samedi 29 février 2020

Korn : The Nothing

Infectious Grooves et Body Count s'y collent, et tentent ensemble de pondre un disque de synth-pop tragico-mélodramatique, super-sérieuse avec tous des masques de Scream.
Ils galèrent comme des chiens - et ça sonne du tonnerre. Comme une sorte de dark-wave avec des statues grecques larmoyant en survèt' 7XL.
Korn, je l'apprenais récemment, eut l'outrecuidance de claironner "We're here to stay" précisément l'année où le néo commença de sentir le pâté, et voir tout le monde s'écarter partout où il arrivait, voire bientôt tous les rats quitter un navire qu'eux ne pouvaient laisser avec la même crasse bassesse, étant eux-mêmes le bois dont on avait fait celui-ci.
Ils ont eu raison, sacré nom. Continuez les gars, vous avez tout bon.

Cop Shoot Cop : Consumer Revolt

Groupe : Cop Shoot Cop. Genre pratiqué : Chicago ; district Cop Shoot Cop. Chaque disque sorti par Cop Shoot Cop le prouve à sa propre manière, c'est en partie pourquoi chaque disque sorti par Cop Shoot Cop est son meilleur disque à l'heure dite (même le maxi Any Day Now).
Et la manière de Consumer Revolt, c'est un peu de foutre les pieds dans le plat en montrant la bizarrerie viscérale du groupe - la même qu'on constatera encore dans Release, et son Unsane glissé dans la carcasse de James Woods en veste de cuir café au lait, genre le rôle de Lester Diamond dans Casino, voyez ? - sous son jour le plus frontalement effrayant et polymorphe : Virgin Prunes, Ministry, Sex Gang Children, Ministry, Today is the Day, Sonic Youth... rien n'est étranger à l'insanité de Cop Shoot Cop, qui est partout chez lui, un sardonique rictus accroché à ses lèvres arquées autour d'un cure-dents martyrisé.
Peut-être Consumer Revolt est-il le disque où s'entend le plus la parenté, quelle qu'elle soit, avec le vieux Foetus... autant qu'avec Swans, à qui le disque semble infliger le même traitement que décrit pour Unsane, mais avec le personnage de Max Renn dans Videodrome. Sûrement le plus conforme (rires) aux standards du rock industriel d'alors, bien à sa place entre les deux imposants tout juste cités, où il se glisse avec une redoutable discrétion grâce à sa trompeusement moins large carrure d'épaules, avec son faux rock traîtreusement désinvolte, semblant bassement, trivialement délinquant. Et à sa façon, donc, celui qui le plus charitablement, façon dernier avertissement avec un coin de sourire de pitié, vous montre où prend racine l'infection insaisissable, intangible, que deviendra cette musique de cauchemar dans la suite d'une discographie à s'arracher les cheveux, impossible à piéger que ce soit dans le noise-rock, le rock gothique, la batcave cinglée ou l'industriel, qu'elle est tous à la fois.
De cette fameuse décennie où de Bloodlet à Acid Bath en passant par Fudge Tunnel ou Life of Agony, rien ne ressemblait à rien d'autre que soi-même soit un ectoplasme manifestement non-sain, Cop Shoot Cop n'était certainement pas le plus souffreteux et tourmenté, avec ses airs de dealer un peu tordu, de petite frappe fiévreuse illuminée par éclairs de folie ; pour ce qui est de la menace qu'il constituait - et constitue toujours-, en revanche... On hésite, d'ailleurs, au fait : James Woods, ou bien Dennis Hopper, ou Joe Pesci ?
En tous les cas, entre Human Impact et Pop. 1280, il est d'un certain réconfort voire une satisfaction certaine, et carnassière, de constater qu'aujourd'hui, tout le monde n'a pas oublié Consumer Revolt. Pas fou, hé.


vendredi 28 février 2020

3teeth : Metawar

Puisque Metawar appuie lourdement sur le neo : qui dit neo dit Korn, a fortiori pour les auteurs de shutdown.exe - et quand bien même Metawar ne sent pas tant son Korn que son Manson, au rayon neo (car Manson est du neo, primo en soi, deuxio parce que si Korn n'est pas du gothique, alors Manson qui l'est encore moins (goth), je vous demande un peu ?!) - et qui dit Korn dit chocolat, sous toutes ses formes : tout le monde suit, rien à redire ?
Alors Metawar, vous savez, c'est ces tablettes de chocolat noir aux amandes ou aux noisettes, où lesdits fruits secs s'avèrent pour votre plus grande horreur enrobés d'une couche de sucre cristallisé : ça crisse sans nécessité, et ruine pareillement le goût du chocolat et celui du fruit sec ; quant à l'association entre chocolat et caramel (puisque c'est ce qu'est supposée être cette fine et désastreuse gaine sucrée), elle peut fonctionner, oui-da : lorsqu'on s'appelle Korn, roi du chocolat ET du caramel. Autrement, est-ce que la chose eut jamais le moindre sens, sinon celui de saturer les papilles d'entrée de jeu ?
Je devrais même me montrer encore plus méchant que cela - à la mesure de la déception éprouvée vis-à-vis d'un groupe que son disque précédent montre en vérité mériter les comparaisons avec Korn, en ce semblable génie qu'ils partagent, de ceux qui ont tout compris, tant de ceux qui les ont précédés que ceux qui les entourent (qu'on se souvienne, une seconde : Skinny Puppy, NIN, Obszön Geschöpf, Author & Punisher, Bile, Suicide Silence, Manson, Spahn Ranch, Leaether Strip... et Korn), et non seulement les refont avec une facilité insolente, mais les malaxent avec une encore plus effarante insolence d'enfant démiurge avec la glaise qu'est pour lui la réalité. 3teeth jouait non pas du metal, mais de l'electro avec un esprit neo qui la rendait plus carnassière que la majorité du metal. Un groupe avec un vrai flair de prédateur, qui remettait au goût du jour un sous-genre aussi pointu que tragiquement déserté depuis Cubanate, qui faisaient tout de même déjà bien piètre figure face aux dieux du genre Sheep on Drugs (même si Raymond Watts le maintient un peu en vie à sa propre manière déviante) : la moustache-music.
Et tomber dans ce chausse-trappe, vraiment ? Le metal - néoïsant type troisième vague, cf la généalogie détaillée - à machines ; level de ringardise : Fear Factory. Ajouté à Marilyn Manson, qui était déjà lourd à porter, ouille. Vite, vite, il faut réparer cet accroc au prochain, mes petits potes.

jeudi 27 février 2020

3teeth : shutdown.exe

C'est un cas de figure après tout assez récurrent en milieu discologique : appelez ça Loi du "On Peut Pas Tout Avoir", ou "Dans Mauvais Goût Il Y A Goût" - mais dès lors qu'ils se sont payé une pochette à peu près regardable, 3teeth ont perdu la raisonnable ration qu'ils en possédaient, de goût.
Oh, ce disque-ci, qui précède l'accident industriel juste mentionné, sous la laideur conquérante de son accoutrement n'est pas musicalement le fin du fin non plus ; cependant il était déjà largement bien assez neo (on croirait entendre une version noire et réussie de The Greater Wrong of the Right, par endroits), sans les larges rasades de ce dernier genre qu'exhibe ostensiblement son successeur Metawar où elles viennent tout écraser et rendre le résultat aussi horriblement fade qu'un mélange de Manson avec Orgy. Avec shutdown.exe, on rencontre encore des choses qui parfois emportent un peu la bouche, mais on le mérite d'éveiller des sensations : une sorte de mélange impétueux entre Skinny Puppy et le vieux Spahn Ranch, mais en passant par Nine Inch Nails... dans ce que ce dernier a de plus vulgaire, glam, stripbar crado impliquant une tronçonneuse ("Atrophy", crénom ! c'est lourd comme du Obszön Geschöpf, excusez du peu)... Vous dites ? De plus Korn en somme ? Je ne vous le fais pas dire. On est à la lisière du harsh Korn buveur de sang.
L'on pourrait effectivement, également et plus simplement, comparer ce cru de 3teeth à un Pig version neuneu-néo très sérieuse, et assez respectable précisément de par la fougueuse application qu'elle met à ce sérieux. Ou bien à Marilyn Manson qui aurait enfin réalisé les promesses sourdement faites à l'époque du mignon Antichrist Superstar : en commençant par se débarrasser par l'idiote part rock'n'roll de son génome, clairement pas la plus précieuse.
Alors oui, encore une fois : "fin" n'est pas un terme ou un concept bienvenu en ces parages, des fois qu'on ne l'aurait pas compris - avez-vous vu "Statiqbloom" écrit quelque part ? non ? c'est précisément parce que même si "Divine Weapon" y fait vaguement penser, c'est en version gladiatrice - et 3teeth assomme déjà ici, mais contrairement à Metawar, shutdown.exe ne vous ôte pas d'emblée toute sensation, et ce n'est que par sa durée qu'il laisse un brin groggy et désorientée, de par la masse de gros riffs cyberpunks sales et de voix de Terminatravelo qu'il vous assène à tours de bras puissants. On s'y fait, on s'endurcit, et l'on finit par mieux distinguer tout ce qui se trame dans ce brouillard de sauna, car après tout un bon peplum/space-pornopera dark-electro, sudoripare à souhait, aux décors sado-mussoliniens monumentaux, n'est-ce pas : cela possède son charme, indubitablement - sans même parler de vrais grands moments comme au hasard "Pit of Fire" et "Away from Me" : un au début un à la fin, des petits malins. Il n'y a pas que ceux-là du reste et pour ne pas faire la sainte-nitouche, car malins en vérité ils le sont, ces cons-là : ce clin d'œil aussi hardi qu'appuyé à Author and Punisher, sur la par ailleurs vigoureusement lubrifiée "Oblivion Coil", mes coquins, et celui à Bile sur "Tower of Disease" (qui voit ces derniers convoler libidineusement avec le meilleur Leaether Strip)... On a de la culture et... du goût, chez 3teeth. Et sur cet album au moins, l'on se montre à sa hauteur, comme à celle de sa moustache.
Maciste et les Cyborgs.

mercredi 26 février 2020

Czarface & Ghostface Killah : Czarface Meets Ghostface

Je ne saurai dire si, comme le dit le chroniqueur de New Noise ce mois-ci, Ghostface joue comme personne les superméchants, en abruti qui ne suis pas les lyrics (ni en rap ni ailleurs, du reste, sauf si je les entends distincts sans effort), mais ce qui est sûr c'est qu'il joue super bien les rôles de polars ; et qu'il sait choisir ses scénars.
Celui qui nous occupe aujourd'hui est d'à peu près aussi bonne qualité noir (en anglais dans le texte) que celui de Twelve Reasons To Die, ce qui n'est pas peu dire à soi seul - mais y ajoute une touche de futur frelaté, au goût situé entre l'aigrelet et l'amer ; quelque chose d'assez unique comme on le voit, aussi smooth ni que l'univers de RZA ni que celui de Younge - mais non moins envoûtant pour sûr.
Et l'on visualise sans se faire prier les surhommes de l'illustration, entre lesquels du reste aucun ne présente guère de dispositions à endosser le rôle hypothétique d'une quelconque sorte de gentil - pour les regarder, comme un gosse avec le nez seul qui, frétillant, sort de sous la couette, se livrer à une superhéroïque lutte mentale, où les coups tiennent autant de la partie de go que de celle de jiu-jitsu, toutes deux mentales ; au son d'une sorte de soul-jazz illbient et funky à la fois, jouée par des ninja psychiques à la mine impénétrable dans leurs traits de fer blanc, paraissant ainsi que des perles enfiler des sarcasmes aux bords plus effilés que des sabres... En vérité le wu-tang-hop vient de prendre soudain une létalité nouvelle, et une bonne dose de vitamine K-Dick.
Quelle pitié, vraiment, que l'histoire doive se refermer sur une scène aussi peu mémorable, qui vient ternir in extremis l'impression qu'on emporte avec soi.

mardi 25 février 2020

Sightless Pit : Grave of a Dog

Mesdames et Messieurs, afin de m'assurer une écoute attentive et entière de mon auditoire, je vais au préalable demander à notre appariteur de procéder au verrouillage de toutes les issues. C'est bon, Jipé ?
Or donc : Sightless Pit comporte : un The Body, un Full of Hell et une Lingua Ignota. Oui. J'ai beau aimer The Body, avoir une tendresse certaine pour Kristin Hayter, et compisser cordialement Full of Hell, force est de reconnaître qu'ainsi mis ensemble, l'affaire sent a priori la purge intolérable d'extrémisme arty-altier. Ou alors, comme le split entre Krieg et The Body : le machin kawai qui ne fera peur qu'à qui n'avait jamais écouté autre chose que Pornography, en musique gothique réputée dure.
Eh bé, figurez vous que pas du tout, peuchère ; et que d'entrée ils savent nous mettre à l'aise : avec un premier morceau qui donne carrément envie de se laisser flotter sur le dancefloor en mode montée d'ecsta en after, puis un autre qui verse presque franchement dans la dark electro, quasiment du :wumpscut: mais qui aurait du bon goût. Après quoi le disque s'installe tranquillement dans ce qui constitue, après tout, ce qu'on pouvait, mathématiquement, attendre de lui - soit du rhythmic noise heavenly-celty, mais sous l'éclairage donné, donc, par ces premiers morceaux qui l'ont lavé par avance de toute la prétention et l'élitisme qu'on pensait y entendre forcément attaché. On est du reste en mesure d'affirmer, en repensant à Caligula, que le mérite de la candeur du machin est en grande partie à attribuer à Kristin Hayter, et sa capacité à donner dans la plus grande grandiloquence sans se défaire jamais de sa simple beauté  enfantine, authentique. D'ailleurs, en parlant d'enfance, l'on frôle parfois le résultat obtenu, via un autre angle d'approche, par Rachel Kozak sur Brew Hideous ou Treachery, mais sans le côté cul.
Grave of a Dog a, si peut-être pas le divin bon goût, du moins la délicieuse et très rafraîchissante idée de nous servir une luxueuse, voluptueuse et apaisante version d'un d'indus rythmique de la meilleure eau, à savoir volontiers porté aux finitions électro haute couture - clairement, on est plutôt dans les parages de Synpascape, Imminent et Converter, que de Noisex ou Winterkälte - mais régulièrement visité par des vaporeuses écharpes de colorations celtiques ; ce pourrait être incongru voire pire : bizarrement le cocktail est aussi onctueux et soyeux qu'on le peut souhaiter.
Grave of a Dog n'est pas la terreur, et c'est tant mieux ; Grave of a Dog est la musique d'un monde qui est passé à travers la terreur et n'en a rien gardé de plus, qu'un visage sinistre, blême, paralysé dans l'amère absence de l'espoir, la musique en forme de bol de thé goth qui, entre spiritualités techno et dark-wave, réchauffe les mains dans un rituel d'apaisant recueillement, à la manière d'un Fever Ray post-nucléaire, autant que d'une sorte de Sixth Comm s'en allant folâtrer au milieu des imposantes fèces cubiques et irradiées laissées derrière lui par Monokrom.
Quarante fugaces, irréelles, non-pesantes minutes de poésie qui, si elle n'est pas tout à fait étrangère à celle au hasard d'un All the Waters of the Earth Turn to Blood malgré leur superficielle différence de raffinement, non plus qu'à la sophistication qu'on la voyait assumer sur les trajectoires géométrico-existentielles dessinées de concert avec Uniform, se voit ici transfigurer par la danse mystique du chant de Hayter et ce qu'elle y amène de plus primordial et viscéral avec sa candeur brute - tandis que cette dernière a de son côté la grâce de ne se point mettre en vedette et grande prêtresse, mais toute au service, laconique, des rêveries âpres et brumeuses sur quoi ouvre le disque.
Magie.

dimanche 23 février 2020

Black Wine Order : Terre de Cimetière

Rythmé presque constamment d'une cadence ferme, solide, chanté ou peuplé de samples tout du long et non moins décidés : tiendrait-on là, du plus près qu'on tiendra jamais, un album "rock" de Black Wine Order... On s'en doute : v'là la gueule du rock.
Alors déjà, évidemment, ledit rock tient davantage du jazz lynchéen que de quelque rock d'après 1965 que ce soit ; il swingue comme du Lugubrum, comme du Sleazy Listening toujours, il pue la classe à un degré à peine tolérable, et titube entre Bashung, Sopor Aeternus et Tricky - pour vous donner une très grossière idée de la capiteuse fumée de cigarette que représente cette musique, dont on s'avise peu à peu qu'elle constitue, ni plus ni moins, que la poursuite des explorations entamées par Lab° il y a bien longtemps, mais en terres infernales, bien loin au fond du fumoir à opium. Tant et si bien que l'on doit ne s'avouer que modérément surpris - quoique délecté - lorsque de "Docre" survient la drum'n'bass satanique.
Sans aucun doute Terre de Cimetière est le plus direct, rectiligne, euclidien album de Black Wine Order ; et ce fait incontestable ne fait que mettre encore plus en évidence ce que le projet a de tranquillement blasphémateur, surnaturel, infernal et tutti quanti. On croirait le premier Arthur H, en vaguement plus trip-hop/nu-jazz, mais surtout transposé sur une lande venteuse qui tiendrait du Chien des Baskerville autant que de la légende d'Orphée.
Et ce qui est encore un peu plus évident ici (avec un album qui parvient peut-être même à mettre une claque comme on n'en n'avait pas tout à fait ressentie depuis vvvvv ; à moins que ce ne soit simplement qu'on n'écoute pas assez souvent Black Wine Order) comme à chaque album paru, c'est à quel point il est proprement inadmissible que ces merveilles restent de pures choses numériques, condamnées à être séquestrées dans les tristes barrettes mémoire d'un ordinateur. Personne ici n'a un label, ou quoi ?

vendredi 21 février 2020

Deliverance : Holocaust 26:1 - 46

Le fichu machin arrive tout de même à créer une musique d'église avec un black metal où il convoque aussi bien Mayhem que Morbid Angel, Amenra et... un vocoder ; mais il ne s'arrête pas là puisque, contrairement au tout-venant (après tout, faire du metal d'église, est-ce si peu commun ?), le nouveau Deliverance ne bâtit pas de cathédrale ni ne célèbre la messe pour les ouailles avides de s'ébahir.
Non, Holocaust 26:1 - 46 vous offre la petite église déserte, possiblement même abandonnée et rendue à la forêt, éventuellement suite à un événement tragique mais peu importe au fond - où vous débarquez, un peu à l'improviste mais avec le soulagement d'un mourant de soif tombant dans le ruisseau, et où procéder à un cuisant examen de conscience, ainsi qu'on s'arrache une balle à la John Rambo ; avoir enfin avec Dieu une conversation longtemps attendue, houleuse comme sont des retrouvailles avec un vieil ami très cher, perdu de vue après une sanglante brouille. L'église intime, celle où à l'aise se fouiller ses propres entrailles, d'un couteau sensuel autant que sévère.
Le nouveau Deliverance c'est un peu si Tim Willocks était un groupe de black metal français.

jeudi 20 février 2020

Morast : Il Nostro Silenzio

Pourquoi donc, ai-je la démangeaison qui me prend de recommander cet album de Morast aux amateurs de Red Harvest ? La granulosité d'un metal semblant relever quasiment du hardcore polaire (ce phrasé qui semble, par éclairs délicieux, réaliser le rêve jamais formuler d'entendre David Vincent monter ce projet hip-hop indus congelé, qui lui pend au nez depuis "God of Emptiness"...), et de la nuit desdites latitudes : probablement. La rustrerie d'un accent qui articule presque trop bien de gauches phrases simplistes, du fait à ce qu'il semble de maxillaires et dentition peu faites pour le langage (Bölzer viendra également à l'esprit). Une sorte de metal de Vlka Fenryka, disons le clairement, semblant par endroits orchestrer la collision bourrue entre Asphyx ou Morgoth avec Evoken, émaillée de guitares coldeuses et néanmoins ursines, à la manière un peu qu'on peut entendre chez Hangman's Chair. Grosse ambiance de joie toute parée de dentelle, l'on commence à s'en douter.
Il faut se figurer quelque chose qui arpente, sans aucun doute possible, les mêmes exacts espaces que le fait le Funeral Doom (les majuscules sont à dessein) des Grandes sargasses du Cosmos, parcourt les mêmes distances - mais le fait à grandes enjambées pressées, les épaules enroulées de détermination bougonne, enveloppé de peaux de bêtes mitées. Car là-haut parmi les étoiles glacées et l'immensité béante entre elles, ne se niche ni révélation ni majesté ; car comme chacun sait, dans ce lointain futur de sinistres ténèbres, il n'y a que la guerre : la paix n'existe pas au royaume des étoiles, mais seulement une éternité de carnages sous le rire moqueur des dieux assoiffés de sang.
Et en vérité il s'agit bien de cela, car tout dans Il Nostro Silenzio est dépouillé à l'extrême et nu comme la pierre gelée, de la rythmique aux riffs en passant par la façon de râler (on navigue entre grognement écorché et grognement éreinté, entre école néerlandaise et école Willets d'aujourd'hui), tout semble réduit aux strictes nécessités du meurtre à mains nues sur le champ de bataille, le death metal de Morast est strictement humain et cela ne fait que souligner l'inhumanité des parages inamicaux où il baguenaude.
Alors si c'est ainsi que vous vous sentez également sitôt le moment venu que les températures chutent, dehors, si la cold-wave pour vous est une expression qui se vit au sens propre (je pense en particulier à certain Normand qui se sera reconnu déjà) avec le sentiment à chaque pas de soulever des bottes en fourrure d'ours lourde de neige, si par ailleurs vous avez plaisir à sentir pousser vos arcades sourcilières (Anguish est un autre nom qui viendra à l'esprit, et Ocean Chief) sous la lumière de la Lune : vous pouvez vous aussi rentrer la tête dans les épaules, déposer tout espoir, ne pas vous essuyer les pieds (pratique avec le vide : pas de sol à salir), et entrer* gaiement dans ce disque.


*C'est manifestement le titre en italien qui me cause des associations d'idées

Oblivion Gate : Wisdom of the Grave

Bon, Ruben, tes interminables branlettes sur ta guitare, que le son que tu lui as trouvé il est trop thick & sick, tellement que tu peux plus en décrocher : c'est plus possible, tu continues tout seul si ça te chauffe, mais s'il te plaît : tu fermes la porte de ta chambre ; parce que nous, on va passer à table.

Même si - surtout si, en fait - comme cette fois, pour faire genre aujourd'hui j'utilise la main gauche, tu brames dessus crari à la Dax Riggs, darkwave gothic-doom-black genre-defying mes couilles : on veut plus t'entendre, toi et ta nausée chérie qu'elle est trop stylée ; on a beau être dark et gothique, là on se sent en trop, alors ça va bien.
Et puis la pochette, vu ce qui t'est arrivé récemment, je suis pas sûr, tu vois.

(astuce anti-gaspi : si vous enlevez ce dernier paragraphe, vous avez la chronique du prochain Aevangelist, Nightmarecatcher)

mardi 18 février 2020

Bambara : Stray

Stray, c'est le croisement entre Protomartyr et Iceage. Forcément, que c'est super beau gosse ! Mais hélas, c'est aussi, forcément, super beau gosse...

Vocalement surtout, je ne devrais pas le dire de crainte d'être taxé de sexisme mais après tout j'ai bien assez, dans le temps, été injustement accusé d'aduler Monarch! pour de crasses raisons - il faut bien reconnaître que c'est PARTICULIÈREMENT beau gosse. Ce n'est même pas un propos sexiste, du reste : moi-même, je dois m'avouer presque troublé - tellement ça envoie, de ce côté-là.
A vous de voir, selon le degré de votre goût pour les petites gouapes super bien sapées.

lundi 17 février 2020

Algiers : The Underside of Power

Comme ça, pépax, on te fait la synthèse de Lucifuge et Agapes.
Entre ça et le nouveau disque de Sick Steve de retour des enfers avec les dents de Cerbère en porte-clés, comme qui dirait que le blues est bien vivant, en cette époque de merde, car les pactes avec le diable sont plus tentants que jamais - tu m'étonnes... Entre ces chansons grandes ouvertes sur la nuit et à ses vents qui vous soufflent directement entre les os, et les murs de vos réseaux globaux et la chiasse qui s'affiche dessus en grand...
Alors, quand en sus on sent çà ou là, fantomatiques (... parfois un peu plus, pour être honnête), des traces de ce que The Downward Spiral et Hesitation Marks avaient de plus sauvage, imprévisible, nu, libre : l'incertitude n'est pas permise. On est en face de quelque chose de sérieux. "Le vrai truc". Le genre de disque qui vous met les nerfs en pelote à en avoir de brusques sursauts de rage, en semblant vous maintenir en permanence sur la crête aigüe précédant l'orgasme.
Je ne sais pas trop, en l'état actuel, pour le reste de leur discographie qui m'inspire toujours autant de méfiance - mais pour ce qui est de cette bande-son new-wave vaudoue d'une version de The Preacher blafarde, où les personnages possèdent tous des silhouettes de lames de couteau (mais seulement certains le chapeau de MJ) et où la Bible Belt est connue pour ses nuits glacées, aussi sensible et fragile que létale : c'est oui oui oui.
Un coup de foudre, ça laisse électrocuté et ce n'est pas qu'agréable.

dimanche 16 février 2020

Stolearm, Animal, 14/02/2020, Black Sheep, Montpellier

Animal : ne possédant pas l'équipement esthétique nécessaire pour apprécier, comme sied, ce sémillant mélange de Pretty Hate Machine et M.Pokora, je préfère me dispenser de commenter.

Stolearm : ça faisait longtemps ; et on peut maintenant l'affirmer : ça manquait. Alors bien sûr Nine Inch Nails, évidemment Bowie, naturellement The Cure et New Order... mais putain, Skinny Puppy ! Et pour tout sauf les tics que tant leur ont volé pour rien. Pour la démence furieuse, sévère, éblouissante. Un set renversant, comme on en avait perdu l'habitude.
Faut plus rester si longtemps absent, Lucien.

Adult. : Detroit House Guests

Il aura fallu le temps, mais on l'avait, on le savait d'entrée - ou du moins on le prendrait, ce qui revient au même - mais on aura fini par le goûter ce disque dont la sortie avait été tellement grevée d'anticipations - songez donc : les auteurs de The Way Things Fall, recevant des visites de Michael Gira et, attendez voir, Monsieur Douglas McCarthy, ouais mon gars.
Il avait un peu désappointé à sa parution, avec ses dehors trop artistiques, pas assez explicites... mais il suffisait d'attendre ; pour voir se dégager ses atmosphères si saisissantes, où évidemment, çà ou là, en passant l'on pensera à Siouxsie and the Banshees, The Horrorist ou The Knife, mais où le ton dominant est plutôt celui, étrange, rituel, d'un mi-chemin entre Die Form (celui de Duality et Ukiyo), Hybryds et The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud, un paysage nocturne de garrigue hantée autour du temple de quelque Pythie, que le disque traverse en flottant ainsi qu'on danse sans poids, sans se départir jamais de sa gracieuse élégance coupante ; Nicola Kuperus parcourt les paysages gazeux, légers, délétères du disque comme une sorte de fée-spectre née de réactions chimiques en laboratoire. Jusqu'à s'en aller réveiller les souvenirs, précieusement chéris, de Fetisch Park.
Adult., tranquille comme une fleur - toxique évidemment - invente l'EBM d'un temps futur où le mâle est une espèce aussi dominante et dangereuse que, mettons, le flamand rose, ou peut-être de superbes bonsaï, cultivés avec beaucoup de soin et de respect comme il se doit pour de belles essences comme McCarty et Gira ; où l'on ferait écouter aux nourrissons Chrome Hoof et Spektrum, afin de les préparer au monde alcaloïde tranchant qui les attend, tout en arêtes d'ailes de papillons bleus comme des orchidées carnivores. L'EBM école Bene Gesserit, voire Honorées Matriarches, en fait.


samedi 15 février 2020

Former Worlds : Iterations of Time

Qu'est-ce que j'y peux, moi, si je fais des connexions entre toutes les choses qui me passent par les oreilles : c'est plutôt un signe de bonne santé cérébrale, non ? N'y voyez jamais aucune réelle volonté de mise en concurrence des groupes ou des disques, qui n'aurait aucun sens, malgré des formulations qui parfois (souvent) en ont l'air.
Et donc, le disque de Thou quasi-industriel dont j'ai oublié le nom, dans la série des petites expérimentations pré-Magus, il m'avait frustré de quelque chose dont je ne soupçonnais pas la possibilité d'exister avant lui - et c'est Former Worlds qui me le donne.
Soit une sorte de neuro-sludge, tellement accordé bas et saturé qu'il sonne entre noise et industriel (un peu comme le nettement moins frustrant (quoique...) split Thou/The Body, me direz vous ?), mais justement, où Thou s'arrêtait là, ce qui en passant était d'autant moins acceptable qu'on parlait d'eux, pas les premiers venus des bûcherons, Iterations of Time habite ce champ de bataille vitrifié aux riffs irradiés de ce qui en constitue l'indispensable contrepoint : un ciel, en forme de lourde voûte d'humeur curisto-amberasylumienne ; à la fois de façon explicite, dans des effets synthétiques qui rappelleront les années Faith et Charlotte Sometimes, et implicite de par l'utilisation d'une voix féminine crust, avec tout l'héritage esthétique que la chose charrie, du moins ainsi éclairée - de gris.
Il est permis de s'imaginer Ides of Gemini (la pochette incite, probablement, en ce sens) invitant Dave Edwardson et Ben C. Green à la maison, si cela vous facilite les choses. Du sludge horriblement corrosif, pollué et polluant (on se permettra de citer carrément Idlegod, pour faire dans la précision), dont pourtant s'exhale un râle saturnien, charriant des fantômes cousins de ceux qu'on aperçoit chez Chrch ou Atriarch, reflétant la lumière de la Lune... Et justement, parmi toutes ces références, Former Worlds prend discrètement, humblement mais fermement sa place d'emblée, dès un premier morceau qui justement convoque l'éclairage blafard de l'astre, pour jeter sur son tableau un nimbe d'hallucination grise qui fait merveille, comme aux limites du champ de vision, hors de portée mais prégnant (désolé, pas fait exprès), propice aux appels que Former Worlds lance comme un loup sans meute.
Comme on dit dans le jargon, "tout n'est pas encore parfait, loin de là" - à commencer par le format de parution - mais on va garder un oeil sur ces drôles.

vendredi 14 février 2020

Human Impact "E605"


D'ores et déjà une des obsessions majeures de 2020 - et fort possiblement d'encore celles d'après.
Lorsque le noise-rock à tête de James Woods se rappelle qu'il aimait bien Pornography, dans le temps, voilà de quoi ç'a l'air.
Je crois entendre que les fadas d'Unsane sont, en nombre, au désespoir à entendre ce morceau, et ce qu'il présage de l'album : ils ont raison. Car "E605" est bien représentatif de ce que ce rock industriel grande classse a de cinématographique, dans ses évocations et ses cadences, et d'indifférent à toute notion d'envoyer le bois "en live". Tout en simplicité, tout en ambiance discrètement swinguante, tout en menace svelte. Lorsqu'on sait y faire, on n'a pas besoin de cogner. Même si on sait le faire.
Et moi, j'ai 18 ans à nouveau.


PS : oui, petits malins, dans le clip Spencer a l'air de Billy Corgan croisé avec le Juge Demort pour embaucher dans Joy Division

Today is the Day : No Good to Anyone

Le foutu disque est fléché, pire que Saint Sébastien : les serpents de Supernova, de retour pour la première fois sur la pochette, la signature de celle-ci par Jef Whitehead, les deux extraits judicieusement choisi et leur production puant l'alcaloïde à la façon d'Axis of Eden, le titre à lui seul : No Good to Anyone est l'album du retour de Monsieur Austin le super tordu, le venin humain, le démon. Il y avait donc matière autant à un hold-up cuisant qu'à un gadin catastrophique.
Mais comme un Pop. 1280 de récente mémoire nous l'a rappelé fort à propos, il n'y a parfois aucun mal à se laisser faire plutôt que jouer les esprits forts, et ce n'est pas parce qu'on a été prévenu de la direction qu'on connaît la destination.
Tout y est, tout est là pour que le venin foudroie, le noise rock, le metal, la batterie qui semble déjà avoir été mordue par une araignée particulièrement méchante, la voix qui de nouveau paraît partie prier des dieux nouveaux et vierges, à travers des jungles qu'elle traverse en se fredonnant d'étranges chansons de marche. De toutes les manières il était une image qui mieux que cette pochette un brin convenue fascinait et excitait : les photos d'Austin aujourd'hui, avec ce visage paré à aspirer toute lumière dans un Werner Herzog ; l'homme était déjà loin à l'époque, mais il n'est pas revenu parmi les vivants semble-t-il.
Non, voilà le malaise avec No Good to Anyone : n'était son titre, on aurait le désagréable sentiment sans partage de se trouver en train d'écouter quelqu'un qui en a plus que rien à foutre de qui que ce soit : qui n'est entouré, dans son esprit, par qui que ce soit. Le sentiment de suivre un genre d'ermite survivaliste parti s'enfoncer dans la forêt infinie d'une planète dépeuplée ; de quelqu'un pour qui plus personne n'est vivant, d'une sorte de fantôme qui voit à travers nous - voyez donc ce regard qu'il a, dans ce visage buriné à la Brian Cranston, c'est le même voile et le même vide que dans ces guitares, et dans ces incantations plus virginprunesiennes que jamais, ces berceuses religieuses qu'il se chante tandis qu'il se fraie un chemin toujours plus loin, à travers les ronces et les troncs, son couteau de survie à la hanche dont une main ne s'éloigne jamais, le caressant ainsi qu'un animal de compagnie à la chaude présence. Le monde des hommes n'est plus l'affaire de Steve Austin, on l'entend sur un "Son of Man" qui n'évoque qu'une sorte de blues horriblement défiguré du troisième millénaire, d'après toutes les catastrophes climatiques et les guerres civiles en découlant, le blues et tous ses Johnny Favorite, ses Dax Riggs, ses Meyhna'ch, ses bras de fer et ses parlementations qui ne se font qu'avec Lui, personne d'autre.
On ne sait pas bien, on ne peut pas savoir, quel voyage a entrepris cet homme-là, ni de quoi lui sert ce fusil qu'il a sanglé sur le dos, dans son monde décimé, mais le périple d'évidence est capital, et il a son regard fixé sur les nuages, plissé, soucieux, jaugeant. En réalité (rires) ce blues-là est celui d'un homme enfermé profondément en soi-même et s'y enfonçant de plus en plus, loin de tout et tous, perdant peu à peu et en conscience quoique brouillée, tout contact ou notion de ses semblables et de la vie ; au milieu même des rafales de sulfateuses qui viennent rythmer un thrène beumeu, on ne quitte pas le registre de la complainte étouffée de la pierre qui coule sous des lieues et des lieues ; celle dont relèvent des choses comme Crève-Coeur ou The Downward Spiral, dans les intimités prostrées de qui il paraît introduire un mauvais chat nommé Sammy Pierre Duet.
A moins qu'on n'ait trouvé là - pendant qu'on est dans le trivial - tout simplement, le (noisy) grunge le plus vicié, vicieux et infernal du monde : ça collerait après tout assez bien, avec le fait par exemple qu'une "You're all gonna die" passerait aussi bien sur Filth Pig que sur When the Kite String Pops... ou Days of Fire ? ou The Spoils ? Ou encore la bande originale d'un Natural Born Killers satanique et chamanique, avec des cameo de Mike Scheidt et Scott Kelly, pour "Mexico"... Pourvu que l'on arrive à la considérer extirpée de cet autre monde qu'est ce disque halluciné, c'est à dire.
Enfin, bref : entre No Good to Anyone et Human Impact, on est au parfum pour 2020 : les plus sinistres affranchis des années 90 sont de retour en charge des opérations, et ils ont deux-trois nouvelles moyennement agréables à nous annoncer sur le futur, qu'ils ont inspecté et qui ne les a pas convaincus.

jeudi 13 février 2020

Human Impact : Human Impact

Human Impact inspire des entames aussi convenues que "Qu'est-ce qui arrive quand des vieux briscards ayant fait leurs armes dans Cop Shoot Cop et Unsane décident de taper le boeuf ensemble ?" ; car Human Impact déroule, et Human Impact est aussi bateau que cela. On n'aurait sans doute pas dû être surpris, à se rappeler tant le consternant Wreck que le fabuleux Release, d'ainsi entendre que tous ces mecs-là aient envie de jouer du rock, sans se faire chier la bite. Mais le rock n'est pas le souci qui se pose avec Human Impact.
Le souci est que l'album sonne beaucoup comme Cop Shoot Cop sans la folie, et un peu comme Unsane sans la furie. Du rock urbain et mélodique, mais sans la flamboyance qui faisait de Release un feu d'artifices autant qu'un polar mené en quatrième au ras du bitume, à travers les rues endormies où la pluie réveille l'odeur de pisse et de sang, enivrant le passant qui vaque à ses louches occupations.
Le mauvais esprit pousse à saquer le disque en remarquant qu'était tout aussi prévisible un résultat en forme de Cop Shoot Cop hébété sous opiacés - et l'incurable optimisme à derechef s'emparer de ce point de vue pour tenter d'y trouver un angle de vue valorisant pour le disque ; mais il est des choses plus concrètes qui s'y prêtent, et surtout une, qui se désigne sous le terme "E605".
Rien d'étonnant ou si peu - à la rigueur l'habillage dans les tons "cold-wave du futur" qui caractérise tout le disque, et le différencie vaguement d'un Cop Shoot Cop d'époque - dans ce morceau ; mais simplement une inspiration cette fois digne des suspects en cause, c'est peu de le dire ; une ambiance lourde, menaçante, non résolue malgré un refrain claironnant une certaine forme de déchaînement théâtral caractéristique - de Cop Shot Cop, Foetus, et toute la familia.
Alors on s'accroche ; à ces deux choses qui font comme une sorte de fil conducteur, à une veine mélodique qu'on retrouve de morceau en morceau (celle de "Portrait" semblant une version diluée de celle de "E605", on décide de ne plus voir le verre à moitié vide - à savoir que Chris Spencer est, de toute évidence, un imitateur correct mais sans génie ni magnétisme, de Tod A. - et de laisser Human Impact installer son paysage futuriste un brin dépressif, son Joy Division à casquette de chauffeur-livreur. On trouvera la chose amusante ou pas, rapport à ce qui se disait un instant plus tôt, mais ce sont donc là choses subtiles, qui font de Human Impact un album qui supporte mal une écoute au volant. Un album de rock fourbe, pas franc du collier, infectieux sous l'évidence de son groove éprouvé par les années de pratique de ses enculés vétérans et assermentés de musiciens.
Alors on l'imagine volontiers se glisser bientôt sans trop se faire remarquer ni excessive difficulté, avec sa carrure étroite, dans nos étagères, s'y faire bien vite presque oublier, avec ces airs qu'on a dit de pas-tout-à-fait-redite-mais-tout-comme - et y tisser une toile de racines avec les années, pour nous laisser découvrir dans l'avenir qu'il n'a fait que prospérer et épaissir naturellement, avec son rock de vieux salauds qui dans le futur n'ont fait que devenir encore plus durs-à-cuire, au sens propre. Qu'on a fini par mieux que s'habituer à la diction pâteuse de Spencer, qu'on aime peut-être même bien mieux ici que sur pas mal de disques d'Unsane ; et à peu à peu se montrer capable d'entendre d'autres moments de bravoure certifiés, comme "Cause", quoiqu'ils ne l'étalent pas ni n'en fassent un fromage, ce qui après tout est bien toujours la manière Cop Shoot Cop, et aussi un groove non moins discret et rase-les-murs, mais lui aussi toujours aussi indécent depuis les jeunes années de Cop Shoot Cop : sapristi "Consequences", bougre de bougre cette basse sur "Respirator", mon Dieu en fait la batterie dès le "November" d'ouverture - et sur "Cause" ! -, crénom la basse de robot névrosé sur le refrain de "Respirator"... et le groove mutant, industriel, tueur du "This Dead Sea" de conclusion ! La messe est dite.
Ce petit disque de rock en est bien un, et c'est tout autant un faux film d'action fourbe, un de ces films traversés de généreux trous d'air métaphysiques et autres moments dispensateurs de troubles inépuisables. D'ailleurs la façon, sus-mentionnée, dont "Portrait" semble reprendre le thème de "E605" mais en beaucoup plus calme, juste après l'emballement de fureur de "Protester", a précisément l'air d'un changement de rythme de cinéma, d'une scène brusquement calme après un crescendo de tension secoué d'éruptions de violence (mais pourquoi je pense à Terminator 2, moi ?).
Et finalement cette pochette qui paye aussi peu de mine que son nom, elle le représente bien, Human Impact, avec sa zone d'ombre en plein centre, où l'attention voudrait bien se fixer mais n'accroche à rien de distinct ou palpable, malgré un trop commode logo placé juste là. En vérité c'est comme pour le disque de Silvertomb : ça fait tellement plaisir d'entendre ces vieux mecs-là sortir pareil disque, fait tranquillement à partir de la musique de leurs années à eux, qui fera date et poids pour ces années-ci ; parce qu'il n'en faut pas douter : on parle d'un PUTAIN de disque ; hanté et hanteur. Bateau ? Comme un coup de genou dans les parties, mon gars !

mercredi 12 février 2020

Bohren & Der Club of Gore : Piano Nights

Selon les termes d'une malédiction déjà largement attestée et documentée, il aura donc suffit qu'enfin je prononce officiellement un avis négatif et aussi péremptoire qu'il était désinvolte, sur Piano Nights, pour qu'à son tour enfin son objet s'ouvre à moi, ou moi à lui, faites avec ça la psychanalyse de comptoir qu'il vous siéra, doit y avoir de quoi s'occuper.
Si un album de Bohren & der Club of Gore est dépressif, le voilà. De façon, pourtant, peut-être un peu plus subtile que ne le laisse penser sa pochette, quoiqu'il ne démente pas celle-ci non plus : le disque, assurément, n'est pas abîme de noirceur, et d'ailleurs c'est normal parce que le noir chez Bohren c'est tout sauf la déprime, retournez donc m'écouter Black Earth. Voilà comment est la nuit noire chez Bohren & der Club of Gore.
Non, Piano Nights est gris, de toute évidence, et de sa grisaille irradie une lumière du même tonneau, qui étrangement vous désaltère et vous délasse, mais pas à la façon dont le faisait la lumière blanche de Dolores. Car Piano Nights est gris comme une nuit blanche - et je réalise ce disant qu'en vérité, j'ai toujours trouvé que ce qu'on appelait nuit blanche n'était certainement pas blanc, mais assurément gris. Gris comme les dents dévitalisées dont semblent faites les touches de ce piano, pour ainsi délaver même les pastels lynchéens fameux, leur ôter le fantôme de force qu'ils recèlent. Dépressif et indifférent.
Et ? Et que voulez vous qu'on vous raconte de plus, pardi ! Raconter une nuit blanche ? Par définition il n'y a là rien à raconter, et pourtant tout s'y joue, ou du moins le semble-t-il, toutes proportions gardées dans la mesure où l'on est tout seul et sans lien à rien de ce que les gens qui passent leur nuit normalement appellent la vie, dont on s'éloigne encore un peu plus si possible du monde à chaque minute supplémentaire à ne pas s'endormir. La dépression comme une bulle, en quoi elle vous change pour vous faire envoler, une parenthèse féérique.

mardi 11 février 2020

Magazine : The Correct Use of Soap

Moins goth, The Correct Use of Soap, que Secondhand Daylight, que cet A Clockwork Orange camouflé en épisode de Daffy Duck ? Moins noir que le dernier individu cité pour sûr, puisque Soap paraît aussi blanc que la savonnette invoquée, avec ses envies de funk qui lui montent partout comme une... montée, et sa voix évoquant toujours Roger Waters mais cette fois un dont la folie (et les abîmes célestes blancs, précisément, évoqués dans The Wall) l'ont emmené se prendre pour David Byrne, lui aussi sociétaire de la Lumière ; aussi blanc que, voyons, des Virgin Prunes ou des Sex Gang Children sapés comme pour aller, la bouche en cœur, à une soirée d'Eddie Barclay : en pensant ingénument y entendre ce qu'ils considèrenet comme de la musique de fête, à savoir une sorte de collision entre Outkast et Public Image Ltd.
Voilà le genre. The Correct Use of Soap, ne songez même pas en discuter une seule seconde, est bien plus assurément de la trempe de Secondhand Daylight, niveau pH, que ne l'est le gauche Real Life. Howard Devoto y confirme sa qualité de chanteur impossible, de voix d'exception ; "I've been swimming in poisons", ben tiens, tu m'étonnes : ils ont dû s'écarter à respectueuse distance de sécurité à chaque brasse qu'il a fait, avec ces laiteuses et prévenantes manières qu'on lui entend ici : pas fous, les poisons.
Tout à la fois, soul, crémeux, enrhumé, cartoonesque - et caustique à t'en décaper l'émail des dents. Tellement crémeux, caressant même, et pour autant tellement froid : il paraîtrait comme ça que Magazine n'a rien de goth, parce que le goth voyez vous, c'est excessif : j'imagine qu'il faut entendre par là que Magazine ce n'est pas excessif et dramatique ? J'ai le droit d'éclater de rire, ou c'est malvenu ? Tandis que de dire que c'est du progressif mais avec des mini-morceaux, ou du proto, parce que les morceaux n'ont pas la bêtise supposée inhérente au punk, post ou pas, là c'est OK... Je sais, je devrais vraiment cesser de lire la critique sérieuse.
The Correct Use of Soap, de façon assez appropriée, est un Secondhand Daylight baigné, rasé, pomponné, manucuré, et tout ceci ne le fait que resplendir. Il en a presque une pur allure de beau gosse grade princier... sauf que ; on a beau penser à Outkast, on n'est pas chez Outkast ; le funk grince comme une girouette sur un asile psychiatrique, aux entournures, et quelqu'un a versé de la bile dans la crème qui est servie dans des coupes.

lundi 10 février 2020

Bohren & der Club of Gore : Black Earth

Le Bohren lynchéen par excellence, au sens le plus cliché du terme - au sens où les clichés sont parfois bons ; très. Le sommet d'un trouble où Twin Peaks, Blue Velvet et Lost Highway mêmes se confondent, de même que le font le jazz et Lustmord.
Si la nuit, la fumée bleue des clopes et le glamour de tout cela, sans but aucun que ressentir pour eux-mêmes une sorte de tension nerveuse et d'anxiété permanente au point qu'elle en devient une forme de sexualité, d'attente sans objet, de palpitance immobile, d'écarquillement de peur extatique et catatonique, veulent dire quelque chose pour vous, alors vous refuser à Black Earth ne veut rien dire.
La menace comme caresse, tout ça ; faites donc pas vos mijaurées, vous adorez cela comme tout le monde, et aussi avoir l'occasion d'être à la fois Lauren Bacall et Sherilyn Fenn dedans vous, un peu davantage à chaque bouffée têtée sur la millième tige de la nuit ; oui j'ai déjà dit nuit, et j'ai déjà dit clope ; et je les redirai encore toutes les deux si je dois continuer ce texte, parce que Black Earth est ce disque trop beau pour être vrai, cet album qu'on n'osait même pas rêver avant de le connaître tant il est abusé, par excellence le disque qui vous donne envie de descendre langoureusement tout un paquet de clopes - j'avais prévenu - tandis que la nuit s'appesantit, s'approfondit, en savourant la sensation anticipée que chacune sera plus soyeuse qu'un verre de Port Charlotte ou de Nikka.
Faites donc de votre vie le plus calme et le plus excitant des films noirs, rien qu'une heure ; vous le valez bien.

dimanche 9 février 2020

Indian : The Unquiet Sky

Le premier Indian, quoi. Ça part d'un riff atmo-stoner, genre Jesu en si possible encore un peu plus souffreteubé, une casquette de camionneur sur le chef, et... ça ne traîne pas : le passage à tabac ; on ne sait pas si c'est nous qui sommes visés ou bien eux-mêmes, en une étrange forme d'ablution quotidienne à base de coups de gourdin cloutés - mais ce qui est certain c'est qu'on mange aussi dans la manœuvre.
La méthode à l'époque ne fait intervenir aucun degré de black metal (essayez donc d'imaginer ça, les jeunes : une époque où il n'y en avait pas partout, du dentifrice aux céréales du matin), car cette voix n'en est même pas non plus, mais une pure sécrétion sludge, du Bongzilla versant hardcore par nuit de pleine Lune. Et d'ailleurs si l'on regarde bien, il s'agit effectivement de cela - entre autres : Indian inventait alors sans paraître s'en rendre compte le stoner le plus méchant du monde ; une chose massive comme Eagle Twin dont il a le tempérament mystique et rêveur, et teigneuse comme -(16)- dont il a les pulsions sociopathes, une sorte de gros machin volant qui bat lourdement d'ailes un peu amochées, pisse le sang par les narines, l'œil un peu perdu au loin sur on ne sait quoi - mais gare aux coups de ce putain de bec d'une taille obscène, et à ces serres de harpie amazonienne. Et c'est cela qui fait à la fois la fraîcheur (si !) d'Indian et en particulier The Unquiet Sky, qui jamais ne fut de l'ultrasick sludge, mais aussi sa terrifiante offensivité : cet air de ne jamais vraiment le faire exprès (cela changera un brin, de mémoire, avec Guiltless), mais simplement d'être occupé à opiniâtrement chercher à mettre le doigt sur la réponse à une question obsédante, à moins que ce ne soit simplement se gratter cette FOUTUE démangeaison au milieu du dos. Avec une pioche.
Non, soyons sérieux ou du moins honnête, il y a davantage à se jouer ici, aussi naïvement et gauchement soit-il, avec tous ces sifflements space rock présent dès le début et tout le long du disque : Indian est un primate enragé mais qui se pose des questions brûlantes ; The Unquiet Sky est un peu le seul disque de sludge connu qui se repasse en boucle l'introduction du 2001 de Kubrick ; et qui en tire, en plissant un maximum son front soucieux de brute meurtrière torturée par le frémissement du doute existentiel, une sorte de version "décennie du stoner" de Streetcleaner en plein Grand Canyon, mais si, regardez bien : après tous les couleurs sont assez compatibles, non ? Le stoner perché au napalm ; celui qui se fiche lui-même le feu en célébration de cette chose qu'il sent en lui, qui le dépasse et l'enfurie - et une fois qu'il a pris son vol en plein ciel, bien sûr.
Enfin bref : s'il est à peu près sûr qu'Indian, que ce soit par cet album pour les plus éveillés ou par Guiltless pour les durs d'oreille, engendra une entière génération de groupes qu'on pourrait appeler (de façon immodérément flatteuse ?) les nouveaux sauvages, et qui tirera de tout cela une façon de faire plus maîtrisée, voire une méthode (mais aussi, soyons pas vache, des talents surnaturels comme Thou), The Unquiet Sky en tous les cas reste toujours, après tout ce temps et ces déluges de barbarie, le même casse-tête à identifier ; et bien sûr, le même casse-tête tout court.
Worshipper of Sores, tiens : ce sont encore eux-mêmes qui se présentent le mieux.

samedi 8 février 2020

Bohren & Der Club of Gore : Dolores

La musique de Bohren, vous n'êtes je l'espère pas sans le savoir, est une de celles - la seule que je sache, en terre jazz - qui semblent faites exprès pour les états MDMA. Et figurez vous que Dolores est plus spécifiquement l'album destiné au matin, aux heures entre fin des dernières braises et début de la redescente, quand la lumière du soleil commence à menacer, plus terrifiante encore que les affres du trou dans la sérotonine.
Dolores est blanc comme la lumière apparaît à ces heures-là, qu'il donne une sourde, lancinante, à peine soutenable envie de passer à déambuler sur les trottoirs déserts de Manhattan, titubant au gré d'un doux vague à l'âme d'un réverbère à l'autre, un peu comme si David Lynch faisait le remastering d'un Woody Allen.
Dolores est bien à sa façon le plus doux album de Bohren, il n'en est pour autant pas un album insipide ou indolore - avouons que ça tombe bien - mais chacun sait que ce blanc-là et cette lumière le sont, douloureuses, et même d'autant plus qu'elles sont sublimes, que le sublime est un douleur supérieure à cette heure-là du matin et du trafic hormonal ; que cette paix-là, qui n'est pas mortuaire comme peut l'être le blanc d'ascenseur pour les limbes de Geisterfaust (ce qui est une évidence du reste, tant Dolores est peut-être, avec Patchouli Blue, l'album le plus du côté du vivant), est une torture ; excessivement suave et sensuelle, et excessivement aiguë.
Dolores ne vous étreint pas le cœur du sentiment fataliste de la tragédie ayant ses serres posées sur l"épaule de chacun depuis sa naissance, comme Black Earth, ne vous le perce pas d'une sorte de dernier fourmillement avant cryogénisation comme Geisterfaust - mais vous le serre à le faire exploser, avec une lenteur et un amour infinis, doux comme un dimanche matin.

vendredi 7 février 2020

Indian : From All Purity

Il faudra penser à également remercier Lord Mantis pour cela : ils nous auront épargné pour une fois d'aborder une chronique d'Indian sous le sempiternel et stérile angle "Indian, His Hero is Gone, et la lassitude éprouvée devant les leaders à cause de leurs trop nombreux followers" ; puisque aujourd'hui, on peut voir From All Purity sous l'angle, beaucoup plus frais, de la version cérémonielle et cérémonieuse de Death Mask.
Et il faut avouer que dans le rôle, il se défend presque encore mieux que dans celui d'album tragique d'Indian - dans lequel force est de constater une forme de montée en puissance puisque, de groupe dont tous les morceaux semblaient échafaudés sur des riffs de fins de morceaux post-hardcore-sludge (ces caractéristiques riffs d'exécuteur commuté sur le mode répétition obsessionnelle jusqu'à ce que mort et/ou épuisement s'ensuive), Indian semble ici passer à groupe dont tous les morceaux semblent échafaudés sur des riffs de fins de morceaux de Neurosis et Esoteric jammant ensemble : le grandiose fait désormais partie de la palette d'Indian, et cela leur va bien ; pour ne rien gâter, cela ne détonne même pas, au contraire, avec leur art non pareil d'écumer comme des roquets enragés, ni avec le toujours aussi copieux volume de postillons afférent.
Lord Mantis, donc, puisque après tout et blague à part les deux groupes sont devenus avec les années une vraie (horrible) bête siamoise, mais dont le seul vice pour le coup qu'il s'autoriserait, dans sa sévère façon de pratiquer la religion commune (celle vouée à l'apocalypse du corps), serait la vierge de fer ; et encore, uniquement parce qu'en sus du plaisir collatéral, il y a dans la pratique, à trouver, l'élévation de l'âme vers les couches de l'atmosphère les plus raréfiées, là-haut parmi les colossales masses nuageuses infectées par les acides et la pollution universelle.
On n'est guère loin d'un Thou qui en lieu et place de l'empathie dévoratrice aurait opté, devant le constat de l'état du monde autour de lui, pour l'intransigeance fanatique, sans nuance aucune ni commisération, qui se serait arraché sa propre humanité de la poitrine à mains nues ; autant que, étrangement, d'un Rorcal dont on pourrait penser à un cousin du black metal de haute altitude et de pentes abruptes - si ce n'est que celles d'Indian ne sont pas du verglas dont on fait les Világvége mais, évidemment, du plus bel orange torride qui soit, évocateur aussi bien de canyons du Nevada vus, avec l'aide du peyotl, comme les vestibules de l'enfer qu'ils sont, que d'une Mars qui fera tout aussi bien l'affaire pour la même utilité.
Le dénominateur commun à toutes ces tentatives de décrire la forme de From All Purity étant de toute évidence l'altitude, et le disque assurément en est un d'ascension, de celles durant le processus desquelles vous laissez non seulement les plumes mais à peu près tout ce que vous avez de viande sur la carcasse, et aussi une traînée de sang dans le ciel, de celles qui sont aériennes comme se frayer un chemin à la surface à travers des tonnes de terre et de roche, de celles où Icare est une flèche se propulsant elle-même avec rage dans l'œil du soleil, comme une malédiction fervente. Peut-être plutôt un tomahawk, tenez.
Ils ont l'air comme ça d'avoir pris en rang social, en hygiène corporelle et pileuse et en poli dialectal depuis - mais ce sont toujours les mêmes barbares insanes qui ont atterri sur notre planète avec la délicatesse d'une grappe de primates sur un météorite, avec The Unquiet Sky ; n'en doutez pas. La trajectoire est toujours aussi abrupte (et le morceau qui commence, comme j'écris ces mots, s'intitule "Directional", karma quand tu nous tiens), l'angle de jet létal (voire plus), et l'intention  ? Sanguinaire. Ennemi du soleil, qu'ils disaient, uh ? Ceux-ci ne s'embarrassent pas de se demander pourquoi : ils mordent la jugulaire et serrent jusqu'à vidange complète, rien d'autre.
Bref, ""Indian [...] et la lassitude éprouvée devant les leaders à cause de leurs trop nombreux followers" tant ce qu'on voudra, car c'est vrai - mais il ne faudrait pas oublier qu'Indian est un putain de groupe, et From All Purity un putain de disque.

jeudi 6 février 2020

Korn : Issues

C'est drôle tout de même comme ces pochettes alternatives, toutes les trois sans exception, conviennent mieux à Issues que celle qui finalement constitue son seul gros défaut, même s'il n'arrive pas à occulter un instant l'aura balaise de l'album. Enfin, drôle ou désespérant, selon qu'on non l'on se rappelle qu'elles partaient toutes les quatre avec leurs chances, et qu'il faut donc concevoir que l'officielle a prévalu sur les autres...
Mais enfin bref : chacune des trois autres, donc, met en valeur une facette particulière du caractère d'Issues, voire jette dessus lui une lumière fascinante. Celle-là sa couleur fauve et la braise sombre couvant dessous, cette autre son côté cartoon des ombres peuplées de surnaturel post-chimique ; et celle-ci enfin paraît parfaitement proportionnée avec sa part "in da hood" : le grain playground et son bitume, sur lequel au choix l'on se colle les arpions ou se rabote le museau, le relent d'homicide récent, qui remplace Télé Toons dans le tiéquar, les tâches de gras, de merde de pigeon de sang qui font les couches sédimentaires d'une sorte de jungle sauvage et morose... La lourdeur bétonnée d'un album godfleshien entre tous, avec les petites touches de couleur juvéniles - et néanmoins dépressives - qui sont propres à cet album de fusion névrosée.
C'est drôle, hein ? comment il supporte admirablement bien trois pochettes différentes, cet album aux teintes ton-sur-ton pourtant si denses et chargées, comment ses goufres ogresques sont accommodants pour l'ambiguïté, qui se rappelle ici à notre bon souvenir comme le caractère intrinsèque majeur de Korn (et que la pochette retenue dans le concours balaie sans talent), avec un naturel qu'on n'avait pas entendu aussi cru et gênant depuis... Korn.

mercredi 5 février 2020

Tool : 10,000 Days

En y regardant bien, 10,000 Days présente une forte similitude avec Paragon of Dissonance : en ceci que comme lui, il est l'œuvre décontractée, nature, d'hommes qui n'ont plus l'âge, le temps ou l'énergie à perdre à se déguiser, et encore moins à se déguiser pour, quoi ? entreprendre les équipées chamaniques auxquelles, en revanche, il n'auront jamais passé l'âge et le caractère à s'adonner, tout au contraire ? Et - magie ! - voyez comment les pochettes des deux prévenus se ressemblent...
C'est même le grand charme qui vient encore exhausser la valeur intrinsèque de ce Tool, et s'étroitement intriquer à elle (à l'instar de toutes les formules hélicoïdales et mystico-algébriques que vous voudrez, tenez, je suis de bonne humeur) : la façon dont, ramenant à la mémoire certaine fameuse session photo du groupe autour d'un barbecue, il tourne les steaks de ses riffs et assume, dans une mise à l'élégance digne de Tony Soprano le matin, toute la part metal que paraîtrait-il Tool n'a pas toujours assumée, dans sa façon de jouer, comme on l'a dit déjà, du gros Led Zep injecté de gros funk de proggeux à double pédale - et n'en décolle pas moins du plancher des vaches comme qui rigole, avec une insolence et une virevoltante grâce dont bien peu sont capables, teintées qu'elles sont d'une candeur enfantine et d'une faculté à afficher sa fragilité aussi mièvre soit-elle, plus resplendissante et hilare que jamais. Hâve et radieux est 10,000 Days, et c'est plus éblouissant que toutes les mignonnes merveilles qu'on peut contempler à travers le joujou rigolo qui est vendu avec.

Bohren & Der Club of Gore : Patchouli Blue

Vous n'avez jamais rêvé de partir en vraie grande croisière ? Moi non plus. Mais Patchouli Blue vous en chatouillerait de l'envie, tant il paraît ménager et aménager, au cœur de quelque immense paquebot, une petite vie nocturne secrète, en forme d'alcôve, de bulle de désert et de solitude au milieu du brouhaha, qu'elle annule, de la ruche mondaine ; une croisière parallèle, contemplative évidemment, et ouatée et trempée dans un minuit permanent, à l'image du tempérament et du teint naturels à Bohren & der Club of Gore - mais merveilleusement sans pré-conçu aucun sur la teneur que réservera le voyage, sa couleur, son issue... Divinement dédiée à ce que le jazz réussit mieux que toute autre musique à part celle de chambre (dont le disque parfois se rapproche), à savoir faire de ses phrases mélodiques non pas des monologues et tout ce qu'ils ont de tristement parent avec le monotone monolithe (écueil où s'est abîmé, piégé comme par un miroir, un Piano Nights de bien triste mémoire), mais de rêveurs dialogues avec soi-même, ouverts à tous vents du possible, de l'autre, de l'émotion qui vous germe par surprise.
On n'essaye ici ni d'être "lynchien", ni d'être funèbre, sombre ou terminal ou quoi que ce soit - Black Earth et Geisterfaust ont fait le tour de la question définitivement pour tous y compris Bohren - ni même matinal comme Dolores, on n'essaye rien : la nuit est là tout autour et on la laisse entrer par tous les pores, traverser, désaltérer, baigner, ensorceler, transcender. Et peu à peu l'on voit les couleurs apparaître, du noir sans fond.
Le noir chez Bohren enfante de la couleur, et même de la lumière ; et dans celle-ci vous êtes aussi nu et fragile qu'une aile de libellule à peine éclose, exposé aux plus corrosives mélancolie et joie sans aucune protection. Alors, de peu d'importance sera ce menu détail, que parfois vous ne saurez plus durant Patchouli Blue si l'encre où vous êtes à brasser est toujours celle de l'océan sans fin, ou bien celle du ciel immense et que vous n'avez pas tout à fait rêvé - s'il se peut - cette sensation d'être élevé irrésistiblement : voilà ce qui s'appelle un bain de minuit, si je ne m'abuse.

mardi 4 février 2020

Gutgrinder : Maelstrom of a Blasted Paradox

Le death dans la façon Gutgrinder s'apparente à celui de Hate Eternal, dans cette façon commune de ne pas s'évertuer à être evil pour se concentrer sur le fait d'être sombre, de son humeur. Il est en revanche une autre chose que contrairement à Hate Eternal il ne s'évertue pas à être, c'est spectaculaire, de brutalité et de technicité.
Tout ou presque chez Gutgrinder semble au service d'une couleur, d'une saveur, tout comme peuvent le faire des Barus ou des Ulcerate - et la leur est à la fois amère et brûlante ; une certaine rageuse tristesse est palpable, de façon intermittente et assourdie, sans jamais pour autant verser dans l'épique, mais frisant parfois le black metal et son désespoir hautain, transcrit dans une langue aux accents plus minéraux. En vérité Maelstrom of a Blasted Paradox est chaque fois plus civil, laïc, voire nature que tous les noms qu'il peut faire venir à l'esprit et au cœur - y compris Asphyx, que l'on aurait bien lâché plus haut, au moment de décrire la façon dont Gutgrinder s'approprie Hate Eternal : avec une férocité animale, certes, mais là non plus sans en faire trop. Avec par-dessous une forme de discret groove boltoïde - mais sous-tendu (encore en-dessous, le death de Gutgrinder est tout affaire de troubles profondeurs) d'une nerveuse élasticité plus féline, habitée par l'anxiété. Du death metal humain, au bouillonnement d'autant plus poignant.
Bref, Gutgrinder ressemble bien plus à sa pochette qu'à son nom, et cela est bel et bon.

Magazine : Secondhand Daylight

Le genre de disque qui te rappelle le point commun entre les Stranglers et les Sex Pistols - et pourquoi l'on a toujours trouvé ceux-là menaçants et pas ceux-ci, de même qu'il te rappelle que peu de choses sont plus inquiétantes que Malcolm McDowell en redingote de velours mauve.
Les Stranglers tout à la fois de Aural Sculpture - désolé pour les fanatiques, mais je suis très attaché à ses accents lewiscarolliens - et de Black & White, conciliés sans accrocs, et resplendissants jusqu'à suggérer par endroits leur héritage transmis aux Sheep on Drugs, rien que ça messieurs-dames. Le punk rock comme on l'aime : à l'anglaise, avec les inflexions d'une morgue aussi sophistiquée que tarabiscotée, bien plus corrosive que tous les glaviots muculents.
Secondhand Daylight se présente comme une forme très élégante d'aristocratique et flegmatique ébriété extra-terrestre, de zézaiement des sens où se mélangent les pinceaux et brillamment - étincelamment même - se chevauchent en bafouillant dandy, sleazy et lysergique.
Car Secondhand Daylight possède un raffinement de sirop glam dont on retrouverait des traces chez Horrors ou Blur - mais épicé d'un jaune de bile qui lui vient en droite ligne d'autres glamouzes que sont Lou Reed et Roger Waters. Tout ce qu'enfin l'on est en titre d'attendre lorsqu'on aborde un groupe dont le cerveau répond au nom d'Howard Devoto - si ce n'est pas là un nom de cerveau, cela, le nom d'Al Capone s'il était un personnage de Lewis Caroll, Anthony Burgess ou Roald Dahl, un nom d'éminence maléfique de quelque inframonde de la perversion, d'ailleurs il paraît qu'il a pour de vrai trahi son premier groupe (mais bon, quel traître en est un qui trahit un groupe dont le nom est Bites Bourdonnantes ? moi ce que j'en dis, hein...).
Secondhand Daylight, comme on dit, "s'inscrit dans une tradition" de glamour bizarre dont la nyctalope trajectoire semble longer d'un côté le psychédélisme et de l'autre le vampirisme : The Top, Skying, The Wall  (et puis bien sûr les Stranglers déjà cités, voire Does Dark Matter ?)... et y trace son propre cheminement, sa propre diagonale à la désagréable lucidité bigleuse et la quasi-totale absence de sucre sinon en trompe-l’œil, traversant de biais un étrange dancing interlope, semblable à une sorte de cake garni de pickles, dont la moelleuse vivacité donne parfois jusqu'à de fugaces pressentiments de Skinny Puppy ou au moins Fad Gadget.
Bref : il était temps de cesser de confondre Magazine et Television - les inconvénients du nom pourri, que voulez vous...

dimanche 2 février 2020

Korn : Issues

Il n'existe qu'un disque de hip-hop gothique pour de vrai et c'est ce disque-là ; il se trouve qu'il est également massif et lourd tel un vieux sac militaire dont l'on croirait reconnaître dans le bosselé patibulaire des contours flous de Pork Soda, Songs of Love and Hate, Songs of Faith and Devotion, Bacdafucup, Antichrist Superstar... et The Downward Spiral : on y revient.
Une manière comme une autre de se rendre à l'évidence, qu'on est bien ici en face du jumeau noir, de la face cachée d'Untouchables, avec ce crew d'enclumes en baggy, de la même monstruosité de production de funk taillé pour couler à pic, mais avec ici un parti pris quelque peu opposé quoique tout aussi bien voué à vous avaler tout rond et vous emmener voir des merveilles par le fond comme ferait un calmar géant : ne rien laisser comprendre, tout environner de recoins sombres plus grands que la pièce elle-même et peuplés bien dru de chaleur brûlante, abrasive, malade, dont l'indistincte mêlée de cafards ou pire, qui à la rigeur la constitue peut-être, est rendue plus confuse et menaçante encore par la seule flaque de lumière, pisseuse, insalubre, criarde, que constitue la voix de Davis chaque fois qu'elle vient emplir le centre de la pièce et faire sa parade tragico-lascive de Buffalo Bill, sans chasser les ombres obèses pour un sou (d'ailleurs celels-ci sont son seul public, qu'elle enjôle), ne rendant qu'encore plus pressante et encerclante leur présence malgré sa couleur sourde et indistincte...
Plus lourd qu'Untouchables, plus freak que Life is Peachy, plus gimp que Korn, plus tough que Take a Look : Mesdames Messieurs, un beau bébé de prodige immonde (vous connaissez Tetsuo Shima ?) que l'on a appris à chérir sous le nom d'Issues.