samedi 31 août 2019

The House of Capricorn : Sign of the Cloven Hoof

Oui : Marko - LE Marko, celui de l'espèce Pavlovic - a commencé sa carrière hors du grosbrutalquitâche, sa carrière de gothmonger des Badlands... comme fan de Torche. Que ce soit exclusivement une punchline ou fondé sur la moindre réalité (autre que le fait objectif que le premier The House of Capricorn joue du stoner à riffs larges et voix claire aérienne) importe peu : c'est ce qu'on entend... et c'est ce qui souligne déjà toute la différence, toute la singularité de l'univers où Marko vit, et la puissance avec laquelle, non pas il l'invoque, mais vous y traîne. Entre les dents.
Torche, oui, mais plombé par une lourde atmosphère vampirique à couper au couteau, lourde comme le sang noir qui vous engorge les veines à l'écoute de ce stoner-là, du Torche avec des rythmiques aussi lourdement, inflexiblement, impitoyablement appuyées que l'original mais sans la texture autoroutière et/ou sportive à la manœuvre chez l'autre : plutôt celle du gourdin d'un bandit de la steppe, ou celle des sabots dont le titre ne se réclame pas pour rien ; et avec un son de guitares écorché comme du black metal bien toxique, peu importe là non plus de savoir si le bougre écoutait déjà avec gourmandise tout le beumeu français et le "produit par Francis Caste" qu'il trouvait ; quant à la voix, elle est effectivement un peu plus typée tabasco que par la suite, moins cache-poussière, mais elle aussi révèle par endroits un tranchant rouillé et peu porté à gueuler en décapotable et toutes autres choses festives, non plus que le renflement des guitares n'évoque la moindre grosse cylindrée.
Non, l'automobile n'est pas le véhicule de ce qui remue dans The House of Capricorn - mais les veines, et un cœur massif et malveillant son moteur. La soif religieuse, on l'entend déjà qui appelle éperdue, derrière même les envolées à gorge déployée de rigueur, qui cherche où s'étancher ; quand bien même la liturgie n'est pas encore irréprochable et intimidante comme elle le sera dans In the Devil's Days, et la croisade sur le pied de guerre comme dans Morning Star Rise. Hé : on parle quand même d'un disque de "stoner" qui s'ouvre sur un morceau nommé "Aurora Funeralis". Stone, en vérité ; de celles dont sont faites les stèles vermoulues où se lisent encore sous le lichen des malédictions gravés, de celles dont le bord est taillé jusqu'à trancher cuir et os, de celles dont on fait les meules qui broient ; allez, foutons les pieds dedans façon Braddock : graveyard stoner. Pas davantage ici que dans Creeping, Marko ne choisira-t-il le black qui roule ; mais la pierre noire.
Et figurez vous un peu qu'aujourd'hui le Pavlovic ne veut plus être affilié à la scène stoner par les gens qui doivent juger sa musique, ce que l'on respectera en ne déballant pas en public une nouvelle identité (du reste bien peu dissimulée, de par le caractère marqué de sa musique, à qui tient ses oreilles ouvertes) - mais franchement, Marko mon poteau : d'une, y a pas de quoi avoir honte de la qualité de ce stoner-là, de deux, même ce Sign of the Cloven Hoof, vous y jouiez déjà bien plus que du simple stoner, et il faut être un imbécile ou un pot pour ne pas s'en rendre compte.

vendredi 30 août 2019

New Mind : Fractured

Dans le genre bête de machin chelouzarbi chiant comme pas deux à décrire, et néanmoins qu'il indispensable de faire passer aux trois pékins qui savent encore qu'écouter de l'electro-dark-whatever, c'est vital, et c'est une question de tout autre chose que juste bouger son corps devant des personnes de l'autre sexe (ou pas) attifées tout en noir - même si ça parle aussi très violemment au corps - aujourd'hui, encore pire que Mentallo & the Fixer : le premier New Mind.
Fractured est un de ces disques avec celui de Necrofix, qui font que la lettre N guère moins que le K possède une aura nocive dont il faut se méfier comme la peste.
Rien de fondamentalement - ou plutôt d'ouvertement (ces beats, tout de même...) - inorthodoxe ou aneuclidien ici dans les sonorités synthétiques ayant cours, la voix n'est même pas tant saturée ni robotisée, comparativement à bien d'autres choseries electro-indus (tenez, sans aller chercher loin ni parmi les gros nuls : Gary Dassing)... Et pourtant impossible de se défaire de la sourde et permanente impression d'être un corps étranger dont la présence passe miraculeusement inaperçue, au milieu de l'écosystème où l'on se retrouve injecté (ainsi que le serait un microbe débile), exclusivement peuplé de choses qui sont l'équivalent de squales géants ou de raies torpilles larges comme des mantas, pour le règne de l'intelligence artificielle ; l'impression d'être propulsé au cœur des artères immenses du TechnoCentre imaginé par Dan Simmons ; et de nager comme on peut dans cette encre noire aux courants puissants, souplement fouettés par les étranges pulsations irriguant ces consciences inhumaines et leurs cyclopéennes spéculations, se sentant caresser par des chants de baleines qui pourraient vous trancher en deux d'un souffle un peu plus appuyé - vous eussent-ils seulement senti, dans le creux de leur onde qui gracieusement s'enroule autour de planètes entières, en écharpes de râpeux éther.
... Et dans le même temps Fractured rend tout cela - ces ambiances vastes comme la peur, ces plongées dans le grand bassin de la conscience et les à-pics de la corrosion, ces beats à la nature frontalement étrangère, cette maîtrise organique de samples qui prennent à la fois une place énorme, primordiale, et ne font pourtant que se fondre dans la masse de tout le reste comme s'ils avaient été créés avec (qu'ils soient au premier plan comme au dernier, d'ailleurs, comme la tranche d'Orange Mécanique sur "Individual Will" : elle fait partie du film de Jonah Sharp, à ce moment-là ; ah çà ! on ne parle pas juste de piller Seven et L'Armée des Douze Singes pour faire sa récolte d'intros-punchlines, si vous voyez ce que je veux dire) - la plupart du temps parfaitement, sinon dansant, du moins mémorablement mémorable et marquant, dans l'énergie que tyranniquement cela impose comme nouvelle électricité de vos synapses ; enfin, cela, c'est peut-être parce que pour ce qui concerne votre serviteur, Fractured a été un des premiers albums d'electro indus qu'il a écouté, et il ne peut garantir à 100% que d'autres que lui puissent considérer comme normal le langage de morceaux tels que "Hatespill" (bon sang de bois !), "Guilt" ou "Onezero 8" (e-e,e-e,ex-terminator)... Ces morceaux sont tellement bizarres, hors des formats courants et des canons d'efficacité et d'usage, tenez, qu'il ne jure même pas d'en coller de nouveau deux remixés (et encore moins orthonormés pour les dancefloors de toutes les manières) en queue de l'album, après ce qui ressemble pourtant à un final aussi monumental et définitif que "Rain (Absolution)" ; comme deux scènes post-générique mi-queue de poisson mi-twist au goût âcrement ambigu. N'empêche.
N'empêche aussi qu'on se retrouve souvent devant la sempiternelle question de savoir où aller chercher un film de science-fiction vraiment bon et terrifiant, mais qu'on n'ait pas déjà vu, tant la liste est réduite, notoire, et rarement renouvelée ; y voici une réponse : Fractured. Un peplum ("Like Love", sacré nom, quelle scène ! et quel enchaînement avec la reprise de l'action sur "Soft Color Bleed"...) de la perversité cyberpunk, où se rencontrent Akira, 2001, Dune, Hyperion, Salo, Blade Runner, et quelques autres encore peut-être.
Après ce premier album qui entra directement dans la caste des Classiques (vous étiez incomplet avant, croyez moi), la carrière de New Mind, avec une certaine triste logique, a coulé corps et âme.

jeudi 29 août 2019

Sarkoma : Integrity

Vous avez toujours, non pas regretté que Helmet soit Helmet, et joue ses riffs brutaux avec une telle impeccable propreté, les lunettes toujours impeccablement ajustées sur l'arête du nez tandis qu'ils vous sciait les membres : la subtilité et l'ambiguïté sont de bonnes choses - mais conservé néanmoins cette petite curiosité, de savoir de quoi leur musique aurait eu l'air, jouée par des crasseux ? Non, ne me rétorquez pas -(16)-, je n'ai pas dit "par des taulards".
Quoique, on les collerait bien dans la cour écrasée de soleil de quelque prison de film américain, lorsqu'on entend d'entrée dans le disque les accents fusion mâtinée gang de Samoans mal nourris de "Tuesdays". Ce n'est pas comme si cela avait de quoi étonner : mettez dans la même phrase Helmet, Tool, Rage Against the Machine, Quicksand, et voyez comment aucune syntaxe n'est nécessaire, autre que quelques virgules, pour que tout ce petit monde s'entende très bien ensemble.
C'est de cette fusion-là qu'il est question : pas d'Urban Dance Squad ni de Clawfinger ou des Red Hot, mais de ce feeling "bâtards partout, étiquettes nulle part" qui fait au-dessus de tout le si grand charme des nineties ; ce feeling hip-hop qu'on retrouve dans le groove de Sarkoma (comme du reste on peut, de façon plus subtile, l'entendre chez Cowards sans que personne aille s'aviser de dire "fusion" à leur égard), sans qu'un seul "jump" ni même un timide petit "yo" soit jamais prononcé : on reste bien élevé. Integrity c'est donc un peu Helmet fusionné avec un groove canaille qui fait parfois penser au premier Bungle - le meilleur juste devant California, chacun le sait - et à tout ce que les nineties globalement avaient de coulrophile, Pork Soda, Acid Bath, Stephen King, Korn, Infectious Grooves... tout le toutim - mais en civil et en baggy, pour se mieux fondre dans des embrouilles de Samoans - très nineties également, les Samoans, vous avez remarqué ? Et si vous êtes capables d'imaginer Mr Bungle sans l'hystérie et la fête (foraine ou klezmer), vous avez une petite idée de l'inquiétude que peut procurer par endroits Integrity. Si le démarrage de "Less by one" ne vous donne pas envie d'avoir un nez rouge pour dodeliner de la caboche façon scie sauteuse, un rictus sinistre et imbécile agrafé aux babines... Oubliez les années 90, quelque chose vous échappe.
Oui, au contraire par exemple de l'album de Deaf Indians (que marqué par les publicités de l'époques je n'avais pu résister à l'impulsion d'acheter, vingt ans après la guerre, lorsque je le croisai dans un bac à soldes), l'unique disque de Sarkoma est une vraie perle sous-estimée de ces années-là, sans exploit individuel puisque tout y est de façon compacte brillamment exécuté, comme une attaque de rugby, avec en sus une sorte d'honnêteté crue et sans chichis dont - pour sortir un instant des références qui lui donnent l'air d'une chose strictement datée, un genre de film à costumes - l'on ne voit guère d'équivalent que chez Planes Mistaken For Stars ; et l'on ne peut s'empêcher de se demander qui l'emporte, entre le prix tout particulier - et bien réel - que lui donne son caractère unique, et la curiosité de savoir si pareil talent aurait eu matière à se développer encore et jusqu'où.

Tool : Fear Inoculum

Notez bien que, de la part de mecs qui n'ont à peu près rien (un pauvre morceau joué live il y a quelques semaines ? allons, allons...) laissé fuiter pendant une douzaine d'années, jusqu'au moment de pouvoir enfin tout farauds annoncer l'événement pour une paire de semaines plus tard, un album entier disponible sur le beuoué cinq jours avant la dite date...
Il est permis de fortement dubiter, et envisager l'hypothèse de la fuite volontaire, dont le contenu soit, au hasard, une répétition, ou bien un brouillon de nouvel album déjà mis à la corbeille voici sept ou huit ans.
A fortiori lorsque c'est à tout à fait à quoi ressemblent les morceaux du putatif album.

Rendez-vous demain pour la réponse.


Fight Amp : Birth Control

Vous aimez beaucoup Hammerhead (vous adorez même leur part la plus rêveuse, Vaz, avec son goût de fer et de sel), Into the Vortex est parmi vos plus vieux amis et tout... mais vous trouvez que l'humeur punitive leur va bien, et vous avez toujours sans osé le dire déploré que ce dernier disque comportât si peu de morceaux dans la veine patibulaire de "All this is yours".
Fight Amp sont comme vous. La voix qui n'aime que les phrases sur une seule note et n'en connaît que deux en tout - mais les beugle à s'en péter les cordes -, les riffs pas beaucoup plus colorés, le son de basse qui baissera pas les yeux fût-ce Ben Green en face, la gaieté globale à fiche le cafard à Chris Jerue... Parole ! même l'instrumental desperado - mais si, rappelez vous, ce pénible coucher de soleil poncif qu'on devait se taper sur tous les disques de cursedcrustcore dans les années 2000 - est bad ass comme un garagiste du Minnesota qui au bout de quatre relances de son comptable vient te réclamer en personne le paiement de l'ardoise que t'as chez lui.
Vous allez passer un bon moment, c'est garanti sur facture.

mercredi 28 août 2019

Mentallo & The Fixer : No Rest for The Wicked

M&TF à son plus harsh et son plus funky, indissociablement. On pense cette fois vraiment fort au vieux FLA - époque Gashed Senses plutôt que Total Terror - mais qui débarque, hilare et un peu fébrile, en discothèque comme on tombe du futur dans le présent, sous l'effet massif d'une drogue qu'il vient à peine de découvrir et dont, partant, il explore les effets en direct et à mesure - la pochette semble d'ailleurs documenter précisément cela, qu'on entend.
Les preuves sont donc ici, accablantes : M&TF appartient bien à l'origine à la brutale espèce qu'est l'EBM ("Lunatik", si ce n'est pas du Claus Larsen des tout débuts... presque), et pas de la moins voyouse, encore. Mais déjà alors, avant donc qu'il ne transcende sa condition humaine et biologique, il charrie dans ses veines en guise de sang un mélange déjà tellement chargé en substances étrangères qu'il est à cheval sur plusieurs formes de vie, et son pouls se sculpte avec une lascivité mécanique dans des paysages de metal à l'infini, de même que les déjà caractéristiques envolées de synthés angéliques claironnent ici peut-être encore plus fort que dans d'ultérieurs albums plus sentimentaux, et sans rougir face aux rythmiques barbares... Tout tonitrue, se déchire, se fracasse dans l'extase et l'ivresse sur ce premier album, broyant les barrières des sens : No Rest for The Wicked, assurément, est l'album le moins subtil de Mentallo ; mais tout sauf le moins intoxiqué ; sa brutalité même, il s'en enivre, ainsi le beat particulièrement milicien de "Breeder", qui semble arraché à Rabies (ou à The Rich Man's Eight-Track Tape aussi bien, tenez, puisqu'après tout les deux disques sont sur un pied d'égalité pour discuter tonnes de tôle froissée) pour, bien loin des visées émeutières de ce dernier, en faire une sorte de mantra à engendrer des mutations déshumanisantes - parfait, juste après avoir eu le cerveau convenablement concassé par celui invraisemblablement gorille de "Telepath"... Au fond, la perchance ultime à l’œuvre dans No Rest for The Wicked, c'est le beat ; l'EBM comme hallucinogène et dissociatif en soi.
L'un de leurs disques les plus brillants et sidérants, aussi, sous les airs naïfs de ses lignes de basses primitives - "Incantations", on frise Fad Gadget - et ses beats qu'on croirait frappés à un doigt : une "Narcotik Calling" possède toute l'ampleur de la plus profonde techno minimale, sans la pompe ; et de même la conclusion "Day of Ascension" conjugue une vibe old-school bien enracinée, à des cieux ouverts sur le grand large stellaire et leurs ténébreuses affaires. L'EBM déjà, aussi, comme véhicule mystique.

mardi 27 août 2019

Mentallo & The Fixer : Revelations 23

Juste des fois que : l'on aille se figurer que je me fondasse sur le seul Burnt Beyond Recognition, pour affirmer que parfois Mentallo & The Fixer fait tout comme il ne faut pas faire, dans le collisionnage et froissage de ses propres composants (y compris le remix déguisé, ou recyclage malvenu, tel "Scum of the Earth", qui gâche le merveilleux beat de "Telepath", ah ! les cons), et fait air-ball complet.

Tool : Fear Inoculum

Il s'entend ici, à plusieurs reprises et décidément, des choses non déplaisantes voire carrément plaisantes - du côté à tout le moins de la voix et de la batterie/percussions (je ne vais même pas tenter de vous les décrire : Maynard est Maynard, qui n'a pas décliné tout au contraire, et Danny Carey c'est kif-kif) : côté guitares, en revanche, c'est l'ennui total. Foncièrement, l'atmosphère hippie-secte-illuminatimathématiques n'est cependant pas désagréable...
Mais alors, pour se débarrasser de l'impression récurrente, de la vision persistante de musiciens à catogan, béret et falzar afro à fleurs qui se jettent entre eux des sourires gourmands et un brin graveleux de "zicos qui se régalent", pardon !  Je ne saurais dire si ces morceaux-là n'ont rien à dire, rien d'autre que leur couleur prog-patchouli très clairement et complaisamment posée : le problème est que c'est beaucoup trop délayé dans cette permanente façon de tout jouer façon jam de "brutasses de musiciens qui touchent leur bille" (et malaxent surtout un groove, une transe, un vertige n'existant que dans leurs têtes) : cela ressemble tout à fait à un a priori, j'en suis conscient, mais d'une, ce n'en est pas un que j'ai vis-à-vis de Tool - si c'est cependant un écueil qui les guette chaque fois - de deux, c'est une réalité.
La bonne moitié au bas mot de ces morceaux tous longs ou presque, est constituée d'inutiles minutes (pas la peine d'émettre l'hypothèse que ce serait au service de l'ambiance, supposément à faire monter : tout ce que cela accomplit est précisément de la faire misérablement tomber, ce qui, on s'en aperçoit douloureusement au long du disque, est un beau gâchis, donnant d'autant plus envie d'être agressif) pendant lesquelles les gratteurs et le frappeur de concert se gargarisent fort manifestement du raffinement rythmique et syncopal (vous me direz, dans le genre psalmodie babeloche vers un nouvel âge réminiscent, ça se pose là) qu'ils sont en train de développer, entre toutes leurs mains adroites, semblant admirer sans se lasser la longueur forçant le respect que chaque fois sans faillir ils atteignent...
Du coup, vous le voyez venir, le sentiment impitoyable, navré, écœuré qui nous saisit ? Voilà en vérité un disque qui se touche drôlement la patchole.
Mais dans la poche, voilà le, a-hem, nœud du problème ; l'impression encore plus forte que la précédente est que ces mecs là, avec leurs regards entre eux de margoulins, conniventionnent et clin-d’œillent à qui mieux-mieux en songeant tous à ce considérable album qu'ils ont là, tout près, dans leur poche, et que ça y est, ils vont enfin révéler au monde ébahi, insoupçonneux de ce qui l'attend d'un instant à l'autre, et à quel point c'est énorme, et attendez donc de voir ce que vous allez voir mes agneaux... Et jamais ils ne le déballent, piégés qu'ils sont par réflexe dans cette sorte de funk débandant typique du prog, et dans la construction compassée de leur architecture rythmique - alors que pourtant c'est commencé, ça y est, les bandes tournent. Jamais l'album ne sort de la poche - et je vous dis tout cela, je n'ai pas passé les treize dernières années - ni mois, ni semaines - à l'attendre - ni même à penser à lui. Vous voyez, quand je vous disais que le disque rend méchant ? Il y a bien, dans chaque morceau, un bon voire très bon départ, une possibilité tangible de faire quelque chose de sensuel, de beau, de qui se partage... Mais de la part d'un groupe qui nous a donné - précisément - des choses aussi incandescentes et généreuses que Undertow et Lateralus, c'est insuffisant ; d'où une envie de les saquer autant qu'eux nous saccagent cet album qui aurait pu être tellement meilleur ; ne l'eussent-ils joué comme des putain de doctorants. Tous ces putain de riffs - basse et guitare dans le même sac - ont beaucoup trop de doigts et de jambes, putain.
Et tout ceci se détecte dès le premier morceau puis se reconduit à chaque nouveau, dans une désespérante stagnation, qui ne fait que nourrir - avec une triste frugalité - la frustration, et la certitude de plus en plus claire qu'il ne se passera rien jusqu'à la fin ; l'impression de regarder un match de football.
A la notable exception de "Descending", qui vient de superbe façon rendre palpable et odorante la mélancolie et la grâce qui sourdait depuis le début de la douce béatitude de cette messe mathématico-astronomique mais demeurait trop diluée ; et, d'assez peu étonnante façon (un peu moins de cinq minutes, et pas de guitares), de la farfelue "Chocolate Chip Trip". C'est peu ? C'est peu.
Surtout lorsque tu monnayes ton disque 80 balles emballé dans un Minitel, un flipper, ou que sais-je, dont on n'a rien à foutre, coco.

lundi 26 août 2019

Mentallo & The Fixer : No Rest for the Wicked

S'il y a bien une fois où Mentallo & The Fixer ont réussi à la fois à braconner éhontément sur les terres de Skinny Puppy et à transformer le  machin - et bien une fois où Mentallo & The Fixer, péniblement généreux comme ils peuvent l'être en remixes de leurs morceaux, ont réussi à en façonner d'à la fois bien reconnaissables d'avec versions d'origine, et pertinents (rien que d'avoir simplement ajouté, avec "Hope", des vocaux rongés sur l'emphatique "Virtually Hopeless", soit tout ce qui lui manquait pour en faire une chose vicieuse, qui portât bien l'ironie amère de son nouveau titre) : c'est sur le disque bonus de cette réédition du premier album, avec sa couverture qu'on dirait une version Zoth Ommog d'un album de Klute - alors que justement ce n'est pas la version Zoth Ommog (les vieux comprendront mon amusement), qui existe, de cette dite réédition ; bref.
On pense plusieurs fois à Skinny Puppy, sûrement, et non moins sûrement l'on est ahuri par le traitement de cryonisation qui leur est infligé avec une cruauté effrayante, bien typique de Mentallo et de ce dont on les pressent toujours capables sous leurs airs de gentils docteurs ès-astrophysique. En fait on croirait voir deux horribles laborantins (Fabius Bile, pour ceux à qui cela parlera) s'amuser à prendre le Skinny de l'époque Remission et Bites, et le coller dans la même cage que celui, les yeux au bord de tomber du crâne sous la pression des vaisseaux sanguins qui essaient d'en sortir en frétillant spasmodiquement, de Too Dark Park et Last Rights - et regarder d'un air gourmand ce qui va se passer.
Bon, il se joue davantage que cela, évidemment, on pourrait du reste ajouter, vous vous en doutez, le vieux Front Line, autant pour le genre de ligne de basses à traques cyberpunk que pour l'atmosphère farouchement tournée vers l'espace profond. Mais surtout on contemple, plus forte et âpre que sur un trop toutou Burnt Beyond Recognition, la personnalité de Mentallo & The Fixer. Ce qu'elle a d'impitoyable. Les morceaux présents ici réussissent - puisque manifestement c'est le jour des "à la fois" - le tour de cochon (la force n'a aucun intérêt) d'à la fois mettre en valeur combien la musique de Mentallo s'enracine dans un groove electro old school bien minimal, et ce qu'elle peut en faire de radicalement alien, dans la caractéristique transe sans répit qu'elle y injecte à grosse doses - frisant même le ridicule sur un "Dias Muerto" dépassant les treize minutes de tournerie sur un motif enfantin... mais ne l'atteignant pas, puisque, répétons et martelons avec autant d'admirable constance infaillible qu'ils y mettent, c'est précisément, non seulement l'identité M&TF, mais encore sa force de persuasion, d'invasion ; de telle sorte que, tous comptes faits, ce disque bonus paraît une sorte de paradoxe temporel, appartenant comme il le fait autant à la période la plus primitive (dans tous les sens du terme) du groupe, qu'à la plus raffinée et gazeuse - à savoir évidemment Algorythum et Love is the Law.
Tout est là dès l'origine - les nappes qui vivent dans un polar de science-fiction romantique où elles font des yeux de velours aux géantes gazeuses et aux naines blanches, les lignes de basse en fer blanc bloquées en 1984, la percussion bornée et sans merci, la voix enregistrée sous la douche d'acide - et n'attend plus que d'être raffiné au point extrême que, on le sait, il le sera - mais même cru, le matériau fait déjà partie de ceux-là qu'on n'a pas nécessairement besoin de mettre en valeur davantage, que par un brin de persil sur leur chair nue, ni d'accommoder outre mesure, et il a déjà largement (un morceau tel que "Vision", famélique comme il est, se trouve être une des toutes meilleurs choses que Mentallo aient jamais écrites) de quoi s'ébahir et s'étourdir dangereusement les papilles neurales.

vendredi 23 août 2019

All Out War : Crawl Among the Filth

Mais alors eux ! ils ont tellement bien fait, ma parole, d'épurer leur musique, de la simplifier ainsi jusqu'à l'essentiel - le punk, et l'apocalypse... Et, pour ajouter une petite plus-value autre que la reformulation au présent article, de parvenir dans le procédé à une sorte de version minimale - on n'ose dire à la façon haiku - du vieux Starkweather, qui ressemblerait à s'y méprendre à du crust messianique des enfers envahissant la Terre.
Et l'on ne dira même pas ce qui démange la langue du petit malin incorrigible, soit une quelconque vanne à base de "ils auraient pu s'arrêter juste avant que la coupe budgétaire et le régime d'austérité ne touchent le service graphisme, par contre" ; parce que cette pochette, là, oui celle-là même, elle est parfaite.
Puisqu'elle est parfaitement adaptée à ce qu'elle contient, à savoir quelque chose de désagréable, de méchant avec grande laideur.
On va trouver que j'insiste, mais il y a toujours, plus ou moins profond, au moins une raison vraiment très très solide pour qu'un nom soit lâché en référence ; alors, bon, soyons honnête, entre nous : vous l'avez, jamais, trouvée belle, la jaquette de Enemy of the Sun ? Bien ; vous avez jamais désiré qu'il en soit autrement ?
Ben c'est pareil.

jeudi 22 août 2019

Goatess : Blood & Wine

Alors pour le vin je ne sais pas, peut-être un peu, et pour le sang pas du tout.
En revanche, cet album qui voit Goatess devenir une sorte de Lord Vicar qui veut vivre la vie à la Clutch, il évoque surtout, à plein temps, la brioche. De grosses brioches, à tête, sans tête, en mousseline, en tranches, trempées dans le lait, avec peut-être bien des fois aussi des saucisses ventrues cuites dedans...
C'est bourratif, très rapidement, mais c'est éminemment sympathique ; ça vous gonfle comme pas deux en deux-deux, et pourtant aussitôt qu'on s'en aperçoit, chaque fois même parce qu'on ne s'en aperçoit pas qu'une fois, au lieu de nous décider enfin à repousser toute cette brioche, eh bien comme pas une ne vous donne envie de lever votre cul de toutes les manières,  on en reprend une, semblable à toutes les autres, molle, moelleuse, grasse, douceâtre, et qui vous ballonne un peu plus. Avec un arrière-goût, toujours fuyard, fourbement caché derrière celui hâbleur de la croûte dorée à l’œuf, qui toujours semble murmurer que le beurre possède une saveur plus profonde qu'on ne veut bien le croire.
C'est à n'en pas douter une drôle d'idée, mais ce n'en est peut-être pas une si mauvaise, pour Goatess d'avoir changé de chanteur pour une brioche.

mercredi 21 août 2019

Ignivomous : Hieroglossia

Le death metal - celui où la batterie se discerne à peine davantage que le lointain et sourd grondement sismique, de quelque armée démoniaque en approche souterraine, qui fait pleuvoir, de la frise cruelle sculptée dans la pierre usée des murs du temple immense, que sont les riffs, les cascades de poussière qui constituent ce growl.
Comme que dirait qu'en cours de Morbid Angel, y en a au moins un qui suit, et ne s'est pas cru en CAP de mécanique des chars d'assaut.
La pochette vous laisse froid ? Ce n'est pas la définitive, mais c'est la seule que l'éditeur ait fournie à nous autres pauvres organes de presse ; et pour ma part j'espère bien que la version régulière utilisera le même nombre de couleurs, qui reflètent avec un tel à-propos celles de la musique de Hieroglossia, et la vision dantesque ci-dessus ébauchée, qu'elle convoque.
Cette pochette est moche ? Cette musique est moche, mais d'une laideur sacrée. Le death metal, en personne.

mardi 20 août 2019

Siouxsie and The Banshees : Downside Up

Une compilation des faces B, ce peut aussi être... cela.
On pourrait s'attendre à cette fois tenir par nature l'exact contraire de Spellbound, et sa sélection minutieuse pratiquée par les têtes pensantes même du groupe à travers leur propre œuvre... Combien l'on se fourvoierait.
Downside Up est carrément une révélation, celle d'une chose qu'on soupçonnait tout au plus et qui se mesure ici à sa véritable dimension, une fois mises non pas bout-à-bout mais toutes ensemble comme elles paraissent alors n'avoir fait qu'attendre patiemment de l'être, ces faces B qui semblent dans leur écrasante majorité appartenir à la même réalité parallèle - au point même, à titre de preuve de ce que l'on dit ici et a dit précédemment, qu'une "Shooting Sun" et ses lumineux accents de danse agreste dans la manière Dead Can Dance, qui passait à merveille dans l'enchaînement de Spellbound, fait ici un peu tâche - au contraire de la très Brendan Perry "Let go", ce qui n'est lorsqu'on y pense que pure logique.
Non pas la face B des Banshees, mais la Face Cachée des Banshees. L'envers du groupe, son autre vie ; rien à peu près de pop comme ont pu l'être de diverses façons - et plus ou moins réussies - leurs chansons plus notoires, pleines d'accroches flamboyantes comme on les connaît - mais rien non plus, n'allez pas vous faire des idées, de Hautement Expérimental ; non. Simplement un monde nocturne peut-être plus étrange encore que celui des Creatures, une manière de cousin à ce The Top plus bizarre, fantasque et nyctalope encore que l'original, que l'on entrevoit dans les meilleurs faces B, justement, des Cure.
Une suite de saynètes oniriques parmi lesquelles une "Raw head and bloody bones" paraîtrait l'une des plus équilibrées et rassurantes ; de mélodies mystérieuses, irréelles, de percussions lunaires ; de rythmiques blêmâtres, de psalmodies dont même la scansion de juvénile valkyrie paraît submergée par sa part lunaire ; ce n'est pas ici que l'on entendra des "Turn to stone" ou des "Last beat of my heart", non plus que des "Israel" ou des "Arabian Nights", ou encore des "Melt!" et des "Dazzle" ; non, presque exclusivement des comptines punk rock qui paraissent des hymnes à la démence sourde, tels qu'on n'en avait guère entendus ailleurs que chez les Stranglers - non, mais des tounes drum'n'bass jouées à la main et la cool, façon rockab'jazz, comme "The humming wire", c'est sérieux, cette histoire ? on comptait me cacher ça encore combien de temps, au juste ? - et de sabbats blafards, de funks vaudous de la steppe boréale, de morceaux que nul autre que Nearly God a repris, de chatouneries de somnambules insomniaques, de batucadas vampires... et combien d'autres grotesques à la séduction ravageuse, que le langage écrivassier échoue à décrire, et dont The Knife n'accouche même pas en rêve ; même une paire de rocks.
Un cabinet du bizarre des Banshees qui ne prend jamais l'air d'un musée des idées saugrenues (et qui eussent mieux fait de rester au brouillon), comme peut presque le faire une compilation - pourtant exclusivement composée de faces A - telle que Twice Upon a Time, avec ses incongruités au regard du bon sens telles que "Candyman" ou ses scies telles que "The Passenger" ou "Dear Prudence" (quoique, au rayon 101 Dalmatiens, l'on doive au moins recenser "Return", et "Swimming horses", et au "reprises à crever de bon goût comme on crève d'ennui", "All tomorrow's parties", mais c'est bien compensé par la réussite d'une salsa dont on n'est jamais sûr de l'innocuité) - mais comme le vaste repaire où ils se retireraient chaque fois que le regard indiscret du monde n'est plus posé sur eux ; Siouxise et ses Banshees qui légers sur leurs coussinets vont où bon leur chante.
Un lieu caché baigné de magie interlope, où Miss Ballion paraît se débarrasser, ainsi que l'on fait d'un manteau trop lourd aux épaules, d'une trop grande conscience du pouvoir hiératique intrinsèque à son chant et des responsabilité qui en décombent - pour aller folâtrer avec les copains, qui du coup ne sont pas non plus au service de Madame La Voix (pour un peu l'on se prendrait à persifler sur la façon dont Budgie semble même davantage s'amuser et s'ébattre librement sur ces morceaux-ci, que sur les disques où en tête-à-tête avec Madame il étale infatigablement et impeccablement les tapis de pétales de rose qui lui sont dûs), mais des partenaires de jeux, tous enfants ensorcelés parmi qui Janet est tout sauf la grande prêtresse, juste la fille de la bande, tous elfes-punks à l'inquiétante canaillerie un brin intoxiquée - et toujours fidèles à eux-mêmes quand bien même avec les années dans ce havre de paix et d'intimité de forêt cold-wave où les lointains cris des oiseaux sont des échardes de givre (je pense bien à la même chose que vous, oui) s'est bricolée une fumerie d'opium où se contenter parfois de prendre le thé (et le thé convenablement préparé c'est délicieux, n'est-ce pas "Are you still dying darling ?" ?)... avec parfois un trait de quelque chose de plus corsé tout de même - "Mechanical eyes", mes enfants, ho ho ho ... on sait encore s'en payer une bonne tranche de carnaval synaptiques sans faire sa mijaurée, dites moi ? ou plus sagement et simplement un bon gros cocktail au curaçao (sur "Sleeepwalking on the high wire", bien sûr... mais soyons bon prince : je vous accorde que pour "Something blue" ça collera aussi)...
Bref, je vous laisse découvrir tout seul les merveilles qui se trouvent là-dedans à s'emmêler les pieds dedans. Alors bon : on n'ira pas bombarder Downside Up meilleur album de Siouxsie et les Banshees, parce qu'on a le réflexe salutaire de se rappeler que le groupe n'a pas seulement publié des Tinderbox et des A Kiss in the Dreamhouse, mais aussi Juju, The Scream, et Peepshow... alors on se retient ; très fort.

Kilbeggan : Connemara Distillers Edition


Ce Connemara est un whisky dont je n'attendais rien, et qui a pris son temps pour me séduire tout de suite. Après avoir croisé ce flacon en supermarché et trouvé ça relativement rebutant, de la forme de la bouteille au nom... Puis me l'être fait offrir par un collègue... Avoir gardé la quille fermée de côté le temps que ledit collègue se paye une année sabbatique en Nouvelle-Zélande... Séance de dégustation au retour, et au moment d'y coller deux trois lichettes ; même si je me suis tu, j'ai eu des images très karacho à le renifler et à le boire.

Et arrivé au milieu de la bouteille, je reste encore fasciné par ce style de whisky tourbé plus péon que pêcheur... Une tourbe que l'on dit fermière, bien différente de la tourbe Islay avec son obscénité côtière. Pas d'iode ici. Plutôt des notes d'herbe coupée et de terre. La terre, oui ; la bonne terre, chaude, grasse, que Dieu a destiné à la vigne. Et des touches herbacées/épicées du plus bel effet, fraîches-humus, fenouillesques, céleri-scélérates, peut-être même une lichette de trèfle à quatre feuilles (même si y a un peu de trèfle à trois feuilles aussi, avec, ces filous croyaient p't'être que j'allais pas m'en apercevoir, hinin). Et à part ces conneries à la Jean-Pierre Coffe / Marc Veyrat ? Hein, à part la terre ? Hé bien l'imaginaire... qui fonctionne bien avec ce whisky. La dégustation n'est qu'un imaginaire, on y mène l'autre et il se créée le sien.

"À part la terre", hein ? Hé bien, La terre... du Milieu. Mais non, pas Marseille, essayons d'être sérieux nom d'une pipe ! Je ne suis pas très gourmand de fantasy (vu d'chez ouam ce monde c'est un peu comme le foot : à part Zazie...) mais je m'y connais tout de même un peu sur les grands classiques, hein, et, donc, pour tout avouer, ce que j'ai aimé dans Le Seigneur des Agneaux ce ne sont pas les batailles épiques avec des petits gugusses dont on n'a pis que foutre qui meurent par pelletées de mille-millions de milliards ni les parades de mages new age incarnés par des sosies chenus de Sébastien Chabal-Tellier au sommet du Mont Saint-Michel, ou encore ce totalitarisme grotesque d'oreilles taillées en pointe, non non non - le seul truc qui m'a vraiment botté dans cette grande féérie gogole, c'est plutôt les randonnées et bivouacs tranquillou en mode "centre aéré Auvergne - Nouvelle-Zélande" : ça oui, ça a de la gueule, et tout autant le début de la saga, avec ces moments très karacho dans le hameau des marmousets qui ficellent leurs baluchons, façon "l'aventure est proche, c'est le grand départ", style pépouze dans le cottage, bien vert et bien calme... humer la verdure ambiante, sentir la mousse humide qui frise aux chevilles des tilleuls, qu'on ne reverra peut-être jamais, comme qui dirait avant l'orage, dans cette fraîcheur incomparable de ces moignons de matins avant de partir au travail mais puissance mille... Et c'Conné - pasqu'y faut quand même causer bibine non mais - hé ben je l'associe depuis ma première dégustation à une image de cette saga au pas lent et au repos donc au meilleur, en somme quand elle n'est encore qu'un petit clapotis humain et pittoresque, à l'abri des visions militaristes... C'est un whisky de la hutte à Boumbo le Hobbit, et voilà tout. Si je me laisse aller un peu à ses odeurs et saveurs de bon bouquet garni, et sa douce tourbe paysanne, me vient l'image d'une visite impromptue du vieux mage... en reniflant avec les yeux grand fermés, oui... j'imagine sans mal Dumbledore (à moins qu'ce soit Sardoumane ? 'fin l'mage barbu quoi !) débarquer arc-voûté dans la hutte, goguenard et tout peuf-peuf sur son narguilé tandis que le nain qui ne se rase pas les pieds concocte une tisane à la mandragore, et puis qu'il lui demande poliment de retirer ses godillots couverts de purin. Une certaine idée de la campagne. Le mage s'exécute, respectueux du nain, bien qu'il pourrait sans ciller l'atomiser d'un demi-hochement d'alpenstock. Le savoir-vivre à l'ancienne, en somme. La ruralité des braves. Et ce monde vert et lointain que j'ai l'impression d'avoir toujours connu.

Voilà où me mène l'odeur et le goût de ce très sympathique Connemara Distiller's Edition : dans une foutue hutte de nain qui a du poil aux pieds. Avec du vieux foin. Avec de l'osier qui craque quand on s'assied. Avec des herbes fraîches du jardin cueillies avec une toute petite faucille. Dans un endroit à la fois rustique et cossu, où je me sens bien, avec ma petite fantaisie à moi, pantouflarde mais vibrante. C'est mon côté Tolkien... C'est mon côté Lou Pérac.

Et si c'est pas le Pérou, c'est un peu notre Nouvelle-Zélande. L'Irlande.

dimanche 18 août 2019

Siouxsie and The Banshees : Spellbound - The Collection

Oh, une autre compilation. Oui mais ce qui fait aussi - dans certains cas - une bonne compilation, ce n'est pas seulement du bon matériau brut, et partant une suite de bête de bons morceaux : ce peut également être une sélection singulière, qui lui donne autant d'identité qu'un album.
Spellbound porte bien son nom : lorsqu'on a dit cela, il est permis de s'attendre au pire, parlant de Susie et des boys. Qu'on se détrompe, Spellbound est bien moins kistsch et burton-friendly que les sucrés A Kiss in the Dreamhouse et Hyaena, ou même que le mortel (dans le bon sens du terme, précisons) Juju. Les morceaux choisis ici dessinent un fil conducteur à travers les époques et l'évolution du son des Banshees : oh, rien de fondamentalement étonnant, pas plus que ce que n'annonce le titre ; si ce n'est qu'on ne sait, très bien, si Madame Susette est la jeteuse de sort, ou l'ensorcelée.
En tous les cas, voilà pour sûr un disque entièrement consacrée à Siouxsie la foldingue et ses univers en toiles d'araignées de givre euphorisant autant qu'il est coupant. On ne tomberait évidemment pas dans le piège à débiles légers d'affirmer qu'il s'agît là de la vérité sur Siouxsie et les Banshees, laquelle est une affaire bien autrement ambiguë - mais on sera cependant enclin, lorsqu'on lira dans le livret "An introduction to Siouxsie selected by Siouxsie Sioux and Steven Severin", à écouter avec attention - et très vite envoûtement (comme de juste) - ce disque qui coule comme une rivière entre des choses en surface aussi dissemblables que "Happy House" et "Turn to Stone", montrant comme l'enfance de l'art l'exacte identité entre grâce et grincement, entre Glenn Close et Nico, entre la rigueur de l'hiver et celle de la joie... Une chose qui, en effet, n'a fait au fil des années que se raffiner et prendre des manières moins sauvageonnes - témoignant toujours de la même farouche intention ; et n'a pas du tout, excusez la grossièreté, la même tronche qu'un Once ni un Twice Upon a Time (où, par exemple, j'avais toujours tenu pour quantité négligeable et pacotille une "Cities in Dust" dont, ici, le motif sinisant de bazar prend un relief et une brillance tout à fait inédite, faisant presuqe oublier ce regrettable ".. my friend" iggypopesque). Car vous pouvez croire que, dans la team à Steven et Susan, y a pas que des numéros 10 ; pas que des singles, ni même que des faces A - et, parole ! ça fait plaisir de voir justice rendue enfin à "Not forgotten", qui vient impérialement conclure la lecture.
Non, c'est une toute autre histoire que conte Spellbound, c'est un pan entier de la musique de Siouxsie & The Banshees qui, sous un douloureux éclairage noir, révèle ainsi sa lumière à transpercer la réalité

samedi 17 août 2019

The Cure : Join the Dots

Chic, une compile ! On va pas se casser la nénette à faire ordonné, ni coordonné.
Titre très poétique et chargé de sens mais pas de poids.
Les "faces B" chez Cure, ben tiens je vais t'en parler, en ce qui me concerne certaines me sont plus connues et de plus longue date que certains albums studios, dont je les croyais faire partie sans savoir duquel exactement, et je continue de penser mordicus qu'elles auraient dû y être : "A new day", "Splintered in Her Head", "Descent"...
De toute façon la compilation commence sur "10:15 Saturday Night", en v'là lde la face B ; la moitié de Japanese Whispers, du reste, est là aussi, puisqu'elle est constituée de faces B de l'autre moitié : ça dit assez bien de quel bois est faite une face B chez Cure, pas vrai ?
Pour The Head on the Door, il finit donc par être même presque logique que les face B soient meilleures que les A - pas difficile, me direz vous, quand l'album comportait de bonne la seule "Close to Me" ; mais ça fait tout de même plaisir d'avoir quelque chose à sauver de cette année-là.
La plus célèbre et magistrale face B du groupe n'est pas sur ces quatre disques, puisqu'il s'agit de "Carnage Visors".
Tant qu'à se taper non pas uniquement des compos mais aussi des remixes (et pas les rares qui sont réussis), on aurait bien aimé avoir l'autre face B de "Charlotte Sometimes", à savoir cette mortelle version live de "Faith", mais bon.
"Splintered in Her Head", bon sang.
Certains morceaux avaient peut-être échappé à votre radar jusque là comme ils l'ont fait au mien, et se révèleront des indispensables sans discussion possible : ainsi le "Mais Robert, vous avez bu mon pauvre ami ?!" de "Throw Your Foot", qui rappelle d'euphorisante façon que The Cure aussi étaient un groupe de punks et d'anglais - mais que cela aussi (le punk anglais imbibé) ils le font de façon unique.
"New Day", nom d'une pipe.
On découvre avec "A Japanese Dream" que Pearl Jam aussi ont détroussé Cure.
On découvre avec un brin de désappointement que les face B de Kiss Me sont les plus plates.
On découvre avec ravissement et confusion ce que The Cure peut faire de troublant, d'un morceau des Doors assez benêt... ou encore utiliser le même pour vous rappeler que The Cure sont aussi un groupe de rock - et que cela aussi (le rock'n'roll façon côte Ouest) ils le font avec un feu sans égal, là tout près dessous la tendresse de pêche de Robert.
La reprise d'Hendrix, beaucoup moins acide que le "Foxy Lady" de jadis, ne fera pas se relever la nuit.
Celle de Bowie en revanche, laisse enchanté à nouveau.
Quant à "World in my eyes" : il est toujours, après tant d'années, difficile de se prononcer, lorsque non seulement on parle de The Cure electro (pas de commentaire, je vous prie), mais de l'étrange autant qu'improbable intersection entre deux figures fondamentales de votre âge tendre.
On découvre avec les face B de Disintegration et de Wish que du Disintegration ou du Wish en sourdine, c'est bien agréable aussi, et doux ; puis "Fear of Ghosts", il ne lui manque pas grand chose - rien ? - pour être au niveau de l'album. De pareilles choses prennent les allures délicieuses de petits secrets réservés aux amis, à ceux qui restent tard, lorsque toutes les bouteilles sont vides et qu'il reste surtout du rangement, de la mélancolie et des maux de tête en perspective.
Année de parution oblige, la période Wild Mood Swings est représentée ; mais la période qu'on appellera The Top montre que The Cure n'a rien à envier ni aux Damned ni aux Virgin Prunes sur le registre de la jeunesse sauvage "déglingue et chauves-souris", donc si vous permettez : ça équilibre largement.
Alors l'été n'est peut-être pas pour tout un chacun la saison où de tout temps il a le plus écouté The Cure, mais elle est pour sûr celle des cahier de vacances. Join the dots.

vendredi 16 août 2019

Mentallo & the Fixer : Burnt Beyond Recognition

Certaines fois, tout de même, Mentallo & the Fixer c'est vraiment nunuche comme du Front Line Assembly qui serait non pas prof de sport mais de sciences physiques ; astrophysique, whatever.

jeudi 15 août 2019

Mentallo & the Fixer : Enlightenment Through a Chemical Catalyst

Le disque où Mentallo & the Fixer percute un instant de réalisme, et se rend compte que le cosmos où il s'égaye depuis toutes ces années, n'est qu'un asile psychiatrique ; qu'accessoirement n'y réside ni ne s'y promène plus personne, que lui à travers ces couloirs délabrés, uniquement peuplés de canalisations crevées, odeur de décomposition des souvenirs et autres ampoules en fin de vie. Et décide de continuer à s'en fiche impérialement, parce qu'après tout s'il n'y a personne pour l'y entendre ni hurler ni murmurer, ce n'est pas si différent de l'espace profond quand on y pense, ou du fin fond de son esprit sans fond, où il s'est perdu depuis déjà un bail.
Mentallo prince en son domaine de vide, et heureux de cela, soulagé au bout du compte de ce vide de tout, de cette mort de tout enfin survenue, manifestement, pendant un de ses absences de transe mystique ou autre overdose sacrée. Et qui se met à gambader, ainsi que dans un environnement à gravité réduite, parmi les ululements que fait le vent dans ces interminables couloirs froids, et pirouetter, au son intime des fritouillis et borborygmes de ses cellules usées par toutes ces années de harassantes révélations chimiquement induites, un grand sourire absent peint sur ses joues caves ; en proie éperdument au vertige de la merveille et cauchemar à la fois, qu'est la puissance sans limites du mental...
L'égarement.

mardi 13 août 2019

Mentallo & the Fixer : Algorythum

On ne m'a, j'ose l'espérer, pas compris de travers : la formulation précédente, en préambule du précédent article concernant M&TF, ne visait qu'à traduire la frustration que bien trop de leurs albums, en regard du génie brut et imposant qu'on sent aux deux Dassing, engendre ; il est bien évident qu'ils sont qui ils sont et personne d'autre, et ne cherchent jamais un instant de leur vie à être ni Front Line, ni Skinny.
Et contrairement à une autre formule absolutiste à l'emporte-pièce, que je n'ai également employée qu'à la fin de traduire l'entièreté de l'extase suscitée par Love is the Law, ce dernier n'est, manquerait plus que cela, pas le seul album où entendre resplendir la singularité ardente de Mentallo & the Fixer. Algorythum, ainsi que son titre le laisse entendre, n'est guère moindre œuvre d'alchimie algébroticosmique : c'est d'ailleurs à partir de cet album précis que Mentallo s'arrache à la forme de gravité qui le retenait encore à nos galaxies connues, et s'échappe vers de si lointaines ; et c'est sur ces deux disques-là qu'il réalisera ses mutations les plus douloureuses de beauté inhumaine.
Le groupe a toujours joui d'un don certain pour les intitulés frappants - permettez qu'on s'autorise un petit rappel-gargarisme : Legion of Lepers, Burnt Beyond Recognition, Bring to a Boil, Mother of Harlots, Rapid Suffocation, Virtually Hopeless, Gargantua, Goliath, Dead Days, Where Angels Fear to Tread, Radiant... on s'arrête là : presque tous leurs morceaux ou albums donnent envie d'être entendus à la lecture de leur titre - et le présent ne déshonorera pas les Dassing, avec sa sobriété suggestive ce qu'il faut. On pourra, accessoirement, y lire ce que la musique de Mentallo y montre devoir à - et muter de - celle de The Klinik, les deux relevant d'une forme étrange de transe née dans le rythme évidemment mais ne se limitant pas au niveau strictement percussif des choses - et le présent album vous y plongera même davantage par ses lames d'ambient.
En vérité le langage de M&TF avec Algorythum tient d'une irréelle rencontre, au niveau gazeux, en banlieue de quelque étoile lointaine, entre ce que les débuts de FLA ont montré de plus génial, sur le registre de la science fiction hésitant entre dépression nerveuse et spéculation scientifico-poétique, et ce que The Klinik put instiller de plus narcotique ; et emmène le tout beaucoup plus loin que n'alla chacun jamais séparément (ou bien, du reste, que n'alla un Where Angels Fear to Tread non moins avide de dimensions inouïes de la perception et de l'élément, mais encore un peu raide : la pochette n'en offre-t-elle pas à elle seule une version fantasmagoriquement libérée, comme par l'action de quelque enzyme hallucinogène diaboliquement surpuissant ?).
Algorythum vous étourdit à en perdre le sens, de plaisir, au long de gouffres spiralés, s'enroulant lascivement les uns dans les autres plus profondément, vous emmène au creux des cavités entre les courbes des galaxies, vous y sentir brûlant tel un atome de poignante extase. Non, Algorythum n'est certes pas arrakeen comme peut l'être Love is the Law ; on n'y perd pas encore son identité avec placidité, emportée avec les grains de sable sur les ailes du vent sans début ni fin ; non : il se contente, excusez du peu, d'être un album qui aurait pu sans choquer personne sortir sur Reload Ambient.

lundi 12 août 2019

The Cure : 4:13 Dream

Établissons le contexte avec netteté : l'auteur de ces lignes ne fait, d'évidence, pas partie de ceux qui considèrent Pornography comme le seul album supportable de Cure ; ni comme leur meilleur album ; non plus que comme autre chose qu'un album plus qu'excellent, ce qui serait une autre forme, non moins ridicule que les deux précédentes, de snobisme ; il n'a rien davantage à redire à la face (la taille de celle-ci rendrait le terme de "facette", là encore, grotesque de mauvaise foi) pop du groupe : il adore, évidemment, "Boys don't cry", "Close to me" ou "Just like heaven", mais aussi "Friday I'm in love", si si, et encore "Wendy time", "Hot ! hot ! hot!" ou même "Why can't I be you ?".
Et donc ? Donc il faut reconnaître à 4:13 Dream, qui a l'épineuse qualité à gérer de faire partie de ceux sortis par le fantôme de Robert Smith, qu'il comporte non pas un mais plusieurs morceaux largement plus... beaux, tout simplement et pour continuer à ne pas faire la sainte-nitouche, que le mielleux et pourtant fadasse depuis toujours "In between days". Voilà, c'est dit. Il aura au moins servi à cela que Robert devienne vieux et un peu frileux : il sait désormais ouvrager des morceaux de pop raffinés (ce qui ne signifie pas mégalomanes ou ampoulés) et délicats, sans bien évidemment perdre le contact miraculeux avec l'enfant qu'il est, pour toujours, aussi amère soit à avaler chaque dixième bougie supplémentaire sur le gâteau ; même sur une chose qui est une lointaine cousine, grinçante et désabusée, de "Hot ! hot ! hot !" telle que "The freakshow".
4:13 Dream est, ma foi, bien ce que j'en avais dit précédemment : une version à peu près tout-pop de Wish - ce qui veut bien dire qu'il titre une forte teneur en fruits confits - de grande qualité, donc - mais aussi en iode : simplement n'en fait-il pas, autant que l'autre, une humeur à part entière, un reflet exigeant de son âme. Il est donc tout sauf un album neuneu de la même eau que l'affreux jaune, dont il faut savoir taire le nom, et le laisser s'abîmer dans l'oubli ; il réserve d'ailleurs quelques chiens de la chienne à Robert, à l'auditeur qui s'y aventure. On a déjà signalé "It's over", et son acidité vénéneuse à la "Watching me fall" (quelqu'un n'aurait pas oublié, j'espère, que Bob est fan de Hendrix pour toujours ?), mais il ne s'agirait pas d'oublier "The scream" et son coup de cochon de nous la jouer au pied de la lettre, tout en venant enfin nous débarasser de ce qu'on avait sur le bout de la langue depuis le début, devant cette pochette : The Top, parbleu...
Et puis non : il ne faut surtout pas que vous, non plus que moi, vous imaginiez pouvoir - ni devoir, du reste - procéder au moindre hypothétique sauvetage du disque en y pêchant des rataillons de cruauté et de noirceur. Car pour sûr, le Robert du ci-devant album, sans même en avoir lu les paroles, est plutôt celui qui écrit "It's such a gorgeous sight/To see you eat in the middle of the night", que celui de "One more day like today and I'll kill you" : il faut être capable de l'encaisser, ce Robert-là ; pour autant, des inflexions nerveuses comme celles de ce "Yeah I'm tired/Like I'm sick" sur "Switch", on y sent pour peu que l'on ne soit pas soi-même crispé et donc un peu mort à un moment du parcours, une jeunesse et un tranchant intacts, et un Robert, vocalement en particulier, en plus que pleine forme : généreuse.
4:13 Dream est un album exigeant, et nommément il exige de vous que vous aimiez sincèrement, et non en détournant chastement les yeux jusqu'à sa prochaine crise de grommellements, le Robert joufflu et acidulé jusqu'au trognon qui adresse un ronronnement de tendresse complice à ses baskets en se glissant dans leur moelleux, celui qui chante un gloussement taquin à la première étoile qu'il voit se lever dans le ciel nocturne au-dessus de la mer (là sur cette falaise où commence, et d'ailleurs se déroule tout entier 4:13 Dream, tout comme le faisait Wish) - car il est tout pétri du même débordant amour rafraîchissant que l'autre, qui n'en est pas un. Et Robert au fond, si on le pousse un peu dans ses retranchements, finira toujours pas révéler ses seules griffes : le miracle de son éternelle jeunesse, éternellement joueuse et folâtre. Japanese Whispers, lorsqu'on y pense, n'est guère loin, autant dire certains parmi les tout meilleurs morceaux de Cure.
Oui après tout, 4:13 Dream est tout simplement cela : le plus bel album de Robert as Bobby the Cat.

dimanche 11 août 2019

Mentallo & the Fixer : Love is the Law

Mentallo & the Fixer... Ce groupe chelou avec son nom chelou, cette electro-dark gauche, mélodique et harsh à la fois, wavey et sentimentale mais pourtant toujours trop mentale et austère pour se glisser sur le dancefloor, et tour à tour sonnant comme un Skinny Puppy qui mettrait systématiquement à côté, ou comme un Front Line Assembly qui mettrait systématiquement à côté ; et de façon générale comme un machin chelou qui essaierait de taper entre Skinny Puppy et Front Line Assembly, et du coup mettrait complètement nulle part. Forcément, il doit y avoir quelque chose d'autre à trouver là-dessous, de proprement singulier, potentiellement un trésor - mais n'est-ce pas un peu de leur faute aussi, si chaque fois on n'arrive pas à attraper les wagons de leur mystérieux train cosmique, et reste sur le plancher des vaches à contempler dans la perplexité leurs trajectoires étrangères à toutes efficacité ?
Et, surtout, n'est-ce pas là, avec l'impossible Love is the Law et son titre invincible, qu'ils ont réussi - plus qu'à merveille ? N'est-ce pas là un album d'electro-indus tel qu'on n'en croise pas cent dans une vie, ni dix ni même deux à la vérité ? Une electro  psychotrope plus folâtre et sauvageonne que bien des albums d'IDM et autres ambient-breakcore post-electronica, dont elle passe placidement sous le radar des étiquettes autorisées par le bon goût, et qui vous emplit les veines - et l'esprit - d'un sable aride à vous en brûler d'extase, des beats impalpables et pourtant palpitants, moites, vaporeux, leur masse semblant façonnée dans celle de quelque géante gazeuse irrespirable et enivrante, à moins que ce ne soient les vocaux, presque aussi mystérieux, des nappes abrasives et rosâtres, érotiques et inquiétantes comme des créatures nées de Frank Herbert, des mélodies aux couleurs inconnues de notre vocabulaire émotif, tout comme la structure des morceaux - chansons ? plages ambient ? - et leur humeur l'est de notre grammaire, et de notre biologie ; un disque infusé par-delà l'intoxication de rêves aussi mouvementés que langoureux, qui vous donnerait envie de lire plusieurs romans de SF en même temps et solidement perché - Asimov, Lem, et tout ce qu'on pourrait trouver d'autre d'âpre, poétique, sensuel, affamé...
Love is the Law ne donne assurément PAS envie d'être trivial, alors contentons nous de glisser sans insiter, en réponse à notre propos préliminaire, qu'au moins une fois Mentallo & the Fixer a été largement au niveau des deux grosses pointures citées en entame, question puissance d'évocation hallucinatoire et transfiguration de votre substance - sinon plus haut. Et remarquons que, comme d'autres, il dit tout dès son titre : le drôle ne reconnaît en vérité pas de lois, autres que ce sentiment dévorant et universel au sens le plus littéral. On peut y contempler l'aboutissement - de grade feu d'artifice transcosmique - de la personnalité et appétit qui transparaissait dès le si bizarre No Rest for the Wicked, et s'était vue amortie dans une suite cherchant à se couler dans des contours plus reconnaissables.
C'est peut-être paradoxal, mais des extra-terrestres avérés, dans la dark-electro-indus-aggrotech-whatever et ses aspirations sci-fi, il s'en est rencontré assez peu ; le ci-devant junkie interstellaire, ce William S. Burroughs de space-opera méditatif, l'est d'aussi plein droit qu'un disque de Scott Sturgis. Ce que dans les milieux autorisés et pédants l'on appelle un indispensable, un classique, un incontournable... Et parmi les gloutons de musique un putain de disque. Un de ceux-là qui vous rincent et vous font crier merci, langue pendante, mais que vous ne couperez jamais avant la fin sans en éprouver une grande honte et salissure existentielle de vous-même - enfin, j'imagine : je n'ai jamais essayé, même alors que le soleil allait se lever, ce à quoi je déteste assister dans cet état-là.
Et lorsqu'il s'arrête, pour tout tu dis : merci.

samedi 10 août 2019

Tenebrae in Perpetuum : Anorexia Obscura

Niveau singularité farouche, je vais de nouveau être généreusement servi ce jour, qu'on en juge : déjà, les riffs en usage ici sont de toute évidence de la prestigieuse école De Mysteriis, donc à la fois farouchement attachés à une forme de tradition frisant l'archaïsme sinon l'obscurantisme, et par définition porteurs (lorsque la chose est bien faite, du moins) d'une bizarrerie irréductible malgré le passage du temps, des modes et des légions de candidats ; puis leurs maléfices de sorciers des bois armés de scies, se voient régulièrement traînés dans l'ornière et les ronces par ce penchant à valser de guingois, plus propre à tout ce black déviant à la Woods of Infinity et ce qui s'ensuit ; et puis il y a encore, qui viennent se poser dessus tout cela comme de rares mouches à viande aventureuses, ces éparses touches de synthé, pour apporter non pas de l'onirisme, mais une franche et effrayante étrangeté lunaire, ce qui n'est pas rien vu comment les guitares à elles seules sont déjà supérieurement qualifiées sur ce registre-là.
On songe peu à peu à Craft autant qu'à Il Giardino Violetto - et soudain l'on se rappelle que Tenebrae in Perpetuum sont italiens ; et tout devient alors plus "naturel", si l'on ose s'exprimer ainsi. Comme Malvento, comme Nightmare Lodge, comme tout ce qui ne voit pas de cloisons plus inviolables ou hermétiques que des voilettes de deuil, entre tout ce qui est noir, morbide et sinistre, que ce soit black metal ou dark wave pour commencer - ou encore gothic rock, pour certaines acidités visitant parfois les guitares...
Et ainsi Anorexia Obscura semble-t-il s'avérer le nom d'une sorte d'asile psychiatrique à ciel ouvert, sous une manière de ciel nocturne horriblement blafard, lumière d'une lune dont les rayons d'une cruauté glacée vous tisonnent un esprit engourdi avec une douceur cotonneuse - ou quelque chose dans ce goût-là. L'humeur quotidienne y est tellement horrible et odieuse, figurez vous, que pour se soulager l'on s'y fourre dans les oreilles tout barbelés des riffs de true black givré, pour se dorloter, pour mettre les terreurs en fuite.
La forêt n'appartient ni à l'Italie, ni à la Norvège, ni au cercle des vos amis ou des environnements à vous propices ; mettez vous bien ça dans la tête, et vous ne serez pas trop surpris d'y contempler votre propre rapide déliquescence et dérèglement.

lundi 5 août 2019

All Out War : Crawl Among the Filth

Il faut imaginer le death metal décharné, déchiqueté, ébouillanté et sanguinolent d'Asphyx et Obituary, conjointement perfusé par un vice à la Kickback - certains riffs, pour lesquels "Slayer" ne suffit pas , la voix - et une rage punk - d'autres riffs, la batterie - mis en ordre de bataille pour écumer les rues d'un futur dystopique aux couleurs volcaniques dignes d'Enemy of the Sun (autorisation de se dire "Killing Joke ?" ici ou là).
All Out War donne ici un lustre et un sens nouveau à l'expression "holy terror" : un où le vocable "holy" désigne toutes choses relatives aux prérogatives de la bébète de la déplaisante pochette que se trimballe Crawl Among the Filth.
Un qui fait passer Integrity pour de la musique de messe, Ringworm pour un cri de révolte et de dégoût, et Kickback pour Vincent Cassel.
Non, toutes ces choses ne sont pas l'affaire d'All Out War : il est trop tard pour tout cela ; il est, clairement sur Crawl Among the Filth, l'heure où l'humanité paye son addition. A la rigueur on pourrait se figurer un Ilsa qui aurait cessé de s'empâter le métabolisme et noyer son courroux dans les drogues et les hallucinations ; et partant se réveille, sans autre choix que de se déchaîner en un disque à la fois redoutablement direct, et horriblement malfaisant ; nocif.
N'ayant jamais, mal gré que j'en aie, été retourné par Truth in the Age of Lies, je bombarde donc tout de go Crawl Among the Filth meilleur album d'All Out War.

dimanche 4 août 2019

The Cure : 4:13 Dream

Pas d'embrouille, hein : j'aime vraiment beaucoup "Wendy Time", et même aussi "Friday I'm in Love", et... bon, d'accord : "Doing the Unstuck" coince un peu.
En tous les cas Wish ne serait pas le même album sans elles. Elles sont non seulement les respirations entre ses moments plus chargés en mélancolie et saturnisme iodé, mais également toute la sincérité d'un album œuvre d'un Robert qui n'a plus ni l'âge ni l'envie des Seventeen Seconds, des Faith et tout ce qui s'ensuit - sans vouloir rentrer dans le jeu du Batman vs Superman entre l'amertume existentielle et l'amertume du trentenaire passé.
Mais un album entier - tout aussi honnêtement fait et inspiré, d'ailleurs - de ces chansons-là, Robert... Vraiment ? Il va peut-être me falloir quelques années encore. Mais ce sera toujours plus envisageable que Wild Mood Swings.
En toute confidence, je t'avoue que même si "It's Over" n'a pas tout à fait la même gueule pour porter le même genre de nom, que "End", ce n'est du reste pas plus mal, et elle en a quand même une, de gueule.

samedi 3 août 2019

Korn : Take a Look in the Mirror

Troisième round.
Untouchables est Lindt caramélisé aux éclats (calibre Californien, les éclats) de psilos, SOS est lait-menthe aux glaçons en brownie, CU on the Other Side est chocolat blanc aux paillettes de Trent, Remember est - merci mon Jean-Jean - carambar... T'es que look est un burger de restaurant franchisé.
De la bouffe auditive sale, grasse et sucrée tout en même temps, et pâteuse et informe. Un croisement d'Issues avec Follow the Leader (avec juste un trait de liqueur de Pêche) paraissant impeccable pour servir de bande-son à quelque ninetiezploitation teen-movie bien gothmoche et golmon, genre Blade 4, The Crow VII, n'importe... A la condition préliminaire, donc, de goûter sans faux-semblants ni illusions ce type de plaisirs qui ne font de bien ni à la ligne ni au cerveau, il glisse tout seul avec le même slurp qu'un Sprite géant et le même burp subséquent.
Comment, de par le fait, ne pas le trouver gossbo et mignon, un peu trop pour être honnête ? avec ses dreads minutieusement tressées, ses bandanas repassés, son ADN qui penche plutôt vers la part de Johnny Depp que celle de Gary Oldman ? Voilà un album clairement pensé pour tabasser - mais tabasser dark, bien sûr : ces "growls" aussi ridicules que multiples... - quand d'autres l'étaient pour brasser coulé dans une mer de caramel ; pour jumper mais pas groover : comme un gros sac patibulaire.
Et... vous me connaissez : c'est au bout du compte la raideur pataude, l'engourdissement empoté avec lesquels il met en œuvre cette ambition - assortis de sa grandiloquence penaude, de sa tristounerie bouffie - qui m'inspire aujourd'hui la tendresse à même de le sauver, et lui prendre sa petite mimine boudinée dans la mienne.
Alors, voyons : tu regardes dedans le miroir, et kestuvoi ? Un genre de double caricature, mon pote : du neo et de Korn ; de metal-fusion empâté et fiottasse-dépressif,  épais comme du Biohazard ou Prong mais sans groove ni baloches - beaucoup de rimmel, en revanche, et de pathos, de fragilité guère élégante, de manières de sissy à poignées d'amour tatouées... Et de se dire que cette esthétique gothmoche, dont Korn a évidemment juste un peu fait partie des coupables inspirateurs, ce pas de trop sans retour possible vers l'ère du McDark : ma foi, ils en sont aussi le plus - le seul ? - fréquentable avatar ; et un bien plus goth tous comptes faits que - tout à fait au hasard - Machin Manson.
Non, le seul véritable défaut de Take a Look in the Mirror, celui dont on peine (je n'ai pas dit "échoue", notez bien) à faire une qualité, ce ne sont pas ces mélodies moins brillantes qu'ailleurs, ombrageuses qu'elles sont : c'est sa volonté de brutalité, de donner dans l'épaisseur hommasse, de biffer le virage pop pris par Untouchables (ils reprendront ce chemin aguicheur, heureusement, avec CU), de revenir à la supposée (on n'écoute jamais les fans, Jon, malheureux !) plus grande sombritude d'Issues, mais en prenant soin d'y greffer les couilles rap-metal de Follow the Leader ; de reprendre le gros son sur-cossu d'Untouchables pour le mettre au pas et profit cette fois d'un truc sérieux : un bulldozer maquillé comme un camion volé, qui file droit sur ses chenilles.
Alors... trouvez cela arithmétique, algébrique, logique, ou bien pas le moins du monde, mais tout cela en fait l'album le plus grometal (Paradise Lost encore, mais celui d'Icon pour le coup, la pochette est sans équivoque) de Korn et, dans le genre, un Follow the Leader plus Sômbre (on n'imagine pas Davis en mash-up d'Anna-Varney avec Alain Jourgensen, sérieusement ?), plus grandiloquent, plus pesant... plus réussi. Dieu que cette batterie est lourde, sinistre et lasse, et quel discret héroïsme ne dément-elle pas pour démanteler (oui, j'ai mes instants Bashung) tout le potentiel groove d'un album dont plusieurs fois la basse tente de retrouver le feeling hip-hop spooky-clowny-mutant des débuts, avant de poursuivre simplement, gros Jean comme devant, ses expériences visant à transformer Godflesh en barre chocolatée...
L'album "zonzon" de Korn.