samedi 29 juin 2019

Whispering Sons : Image

Évidemment, il y a la voix de Fenne : magnétique en soi, et davantage encore de par cette androgynie à couper au couteau, qu'elle manifeste dans sa soul toxique. Forcément. Mais pas uniquement.
Il y a le rythme aussi - et le rythme s'il n'est pas tout, est beaucoup - Whispering Sons a tout compris, de cette cold-wave si bien dans le vent par les temps qui courent, et qu'en particulier leurs guitares, presque trop parfaitement vampires, paraissent jouer en bons élèves, appliqués, sans imagination ni démangeaison aucune d'en posséder. Tout ce que la pulsation qui habite cette musique doit avoir à la fois de sauvagerie féline acculée, et de roideur robotique, déshumanisée, pré-cadavérique ; de sensualité auto-brutalisée.
Vous lirez ici ou là les noms d'Interpol, Editors et que sais-je encore : n'en croyez pas un traître mot. Fiévreuses et heurtées, les chansons qui forment Image sont plutôt pareilles à une sorte de version punk-rock de la wave polluée de Boy Harsher, hantée de loin en loin par un soif romantique n'en rendant guère qu'à Soror Dolorosa ou Pornography : non, on ne parle pas ici d'un n-ième interchangeable groupe de cold coupée à l'eau tiède pour ne pas trop heurter le touriste moderne ; mais d'un disque glorieusement goth, voué au malaise et au sang noir.

KMFDM : Nihil

Et si l'on s'était mépris, de longues années durant, en voulant voir dans Nihil le début de la catastrophe pour KMFDM, un album où l'on entend les traces de la flamboyante pole-dance de Naive, Light ou Angst commencer de se délayer et perdre, dans un son plastique et insipide qui deviendra le leur pour une chute qui n'en finit plus ; les prémices du pire autobahn-indus-metal en tranches prêtes à intégrer dans un jeu vidéo cyber-con...
Ne serait-il pas plutôt, en fait de terme, un chant du cygne ? L'apothéose dans la soul, le rhythm'n'blues, le gospel, d'un KMFDM qui allait bientôt disparaître : celui funk et moustache où En Esch n'était pas qu'un invité, parmi d'autres, de plus en plus épisodique et désinvesti - comme on le comprend ! à voir changer peu à peu la déco intérieure comme elle le fera... - mais une bonne moitié sinon plus, dans l'identité de KMFDM.
Or comme le signalent justement certains chroniqueurs fainéants au moment de remplir les fiches techniques des albums de KMFDM : "line-up : il varie selon les morceaux" ; la variation en question n'a pas peu d'incidence sur la qualité des morceaux. Et de remarquer à peine aujourd'hui, au passage, la fraternité vocale existant entre En et le Révérend Watts - car en fait de variations, c'est ce dernier qui pour une fois s'accapare toutes les chansons, et partant irradie tout Nihil de sa présence chaude et princière, changeant ces riffs pétrochimiques et ces beats à boîte automatique en tapis de fourrure pour son organe d'ambre et de velours, faisant de Nihil ce miracle de gospel-metal aéroglisseur.
Bon : la réalité n'est pas aussi impeccablement ajustée à ma pirouette - et c'est heureux du reste : suivront encore de largement plus-que-potables l'inégal, bizarrement tentatif mais truffé de pépites Dogma, et un Symbols carrément garni : "Megalomaniac" la matelassée, mais surtout les stellaires "Leid und Elend" et "Unfit", chantées respectivement par Esch et Watts, au sommet tous deux comme de juste ; et tous les deux, bien plus qu'Adios à venir, sonnant cette fois comme des adieux brillants au style historique.
L'été indien, au moins, dans toute la fauve chaleur de ses teintes pleines de cœur.

Pig : Risen

On a récemment eu devant Candy la révélation de Raymond Watts comme un considérable constricteur dont la voix rampant sur votre pulpe érogène vous donne à sentir chacune de ses robustes écailles... Raymond, toutefois, n'est pas seulement cet anaconda de calibre au-delà de l'alarmant, ce Jennifer Charles au masculin.
Type O Negative, Nine Inch Nails, Marilyn Manson, Depeche Mode, Foetus... Watts est un vampire pansexuel. Il serre même tellement tout ce qui passe que, fatalement, par endroits l'on relèvera quelques excès de glucose, ou plutôt de Malibu, à flanquer la nausée : la générosité du prédateur, que voulez vous ?
Rien en tous les cas qu'on ne pardonne, puisque l'heure est à confesse, avec langoureuse mansuétude, à entendre tous les autres moments de gloire dont n'est pas avare Risen, inclus celui où l'on réalise qu'au fond (désolé) Revolting Cock sans s aurait aussi bien pu faire un surnom pour Peter Steele, ceux où l'on se dit que Marilyn Manson en version pour adultes ça passe tout de même mieux, que Thirlwell en empereur de la Playboy Manson il assure carrément - et globalement la révélation que le funk-indus-gospel-metal, bien lourd sur le beat, bien ambré sur les choeurs, c'est vachement sexy.

vendredi 28 juin 2019

Abyssal : A Beacon in the Husk

Esoteric accouche une fois les douze ans, Evoken porte désormais des couches, et Indesinence s'est hélas définitivement couché : bien content, lorsqu'on a envie de se faire broyer par le regard des étoiles, d'avoir le nouvel Abyssal, si peu était-il attendu.
Surtout qu'Abyssal, pour autant, n'a pas vraiment cessé de jouer le death malaxeur de matière, école ouvertement Portal-Antediluvian : discrètement bizarres, comme seuls des Anglais peuvent l'être, pas à dire.
Abyssal, cependant, non moins discrètement montent en grade, de seconds couteaux sympathiques qu'ils étaient, pour révéler ici un insolent talent à créer la confusion entre metal sur-grandiloquent, sur-emphatique (pensez, en sus d'Esoteric, à Morbid Angel et Mitochondrion) et ambient pure - donc potentiellement plus assourdissante, monumentale et concassante que tout autre style... a fortiori lorsqu'elle surgit justement des composants metal de l'affaire, en l'espèce le fracas des guitares et le froissement de l'espace qui sert ici de growl, à moins que ce ne soit l'inverse, les deux se confondent à l'occasion et c'est un des grands envoûtements qu'accomplit A Beacon in the Husk - l'espace entre eux tout naturellement venant s'emplir de hululements et tintements aussi fantomatiques et rêvés les uns que les autres.
En plus clair et percutant, parce que malgré tout ce qui pourrait le prédisposer à l'indigestibilité et à l'ampoule prétentiarde, A Beacon in the Husk s'enquille sans sourciller comme la grosse boule de viande mormétal qu'il est : v'là le mash-up infernal d'Indesinence, Morbid Angel et Troum... De cette glaise d'étoiles, Abyssal fait surgir une âpre cathédrale.

mercredi 26 juin 2019

Pig : Candy

Je le professe depuis des lustres à qui veut l'entendre et même à qui c'est qui veut pas : peu importent les changements progressifs de "ligne éditoriale" dus tout connement à ceux des goûts de l'équipe de bénévoles qui en gravite autour des piliers, l'existence de New Noise se justifie toujours, année après année, par au moins un disque par numéro, qu'on n'aurait pas connu sans, et qui vous est rigoureusement indispensable.
Et ce ne sera pas le moindre de leurs faits d'armes, ni la moins massive des nouvelles confirmations de cette Loi Marmoréenne, qu'en l'occurrence ce mois-ci le lauréat soit un album de Pig, dont j'étais depuis des décades sur la frustration de ne pouvoir sauter le pas à posséder enfin chez moi un disque de cette vieille chouette libidineuse du Raymond Watts de maître.
Raymond nous fait son disque de Dan Nakamura - sauf que lui n'a pas Jennifer Charles, pour lui rendre l'affaire quasi toute cuite...
Pas grave : Raymond a de quoi compenser ; non pas même par une éventuelle androgynie miraculeuse, oh non : Raymond ne s'appelle pas Raymond pour rien... justement. Raymond ruisselle tellement, à inonder le plancher jusqu'à vous baigner les orteils, d'un magnétisme pile à califourchon entre Bain Wolfkind et Daniel Darc, que l'on ne se pose même pas de question, et mouille sa culotte. Un peu comme de se retrouver démonté à l'ecstasy de toute première bourre, pris d'irrépressibles envies d'aller se frotter à un ogre à barbe de cinq heures du matin (personne n'a jamais pensé à cette explication toute simple du nom "Barbe Bleue" ?) et transpiration de grade "mexicain", assaisonné à peu près pareil que vous, et qui face à vous se caresse, façon Buffalo Bill, en vous regardant d'un œil gourmand, de la tête aux pieds et des pieds à la tête et de la tête aux pieds à la tête aux pieds à la...
Vous aurez bien entendu eu l'extrême courtoisie de comprendre, aux termes que non moins courtoisement j'ai pris la peine d'employer, qu'il n'est nullement question dans Candy de plate pornographie, mais évidemment d'un de ces albums qui font de l'alcôve, à chaque trémolo, la scène dévastée d'une tragédie.
Le voilà donc, enfin, le Disque, le Brame qu'appelait de tout son être frissonnant depuis si longtemps cette Voix là. Le voilà le seul Tom Waits qui manquait dans mon monde à moi, le Mark Lanegan de Tijuana...
Le Porc sur un Toit Brûlant, en quelque sorte.

mardi 25 juin 2019

Deathspell Omega : Paracletus

Que ce soit pour dire "le plus chat" ou "le plus hardcore", il est toujours un peu hasardeux de vouloir faire d'un album de DsO une quelconque forme de monolithe, tant l'individu est fourbe comme une anguille - mais allons-y : Paracletus est, c'est navrant, le plus post-metal, mais comme c'est aussi le plus screamo et marqué à la dégustation par le goût des larmes, alors ça va.
A la vérité, il est également fort baroque, doté d'une extravagance encore plus débridée que ses reptiliens frères ; voilà un disque assurément qui se permet tout ce qui lui passe par la tête, à commencer par des sonorités liquides et quasi-futuristes, et une verve rythmique plus gourmande et turbulente encore qu'accoutumée, mais qui comme le reste de la matière du disque est fluide, aérée, vivace...
En vrai, je crois que je ne comprends pas, du tout,ceux qui estiment que c'est avec Paracletus que tout le monde s'est mis à faire du Deathspell Omega et au premier chef Deathspell Omega ; oh ! c'en est pour sûr ; mais pas dans ce sens-là. Paracletus est au moins aussi furieux que Fas, et certainement bien plus dangereux qu'un Synarchy of the Molten Bones. J'entends plutôt ici, à vrai dire, le Satyricon totalement libéré de Satyricon, rock lorsqu'il désire l'être, sans se poser d'autres questions que celle de son désir instantané ; une chose mégalomane dans ses appétits, et son appétit de les satisfaire, prog ou peu s'en faut - ou alors au-delà, une chose tout simplement solaire tant elle dévore toutes choses d'un feu inextinguible, qui ruisselle et se donne à son tour à dévorer, à lamper... Avec, en dessous et qui différencie le disque d'un qui appellerait ce type de qualificatifs mais ne serait pas de la main de ces conspirateurs mystiques, une intention dominatrice et prédatrice (cette basse, maman...) qui sous-tend de bout en bout ce lâcher-prise même, et cette trompeuse apparence de totale ébriété, car il faut bien appeler les choses à la fin par leur nom ; hey ! c'est que par moments on n'est pas loin de tenir aussi leur plus noise rock, de disque, tant l'impression subliminale d'avoir devant soi le groupe de heavy metal satanicrépusculaire de David Yow est puissante... A moins que ce ne soit Rich Hoak, qui nous présente ici son projet hommage à DHG ?
L'heure en vérité n'est plus à Neurosis, non plus que, comme on a pu le croire, au hardcore chaotique un peu guindé et sensible : voyez comme ils font les pitres, à reprendre avec ce son gracile, fragile, sensible, le maladif thème d'introduction de Kénôse, comme si le présent disque était tout cela (sur une "Epiklesis" faisant la nique aux plus beaux moments de prémices de tempête chez Converge (tandis que "Have you beheld the fevers ?" met à l'amende les passages les plus rockin' des mêmes, accessoirement))... et voyez le sourire au bord de l'explosion de rire carnassière, juste dessous, qui frémit des commissures : on chasse carrément, je vous le dis, sur le territoire des squales cocaïnés et gominés de Pulling Teeth.

En synthèse, si Paracletus est quelque chose pour sûr, c'est l'album le plus groovy et canaille, des orthodoxes fous de Poîtiers.
Non, décidément : de toutes les manières personne n'a jamais réussi à pomper à DsO quoi que ce soit d'autre que la surface, à tenir entre ses grosses pattes davantage que la mue flasque et déserte du serpent - mais celui-ci en particulier, d'anaconda, si quelqu'un d'aventure s'était avisé de tenter de faire la même chose à la maison, les enfants : je vous raconte pas le désastre. En mesclun, qu'on vous ramènera aux urgences, façon pochette du second Pissgrave ; alors, soyez raisonnables, les Islandais : continuez à jouer du sympho-pagan.

dimanche 23 juin 2019

Deathspell Omega : Kénôse

J'espère que je n'ai pas déjà utilisé la formule (ce serait bien mon genre, tiens, tellement j'ai usé de ce nom de groupe pour définir une certaine forme de radicalité, à une époque), mais : faire de Neurosis du black metal. Juste comme ça. Ou jouer du black metal, et que ce soit du Neurosis, la même forme d'intransigeance, comme vous voulez. La même image de quelque lion à dent de sabres du début et de la fin des temps, engagé dans une étreinte corps-à-corps à mort avec un serpent tout aussi musculeux et d'airain mouvant façonné - et que ce soit du black metal orthodox, celui le moins chiant du monde.
On reconnaît, pour sûr et peu que l'on veuille se montrer trivial, tout ce que deviendra Deathspell Omega par la suite, Kénôse c'est un peu là que tout commence (avant ? quel ennui...), et comme de juste on y rencontre la maladresse, l'approximation... et c'est elle qui le rend unique, et au moins aussi indispensable que la suite si effroyablement maîtrisée : cette sensuelle, haletante suante, animalité que l'on entendra plus ailleurs. Kénôse, c'est le plus hardcore (s'il y a bien un genre, clairement, que Neurosis définit seul (à la rigueur In my Head et Loose Nut ?) à mes yeux, c'est celui-là) des disques de Deathspell Omega.

samedi 22 juin 2019

Deathspell Omega : The Furnaces of Palingenesia

On ne va pas passer la nuit à décrire Deathspell Omega : comme Motörhead, tout le monde sait à quoi ressemble Deathspell Omega. Et The Furnaces of Panlingenesia ressemble vraiment beaucoup à du Deathspell Omega.
On ne va pas non plus passer la nuit à dire pourquoi, les premiers temps, le disque m'a fortement désappointé : ce n'est pas là l'intéressant, et cela tient à ce que l'on a dit à l'instant, rapporté au fait que le teaser - coupable, comme si souvent le sont ses semblables - donnait à espérer quelque chose de plus frontalement étonnant, en l'espèce d'une manière de Funeral Mistosoth joué au fond d'une bibliothèque à la nuit tombée, au calme, les demi-lunes au bout du nez, et la chair une bûcher rituel.
On va plutôt parler, comme dans cette vieille réclame France Télécom, de ce qui m'y a fait revenir.
Il y a, que l'on retrouve de Fas, cette batterie et ce feeling, qui parvient magiquement à se faufiler à travers les herses black metal, rockin'jazzcore qu'elle parvient à insuffler. Il y a, bien sûr, un Aspa qui aura beau être tous les enculés que l'on voudra, reste un des atouts-maîtres de leurs disques, avec sa voix de qui se rince le gosier au fioul - et qui cette fois semble plus en avant que de coutume, ce qui est assez justifié par une prestation subjuguante, de dictateur en état d'ébriété elle aussi étrangement voisine de certaines formes de noise-rock, sans en être le moins du monde.
Il y a, surtout, tout ces passages et ce qui y fait que le disque, plus que tout autre chose, me renvoie à Venetian Snares. Ces guitares tour à tour rétractiles ou coussinées, leurs sonorités, leurs façons de se poser, de griffer, et la batterie qui cavale parmi elles avec une élégance de bandit effronté - qui font du disque un chat. Bon, d'accord : cela concerne en tout premier lieu "The Fires of Frustration" ; mais on parle du genre de morceau qui vous contamine et fait tâche d'encre sur tout un disque, en particulier une première moitié d'album assez éblouissante. Et ce même encore, fantomatiquement, lorsque celle qui suit penche plus fort - quoique de façon beaucoup plus raffinée que sur Paracletus - vers le post-hardcore et son emphase émotive. Tout ce qui, également, de sentiers moins fréquentés en ombreux chemins de traverse, fait de Furnaces of Palingenesia un disque d'indus apo-martial en filigrane, un hybride de Mayhem et d'In Slaughter Natives, une gracieuse version arachnide de Medico Peste, par endroits au bord de vous renverser dans des hallucinations dignes de Stained Glass Revelations... Hé ! C'est qu'au bout du compte on l'effleure presque du bout des doigts, çà ou là, cet album qu'on espérait de rock dégénéré, un peu à l'intersection d' Et le Diable Rit avec Nous et Le Pendule de Foucault, ou d'Eyes Wide Shut et Vile Luxury... A moins qu'on ne soit devant tout simplement, comme avec Old Star, un succulent disque de farouche black metal.

jeudi 20 juin 2019

Neurosis & Jarboe : Sans Titre

De base, on avait là le disque le plus étrange - au sens de redoutable inclus - de Neurosis ; ç'avait déjà été constaté et dit, et cela saute aux oreilles sitôt qu'on le refait tourner : qu'il est étrange, et grisant, d'entendre Neurosis, ce groupe que l'on a plaisir (ou amusement sarcastique) à se figurer comme des AC/DC du hardcore-pour-la-fin-des-temps, sonner aussi sournois, ambigus, soyeux, curvilignes, imprévisibles, estompés...
Dites vous donc que le présent remaster sur le point d'en paraître, à défaut de nécessairement vous convaincre par sa... nécessité, ne pourra que confirmer cette étrangeté et singularité, puisqu'elle ne la fait que ressortir davantage encore, alors que d'une, l'option choisie à savoir la tranchante, où toutes les sonorités semblent sortir des ombres vibratiles de la fournaise volcanique où elles rôdaient, comme l'on sort du bois, à commencer bien sûr par la batterie qui devient horriblement cruelle, et la voix qui nous donne à sentir sur notre épiderme ses moindre soupirs coupants, mais encore le synthé qui a plaisir à gratter tel un dermographe - l'option acérée, donc, n'est pas la plus originale ni audacieuse qui s'offre, mais en sus rend en l'occurrence plus audible ce que la musique de Neurosis, n'en déplaise au Minotaure mormon, a de parenté avec celle des Swans : certaines guitares en particulier, et globalement la pointilleuse et inquiétante richesse du son vous ont forcément des échos de Soundtracks for the Blind...
... Et pourtant, oui, tout ces constats quasi-objectifs ne font que rehausser encore le lustre de cet album, rappeler qu'il n'y a pas que pure tautologie à le bombarder l'un des ouvrages les plus uniques des barbus ; et le révéler comme l'une de ces choses qui, révélées justement en pleine crudité et cruauté de la lumière, s'avèrent peut-être encore plus effrayantes d'étrangeté (j'éprouve toujours une part de satisfaction lorsque certains mots ne peuvent s'empêcher de revenir... rôder) ; celle d'une manière, si l'on veut, de joyau noir de trip-hop lunaire, de version sadienne et hashishine de l'altérité de Pressure Drop, presque. Où l'on voit l'agaçante Pythie perdre, avec les lueurs ignées qui la nimbaient, cette aura de bouge infernal et primitif qui caractérisait la première version de l'album, pour se dévoiler possiblement plus effrayante encore dans la froideur d'une lumière quasiment septentrionale, où ses traits de vestale guerrière font paraître son gospel tout aussi évidé de son humanité que les instruments des prêtres sans visage derrière - non mais je vous demande un peu, ce batteur !
Après, c'est à vous de voir : pour ma part, il y a jurisprudence, puisque je possède déjà en double Streetcleaner et Hymns.

mercredi 19 juin 2019

Darkthrone : Old Star


Le black, le heavy, le doom, indistincts dans l'obscurité maussade de la forêt en plein jour, qui grimace en-deçà de la vue... Vous vous rappelez le meilleur album de Satyricon ? Imaginez un peu le même genre de sentiment, mais croqué au fusain, par un clochard des bois dont on ne sait bien à quel règne il appartient au juste tant il est aggloméré de branchages et de lichens, homme, ours, souche...
Le disque entier n'est qu'une suite de truffes de plus que fort beau gabarit, mais il suffit pour résumer le propos d'écouter le morceau qui avait été choisi en teaser - et qui aura donc eu la distinction, pas donnée à tout le monde, d'être à la fois le meilleur et de ne pas pour autant éclipser ou déséquilibrer le reste par son interstellaire suzeraineté - j'ai nommé "The Hardship of the Scots" : ou comment une sorte de terreux amalgame du thrash bituminé de Celtic Frost avec l'héroïsme atrabilaire de Reverend Bizarre et la putrescence déglacée à l'eau-de-feu d'Autopsy, se révèle le parfait hard rock d'ours tétant sa Gitane Maïs avec un air bougon de grade homérique - non mais essayez un peu, pour voir, de ne pas visualiser Fenriz rossant généreusement (mais bougonnement nonobstant) sa batterie sur les démarrages héroïques - et de ne pas sentir la force d'un volcan qui vous pousse sous votre cul avachi... Essayez, qu'on se marre. L'art de faire pile ce qu'il faut et surtout pas plus : ce qu'on appelle, accessoirement, la perfection.
Le reste du disque ? Un  Khold qui jouerait beau, tout à coup, mais toujours bien âcre sous le vent ? ou encore le mariage de Wolverine Blues avec Sardonic Wrath ? Un disque à la plus grande gloire de tout un festin de choses froides qui réchauffent le ventre et le cœur, et rappellent que l'automne est autant fait de couleurs chaudes et de vendange que de marée montante des humeurs noires - et noir, précisément Old Star l'est comme le sont pas mal de choses fortes en goût mais fort gratifiantes aussi ; un disque qui se mâche comme un bon spiritueux à base de racines et de bois pourri. 
Alors bon, les sempiternelles questions sur Darkthrone et le black ou pas le black, hein... Faites comme si vous veniez d'entendre le plus beau, le plus parfait, le plus majestueux, le plus bienheureux des rots. On en a pourtant vu, depuis le début de l'année, d'excellents albums ; mais des avalanches de châtaignes pareilles...


mercredi 12 juin 2019

Ulcerate : Vermis

Attention, scoop, vous êtes bien arrimé à vos chaussettes ? Cet album est gris. Blam ; ouais, gros. Accessoirement, il est amusant de constater comment The Destroyers of All était gris et rouge - de sa jaquette - et les deux suivants exclusivement gris puis rouge, et comment musicalement les albums retranscrivent cette disposition, comment Shrines of Paralysis paraît se vouer corps et biens au rouge que Destroyers mêlait au gris de la pierre...
Mais Vermis, lui, est unilatéralement gris. Comme une porte de prison : il fallait tout de même que je le dise, parce que c'est ce qui m'a frappé (comme... vous me suivez) dès les premières fois, lorsque je le trouvais encore, autrement, inexpressif : l'adéquation de sa façon de sonner et de ses riffs, avec ce que la pochette suggérait d'un univers carcéral ou du moins clos, du type Nostromo ou Fiorina 161. Ou un disque de Bolt Thrower. Ou la chute fatidique des Word Bearers dans les conséquences de leur hérésie. Difficile de faire l'impasse sur la guerre, à l'échelle des étoiles qui plus est, lorsqu'on parle d'Ulcerate - et difficile également, même à propos de leur album gris muraille, de la faire sur la dimension tragique... Mais d'une tragédie grise ; et abrupte, telle la pierre de la muraille. La peine des âmes ternes, le désespoir des enfermés dans leur dévotion ; la souffrance de ceux qui sont grossièrement équipés pour la ressentir. Vermis a d'ailleurs quelque chose d'un album de black ultra-sévère autant qu'il est ultra-massif (comme un trou... vous me suivez) ; non tant en ce qu'il possède effectivement des arêtes qui expliquent ce que j'ai pu lire à l'occasion comme comparaisons avec Blut aus Nord, des dissonances qui en appellent presqu'autant à Deathspell'Osoth qu'à Godflesh, ou une récurrente sévérité rectiligne et diluvienne de pluie hivernale particulièrement rigoureuse - qu'en cela qu'il met au service de la religiosité et de l'auto-mortification amère les armes du death metal - et d'une façon tellement peu conforme à celle généralement pratiquée, qu'on aura plus que mauvais gré à le qualifier de black-death, terme qui généralement prête son nom à des trivialités sans bornes recouvertes d'un vernis paysan de spiritualité...
Ulcerate pour sa part, et malgré des dehors pouvant paraître plus soudards ici que sur les deux disques autour de lui, est toujours ce groupe tourmenté (d'ailleurs, en fait de gauloiseries, on pense davantage, allez savoir pourquoi, à Hell Militia qu'aux deux autres cités plus haut dans le même sac) autour de qui tout naturellement viennent orbiter les noms de Barbey et Huysmans ; lesquels pour avoir choisi de se perdre dans le fracas de la guerre et l'obéissance aux ordres, n'auraient pas réussi à totalement faire taire les hurlements de la conscience, qui fracassent la raison de l'intérieur avec même barbarie que dehors la bombarde et la grêle balistique - pour autant d'ailleurs que celles-ci soient bien réelles, et non une hallucination née de la profondeur de la névrose et de l'angoisse existentielle - comment cela, "c'est une définition du metal" ? Figurez vous que maints l'ont oublié en route, perdu de vue dans le fatras de leurs devis d'effets spéciaux et leurs cahiers des charges occulto-ritualistes. Sous la grosse branlée à face de six pieds de long qu'administre Vermis, le sang continue de lentement ruisseler de toutes les jointures et tous les rivets colossaux, presque noir ; de toutes les gencives et les brèches dans le crâne, même lorsqu'on s'imagine soi-même en croiseur de bataille, astreint au devoir de réserve afférant à la fonction.
Bref, ce n'est pas avec ce disque qu'Ulcerate a laissé filer son titre de plus doom-post-hardcore des groupes de brutal death. Définitivement plutôt Woe Eternal que Hate Eternal. Une sorte de laminoir géant (dirons nous faute de mieux, tant l'album en vérité peut paraître monocorde tant il est avant tout vertical, ainsi que sont les cordes de pluie) qui pleure du sang oxydé, ce qui ne se voit presque pas puisqu'il se mélange avec le vôtre.

samedi 8 juin 2019

Nebula : Holy Shit

Heavy Psych Sounds, Home of the Stoner Bats from Doom ? Après Dead Witches, Fvzz Popvli, 1782 - maintenant ça, là...
Nebula, malgré des années et des années à écouter du stoner, du doom et du stoner-doom par obligation professionnelle, figurez vous que jamais je n'avais daigné jeter le lobe d'une oreille ; m'imaginant par avance un quelconque machin générique, d'avance confondu avec, pour moitié, un n-ième habitant de la seconde zone et, pour l'autre, une n-ième recombination de divers anciens combattants de Kyuss, de sbires des Desert Sessions et de porteurs de serviette à mi-temps pour John Garcia - vous voyez le genre.
Et c'est presque ce dont il s'agit - concernant Holy Shit en tous les cas, le reste je n'en suis pas encore là, tout doux ; du stoner-doom fuzzy retro machin de série... avec le petit truc (on s'en doute, j'en parlerais pas sinon, bla, bla, bla...) qui fait toute la différence, et qui se trouve présentement être cette intangible touche d'occultisme, cette aura de péché, de vice, de maléfice luxurieux, de sorcellerie, que l'on retrouve chez les Beastmaker, les Fvzz Popvli, les Uncle Acid - et que le ci-devant album montre ressortir d'une tradition dont les sensuelles racines commencent à Houses of the... Holy Shit ! Je trouvais déjà ce nom d'album particulièrement bon, avec sa façon débonnaire, humble de suggérer une profondeur plus mystique aux choses les plus bourrues, mais il est décidément savoureux en diable.
Alors, pendant qu'on est dans les magiques ponts célestes qu'entre leurs repaires solitaires se jettent sans y penser les gens de bon goût, signalons tant qu'à faire qu'au rayon batcave (écoutez donc "Fistful of Pills", et revenez me raconter qu'il n' y pas lieu, de décréter Holy Shit territoire de chasse à la chauve-souris), quand Fvzz Popvli renvoie pour sa part à Rudy Peni, le chant chez Nebula nous rappelle, lui, ce qu'il peut y avoir de beatlesien après minuit chez Sex Gang Children, et de désirs pop malades. Interlopisme, quand tu nous tiens. Je vous fais un dessin, pour ce qui est de la pochette, ses effluves soul, blaxploitation et Penthouse, épicées d'un long trait de space-opera biberonné au LSD, et sur cette couleur qui est la marque des gens distingués ?
Seconde zone ? Twilight zone, oui ! Lugubraveleux, sinistrotomane (affreudisiaque elle est franchement limite sur le fond tant que sur la forme, je vous la mets pas), sabbatique au sens radical (i.e. avant le Sabbath) de la chose : un vrai crépuscule vénérien. Le genre de disque vierge de tout effet pyrotechnique, se présentant avec la simple modestie d'une flamme - et qui finit par vous faire regarder au cœur de celle-ci.

mercredi 5 juin 2019

Statiqbloom : Asphyxia

On n'avait pas jugé utile d'en faire en soi une affaire d'état, mais notre rédaction avait récemment revu à la baisse la qualité d'Infinite Spectre - autant de son propre fait intrinsèque, que de celui d'une acquisition enfin en palpable de Mask Visions Poison qui, outre celui que les musiques électroniques elles aussi pâtissent, en termes de matière, de l'écoute au format numérique, avait causé le constat que ladite dernière production de Statiqbloom était en somme une version parvenue et paresseuse de sa première, laquelle s'avérait de plus en plus, pour sa part, son sommet intouchable.
Fade Kainer était donc attendu au tournant - mais avec une confiance certaine, l'un de ces clins d’œil bienveillants qu'envoie parfois le karma ayant entre temps fait qu'on avait d'Asphyxia entendu un, puis deux morceaux n'annonçant que le meilleur possible - à savoir que Kainer n'avait, justement, pas prévu de continuer dans cette voie où il avait pour ainsi dire fait le tour de la question, entre MVP et BMB.
La pochette du reste et s'il était nécessaire le confirme assez bien : au revoir la couleur ; l'electro-indus selon Statiqbloom n'est pas prête de renoncer à un feuilletage qui la définit autant que ceux qui en incarnaient la génération précédente - à savoir Front Line, Mentallo et Skinny - mais elle transpose celui-ci dans un contexte sensiblement plus dur, une sorte de monde stroboscopé au ralenti, où la définition de l'humain passe en noir et blanc, voire en noir contre blanc, dans une guerilla des nerfs aux séquences taillées en lames de microscope : dark-electro, pourrait-on dire, et pas que pour le noir d'ailleurs, les éclairs blancs qui se rencontrent ici étant tout sauf amicaux. Asphxia met en valeur le talent de Statiqbloom pour les rythmiques heurtées, violentes autant que soyeuses, impitoyables, vicieuses... On est à la limite d'une techno particulièrement suffocante, et manifestement pas sur la même longueur d'ondes que les 3Teeth et autres Youth Code qui incarnent également le regain de faveur actuel des dérivés d'EBM.
La new-wave de discothèque qui constitue leur fondement à tous n'est pas reniée le moins du monde, chez Statiqbloom ; elle n'est même pas loin, simplement réduite au strict nécessaire (mais concentré), comme d'autres choses dans une esthétique au foisonnement trompeur et tout sauf dispersé ; mais elle est défigurée, intoxiquée, dévastée par son passage à travers les filtres d'une sorte de drogue flipotronique de l'épouvantail. Les saynètes rythmées en flashes qui composent Asphxyia se déroulent dans un noir désagréablement proche, qui vous aboie et halète son haleine au visage, et dans quoi vous vous sentez désagréablement proche de quelques compagnons de confinement, de nature indéterminée, de nombre indéterminé, dans un espace aux dimensions indéterminées... L'autre saillant talent de Kainer - celui pour les textures bien entendu, et toutes choses hautement sensorielles par extension - est plus que mis à profit dans cette intention cauchemardesque qui porte un disque touffu, feulant, griffu, semblant reprendre un flambeau que guère d'autres avaient porté - et pourtant réserve, au cœur de son encre impénétrable, quelques trouées surréelles, quelques apparitions ; si bien qu'on n'a d'autre choix, à la fin, que de l'admettre : Statiqbloom vient tranquillement de prendre la suite, pendante, du capiteux Opium, de l'halluciné Cold et de ce grand disque d'electro colin-maillard, qu'est Dead is Dead ; excusez du peu.
Oui, cela faisait aussi longtemps que l'on n'avait pas ressenti aussi net, cru et réel que sans ça ça ne compte pas, cette envie sourde d'aller s'enterrer en boîte et frayer ses mouvements parmi l'obscurité et la promiscuité moite avec divers congénères vêtus de cuir, échanger coups de coude, feulements et œillades prédatrices par en-dessous. Kainer n'est pas bien adepte de la palette de sons qui peut exister entre le grondant/grondant et le crissant/sifflant/strident, par voie de conséquence de quoi il ne l'utilise pour ainsi dire pas, et ne s'en porte pas plus mal question richesse de vocabulaire, et ophidienne subtilité cela va de soi. L'obscurité choisie pour Asphyxia accomplit ce que l'on peut en attendre, à savoir aiguiser à la limite du soutenable les autres sens et perceptions, à commencer par l'organe à fantasmer.
Si bien qu'arrivée "No Providence", soudain, l'on se remémore le "I can't seem to breathe" dudit album de Pain Station, l'on voit ce constricteur blanc sur cette pochette avec ce titre, l'on entend ce synthé sans yeux qui glisse sur le beat et le chant rêche, plus plaintif que le cri du pire des cobras, ce disque qui semble à ce point culminer dans son effet de poison paralysant l'oxygénation des cellules... Et tout tombe en place. Échec et mat.

samedi 1 juin 2019

Current 93 : Invocations of Almost

Le dernier bon disque remontant à 1984, il commençait à être à peu près temps, pour Current 93, d'en donner un troisième : oui, je fais partie de ces obtus, de ces intégristes de la darkness univoque, aux yeux desquels trouvent grâce les seuls Dogs Blood Rising et Nature Unveiled. Cela ressemble à de la provocation, et probablement en est-ce un peu au vu de la représentativité de l'échantillon réellement entendu - mais pas tant non plus : l'information situera d'emblée pour le lecteur ouvert mon niveau d'expertise et de tolérance alimentaire à David Tibet.
Ceci dit, est-ce que cela informe vraiment ceux qui feraient par chance partie de la même catégorie de mufles que moi-même ? Il est permis d'en douter. Car Invocations of Almost, hormis probablement qu'il est assez ouvertement dark, ne leur ressemble absolument pas. Cela, et probablement le fait que David Tibet, si on peut difficilement le qualifier de discret (diantre !) sur les deux vieux machins sus-cités, du moins ne donne-t-il pas dans ce registre de conteur sénilo-infantile qui a sa faveur partout après - ce qu'il ne fait pas non plus ici, puisqu'après tout c'est le sujet, un peu, aussi.
A vrai dire on l'entend à peine, et cela aussi rend l'effet de l'album étonnant : ses "Jesus ? Jesus ?" et autres "You're my star, Maldoror, you're my queen, Maldoror" n'étant pas pour un peu dans la faveur gagnée par les deux autres. Invocations of Almost ne ressemble pas tant à de l'ambient, qu'à une infusion ; mais une de quelque chose de toxique pour sûr.
Un disque où absolument tout a l'air et la consistance de fantômes - mais rien n'a cependant le caractère non-présent, lointain, impuissant qu'y s'associe généralement au terme : comme de s'apercevoir qu'on est entouré de fantômes, et qu'on n'y est d'autant plus sensible, et concerné, parce qu'on en est soi-même un. Fantômes de disques joués autrefois - un autrefois où vous étiez présent, et vivant - fantômes de vos désespoirs, de vos plus amers remords, fantômes des invités et des vautours à votre enterrement... En un long, calme, régulier, harmonieux fleuve aussi indubitablement douloureux qu'il est doux, à la façon des plus beaux moments tragiques de Patrick Leagas ; camarade survivant de la même époque dont il partage un autre penchant, que celui de toujours se montrer paisible et hospitalier comme la nuit même au coeur des cauchemars les plus noirs d'encre : celui de toujours au métier remettre l'ouvrage, puisque ces morceaux-ci paraît-il sont des vestiges, des lambeaux d'autres parus sur des albums plus réguliers - lesquels ils surclassent sans forcer.
Une délicate immersion au cœur du nuage de lait, du brouillard opaque d'une crème anglaise au néant.