vendredi 11 janvier 2019

Fudge Tunnel : Creep Diets

Je ne me rappelle plus où c'était, mais en revanche très bien quelles furent ma consternation et mon embarras, concernant un Steve Albini que j'estimais jusque-là sans réserves - le jour où je lus les propos acerbes et condescendants du sus-nommé sur un Godflesh qui, selon le même, lui devait absolument tout.
Si je n'avais jamais vu le rapport entre Godflesh et Big Black, je m'en excuse aujourd'hui : il existe en vérité ; il s'appelle Creep Diets et il a une très jolie pochette (et un nom guère moins impossible à ravoir au lavage), qui au risque de me répéter me hante depuis bien avant que j'en aie entendu la moindre note, soit le mois de sa sortie pour être précis, et de son apparition dans les périodiques de hard rock ; à la rubrique "parallèle", "indie" et autres encarts dédiés au regretté "metal alternatif" - où dès mon entrée dans le milieu j'ai bien vite su devoir trouver les coups les plus fumants : Tool, Monster Magnet, Therapy?, Nine Inch Nails, Paw, Quicksand...
"Metal alternatif", d'ailleurs, définit presque aussi bien Creep Diets que "chaînon manquant entre Godflesh et Big Black", ou "crossover Pitch Shifter-Nirvana" : déjà une sorte d'infra-indus - quoiqu'encore plus subliminal que par la suite - particulièrement ferrugineux, déchiqueté et rigoureux, mais joué par des cambrousards rongés par le spleen et l'ennui. On pense à Tar et à Napalm Death en même temps, si vous voulez.
J'ai l'air d'insister, mais c'est précisément cette indécision, cette ambiguïté qui fait tout le charme insidieux de Creep Diets, un charme presque subliminal lui aussi mais entêté, qui finit par obtenir gain de cause et vous ronger - mais qui sait parfois se montrer plus franchement, comme sur une "Face Down" qui marie à merveille sonorités volées sans vergogne à Broadrick, et riffs sub-sludge école Bleach. Ce dialogue incessant entre molle élasticité slack, et sévérité née dans l'amertume. Cette identité aussi grise qu'un arrière-goût acide (tiens, comment s'appelle donc le morceau d'entame ?) derrière ses couleurs sous lesquelles il s'avance et se rêve de même que ses morceaux ressemblent à un -(16)- désespérément gaulé comme cintre, cet anonymat noyé dans la dégueulade morne de la foule, cette voix de Cobain encore tombé dans la cendre en traversant l'usine en ruine sur le chemin du bahut, ce museau de milieu de classe qui ne parle jamais de trop à personne mais n'a pas la gueule assez de traviole pour recevoir la distinction de tête de Turc officiel - tout ce qui est également cause que l'album a failli passer au bac à soldes.
Creep Diets n'est pour sûr pas un héros, mais héros et poète ne sont après tout pas synonymes. Il se perd parfois et nous avec, n'ayant pas encore tout à fait l'inspiration du disque à suivre pour éviter au ressassement de devenir bégaiement ; mais il serait spécieux de lui dénier le charme bien particulier qui s'attache à son incertitude butée, renfrognée, et en tout état de cause, il rappelle ce que vous savez tous pour peu que vous ayez connu cette douloureuse traversée qu'est l'adolescence, qu'il n'y pas que les héros qui marchent tout seuls...
Et, en bon solitaire, Fudge Tunnel sur Creep Diets remâche, comme un de ceux-là qui sont des parias sans que nul ne le sache, et rumine au sens propre, avec une morose délectation rancunière ses sempiternels mêmes tours de cochon, crocs-en-jambe et autres contrepieds à base d'enchaînement des riffs garagegrungey et de tronçonnages metal rouillé, et de même au niveau rythmique une sorte de version plus tonique, espiègle - et moins impérialement larguée en maths - de la fameuse méthodologie sludge du "j'accélère quand tu sens que je devrais ralentir et je ralentis quand tu aurais envie que j'accélère", qui déjà sont sa marque de fabrique débraillée, sa boîterie nerveuse, qui fait entre autres que "Don't Have Time for You" puisse passer de "rêverie mélancolique affalé dans le foin" de service à vague hostile et massive de radiations, en quelques secondes, sans qu'on soit autrement surpris.
Fudge Tunnel en 1992 est un pathétique et grommeleur propre-à-rien, une fausse-patte ricaneuse, que son entourage ne redoute encore que comme un casseur d'ambiance au flegme acide, et non comme le franc cinglé qu'il se révèlera être ensuite.


Je me permettrai simplement en clôture d'ajouter à titre tout à fait personnel que, si vous aimez un tant soit peu le vieux - le meilleur ! - Therapy?, vous trouverez forcément une saveur toute particulière quoique discrète à cet album, et en vous une tendresse non moins particulière à son endroit.

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