue. 8 ne se joue pas dans les riffs, quoiqu’il use massivement de guitares sabbatho-jammeuses : les siens ne sont pas honteux au point de s’attirer le qualificatif « générique », mais ils cherchent avant tout à passer partout, et à servir une cause plus grande ; laquelle s’avère après tout être rythmique. Alors, la batterie ? Elle aussi se montre pourtant bien plus discrète et humble que ne le permet un style pas hostile aux démonstrations de virtuosité animale.
Non, il s’agit plutôt d’induire une forme de transe, qui elle aussi n’est qu’un moyen et non une destination suffisante ainsi qu’elle l’est pour maint : celui de vous faire accéder à la dimension ésotérique qui est le milieu naturel de cet étrange forme de vie qu’est Ufomammut. 8 n’est au bout du compte guère moins garni en textures synthétiques qu’un Doppelleben, il évolue simplement dans des régions moins obscures et inquiétantes des mêmes eaux, dignes d’une histoire de science-fiction des années soixante, où il croise tel un Nautilus  pensant, avec une élasticité biomécanique opiniâtre qui finit, peu à peu, par évoquer avant tout autre un genre de Godflesh parti passer des vacances mouvementées en Thaïlande, goûter quelques spécialités neuro-actives locales. Aussi hybride que l’indiquent goguenardement ses titres, 8 est un hybride, bien digne de compatriotes de Mombu et Morkobot, qui appartient autant au règne psyché qu’à l’industriel, une horlogerie occulte et insectoïde ; une jungle extra-terrestre sentiente, toute peuplée de la malignité de myriades d’yeux électroniques scintillant doucement tels des grillons, en une manière de contrechamp indispensable au sci-fi doom hiératique de Slomatics, contrepoint organique non moins menaçant et non moins étranger au froid austère et monumental de ces derniers ; les Tropiques du Cosmos, quelque chose comme cela, avec tout ce que cela charrie de tranquille grouillement dans le noir.
Luxuriance qui n’est donc pas figurée, ce n’est pas là la moins étrange de ses caractéristiques, par l’harmonie imitative d une surcharge sonore tout sauf suggestive, tel qu’est couramment l’usage en pareilles matières, mais par la fausse rustrerie de ce martelage patient et soigneux que l’on a dit, et qui sait juste ce qu'il faut quand il faut se chalouper et donner du mou afin de laisser le cerf-volant d'un coup crever les nuages et se faire emporter sur les ailes de l'enivrante bourrasque. La transe, répétons nous, n’est pas un gimmick ou un arôme, mais un chemin mystique. Un portail. Celui ouvert par 8 avec ses débonnaires manières méridionales en est un aussi large et vertigineux que ceux d’Oranssi Pazuzu, malgré des airs de rafraîchissement que peut prendre le disque – ce qu’il est également, pour notre plus grand plaisir.