jeudi 28 février 2019

Drastus : La Croix de Sang

On fait difficilement plus français que La Croix du Sang. Merrimack, Aosoth, Kickback, paf. Ce qui cerne, tant bien que mal, la bête - et cerner une bête n'est pas toujours la meilleure idée en stock. D'autant qu'en l'occurrence aucun de ces repères ne la contient d'assez près pour prévenir une échappée emportant un certain nombre de morceaux (de viande) sur son passage.
Pensez plutôt à une noire floraison, une chaude haleine du mâtin, une hostilité franche de croisé solitaire. Le black metal de Drastus est l'ennemi, d'un sacré paquet de trucs. En fait Drastus n'est peut-être pas aussi français que pourrait l'être quelque chose qui le serait au point de se confire tout seul dans une auto-parodie par devoir - puisque sa sauvagerie hautaine, perchée sur un mépris aussi abrupt que la dose de sel d'un Ardbeg, en appelle, plus encore qu'aux noms pré-cités, à celui redouté de Creeping.
C'est cela, partez donc de ce calibre-là en terme de molosserie, avant d'y ajouter ce que la langue française peut apporter de dédain contondant, de morgue aussi aristocratique et écrasante qu'un bleu qui ne l'aura jamais tant été depuis qu'il est à la mode dans les musiques dévouées à l'élitisme noir - Hekatomb n'en parlons même pas, Svartmyrkr c'est déjà mieux mais à côté de La Croix de Sang, on reste dans le crémeux - et tout cela sans jamais s'égarer dans le moindre chausse-trappe de post-, orthodox-, next- ou forwardthinking-quoi que ce ce soit. On n'est pas ici pour la moindre sublimation ou intellectualisation mystique de quoi que ce soit : on est ici pour le mépris et la violence - et violence, je ne vous l'apprends pas, ne se dit ni "Tsjuder" ni "Destroyer 666".
Drastus vous parle de violence religieuse, pas de violence éthylique ; j'ai envie à ce point de remarquer que j'ai pour la première fois vu passer le nom du disque chez l'inquiétant patron de Mahlkhebre et Sektarism, et que ce n'est pas pour rien. Tout ceci, il importe de le signaler, se ressent - se palpe - dans l'humeur, l'intention, davantage qu'il ne se démontre, et la musique de La Croix du Sang ne s'éparpille pas en stériles soulignements visuels d'arêtes qui n'existeraient pas en soi, de tranchants qui ne seraient pas là dans chaque impitoyable humeur : l'habillage n'est pas la question, l'âme si.
Et au fait pourquoi le devrait-elle ? La violence n'est pas un vice, dans les yeux et le monde de Drastus : elle est une vertu. Elle ne s'habille donc point de grimaces, encore moins d'yeux exorbitées, pas même de veines exagérément saillantes. Elle virevolte, mitraille et hache sans répit jamais, avec une virtuosité, une maîtrise du tempo aussi dénuée d'éclat que l'est une pique en fonte, ou le bleu de cette pochette, sur la trombe de laquelle on ne remarquerait presque ni les redoutables changements d'appuis, ni la façon au fond dont presque en permanence le rythme tournoie, atour d'une proie dont vous avez deviné l'identité (qui cerne qui, maintenant, hein ?), ni les discrets passages chantés façon mystique, qui ne sont pas là, eux non plus, pour se donner un genre - d'ailleurs ils renvoient d'un côté à In Slaughter Natives, de l'autre à Soror Dolorosa (les allures de Brendan Perry toxique, probablement), et nulle part au moindre groupe d'orthodox à la con. Le black de Drastus en est un de qui se rêve moine. Un qui est moine, au moins dans ses rêves, qu'il a somptueux de sévère grandeur.
Ce qui n'est pas incompatible avec une musique, force est de le reconnaître, à ce point vernesienne dans son esthétique ; parce que malgré tout ce qu'on a dit, il faut bien à la fin l'admettre : les visions ci-incarnées sont bien à la hauteur de celles qui vous brûlent l'œil intérieur devant un Ondskapt ou un Rebirth of Nefast - au point de "jouer dans leur catégorie" au moins autant qu'il le fait dans celle du black "brutal mais racé". Y a pas à dire, un disque pareil, ça vous console de bien des Prestigiorum mes couilles et de bien des Hekatomb.

Malhkebre : Satanic Resistance

Certains groupes, plus encore que d'autres, incarnent le "y a quelque chose qui se passe" ; évidemment, faire partie des Apôtres de l'Ignominie aide, et jouer de la musique sataniste - au sens pratiquant - n'aide pas qu'un peu. Le "y a quelque chose qui se passe", toutefois, ne suffit pas à lui seul à faire qu'on "rentre dans le disque" : pour parler ne fût-ce que de l'autre face de Malhkebre à savoir Sektarism, à mon grand dam cela n'a jamais tout à fait suffit, même si La Mort de l'Infidèle ne passait pas loin.
Mais fi de ces ratiocinations : aujourd'hui le Mal Toulousain - mais si, vous le connaissez : Lui à qui l'on doit Witchthroat Serpent, Darvulia... - a commis un nouveau méfait. Et cette fois ce qu'il se passe vous chope par la gorge et, au lieu de vous montrer ce qu'il va vous faire comme le faisait la pochette du précédent Malhkebre - vous le fait. Vous mange le gorge, et vous aspire l'âme.
Il y a autant de la crudité transilvanienne de Darkthrone que de la décadence toute française de Vorkreist ou Hell Militia dans Satanic Resistance - mais il "y a quelque chose" : de plus, que ne dégagent pas ces deux-là ni aucun autre, qui n'appartient qu'à Malhkebre ; et qui est ce qui fait que Malhkebre fait peur, que Malhkebre souille, sans avoir besoin de rendre cryptiques ni ses riffs, ni son rendu sonore global, ni même ses textes, sur un trivial plan sensoriel : "il se passe quelque chose". Satanic Resistance agit. Le Malin est invoqué ici, objet de tous les vœux, et la ferveur à elle seule de cette sérénade qui lui est jouée fait qu'il est déjà là - puisque là est précisément son royaume, dans la foi au cœur de ses servants, pas vrai ?
Le Mal ancien qui court comme un ruisseau invisible et empoisonné, de cette chassieuse voix d'ogre lascif à ces riffs faits à la semblance de branches et de racines aussi tordues que leurs intentions, en passant par ces tambourinages pestilentiels, avides de carnage, le mal venu de la forêt et qui retourne à la forêt, mais pas sans vous emporter sous le bras... Ce même si en l'occurrence la Forêt ressemble plutôt aux faubourgs, mal famés et odorants, où traînent leurs guêtres cette voix culottée à la gitane maïs et la gnôle de l'officiant (on y devient vite accro, croyez moi), et ces manières de flingueur en motocyclette qu'affichent ses sbires, à commencer par ce batteur à la fois martial et animal (vous connaissez Pete Sandoval ? il est encore meilleur), explosif et tranchant... lui aussi, on devient rapidement accro. Peut-être bien, en effet, qu'un "Mayhem des chantiers de Puteaux" serait une bonne suggestion de ce que dégage Malhkebre comme vice, comme satanisme voyou ; peut-être qu'un jeu de mot sur le sens du nom Satan et Mesrine (même si ça fonctionne mieux avec Meyhnach), serait de bon ton. Mais, sur par exemple "L'Appel", ne serait-ce pas plutôt à Portal dont on pense aux intervalles impies ? Ou bien à un Rites of Thy Degringolade (encore de la camelote des antipodes, cela en dit long à qui sait lire...) lettré jusqu'à la nausée puis retourné à l'état sauvage, ou encore à Medico Peste sur "Join our Cause or Perish", ce qui indique assez l'insanité générale régnant sur Satanic Resistance (tout comme le ferait un "Howls of Ebb en stage de redressement chez Aura Noir").
Enfin, on a saisi de quoi il retournait : dans la vie, il y a le black metal qui croise les bras, gonflé dans sa poitrine et ses muscles de sa force, et puis il y a le black metal dont la gueule ruissèle de puissance. Il y a le black metal froid, d'ailleurs au risque de se répéter, il s'en entend ici, des souvenirs de rêves de la Mère Norvège... et puis il y le black chaud, à l'image de l'haleine du molosse. Le black metal musqué. Le cuir, les phéromones, le sang... toute cette merde.

lundi 25 février 2019

Little Villains : Philthy Lies

Je dois confesser un péché, dont je ne peux dans ma crasse ignorance que subodorer la gravité : hormis pour "Overkill", je n'ai jamais prêté une attention particulière à la batterie, dans Motörhead.
Je veux dire, le gars fait ce qu'il a à faire. Un peu comme dans les groupes de la même catégorie - Unsane, Killing Joke, AC/DC et autres : cela demande à un gonze très probablement un talent particulièrement outré et peu partagé, mais pareilles musiques demandent à ce qu'on se mette à leur service en ne dépassant à aucun prix, sous peine de la saccager, du strict minimum, taillé au plus près de l'os. C'est donc même plutôt un compliment, que je faisais là.
Mais sur une musique telle que celle de Little Villains, ainsi ouvertement débitrice envers celle de Josh Homme et son robot-rock d'invention, forcément un Philthy Animal Taylor se voit ; comme une grosse tâche de jaja sur un beau tricot de corps blanc. C'est sûrement voulu, ou en tous cas conscient, et c'est une bonne idée - surtout lorsqu'on n'a pas la voix indécente de force de proposition d'un Josh Homme, dont il ne faut pas oublier que le robotisme des Queens est lui aussi suborné avec force venin et phéromones, par l'organe du Mitchum rouquin. A quoi cela s'entend-il, si comme de juste par définition, cette singularité ne s'exprime dans surtout rien de démonstratif ? Essayez de penser à Dave Grohl, quelques secondes, pour voir si ça ne s'entend pas quand ce n'est pas là.
Alors bon, comme j'en entends certains bâiller devant ces sempiternelles ratiocinations sur la part des anges dans les disques, et l'âme de ces derniers, je vais apporter plutôt un petit correctif aux propos tenus, dans un langage que tous pourront comprendre : ce n'est pas tant de Queens of the Stone Age qu'il est question ici, que des Queens de Rated R - et à la rigueur un peu de Lullabies to Paralyze pour varier un rien. J'ai votre attention, là ? Ou bien il faut que j'ajoute que le chanteur compense l'obligatoire petit déficit en charisme dont il pâtit, par le fait que sa façon de faire est à mi-chemin de Homme et d'Oliveri ?
D'ailleurs cet aspect ne se cantonne au bout du compte pas à lui seul : tout le groupe semble un version punk de Lullabies to Paralyze - punk comme les Beatles, rustique et délicat comme du Alain Johannes des très bon jours. Du coup, le fait que cette très chaude et palpitante petite chose doive rester comme la note sur laquelle est parti Philthy Animal, ne fait qu'ajouter à la fragile fragrance, minérale et fleurie, de cette manière de guimauve au tabasco.

dimanche 24 février 2019

King Midas Sound : Solitude

Si jamais vous pensiez que Waiting for You était une sensation d'une fois, un coup de chance, un hold-up, que King Midas Sound ne pouvaient pas aller plus loin dans le registre dub arctique, pas sans tomber dans les trucs de minimal techno dub à l'allemande, là, Porter Ricks et tout ce qui s'ensuit - et ne suscite pas la moindre émotion, sauf à considérer la non moins allemande satisfaction de la pièce d'acier brossé usinée à la perfection et parfaitement lisse comme une émotion... Détrompez vous, de toute évidence.
Solitude parle... de solitude, en effet : celle où par exemple peut faire s'effondrer une rupture ; et l'un ne va pas sans l'autre ; la performance glaciaire sans le sujet qui la justifie, l'une donnant de l'épaisseur à l'autre et réciproquement. D'épaisseur d'ailleurs il est bien question, puisque ce n'est point mince exploit qui s'accomplit là, de parvenir à tel résultat en dépouillant encore de ce dont elle pouvait l'être la musique de King Midas Sound ; pour vous laisser ainsi tout nu face au vent du pôle, à loisir et en profondeur en éprouver toute la morsure, en embrasser la texture. La solitude comme un pôle magnétique, dont les ondes en vous éveilleront, comme en le narrateur, des visions, des désirs comme des éclairs hallucinés sur l'envers des paupières, des rémanences de votre psyché, gauches comme des poissons des abysses et à peu près aussi gracieuses, pour qui sait en voir la beauté hébétée, hagarde - dans la famille hallucinée, on pensera pendant "Bluebird" à Joy Division, autant qu'à Brighter Death Now ; et, bien sûr, à Raison d'Être, et au premier Techno Animal, au fil d'un disque presque immobile.
L'introspection comme voyage au bout du monde, cela peut paraître cliché et éculé dit comme ça, et pourtant à écouter ce ne sera aucun moment vécu comme anodin, ressenti ainsi sans le fard d'aucune métaphore du répertoire fantasmagorique ; même un disque de Nearly God sur Hiroshima, on n'y est pas encore tout à fait, au plus près de cet essentiel intime, de cet anodin abyssal. Je ne dirai pas de vacherie sur Andy Stott, parce qu'il m'est somme toute globalement sympathique, mais ce bunker de poésie-ci, avec l'extrême dépouillement de ses surfaces, est d'une autre profondeur que tout ce qu'on pourra jamais trouver chez lui. De l'effondrement au trou noir il n'y a qu'un pas, et les mots peuvent tout. Sombre, lumineux, sont des notions hors de propos dans ce centre de l'univers où le seul repère, le seul élément sur lequel se découper, avec ses souvenirs de la vie, jadis, est le froid. Carnets du Souterrain, comme disait l'autre...

samedi 23 février 2019

Waste of Space Orchestra : Syntheosis

Le diable comme une odeur, un fantôme, moins que subliminal et pourtant certain comme un danger en incubation - sur une sorte d'easy-jazz luxueusement flasque pour lounges d'un futur qui se situerait dans les sixties.
De la fusion entre Dark Buddha Rising et Oranssi Pazuzu, on avait déjà eu Atomikylä, dont le line-up resserré avait accouché plutôt d'un résultat maximaliste, ultra-dru et furieux : cette fois l'on est en présence de l'option bien plus exhaustive au niveau effectif, pour un résultat bien plus dilué - mais au sens de compliment que ce dernier terme peut prendre, ne fût-ce que pour cette fois.
Dilué comme une suave, évanescente infusion - orangeâtre, forcément - d'un poison alcaloïde très violent. L'on croit pouvoir se détendre dans les mols effluves de ses inflexions orientales, ni trop lourdes ni trop piquantes, ses allures de presque-rafraîchissement ; et pourtant toujours en sourdine, avec des manières exquisément effacées, quelque chose grince et ronge.
Une chose pour sûr hante les interstices intimes de ce qui a les apparences balisées d'un space-opera en intérieur, un démon hante les méandres cossus et le confort ronronnant de cette Playboy Mansion en orbite de Bételgeuse ; il est parfois mis en fuite par le bruit et la fureur, qui assourdissent son murmure félin, mais toujours il rôde en bordure, et discrètement ruisselle sur la scène. Something wicked this way comes.

mardi 19 février 2019

Spellling : Mazy Fly

L'album qui pourrait - et pourra, pourvu d'un rien de mauvaise foi - passer pour une n-ième confirmation de la nature profondément sensationnaliste de Sacred Bones - la coquetterie du nom, post-witch-house à sa manière, la coquetterie de la matière sonore, formulable comme un pitch, la pochette qui franchement ne lui fait pas honneur - alors qu'il est justement le contraire. La confirmation, pour autant que je sois concerné, que le label durablement considéré comme une fabrique à coups mercatiques, affirme depuis un moment déjà une identité tangible - si j'ose dire - et une authentique nécessité, sinon esthétique, du moins émotionnelle.
Trêve de pédanterie : Mazy Fly et sa black-lynch-wave, c'est de la boulette. Et de la qui trouve tout à fait sa place dans ce qu'on appelle lorsqu'on est un rustre "le roster" Sacred Bones. Davantage même que de certaines sonorité employées et identifiables çà ou là, on reconnaît l'humeur qui court de Vive la Void à Magus en passant par, précisément, Mazy Fly. Quelque chose qui tient de Sofia Coppola et toute cette génération-là, mais avec un tranchant - ébréché - en sus. Un feeling goth défoncé dans l'éther. Un pastel-goth girly auquel Spellling apporte ses propres nuances, faites de réminiscences - forcément délicieuses - de Sade autant que d'Emotional Joystick, entre autres sur un morceau dont l'imaginaire réveille forcément des effluves de Black Sabbath et de l'Ecclésiaste...Spellling fait même surtout cela, d'ailleurs, ce qui est toujours la plus solide des confirmations de parenté, plus pénétrante que le trait pour trait : apporter sa propre manière de parler le même langage.
Et qui est bien plus pertinent que l'hypothétique coefficient d'innovance technologique de Spellling - qu'on peut après tout aussi bien qualifier comme simple remise au goût du jour futuriste du trip-hop, celui d'Archive, du troisième Portishead et de Pressure Drop - le fait que justement de ces trois-là ne seront évoqué que le meilleur, et lui aussi réapproprié, à la façon dont on assume filiation, sans fausse honte ni paralysante gratitude, tout comme, encore, celle qui lie Spellling à une certaine soul-variétés - forcément - froide des années 80, voire aux moments lounge-bar lunaires des Stranglers, de Beyond Dawn, ou Dan Nakamura... En vérité (sous le soleil...) voilà une musique bien moins fixée comme une moule à son temps qu'il y pourrait paraître - n'en retenant guère que la capacité qui est celle de sa génération à se montrer trans-tout, sans complexe ni barrières, avec pour seul guide un goût sûr et une sensibilité aiguisée ; lesquels viennent se poser, dans le cas de Spellling, sur une nature folâtre, fantasque, lovée dans ses réelles tendances au froid et au nocturne, et qui jamais ne paraît prendre le melon, au point d'évoquer sous certains angles les facéties aussi gracieuses que fugaces d'un Why?... puis le givre d'Eurhythmics semble se poser sur ses joues rebondies, avant qu'elle ne parte butiner telle un papillon aux ailes de coton des phéromones évoquant tour à tour un générique de Jmaes Bond ou le temps regretté du UK garage...
Plus vont les écoutes, plus on en revient au tout premier pressentiment formulé devant le premier extrait du disque - v'là l'extrait aussi, "Haunted Water"... -, voire encore plus affirmé : à savoir que ce disque ne ressemble à rien de classifiable. D'une totale innocence. Ce qui colle toujours un peu le vertige.

dimanche 17 février 2019

Sonic Youth : Experimental Jet Set, Trash and No Star

Pauvre Dirty. C'est le genre de choses qui peuvent vous arriver à partir de quarante-cinq ans : vous allez chez le toubib pour un petit emmerdement du quotidien qui ne serait presque pas gênant ni remarquable, si ce n'est justement qu'il devient gênant, parce qu'il dure et ne veut pas passer - et vous en sortez, là, comme ça : le trottoir devant l'immeuble ressemble à du coton, à moins que ce ne soient vos jambes, fermes comme de la flanelle ; la tête farcie entièrement de cette formule à la con : "le début du reste de ta vie".
Le toubib, il vient de vous dire qu'on avait pris le machin à temps, que c'était largement jouable - mais qu'à partir de ce jour, la fête est finie, la rigolade aussi, et qu'il va falloir respecter les consignes de modération et les interdictions toutes neuves, si vous ne voulez pas finir en pension complète aux soins palliatifs. La certitude que ce que vous pourrez éprouver de plus extrême dorénavant, sera de rire à une réplique du prochain Woody Allen. A tout prendre, vous vous dites que vous risquez de préférer désormais vous consacrer entièrement à des choses précises, ténues, fragiles. Et bizarrement, à la pensée que vous ne pouvez même pas aller vous en jeter un dernier bien sec avant de prendre cette route-là, vous vous sentez léger. Calme. Il est presque dix heures du matin.
La fin très belle - poignante, aiguë - d'une belle histoire, voilà la distinction. Adieu, Sonic Youth.

samedi 16 février 2019

Los Melvins : Tres Cabrones

Tres Cabrones, on peut y entendre les Melvins post-gobage de Big Business - donc tout joufflus de lyrisme héroïco-rubicond et dodus de groove - qui retrouveraient le goût de capiteuse acidité gastrique des tout débuts, l'infernale triplette Ozma, Bullhead et Eggnog ; et on peut aussi bien y voir le cousin diurne de Three Men and a Baby, à la fois cartoonesque et d'un pouvoir corrosif sérieux (ce son de guitare, qui depuis 1991 fait de tous leurs riffs des petits bonbons ventrus comme des cargos extra-terrestres) - mais alors totalement diurne, du genre méchamment cogné sur la fiole par le cagnard.
Et par-dessus le marché, on observera que le titre du disque est quasiment une définition des Melvins, qui omettrait le simple menu détail que deux seulement des trois cabrones sont toujours les mêmes.
Je veux, mon neveu, que c'est un de leurs coups d'éclat majeurs !

vendredi 15 février 2019

Niggght : Violent Delicacy

Je ne pourrai certes pas crâner aussi fort que pour Hipoxia, sur l'air du "j'ai toujours cru en eux", puisque j'avais dû attendre Hochelaga avant de commencer à être sûr du potentiel faramineux qui couvait, dans Dopethrone (même si je vous dirais bien aussi que pour les guetter au tournant sortie après sortie et déception après déception, il fallait bien que malgré la nullité ahurissante de leurs trois premiers disques je les aie sentis d'emblée bourrés de talent en incubation). En revanche, je pourrai fanfaronner qu'une fois de plus, j'ai d'instinct flairé arriver le truc, dans l'air du temps, le goût et le forme des choses à venir, en me remettant dernièrement à goûter plus fort que jamais la dimension freak-lounge des Melvins - parce qu'on est en plein dedans. Le doom chimique et lascif de strip-bar d'un futur où, définitivement, les poux ne seront pas les laissés-pour-compte du progrès, ni les morbacs.
Le résultat - merci à un fidèle lecteur pour la piste - ressemble à ce qu'écrirait probablement un Lanegan qui aurait reçu une commande de chansons pour illustrer un Roberto Rodriguez, ou une future saison de True Detective qui ferait le crossover avec The Devil's Rejects... Sauf que c'est là tout le problème - parce que bon, vous permettez qu'on écourte la description ? tout le monde a compris de quoi on parlait, ou bien il faut que je rajoute un scabreux enmanchage entre Tom Waits et les Revolting Cocks ? - Violent Delicacy manque de ce qui fait un film ; Niggght est paresseux - qui cela étonnera-t-il ? - et ne force pas son insolent talent ; cela ne pose pas de réel problème sur 4 morceaux, si ce n'est celui, bénin peut-être mais tout de même, de la frustration. On ne peut, cependant, qu'à hauts cris réclamer le film que semblent indubitablement mériter pareils dons - ce brin de voix, bon SANG ! culotté comme pas permis, au point qu'il mériterait une chronique rhum de notre Jean-Jean rien qu'à lui seul - et puis aussi, pour parler plus strictement du fond, mériter pareilles histoires faites pour les longs fleuves noirs et les patients ébats dans le goudron et la mélasse hors d'âge.
Parce que bon, j'ai beau détester les bande-annonces et savoir que point ne faut s'y fier, rien qu'avec ce qu'on a là il y aurait de quoi revendre tous mes Pig si j'en avais - et si le disque de Violent Delicacy pouvait s'acheter.
Ordures.

jeudi 14 février 2019

Melvins : Ozma


Je veux dire, enfin, bon... J'ai besoin de rajouter quoi que ce soit ?


Allez : je vais le faire quand même, parce que sinon on n'écrirait plus rien et on laisserait, n'est-ce pas ?, parler l'Art - les disques et leurs contenants ; alors voilà, tout est là, tout ce que vous trouverez dans ce disque (et plus encore) est annoncé, de menaçante façon comme il est parfaitement idoine, dans cette photo de sales gosses : Lawrence Tolhurst, Gavin Friday et Ozzy Osbourne - et je ne parle rien que de la ganache de Buzz, à peu près aussi rassurante que celle d'Adrien Lederer, l'afro en sus. Avec le reste, on a encore Acid Bath, Harmony Korine, Acid King, Primus, Nirvana... Tout ce que l'Amérique a fait de flippant et de fantastique. Un disque de punk rock sale comme pas deux.
Tu m'étonnes, que tout le monde s'incline devant les Melvins.

mercredi 13 février 2019

Melvins : Stoner Witch

Une sale impression, ça tient à pas grand chose. Le phrasé de Buzz sur "Revolve", quelque chose dans la pochette noir avec des animaux à long cou flexible... N'en déplaise aux nombreux connaisseurs qui savent voir en Stoner Witch un des chefs d’œuvre des Melvins, moi chaque fois que je l'entends je ne peux me défendre d'y entendre des relents de Metallica.
Un Metallica particulièrement raffiné, hein, un genre de grunge sapé comme un merlan de cinéma, de Badmotorfinger version petit caïd cool mais nerveux dessous ; et abstraction faite de toutes probables synesthésiques associations d'idées tout à fait idiosyncratiques, un disque qui atteste du même talent pour le groove qu'on retrouvera des années plus tard, mais qui resplendira alors à un degré aussi difficile à refuser qu'une proposition de Marlon Brando - vous avez compris qu'on parle de A Senile Animal, à côté duquel tous les autres albums "gros son efficace" des Melvins paraissent un peu superfétatoires.
Alors bon : ne me faites pas plus subversif que je ne le suis, Stoner Witch n'est pas un mauvais disque, loin de là ; parce que la voix même de celui qui l'entraîne avec cette fichue "Revolve" sur la pente fatale, est toujours aussi prodigieuse, magnifique, et bien d'autres choses encore ; qu'elle sauve par exemple des morceaux musclés que leur intelligence discrète ne suffit pas à rendre autres que très résistibles, et qu'évidemment elle fait merveille sur les authentiques très bons moments du disque, à savoir bien sûr les morceaux ambient... Mais là encore, ce n'est pas comme si pareilles choses étaient précieuses par leur rareté, et des albums entiers dévoués à l'ambiance et à la pénombre sensuelle, les Melvins nous en ont offert quelques uns d'autrement plus généreux... Et, s'il faut vraiment se montrer désagréable, d'autrement plus inspirés : bien mignonne, "Shevil", mais un peu feignasse, non ? "Goose Freight Train", même combat, et "Lividity", j'en parle même pas.
Reste quoi ? "Roadbull" ; aussi rustique qu'elle est céleste, une sorte de grunge lunaire et agreste à la fois : du Melvins dans le texte, le genre de morceaux, extra-terrestres sans roulements de tambour, qu'eux seuls peuvent faire ; "At the Stake", même motif même punition, dans un autre genre - et qui, ajoutée aux constats de ces derniers jours, va finir par me faire sérieusement envisager de déménager tous mes Melvins, de la subdivision mezcal-metal de mes étagères stoner où ils étaient, jusqu'aux parages de Foetus, Grötüs et Cop Shoot Cop.
Tenez, par exemple ! en voilà un beau, de ces albums décousus qui "partent dans tous les sens" à en émerveiller... d'autres que nous, et dont on parlait tantôt, à propos de Honky ; d'aucuns trouvent que c'est ce qui fait de Stoner Witch une chose plus complexe que le party-album efficace pour lequel il serait pris à tort. Nous faisons partie, s'il faut le préciser, de ceux qui pensent que c'est simplement ce qui en fait un album pas honnête, peut-être même un des plus beaux exemples (avec Nude with Boots, de mémoire) de ce que les Melvins peuvent avoir d'exaspérants et de condescendants envers leur propre charme. Et de souvent trop intelligent pour faire vibrer convenablement. Oui, on est aussi bête que ça.

mardi 12 février 2019

Mike & The Melvins : Three Men and a Baby

Une bonne pochette, quelquefois - toujours ? - ça met le doigt, et votre nez, sur quelque chose. En l'occurrence, la dimension cartoonesque des Melvins, que peut-être jamais autant l'on n'avait contemplée dans son évidence : bon sang, mais c'est bien sûr ! Le casse-tête de décrire la musique des Melvins se dénoue ici : les Melvins jouent un... truc de cartoon.
Bon, en fait on n'est toujours pas plus avancé ; mais disons hardrockish grungesludge freakmuzak - ce qui en soit ne saurait guère s'assortir à autre chose que des personnages et un décor de cartoon, quand on y pense : amusez vous donc à traduire ça en effet spéciaux, en post-production, tout le bataclan, la boursouflure, le chiboust, et imaginez donc le carnage de mauvais goût à vomir. Et ne dites pas que l'on s'égare dans l'onanisme des métaphores hors sol : il s'en trouve des paquets, des disques qui tentent de la jouer réaliste, avec acteurs et incrustations de synthèse. L'estomac se soulève rien qu'à y penser, à tous ces apprentis Bungle, System of a Down, Dillinger... Lors qu'il suffit, voyez donc, d'un trait simple, épuré, assuré, affirmé, et du bon choix des couleurs. Après tout même Primus, qui pourtant donnent eux-mêmes a priori dans le cartoon, n'ont pas réussi à observer tant de retenue, et Three Men and a Baby s'avère plus sournois encore peut-être, suggestif, fantastique, inquiétant, que les outrances d'un Pork Soda (que par ailleurs ses auteurs n'ont plus jamais réussi à confirmer, dans la sinistrerie grotesque).
Et notez bien que la démonstration tient tout autant - sinon encore mieux - en choisissant de les qualifier, plus simplement, de noise-rock (ce qui_ après tout se défend, puisque les deux brigands ont pour cette fois intégré un autre vieux, qui en son temps faisait partie d'un groupe de noise-rock... à la limite de l'industriel, tout se tient). Là encore, l'excessif sérieux inhérent à un certain noise-rock est salutairement évacué - gentiment reconduit à la sortie, ou évacué par une trappe inexistante l'instant d'avant ? - tout comme l'est l'excessif sarcasme - ne sont-ils pas deux formes de la même chose, d'ailleurs ? - des Melvins, auxquels le comique simple et franc de ces petits cartoons, aussi freaky et inquiétants soient-ils, fait beaucoup de bien ; en laissant toute la place, précisément, au délicat concert de tous les gazouillis, hululements, grincements, chuchotis et étranges miaulements dont est faite cette musique-là, derrière les riffs de gros malins, qui ne sont pas ici de sortie - en les laissant prendre les rênes, tout babillants et folâtrants, de cette saloperie de rock mutant guettant entre deux poubelles dans une ruelle sombre, comme un mash-up goth de Scooby Doo avec Breaking Bad, d'autant plus inquiétant de ne jamais, en équilibriste à trois pattes caoutchouteuses, basculer dans ce qui les qualifierait directement et univoquement comme résidents (vous me suivez ?) du pavillon d'isolement. Les Melvins ont la permission de sortir, c'est bien ce qui les rend flippants.
Bref, entre ce disque, et les plus liquoreux mais indubitablement cousins The Bootlicker et Honky, ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer mon avis bien arrêté, que les Melvins sont un habitant des ombres, et un nyctalope de toute première bourre. Au point que King Buzzo devrait être le nom d'un gros papillon de nuit bien chanmé, si l'entomologie avait un peu de poil aux pattes.

lundi 11 février 2019

Melvins : Honky

On a le droit de le dire, non ? Allez : voici le meilleur album des Melvins, même devant (de quelques cheveux, poissés de sang) The Bootlicker - ce qui au passage vous dit suffisamment clair quels Melvins ont mon amour, et à quel point il se peut agir d'une prédilection par principe du machin le plus expérimental disponible au menu.
Non, c'est indiscutable : voilà devant vous l'un des disques à l'ambiance la plus k-dickienne de l'univers. Il ne s'agit pas d'un de ces albums ébouriffants et sensationnalistes, qui partent dans tous les sens et ne se peuvent décrire que comme un catalogue à la Prévert dément ou je ne sais quelle enfilade échevelée de dingueries oxymoriques : ce n'est même pas que tout y soit à proprement parler cohérent, mais... enfin, si. Mortellement. De toute la renversante cohérence que peut avoir un film noir sous mandrax. Qui parfois s'aventurerait presque, l'air de rien, dans le réel, et dans quelque chose qui ressemblerait presque à, mais oui, la lumière du jour ! Pensez au premier Tomahawk et à Blood Simple, pour vous faire une idée de la rationalité et du coefficient de rassurance desdits moments. Le reste du temps... Le Blind Juggler lui-même se pelotonne dans un coin de la pièce en sanglotant et bafouillant, à l'écoute des berceuses que chantent les Melvins sur Honky ; même les plus immondes des Toadliquor ou des Deadfood ont un peu l'excitation qui leur fiche le caca mou, en écoutant les tounes qui meublent ce bouclard de l'Interzone, un genre de One-Eyed Jack dont le taulier, on en jurerait malgré la gondolisation très avancée du réel qui rend à peu près impossible de reconnaître la moindre physionomie, n'est autre qu'un Jim Thirlwell écroulé de rire à s'en disperser comme braises de mégot.
Non, Honky n'est pas expé ni foutraque ni quoi ni qu'est-ce : il est juste fait de rock industriel de contrebande, désinvoltement chelou ainsi que peut l'être un Foetus, un Cop Shoot Cop. La vérité ? Cela passera probablement pour une abominable forfanterie de dur-à-cuire-de-l'oreille, mais tant pis, mon innocence est hors d'atteinte de toute preuve ; il n'y a pas grand mérite ni mystère à voir en Honky le meilleur Melvins : c'est le plus naturel à écouter.

dimanche 10 février 2019

Godflesh : A World Lit Only by Fire

On a déjà parlé de ce disque voici quelques mois, vous vous souvenez ? On a prononcé le nom de Fear Factory. C'est là que tout se joue, que tout est dit.
Le présent disque est le seul disque de Fear Factory nécessaire, pour vous et pour l'univers. Le seul qui mérite la programme fantasmatique charrié par ce nom précis, lequel constitue après tout une dénomination parfaite pour une subdivision de l'ADN de Godflesh, à laquelle précisément est tout entier dévolu l'album dont il est question.
Vous en avez voulu, du Godflesh de science-fiction, au point de croire le trouver où il n'est pas ? Le voilà. Il est là, pas ailleurs - mais dans toute sa splendeur rigide.
L'usine à peur.

samedi 9 février 2019

Sordide : Hier Déjà Mort

La magie avec Sordide, c'est que voilà un groupe de mecs assurément intelligents, et qui ne cherchent pas davantage à le cacher - pourquoi diable le devraient-ils ? - qu'ils n'ont besoin aucun de forcer le trait pour sonner âprement punk ; ni par, précisément, une forme de bêtise houblonneuse forcée qui en tient souvent lieu alors que "crétin" n'a jamais été le sens de "punk", ni par une monomanie des phrases courtes qui n'est pas le cœur du propos non plus (d'ailleurs le metal non plus que le punk n'a obligation d'être stupide - et "black metal intelligent" ne se traduit pas, malgré une croyance trop répandue, par Deathspell Omega ou Blut aus Nord).
La magie d'un groupe qui incarne le punk en des morceaux longs et rigoureux comme une fringale transilvanienne. La magie d'une concision qui s'exprime dans des longs mouvements, et leur redoutable tranchant. La magie d'un groupe qui choisit, parce qu'il n'est que lui et nul autre, d'exprimer sa rage sociale et au présent sur des accords antisociaux et passéistes. La magie d'une musique qui concilie le pouvoir d'évocation climatique, élémental du black avec une forme de la révolte, faisant de cette dernière un état contemplatif, une saison qui traverse l'âme telle un vent mauvais... Un hiver qui n'appartient qu'à eux, non pas celui des Vikings, mais un au goût aigre... à la limite de l'existentiel, oserais-je presque dire, si je ne craignais de me retrouver bientôt à parler de plages désertes en hiver, de flingues, et de Robert Smith - et l'on irait crier que je mets Robert à toutes les sauces ; mais aussi, où Robert n'était-il pas, depuis que je suis au monde ? Si Hier Déjà Mort est post-quoi que ce soit, c'est plutôt post-punk, à son étrange et farouche façon, que post-black, pour sûr ; car black, il l'est tout court. Et, les boucles ayant la tendance fâcheuse que l'on sait à se boucler, le résultat de rejoindre, sans un instant cesser d'être manifestement lettré et cultivé, l'amertume d'un Hate Them et d'un Sardonic Wrath, dont du reste la fibre sensible écorchée n'a jamais été mise ne doute, par les gens eux-mêmes sensibles du moins.
Bref, n'en déplaise aux black-métalleux qui ont vraiment compris la vraie essence du vrai Black Metal, la Noirceur absolue et véritable qu'en vérité désigne cette noire appellation, et veulent toujours n'en point démordre que leur musique soit la chose la plus nihiliste et sulfureuse et maléfique et hostile à son semblable voire à toute vie (mince, je voulais la garder pour vous entretenir de Kwade Droes, celle-là) - le black metal existentiel de gauche, cela existe et cela fait sens. Ne serait-ce qu'ici, ce qui suffit.

jeudi 7 février 2019

The Lumberjack Feedback : Mere Mortals

Non mais, s'il vous plaît : vous avez vu ces couleurs ? Je veux, mon neveu, que pour un client pareil on fait une petite entorse à ses préventions draconiennes contre le rock et le metal instrumental...
En espérant peut-être, sans le savoir, justement ce que - le suspens meurt ici - l'on obtient dans Mere Mortals, et qui donne envie de donner raison sans discussion à son éditeur, à savoir que le talent du groupe pour leur donner vie, souffle, parole, à ces couleurs, tient à bonne distance de l'esprit toute inopportune envie d'entendre un chant qui manquerait, quelque part, là-dedans.
Non, il se passe ici largement assez de choses fascinantes pour qu'on n'aille pas mégoter, et se permettre d'aller apprendre aux auteurs ce qu'ils ont à faire : on leur laisse les rênes, on les suit, dans l'inconnu, avec ravissement, puisqu'eux ont l'air d'y être dans leur pays. Un qui est, évidemment, décor propice à un western hanté par le chamanisme, mais également par les complications de type vampirique, presque dans le goût de The House of Capricorn ; mais pas tant que, surtout, par des règles édictées directement de la voix silencieuse des étoiles au-dessus, dont la lumière étrange tombe directement sur ces morceaux pour les arracher insensiblement mais sûrement à l'emprise rassurante de la gravité : s'il faut être précis, voire scientifique, c'est peut-être même là que la nature instrumentale de The Lumberjack Feedback est carrément un atout, une enzyme qui pousse à la floraison de cette dimension mystérieuse de leur musique, de cette suggestion permanente à laisser son imagination prendre toute la place qu'il lui plaît au sein de ces structures évocatrices mais dans les bornes d'une forme de réserve austère, de non-dit qui pourrait par endroits passer pour de la gaucherie, ou de la roideur (cette batterie)... et n'en est pas (cette batterie...).
Désolé d'insister, mais oui, la musique ici présente, d'autres auraient pu décider d'y ajouter du chant ; la différence entre Mere Mortals et cette autre possibilité, elle est la même qu'entre un livre, et le film qu'on en tire. La sévérité de cette batterie (cette façon impossible d'être martiale et poétique à la fois, tout de même, c'est pas rien), l'inquiétude dans ces riffs... à vous de leur donner un visage.
Faites preuve de magie, comme The Lumberjack Feedback - car il en faut, ne serait-ce que dans cette digne réserve, pour me donner envie d'écouter plusieurs fois un album dans un genre qui, ne l'oublions pas, a quand même enfanté des Pelican.

mardi 5 février 2019

Godflesh : Hymns

L'album d'Unsane de Godflesh est, comme quelques uns des plus grands disques de Godflesh, un album de Killing Joke déboulé d'une autre planète.
Hymns, avec son titre qu'il ne fait pas grand chose pour porter, ou alors au sens le plus pur, au même que celui qui fait de qui n'est pas candidat le meilleur dirigeant possible pour un peuple, est, n'en déplaise à ceux que cela défrise, un des très grands disques de Godflesh ; peut-être même le plus touchant, avec ses maladresses et ses éclairs aveuglants de génie, qui sont parfois les mêmes, parfois distincts ("For Life", au hasard, il faut bien reconnaître que...) ; ses relents de cendre de blues refroidi, ses prémices de Jesu, son irrépressible, quoique sourd, goût de Cure, sa raideur sous laquelle on sent le groove qui refus de se rendre, un rictus ambigu de Clint Eastwood vieillissant vissé aux commissures, ses brumes... On en remarquerait presque pas le hip-hop... presque. Il est laconique, le canaillon, mais il fait toujours partie des amis fidèles, toujours appuyé à un chambranle quelque part.
Rien qu'un morceau comme "Anthem", qui contient à peu près tout cela, et ces grincements de cordes sur lesquels il s'ouvre et se ferme, montre bien à quel point Hymns est un peu plus qu'un choix de production et de personnel, dont on pourrait pinailler la bonne exécution voire le bien-fondé - mais un ressenti, un état d'âme, un âge de Godflesh ; ce groupe que tour à tour on a voulu voir en pur produit dérivé, qui de Swans, qui de Big Black, qui de Killing Joke... et qui n'est rien d'autre que lui, bien hors de portée de toutes définitions aussi pusillanimes et myopes.
Tout peu ou prou sur Hymns est fragile, humain, a la couleur du matin froid, du jour qui va se lever, encore incertain de ce qu'il va être lui-même, tout frissonne de sensibilité, celle de l'être mais aussi celle des matériaux, auxquels la voix est également donnée ici - et cependant on est à des lieues de Jesu - à la rigueur à tout prendre pourra-t-on s'apercevoir que Hymns est l'album de Godflesh présentant le plus de troublantes parentés avec... mes bons Brame - et toujours bien chez Godflesh et sa musique radicale  - comme le blues, précisément -, qui nous apprend que tous masques dystopiques tombés la dureté est toujours là, capable de virer inaccessible à toute pitié dès qu'elle le décide peu importe la lourdeur et la toxicité du son ou des riffs, peu importe que la rouille pour cette fois semble le fait de la rosée, et le groupe en est toujours un où se puisse sentir à la maison un Ted Parsons.
Alors l'album rock de Godflesh, oui, mais dans le même temps le seul à être aussi atmosphérique au sens le plus strict du terme, que Messiah. En vérité je vous le dis, ce groupe est un miracle.

lundi 4 février 2019

Ataraxie : Résignés

Le nouvel Ataraxie a le bon goût de porter à la fois très bien son titre, et très bien sa pochette ; lesquelles, si elles ne sont pas antinomiques, n'offrent pas tout à fait le même point de vue sur le monde tel qu'il entoure Ataraxie.
Le nouvel Ataraxie paraît lapidaire à l'égal d'un pavé en tir tendu dans la tronche - dame ! quatre morceaux, un album compact que lesdits se partagent de façon compacte et équilibrée... Bon, d'accord : chacun des morceaux dure entre un quart et une moitié d'heure. Mais l'on tient là une bonne idée générale, du propos de Résignés : eh bien ! euh, n'est-ce pas, la résignation. Dans la brutalité qui la sous-tend, de par sa soumission, et dans l'état contemplatif, passif qu'elle représente. L'abattement, celui du moral qui ploie, et celui du marteau qui tombe. Cela est simple, cela se passe de phrases et, c'est là tout le talent magistral d'Ataraxie, cela pourtant se déclame très bien en très longs soupirs très pesants ; dans lesquels Ataraxie toujours a l'extrême précision et bon goût sévère de ne jamais laisser filtrer plus que la juste mesure de beauté altière, à fin de jamais par mégarde n'aller dénaturer le sentiment de morne dégoût épuisé, la couleur de grumeleux désespoir, l'odeur de reddition amère qui sont celles de Résignés ; et ce même, oui, même lorsque le finale du disque les voit aller fraterniser avec l'intensité émotionnelle du dernier album, normand lui aussi, de The Eye of Time ; en un passage qui réussit à se montrer saillant dans un disque dont l'ensemble coupe le souffle peu ou prou du début à la fin, à commencer par la prestation globale d'un Marquis terrifiant en growl - ceci dit sans vouloir manquer de respect une seconde à ses hurlements d'horreur accoutumés, d'une puissance jamais démentie.
Ces dits morceaux de vingt minutes de moyenne, et plutôt avares en retournements de situation ou quoi que ce soit qui fiche le tournis, passent ainsi comme un charme, une longue et sinistre sentence de mort, bref avec le plus grand naturel qui est celui des choses adaptées à la perfection à la situation. Et une longue et sinistre sentence est ce qui est le plus approprié pour traduire le désespoir collant dont il convient que vous vous imprégnassiez bien à chaque pas que vous faites vers l'exécution laide et brutale qui vous attend, au bout de la purge minutieuse d'un flot continu de toutes les larmes et la merde que vous contenez. La vertigineuse distinction aristocratique que l'on connaît à Ataraxie, dégageant pour l'occasion façon brut de fût toute la puissance de son mépris, à lui chavirer lui-même la raison, pour son semblable ; on attendrait, sur le thème, Ataraxie, sa redingote et son jabot dans la lumière blême du petit matin, sur le chemin de l'échafaud et la Place de Grève : on le trouve qui nous emmène dans cet entrepôt à te fiche les foies à Funeralium soi-même. Ataraxie avec Résignés tient en virtuose la note qui de l'abattement conduit à l'abattoir.
L'on pourra, toutefois, et je préfère prévenir, trouver que tout cela s'annonce un brin abrupt, lugubre, sans issue - tant il est vrai que voilà un disque qui vous fige les sangs en un tournemain -, et préférer aller écouter des choses plus portées sur les pulsions primesautières, les saillies spirituelles et la saveur pétillante du présent, telles que des disques de black metal.

dimanche 3 février 2019

Deaf Kids : Metaprogramaçaõ

Écouter Metaprogramaçaõ vous démange de pondre quelques sentences théorisantes sur les Brésiliens dont on ne sait trop bien s'il s'agirait de clichés occidento-centrés vaguement condescendants, de pures élucubrations, ou bien de confusion avec (d'autres clichés sur) les Japonais - tournant autour d'une nature viscéralement mutante, hybride, transversale, et tout ce qui s'ensuit du même ordre.
On est, pas de doute là-dessus, en présence de rock-psyché ; mais d'un qui emprunte autant, en animal de la jungle (autant s'y engouffrer, dans les clichés, on n'y échappera pas) férocement vorace, à la variété cavalcadante du style, encline aux galopades à l'assaut du ciel et d'un tapis d'étoiles à la semblance d'une broderie pleine d'yeux brillants de curiosité - qu'aux choses plus concentrées sur la destruction, des neurones et de tout le tissu de la réalité - et encore aux choses qui n'en appellent qu'à la pulsion primitive inarticulée, à la soif de la transe. On pourrait aussi bien tenter de raccrocher Deaf Kids au psychédélisme anglais et ferrugineux des God, des Hey Colossus, qu'à celui bouillant de Cave of Swimmers - et aussi sûrement échouer qu'en comparant les sonorités et sensations ici capturées à un carambolage impliquant Synapscape, Cut Hands, Chrome Hoof, The Moon Duo, Proton Burst et Treponem Pal.
Non, Metaprogramaçaõ vient d'ailleurs ; du fin fond de la forêt sauvage, il n'y a pas à chercher à le dire autrement, qui a repris le contrôle sur des favelas nettoyées de toute présence humaine par un facteur d'autant plus inquiétant qu'il est inconnu et minutieux ; c'est à sa façon, et à celle d'aucune civilisation reconnaissable, qu'il nous rejoue la bonne vieille confusion entre industriel et tribal, ainsi que pour le même prix la bonne vieille preuve que le rock peut très bien vous plonger dans les eaux dures du Futur Profond - et leur redonne tout leur caractère de saisissante surprise, légèrement rehaussé de ce soupçon de tranchant carnassier que l'on devine plutôt qu'on ne l'aperçoit réellement, sur le bord de ses riffs ; une menace sourde comme une réminiscence de Slayer annonçant un orage. Car autant ce n'est pas là un disque dont le psychédélisme paraît s'adresser à l'aspect casse-cou ou tête-brûlée de notre personnalité, mais plutôt à notre appétit de connaissance, à notre organe du savoir par l'empathie, à ce qui en somme en nous entre en résonance avec les écrits d'un Frank Herbert - autant il est impossible de fermer l’œil intérieur, justement - celui qui sait - à tous ces signes d'un péril toujours présent, et que des raccourcis faciles nous font traduire en une parenté de Deaf Kids avec ce qu'il y a eu de meilleur (et très ténu) chez Sepultura - à savoir une humeur qui sous-tendait Chaos AD., et guère plus.
Metaprogramaçaõ se vit comme une course de zoulous haletants sur une lande âprement disputée entre les puissances numériques de la singularité et les visions mescaliniques, balayée de sévères bourrasques de radiations, aux amples mouvements tectoniques, sous un soleil bleu nuit dans un ciel blanc, une chasse tribale rituelle frémissante d'exultation, bref une expérience comme on n'en vit pas tous les jours, dont on revient pas tout à fait tel qu'on était parti, l’œil comme nouvellement ouvert, à des choses tapies dans de nouveaux coins insoupçonnés de nos environs immédiats. Et, si je peux me permettre un brin de cuistrerie, un disque qui pourra se vanter de rajeunir le lustre au blason d'un label pourtant pas trop fané.

Aoratos : Gods Without Name

Pas trop de doute, Aoratos n'est que le nouveau bourgeon d'une tradition qui court de Limbonic Art à... tous les autres projets de Monsieur Nightbringer, en passant par les monstres baroques d'Ebony Lake. Mais force est de le reconnaître : c'est quand même vachement bien torché.
Ainsi que ce doit l'être pour que point ne soit même besoin d'être spécialement friand du style, à savoir, donc, le black horrifique de manoir gothique ascendant pharaonique, les symphonie de l'horreur jouées intégralement au clavecin déglingué - désaccordé par Erich Zann ? - et à la machine à coudre folle. Gods Without Names a la distinction d'être assez extrême dans son acuité à être ce qu'il est, pour ne pas constituer un disque pour amateurs avertis, mais le seul disque qu'on pourrait posséder dans un style auquel on est plutôt hermétique. Quelque chose comme une quintessence et une sublimation à la fois. A base exclusivement de grandiose, de mégalomanie, d'étoffes luxueuses et de tempêtes ; le rock'n'roll, vous pouvez me croire, est bien loin ; là-haut, en bas, où vous préférez, mais dans un autre monde, dont Aoratos choisit de n'avoir cure aucune, aucune pitié, aucune nostalgie, aucune indulgence.
Il n'est finalement pas si étonnant que leurs photos promos rappellent ainsi celles de Terra Tenebrosa : on est bien en présence du même genre d'invocation, par le truchement de sonorités qui gondolent le rideau du réel, d'un portail vers le fabuleux, le fantastique, le dantesque, la fantasmagorie des rêves les plus somptueux ; ceux qu'Aoratos vous envoie découvrir, on le subodore, ont toutefois une esthétique davantage empruntée à Jérôme Bosch, hérissée partout de clous de cuivre et d'or corrompu.
Gods Without Name, c'est le plaisir coupable et incurable, type lecture d'heroic fantasy - mais auquel on succombe en y mettant les formes, et le luxe auquel on a bien droit lorsque l'on s'assume avec ses appétits - ce qui n'est nullement antagoniste, bien au contraire, avec le fait de satisfaire ces derniers de la façon la plus première possible, sans retenue ni alibis intellectualisés. Il y a quelque chose dans Aoratos qui embrasse cette esthétique dont il est question sans autre forme de procès - une brusquerie à se jeter dans le vif du sujet et nous avec, dont le premier équivalent qui vient est le II de Dark Buddha Rising - et le rend de ce fait, en ce qui concerne bibi, nettement plus appréciable que les derniers pensums de Nightbringer, sans même parler des Akhlys et Bestia Arcana que lesdits pompeux pavés m'ont coupé l'envie d'entendre. Ce disque-ci n'est pas affaire d'occultisme, mais de malfaisance ; on appréciera la nuance.

vendredi 1 février 2019

Fange : Punir

Difficile de contourner les formules cliché du type "Fange achève sa mutation" et tout ce qui s'ensuit, ne fût-ce qu'en guise de surenchère obligatoire - parce que son identité, Fange, l'avait trouvée et puissamment montrée dès Purge - afin d'affirmer, avec toute la force dont il vous fait turgescent, à quel point Punir fait resplendir ce que Fange accomplit de son métier - à savoir jouer une manière de beatdown des organes internes - avec son death metal émaillé de sordides lueurs industrielles (toujours plus présentes quoique toujours pas ostentatoires, pour notre bonheur non dissimulé), et baignant comme un beignet dans un sordide qui n'a rien à envier aux Fleshpress et autres Hipoxia ; auxquels, bien entendu, l'on aura de soi-même ajouté Swans, les obsessions (morales) de Fange étant bien identifiables et assumées.
L'imagerie n'y est pas pour rien bien sûr, elle qui dès de tels intitulés que "Ceinturon" ou "Opinel" continue de convoquer avec infiniment de goût Jean Yanne, les années 70 en  France, les rognons et la violence sous toutes ses formes sales, qu'elle soit routière, conjugale, mais surtout intime ; elle n'est pas habillage, mais traduction pour les yeux - avant de les ébouillanter - de la même humeur que traduisent ce son toujours plus musculeux, humide et gargouillant de gras, et ce chant toujours plus monstrueux et qui monte lui aussi des profondeurs de l'intimité, puisqu'il en est la voix ; celle de la suppuration morbide de l'âme.
Fange, n'en déplaise à cette jaquette dans un gout plus médiéval que les fois précédentes (ce qui du reste sied bien, les rehaussant juste ce qu'il faut pour les durs de la feuille, aux relents de dépravation black metal, peut-être un rien moins sourds que sur Purge, mais apparaissant d'autant plus comme une infection parmi d'autres dans une amoureuse collection), s'affirme de plus en plus palpablement comme le groupe qui joue de la musique viscérale au sens, eh bien, littéral. Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire graphique qui parvenait à vous mettre au bord de vous caresser à regarder des planches ne représentant pas autre chose que des oreillers, mais Punir en est une sorte de pendant (vous saurez apprécier le terme) avec un étal de boucherie-charcuterie garni à en craquer et dégueuler, et qui dégagerait globalement l'effet d'une sorte de gonzo emo dont on dirait bien "avec Philippe Nahon" - mais on sortirait alors justement du cadre, et puis en vérité, la présence humaine dans Punir, on ne va pas dire qu'elle s'efface parce que le jeune Minotaure au chant est on ne peut plus palpable et humide lui aussi, mais elle se fond avec amour dans son environnement, lequel comme on l'a dit est fait de chapelets d'andouilles, de mou de veau bien mélancolique et de terrine de misère. L'humain comme tapisserie et matériau déco principal d'une sorte de bunker deathcore à en faire mouiller David Cronenberg - et à en fiche des fourmis dans le zouk à Michael Gira soi-même, la batterie de Boris étant ce qu'elle est : à savoir certes le bourreau que batteur se doit d'être dans pareille embuscade, mais aussi chaque fois qu'il le faut celui qui fait jaillir dans cette fournaise diabolique l'étincelle qui déclenche la folie et l'orgie dans la poudrière ; et donc une des principales raisons qui font de Punir l'album, merveilleusement généreux en sanies, en pus, en sérosités, en colaescences, glaires et autres rouilles biologiques, qui unit Entombed et Celtic Frost à Cult of Occult, ou qui vous met dans la peau de Kickback amoureux sous ecsta.
Concrètement, du death metal à n'en pas douter ; métaphysiquement, ou disons dans le regard de ce troisième œil - sous la lumière du "Second Soleil" ? - que vous pouvez leur faire confiance pour vous ouvrir jusqu'au fond... tellement plus ; tout un monde nouveau qui va s'ouvrir à vous ébahi.