vendredi 15 février 2019

Niggght : Violent Delicacy

Je ne pourrai certes pas crâner aussi fort que pour Hipoxia, sur l'air du "j'ai toujours cru en eux", puisque j'avais dû attendre Hochelaga avant de commencer à être sûr du potentiel faramineux qui couvait, dans Dopethrone (même si je vous dirais bien aussi que pour les guetter au tournant sortie après sortie et déception après déception, il fallait bien que malgré la nullité ahurissante de leurs trois premiers disques je les aie sentis d'emblée bourrés de talent en incubation). En revanche, je pourrai fanfaronner qu'une fois de plus, j'ai d'instinct flairé arriver le truc, dans l'air du temps, le goût et le forme des choses à venir, en me remettant dernièrement à goûter plus fort que jamais la dimension freak-lounge des Melvins - parce qu'on est en plein dedans. Le doom chimique et lascif de strip-bar d'un futur où, définitivement, les poux ne seront pas les laissés-pour-compte du progrès, ni les morbacs.
Le résultat - merci à un fidèle lecteur pour la piste - ressemble à ce qu'écrirait probablement un Lanegan qui aurait reçu une commande de chansons pour illustrer un Roberto Rodriguez, ou une future saison de True Detective qui ferait le crossover avec The Devil's Rejects... Sauf que c'est là tout le problème - parce que bon, vous permettez qu'on écourte la description ? tout le monde a compris de quoi on parlait, ou bien il faut que je rajoute un scabreux enmanchage entre Tom Waits et les Revolting Cocks ? - Violent Delicacy manque de ce qui fait un film ; Niggght est paresseux - qui cela étonnera-t-il ? - et ne force pas son insolent talent ; cela ne pose pas de réel problème sur 4 morceaux, si ce n'est celui, bénin peut-être mais tout de même, de la frustration. On ne peut, cependant, qu'à hauts cris réclamer le film que semblent indubitablement mériter pareils dons - ce brin de voix, bon SANG ! culotté comme pas permis, au point qu'il mériterait une chronique rhum de notre Jean-Jean rien qu'à lui seul - et puis aussi, pour parler plus strictement du fond, mériter pareilles histoires faites pour les longs fleuves noirs et les patients ébats dans le goudron et la mélasse hors d'âge.
Parce que bon, j'ai beau détester les bande-annonces et savoir que point ne faut s'y fier, rien qu'avec ce qu'on a là il y aurait de quoi revendre tous mes Pig si j'en avais - et si le disque de Violent Delicacy pouvait s'acheter.
Ordures.

jeudi 14 février 2019

Melvins : Ozma


Je veux dire, enfin, bon... J'ai besoin de rajouter quoi que ce soit ?


Allez : je vais le faire quand même, parce que sinon on n'écrirait plus rien et on laisserait, n'est-ce pas ?, parler l'Art - les disques et leurs contenants ; alors voilà, tout est là, tout ce que vous trouverez dans ce disque (et plus encore) est annoncé, de menaçante façon comme il est parfaitement idoine, dans cette photo de sales gosses : Lawrence Tolhurst, Gavin Friday et Ozzy Osbourne - et je ne parle rien que de la ganache de Buzz, à peu près aussi rassurante que celle d'Adrien Lederer, l'afro en sus. Avec le reste, on a encore Acid Bath, Harmony Korine, Acid King, Primus, Nirvana... Tout ce que l'Amérique a fait de flippant et de fantastique. Un disque de punk rock sale comme pas deux.
Tu m'étonnes, que tout le monde s'incline devant les Melvins.

mercredi 13 février 2019

Melvins : Stoner Witch

Une sale impression, ça tient à pas grand chose. Le phrasé de Buzz sur "Revolve", quelque chose dans la pochette noir avec des animaux à long cou flexible... N'en déplaise aux nombreux connaisseurs qui savent voir en Stoner Witch un des chefs d’œuvre des Melvins, moi chaque fois que je l'entends je ne peux me défendre d'y entendre des relents de Metallica.
Un Metallica particulièrement raffiné, hein, un genre de grunge sapé comme un merlan de cinéma, de Badmotorfinger version petit caïd cool mais nerveux dessous ; et abstraction faite de toutes probables synesthésiques associations d'idées tout à fait idiosyncratiques, un disque qui atteste du même talent pour le groove qu'on retrouvera des années plus tard, mais qui resplendira alors à un degré aussi difficile à refuser qu'une proposition de Marlon Brando - vous avez compris qu'on parle de A Senile Animal, à côté duquel tous les autres albums "gros son efficace" des Melvins paraissent un peu superfétatoires.
Alors bon : ne me faites pas plus subversif que je ne le suis, Stoner Witch n'est pas un mauvais disque, loin de là ; parce que la voix même de celui qui l'entraîne avec cette fichue "Revolve" sur la pente fatale, est toujours aussi prodigieuse, magnifique, et bien d'autres choses encore ; qu'elle sauve par exemple des morceaux musclés que leur intelligence discrète ne suffit pas à rendre autres que très résistibles, et qu'évidemment elle fait merveille sur les authentiques très bons moments du disque, à savoir bien sûr les morceaux ambient... Mais là encore, ce n'est pas comme si pareilles choses étaient précieuses par leur rareté, et des albums entiers dévoués à l'ambiance et à la pénombre sensuelle, les Melvins nous en ont offert quelques uns d'autrement plus généreux... Et, s'il faut vraiment se montrer désagréable, d'autrement plus inspirés : bien mignonne, "Shevil", mais un peu feignasse, non ? "Goose Freight Train", même combat, et "Lividity", j'en parle même pas.
Reste quoi ? "Roadbull" ; aussi rustique qu'elle est céleste, une sorte de grunge lunaire et agreste à la fois : du Melvins dans le texte, le genre de morceaux, extra-terrestres sans roulements de tambour, qu'eux seuls peuvent faire ; "At the Stake", même motif même punition, dans un autre genre - et qui, ajoutée aux constats de ces derniers jours, va finir par me faire sérieusement envisager de déménager tous mes Melvins, de la subdivision mezcal-metal de mes étagères stoner où ils étaient, jusqu'aux parages de Foetus, Grötüs et Cop Shoot Cop.
Tenez, par exemple ! en voilà un beau, de ces albums décousus qui "partent dans tous les sens" à en émerveiller... d'autres que nous, et dont on parlait tantôt, à propos de Honky ; d'aucuns trouvent que c'est ce qui fait de Stoner Witch une chose plus complexe que le party-album efficace pour lequel il serait pris à tort. Nous faisons partie, s'il faut le préciser, de ceux qui pensent que c'est simplement ce qui en fait un album pas honnête, peut-être même un des plus beaux exemples (avec Nude with Boots, de mémoire) de ce que les Melvins peuvent avoir d'exaspérants et de condescendants envers leur propre charme. Et de souvent trop intelligent pour faire vibrer convenablement. Oui, on est aussi bête que ça.

mardi 12 février 2019

Mike & The Melvins : Three Men and a Baby

Une bonne pochette, quelquefois - toujours ? - ça met le doigt, et votre nez, sur quelque chose. En l'occurrence, la dimension cartoonesque des Melvins, que peut-être jamais autant l'on n'avait contemplée dans son évidence : bon sang, mais c'est bien sûr ! Le casse-tête de décrire la musique des Melvins se dénoue ici : les Melvins jouent un... truc de cartoon.
Bon, en fait on n'est toujours pas plus avancé ; mais disons hardrockish grungesludge freakmuzak - ce qui en soit ne saurait guère s'assortir à autre chose que des personnages et un décor de cartoon, quand on y pense : amusez vous donc à traduire ça en effet spéciaux, en post-production, tout le bataclan, la boursouflure, le chiboust, et imaginez donc le carnage de mauvais goût à vomir. Et ne dites pas que l'on s'égare dans l'onanisme des métaphores hors sol : il s'en trouve des paquets, des disques qui tentent de la jouer réaliste, avec acteurs et incrustations de synthèse. L'estomac se soulève rien qu'à y penser, à tous ces apprentis Bungle, System of a Down, Dillinger... Lors qu'il suffit, voyez donc, d'un trait simple, épuré, assuré, affirmé, et du bon choix des couleurs. Après tout même Primus, qui pourtant donnent eux-mêmes a priori dans le cartoon, n'ont pas réussi à observer tant de retenue, et Three Men and a Baby s'avère plus sournois encore peut-être, suggestif, fantastique, inquiétant, que les outrances d'un Pork Soda (que par ailleurs ses auteurs n'ont plus jamais réussi à confirmer, dans la sinistrerie grotesque).
Et notez bien que la démonstration tient tout autant - sinon encore mieux - en choisissant de les qualifier, plus simplement, de noise-rock (ce qui_ après tout se défend, puisque les deux brigands ont pour cette fois intégré un autre vieux, qui en son temps faisait partie d'un groupe de noise-rock... à la limite de l'industriel, tout se tient). Là encore, l'excessif sérieux inhérent à un certain noise-rock est salutairement évacué - gentiment reconduit à la sortie, ou évacué par une trappe inexistante l'instant d'avant ? - tout comme l'est l'excessif sarcasme - ne sont-ils pas deux formes de la même chose, d'ailleurs ? - des Melvins, auxquels le comique simple et franc de ces petits cartoons, aussi freaky et inquiétants soient-ils, fait beaucoup de bien ; en laissant toute la place, précisément, au délicat concert de tous les gazouillis, hululements, grincements, chuchotis et étranges miaulements dont est faite cette musique-là, derrière les riffs de gros malins, qui ne sont pas ici de sortie - en les laissant prendre les rênes, tout babillants et folâtrants, de cette saloperie de rock mutant guettant entre deux poubelles dans une ruelle sombre, comme un mash-up goth de Scooby Doo avec Breaking Bad, d'autant plus inquiétant de ne jamais, en équilibriste à trois pattes caoutchouteuses, basculer dans ce qui les qualifierait directement et univoquement comme résidents (vous me suivez ?) du pavillon d'isolement. Les Melvins ont la permission de sortir, c'est bien ce qui les rend flippants.
Bref, entre ce disque, et les plus liquoreux mais indubitablement cousins The Bootlicker et Honky, ce n'est pas aujourd'hui que je vais changer mon avis bien arrêté, que les Melvins sont un habitant des ombres, et un nyctalope de toute première bourre. Au point que King Buzzo devrait être le nom d'un gros papillon de nuit bien chanmé, si l'entomologie avait un peu de poil aux pattes.

lundi 11 février 2019

Melvins : Honky

On a le droit de le dire, non ? Allez : voici le meilleur album des Melvins, même devant (de quelques cheveux, poissés de sang) The Bootlicker - ce qui au passage vous dit suffisamment clair quels Melvins ont mon amour, et à quel point il se peut agir d'une prédilection par principe du machin le plus expérimental disponible au menu.
Non, c'est indiscutable : voilà devant vous l'un des disques à l'ambiance la plus k-dickienne de l'univers. Il ne s'agit pas d'un de ces albums ébouriffants et sensationnalistes, qui partent dans tous les sens et ne se peuvent décrire que comme un catalogue à la Prévert dément ou je ne sais quelle enfilade échevelée de dingueries oxymoriques : ce n'est même pas que tout y soit à proprement parler cohérent, mais... enfin, si. Mortellement. De toute la renversante cohérence que peut avoir un film noir sous mandrax. Qui parfois s'aventurerait presque, l'air de rien, dans le réel, et dans quelque chose qui ressemblerait presque à, mais oui, la lumière du jour ! Pensez au premier Tomahawk et à Blood Simple, pour vous faire une idée de la rationalité et du coefficient de rassurance desdits moments. Le reste du temps... Le Blind Juggler lui-même se pelotonne dans un coin de la pièce en sanglotant et bafouillant, à l'écoute des berceuses que chantent les Melvins sur Honky ; même les plus immondes des Toadliquor ou des Deadfood ont un peu l'excitation qui leur fiche le caca mou, en écoutant les tounes qui meublent ce bouclard de l'Interzone, un genre de One-Eyed Jack dont le taulier, on en jurerait malgré la gondolisation très avancée du réel qui rend à peu près impossible de reconnaître la moindre physionomie, n'est autre qu'un Jim Thirlwell écroulé de rire à s'en disperser comme braises de mégot.
Non, Honky n'est pas expé ni foutraque ni quoi ni qu'est-ce : il est juste fait de rock industriel de contrebande, désinvoltement chelou ainsi que peut l'être un Foetus, un Cop Shoot Cop. La vérité ? Cela passera probablement pour une abominable forfanterie de dur-à-cuire-de-l'oreille, mais tant pis, mon innocence est hors d'atteinte de toute preuve ; il n'y a pas grand mérite ni mystère à voir en Honky le meilleur Melvins : c'est le plus naturel à écouter.

dimanche 10 février 2019

Godflesh : A World Lit Only by Fire

On a déjà parlé de ce disque voici quelques mois, vous vous souvenez ? On a prononcé le nom de Fear Factory. C'est là que tout se joue, que tout est dit.
Le présent disque est le seul disque de Fear Factory nécessaire, pour vous et pour l'univers. Le seul qui mérite la programme fantasmatique charrié par ce nom précis, lequel constitue après tout une dénomination parfaite pour une subdivision de l'ADN de Godflesh, à laquelle précisément est tout entier dévolu l'album dont il est question.
Vous en avez voulu, du Godflesh de science-fiction, au point de croire le trouver où il n'est pas ? Le voilà. Il est là, pas ailleurs - mais dans toute sa splendeur rigide.
L'usine à peur.

samedi 9 février 2019

Sordide : Hier Déjà Mort

La magie avec Sordide, c'est que voilà un groupe de mecs assurément intelligents, et qui ne cherchent pas davantage à le cacher - pourquoi diable le devraient-ils ? - qu'ils n'ont besoin aucun de forcer le trait pour sonner âprement punk ; ni par, précisément, une forme de bêtise houblonneuse forcée qui en tient souvent lieu alors que "crétin" n'a jamais été le sens de "punk", ni par une monomanie des phrases courtes qui n'est pas le cœur du propos non plus (d'ailleurs le metal non plus que le punk n'a obligation d'être stupide - et "black metal intelligent" ne se traduit pas, malgré une croyance trop répandue, par Deathspell Omega ou Blut aus Nord).
La magie d'un groupe qui incarne le punk en des morceaux longs et rigoureux comme une fringale transilvanienne. La magie d'une concision qui s'exprime dans des longs mouvements, et leur redoutable tranchant. La magie d'un groupe qui choisit, parce qu'il n'est que lui et nul autre, d'exprimer sa rage sociale et au présent sur des accords antisociaux et passéistes. La magie d'une musique qui concilie le pouvoir d'évocation climatique, élémental du black avec une forme de la révolte, faisant de cette dernière un état contemplatif, une saison qui traverse l'âme telle un vent mauvais... Un hiver qui n'appartient qu'à eux, non pas celui des Vikings, mais un au goût aigre... à la limite de l'existentiel, oserais-je presque dire, si je ne craignais de me retrouver bientôt à parler de plages désertes en hiver, de flingues, et de Robert Smith - et l'on irait crier que je mets Robert à toutes les sauces ; mais aussi, où Robert n'était-il pas, depuis que je suis au monde ? Si Hier Déjà Mort est post-quoi que ce soit, c'est plutôt post-punk, à son étrange et farouche façon, que post-black, pour sûr ; car black, il l'est tout court. Et, les boucles ayant la tendance fâcheuse que l'on sait à se boucler, le résultat de rejoindre, sans un instant cesser d'être manifestement lettré et cultivé, l'amertume d'un Hate Them et d'un Sardonic Wrath, dont du reste la fibre sensible écorchée n'a jamais été mise ne doute, par les gens eux-mêmes sensibles du moins.
Bref, n'en déplaise aux black-métalleux qui ont vraiment compris la vraie essence du vrai Black Metal, la Noirceur absolue et véritable qu'en vérité désigne cette noire appellation, et veulent toujours n'en point démordre que leur musique soit la chose la plus nihiliste et sulfureuse et maléfique et hostile à son semblable voire à toute vie (mince, je voulais la garder pour vous entretenir de Kwade Droes, celle-là) - le black metal existentiel de gauche, cela existe et cela fait sens. Ne serait-ce qu'ici, ce qui suffit.

jeudi 7 février 2019

The Lumberjack Feedback : Mere Mortals

Non mais, s'il vous plaît : vous avez vu ces couleurs ? Je veux, mon neveu, que pour un client pareil on fait une petite entorse à ses préventions draconiennes contre le rock et le metal instrumental...
En espérant peut-être, sans le savoir, justement ce que - le suspens meurt ici - l'on obtient dans Mere Mortals, et qui donne envie de donner raison sans discussion à son éditeur, à savoir que le talent du groupe pour leur donner vie, souffle, parole, à ces couleurs, tient à bonne distance de l'esprit toute inopportune envie d'entendre un chant qui manquerait, quelque part, là-dedans.
Non, il se passe ici largement assez de choses fascinantes pour qu'on n'aille pas mégoter, et se permettre d'aller apprendre aux auteurs ce qu'ils ont à faire : on leur laisse les rênes, on les suit, dans l'inconnu, avec ravissement, puisqu'eux ont l'air d'y être dans leur pays. Un qui est, évidemment, décor propice à un western hanté par le chamanisme, mais également par les complications de type vampirique, presque dans le goût de The House of Capricorn ; mais pas tant que, surtout, par des règles édictées directement de la voix silencieuse des étoiles au-dessus, dont la lumière étrange tombe directement sur ces morceaux pour les arracher insensiblement mais sûrement à l'emprise rassurante de la gravité : s'il faut être précis, voire scientifique, c'est peut-être même là que la nature instrumentale de The Lumberjack Feedback est carrément un atout, une enzyme qui pousse à la floraison de cette dimension mystérieuse de leur musique, de cette suggestion permanente à laisser son imagination prendre toute la place qu'il lui plaît au sein de ces structures évocatrices mais dans les bornes d'une forme de réserve austère, de non-dit qui pourrait par endroits passer pour de la gaucherie, ou de la roideur (cette batterie)... et n'en est pas (cette batterie...).
Désolé d'insister, mais oui, la musique ici présente, d'autres auraient pu décider d'y ajouter du chant ; la différence entre Mere Mortals et cette autre possibilité, elle est la même qu'entre un livre, et le film qu'on en tire. La sévérité de cette batterie (cette façon impossible d'être martiale et poétique à la fois, tout de même, c'est pas rien), l'inquiétude dans ces riffs... à vous de leur donner un visage.
Faites preuve de magie, comme The Lumberjack Feedback - car il en faut, ne serait-ce que dans cette digne réserve, pour me donner envie d'écouter plusieurs fois un album dans un genre qui, ne l'oublions pas, a quand même enfanté des Pelican.

mardi 5 février 2019

Godflesh : Hymns

L'album d'Unsane de Godflesh est, comme quelques uns des plus grands disques de Godflesh, un album de Killing Joke déboulé d'une autre planète.
Hymns, avec son titre qu'il ne fait pas grand chose pour porter, ou alors au sens le plus pur, au même que celui qui fait de qui n'est pas candidat le meilleur dirigeant possible pour un peuple, est, n'en déplaise à ceux que cela défrise, un des très grands disques de Godflesh ; peut-être même le plus touchant, avec ses maladresses et ses éclairs aveuglants de génie, qui sont parfois les mêmes, parfois distincts ("For Life", au hasard, il faut bien reconnaître que...) ; ses relents de cendre de blues refroidi, ses prémices de Jesu, son irrépressible, quoique sourd, goût de Cure, sa raideur sous laquelle on sent le groove qui refus de se rendre, un rictus ambigu de Clint Eastwood vieillissant vissé aux commissures, ses brumes... On en remarquerait presque pas le hip-hop... presque. Il est laconique, le canaillon, mais il fait toujours partie des amis fidèles, toujours appuyé à un chambranle quelque part.
Rien qu'un morceau comme "Anthem", qui contient à peu près tout cela, et ces grincements de cordes sur lesquels il s'ouvre et se ferme, montre bien à quel point Hymns est un peu plus qu'un choix de production et de personnel, dont on pourrait pinailler la bonne exécution voire le bien-fondé - mais un ressenti, un état d'âme, un âge de Godflesh ; ce groupe que tour à tour on a voulu voir en pur produit dérivé, qui de Swans, qui de Big Black, qui de Killing Joke... et qui n'est rien d'autre que lui, bien hors de portée de toutes définitions aussi pusillanimes et myopes.
Tout peu ou prou sur Hymns est fragile, humain, a la couleur du matin froid, du jour qui va se lever, encore incertain de ce qu'il va être lui-même, tout frissonne de sensibilité, celle de l'être mais aussi celle des matériaux, auxquels la voix est également donnée ici - et cependant on est à des lieues de Jesu - à la rigueur à tout prendre pourra-t-on s'apercevoir que Hymns est l'album de Godflesh présentant le plus de troublantes parentés avec... mes bons Brame - et toujours bien chez Godflesh et sa musique radicale  - comme le blues, précisément -, qui nous apprend que tous masques dystopiques tombés la dureté est toujours là, capable de virer inaccessible à toute pitié dès qu'elle le décide peu importe la lourdeur et la toxicité du son ou des riffs, peu importe que la rouille pour cette fois semble le fait de la rosée, et le groupe en est toujours un où se puisse sentir à la maison un Ted Parsons.
Alors l'album rock de Godflesh, oui, mais dans le même temps le seul à être aussi atmosphérique au sens le plus strict du terme, que Messiah. En vérité je vous le dis, ce groupe est un miracle.

lundi 4 février 2019

Ataraxie : Résignés

Le nouvel Ataraxie a le bon goût de porter à la fois très bien son titre, et très bien sa pochette ; lesquelles, si elles ne sont pas antinomiques, n'offrent pas tout à fait le même point de vue sur le monde tel qu'il entoure Ataraxie.
Le nouvel Ataraxie paraît lapidaire à l'égal d'un pavé en tir tendu dans la tronche - dame ! quatre morceaux, un album compact que lesdits se partagent de façon compacte et équilibrée... Bon, d'accord : chacun des morceaux dure entre un quart et une moitié d'heure. Mais l'on tient là une bonne idée générale, du propos de Résignés : eh bien ! euh, n'est-ce pas, la résignation. Dans la brutalité qui la sous-tend, de par sa soumission, et dans l'état contemplatif, passif qu'elle représente. L'abattement, celui du moral qui ploie, et celui du marteau qui tombe. Cela est simple, cela se passe de phrases et, c'est là tout le talent magistral d'Ataraxie, cela pourtant se déclame très bien en très longs soupirs très pesants ; dans lesquels Ataraxie toujours a l'extrême précision et bon goût sévère de ne jamais laisser filtrer plus que la juste mesure de beauté altière, à fin de jamais par mégarde n'aller dénaturer le sentiment de morne dégoût épuisé, la couleur de grumeleux désespoir, l'odeur de reddition amère qui sont celles de Résignés ; et ce même, oui, même lorsque le finale du disque les voit aller fraterniser avec l'intensité émotionnelle du dernier album, normand lui aussi, de The Eye of Time ; en un passage qui réussit à se montrer saillant dans un disque dont l'ensemble coupe le souffle peu ou prou du début à la fin, à commencer par la prestation globale d'un Marquis terrifiant en growl - ceci dit sans vouloir manquer de respect une seconde à ses hurlements d'horreur accoutumés, d'une puissance jamais démentie.
Ces dits morceaux de vingt minutes de moyenne, et plutôt avares en retournements de situation ou quoi que ce soit qui fiche le tournis, passent ainsi comme un charme, une longue et sinistre sentence de mort, bref avec le plus grand naturel qui est celui des choses adaptées à la perfection à la situation. Et une longue et sinistre sentence est ce qui est le plus approprié pour traduire le désespoir collant dont il convient que vous vous imprégnassiez bien à chaque pas que vous faites vers l'exécution laide et brutale qui vous attend, au bout de la purge minutieuse d'un flot continu de toutes les larmes et la merde que vous contenez. La vertigineuse distinction aristocratique que l'on connaît à Ataraxie, dégageant pour l'occasion façon brut de fût toute la puissance de son mépris, à lui chavirer lui-même la raison, pour son semblable ; on attendrait, sur le thème, Ataraxie, sa redingote et son jabot dans la lumière blême du petit matin, sur le chemin de l'échafaud et la Place de Grève : on le trouve qui nous emmène dans cet entrepôt à te fiche les foies à Funeralium soi-même. Ataraxie avec Résignés tient en virtuose la note qui de l'abattement conduit à l'abattoir.
L'on pourra, toutefois, et je préfère prévenir, trouver que tout cela s'annonce un brin abrupt, lugubre, sans issue - tant il est vrai que voilà un disque qui vous fige les sangs en un tournemain -, et préférer aller écouter des choses plus portées sur les pulsions primesautières, les saillies spirituelles et la saveur pétillante du présent, telles que des disques de black metal.

dimanche 3 février 2019

Deaf Kids : Metaprogramaçaõ

Écouter Metaprogramaçaõ vous démange de pondre quelques sentences théorisantes sur les Brésiliens dont on ne sait trop bien s'il s'agirait de clichés occidento-centrés vaguement condescendants, de pures élucubrations, ou bien de confusion avec (d'autres clichés sur) les Japonais - tournant autour d'une nature viscéralement mutante, hybride, transversale, et tout ce qui s'ensuit du même ordre.
On est, pas de doute là-dessus, en présence de rock-psyché ; mais d'un qui emprunte autant, en animal de la jungle (autant s'y engouffrer, dans les clichés, on n'y échappera pas) férocement vorace, à la variété cavalcadante du style, encline aux galopades à l'assaut du ciel et d'un tapis d'étoiles à la semblance d'une broderie pleine d'yeux brillants de curiosité - qu'aux choses plus concentrées sur la destruction, des neurones et de tout le tissu de la réalité - et encore aux choses qui n'en appellent qu'à la pulsion primitive inarticulée, à la soif de la transe. On pourrait aussi bien tenter de raccrocher Deaf Kids au psychédélisme anglais et ferrugineux des God, des Hey Colossus, qu'à celui bouillant de Cave of Swimmers - et aussi sûrement échouer qu'en comparant les sonorités et sensations ici capturées à un carambolage impliquant Synapscape, Cut Hands, Chrome Hoof, The Moon Duo, Proton Burst et Treponem Pal.
Non, Metaprogramaçaõ vient d'ailleurs ; du fin fond de la forêt sauvage, il n'y a pas à chercher à le dire autrement, qui a repris le contrôle sur des favelas nettoyées de toute présence humaine par un facteur d'autant plus inquiétant qu'il est inconnu et minutieux ; c'est à sa façon, et à celle d'aucune civilisation reconnaissable, qu'il nous rejoue la bonne vieille confusion entre industriel et tribal, ainsi que pour le même prix la bonne vieille preuve que le rock peut très bien vous plonger dans les eaux dures du Futur Profond - et leur redonne tout leur caractère de saisissante surprise, légèrement rehaussé de ce soupçon de tranchant carnassier que l'on devine plutôt qu'on ne l'aperçoit réellement, sur le bord de ses riffs ; une menace sourde comme une réminiscence de Slayer annonçant un orage. Car autant ce n'est pas là un disque dont le psychédélisme paraît s'adresser à l'aspect casse-cou ou tête-brûlée de notre personnalité, mais plutôt à notre appétit de connaissance, à notre organe du savoir par l'empathie, à ce qui en somme en nous entre en résonance avec les écrits d'un Frank Herbert - autant il est impossible de fermer l’œil intérieur, justement - celui qui sait - à tous ces signes d'un péril toujours présent, et que des raccourcis faciles nous font traduire en une parenté de Deaf Kids avec ce qu'il y a eu de meilleur (et très ténu) chez Sepultura - à savoir une humeur qui sous-tendait Chaos AD., et guère plus.
Metaprogramaçaõ se vit comme une course de zoulous haletants sur une lande âprement disputée entre les puissances numériques de la singularité et les visions mescaliniques, balayée de sévères bourrasques de radiations, aux amples mouvements tectoniques, sous un soleil bleu nuit dans un ciel blanc, une chasse tribale rituelle frémissante d'exultation, bref une expérience comme on n'en vit pas tous les jours, dont on revient pas tout à fait tel qu'on était parti, l’œil comme nouvellement ouvert, à des choses tapies dans de nouveaux coins insoupçonnés de nos environs immédiats. Et, si je peux me permettre un brin de cuistrerie, un disque qui pourra se vanter de rajeunir le lustre au blason d'un label pourtant pas trop fané.

Aoratos : Gods Without Name

Pas trop de doute, Aoratos n'est que le nouveau bourgeon d'une tradition qui court de Limbonic Art à... tous les autres projets de Monsieur Nightbringer, en passant par les monstres baroques d'Ebony Lake. Mais force est de le reconnaître : c'est quand même vachement bien torché.
Ainsi que ce doit l'être pour que point ne soit même besoin d'être spécialement friand du style, à savoir, donc, le black horrifique de manoir gothique ascendant pharaonique, les symphonie de l'horreur jouées intégralement au clavecin déglingué - désaccordé par Erich Zann ? - et à la machine à coudre folle. Gods Without Names a la distinction d'être assez extrême dans son acuité à être ce qu'il est, pour ne pas constituer un disque pour amateurs avertis, mais le seul disque qu'on pourrait posséder dans un style auquel on est plutôt hermétique. Quelque chose comme une quintessence et une sublimation à la fois. A base exclusivement de grandiose, de mégalomanie, d'étoffes luxueuses et de tempêtes ; le rock'n'roll, vous pouvez me croire, est bien loin ; là-haut, en bas, où vous préférez, mais dans un autre monde, dont Aoratos choisit de n'avoir cure aucune, aucune pitié, aucune nostalgie, aucune indulgence.
Il n'est finalement pas si étonnant que leurs photos promos rappellent ainsi celles de Terra Tenebrosa : on est bien en présence du même genre d'invocation, par le truchement de sonorités qui gondolent le rideau du réel, d'un portail vers le fabuleux, le fantastique, le dantesque, la fantasmagorie des rêves les plus somptueux ; ceux qu'Aoratos vous envoie découvrir, on le subodore, ont toutefois une esthétique davantage empruntée à Jérôme Bosch, hérissée partout de clous de cuivre et d'or corrompu.
Gods Without Name, c'est le plaisir coupable et incurable, type lecture d'heroic fantasy - mais auquel on succombe en y mettant les formes, et le luxe auquel on a bien droit lorsque l'on s'assume avec ses appétits - ce qui n'est nullement antagoniste, bien au contraire, avec le fait de satisfaire ces derniers de la façon la plus première possible, sans retenue ni alibis intellectualisés. Il y a quelque chose dans Aoratos qui embrasse cette esthétique dont il est question sans autre forme de procès - une brusquerie à se jeter dans le vif du sujet et nous avec, dont le premier équivalent qui vient est le II de Dark Buddha Rising - et le rend de ce fait, en ce qui concerne bibi, nettement plus appréciable que les derniers pensums de Nightbringer, sans même parler des Akhlys et Bestia Arcana que lesdits pompeux pavés m'ont coupé l'envie d'entendre. Ce disque-ci n'est pas affaire d'occultisme, mais de malfaisance ; on appréciera la nuance.

vendredi 1 février 2019

Fange : Punir

Difficile de contourner les formules cliché du type "Fange achève sa mutation" et tout ce qui s'ensuit, ne fût-ce qu'en guise de surenchère obligatoire - parce que son identité, Fange, l'avait trouvée et puissamment montrée dès Purge - afin d'affirmer, avec toute la force dont il vous fait turgescent, à quel point Punir fait resplendir ce que Fange accomplit de son métier - à savoir jouer une manière de beatdown des organes internes - avec son death metal émaillé de sordides lueurs industrielles (toujours plus présentes quoique toujours pas ostentatoires, pour notre bonheur non dissimulé), et baignant comme un beignet dans un sordide qui n'a rien à envier aux Fleshpress et autres Hipoxia ; auxquels, bien entendu, l'on aura de soi-même ajouté Swans, les obsessions (morales) de Fange étant bien identifiables et assumées.
L'imagerie n'y est pas pour rien bien sûr, elle qui dès de tels intitulés que "Ceinturon" ou "Opinel" continue de convoquer avec infiniment de goût Jean Yanne, les années 70 en  France, les rognons et la violence sous toutes ses formes sales, qu'elle soit routière, conjugale, mais surtout intime ; elle n'est pas habillage, mais traduction pour les yeux - avant de les ébouillanter - de la même humeur que traduisent ce son toujours plus musculeux, humide et gargouillant de gras, et ce chant toujours plus monstrueux et qui monte lui aussi des profondeurs de l'intimité, puisqu'il en est la voix ; celle de la suppuration morbide de l'âme.
Fange, n'en déplaise à cette jaquette dans un gout plus médiéval que les fois précédentes (ce qui du reste sied bien, les rehaussant juste ce qu'il faut pour les durs de la feuille, aux relents de dépravation black metal, peut-être un rien moins sourds que sur Purge, mais apparaissant d'autant plus comme une infection parmi d'autres dans une amoureuse collection), s'affirme de plus en plus palpablement comme le groupe qui joue de la musique viscérale au sens, eh bien, littéral. Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire graphique qui parvenait à vous mettre au bord de vous caresser à regarder des planches ne représentant pas autre chose que des oreillers, mais Punir en est une sorte de pendant (vous saurez apprécier le terme) avec un étal de boucherie-charcuterie garni à en craquer et dégueuler, et qui dégagerait globalement l'effet d'une sorte de gonzo emo dont on dirait bien "avec Philippe Nahon" - mais on sortirait alors justement du cadre, et puis en vérité, la présence humaine dans Punir, on ne va pas dire qu'elle s'efface parce que le jeune Minotaure au chant est on ne peut plus palpable et humide lui aussi, mais elle se fond avec amour dans son environnement, lequel comme on l'a dit est fait de chapelets d'andouilles, de mou de veau bien mélancolique et de terrine de misère. L'humain comme tapisserie et matériau déco principal d'une sorte de bunker deathcore à en faire mouiller David Cronenberg - et à en fiche des fourmis dans le zouk à Michael Gira soi-même, la batterie de Boris étant ce qu'elle est : à savoir certes le bourreau que batteur se doit d'être dans pareille embuscade, mais aussi chaque fois qu'il le faut celui qui fait jaillir dans cette fournaise diabolique l'étincelle qui déclenche la folie et l'orgie dans la poudrière ; et donc une des principales raisons qui font de Punir l'album, merveilleusement généreux en sanies, en pus, en sérosités, en colaescences, glaires et autres rouilles biologiques, qui unit Entombed et Celtic Frost à Cult of Occult, ou qui vous met dans la peau de Kickback amoureux sous ecsta.
Concrètement, du death metal à n'en pas douter ; métaphysiquement, ou disons dans le regard de ce troisième œil - sous la lumière du "Second Soleil" ? - que vous pouvez leur faire confiance pour vous ouvrir jusqu'au fond... tellement plus ; tout un monde nouveau qui va s'ouvrir à vous ébahi.

mercredi 30 janvier 2019

Sordide : Hier Déjà Mort

J'ai longtemps chroniqué au casque - et pas au plus fin - et encore aujourd'hui je chronique souvent à la découverte, à chaud. Certains disques, toutefois - je ne fais pas de hiérarchie de valeur, car un Malefixio ou un Candelabrum n'ont besoin de pas plus d'une écoute pour être adorés à leur juste mesure, et vous laisse explorer tout seuls la profondeur d'une métaphore à éventuellement filer - nécessitent tels des vins ou des spiritueux - assez peu de choses arrivent sans raison en ces lieux, vous l'avez remarqué j'espère - de se voir laisser le temps de s'ouvrir.
Hier Déjà Mort m'a laissé sur son perron la toute première fois : trop metal ai-je pensé, et trop black metal qui plus est. Peut-être n'étais-je alors pas dans une phase black metal, mais j'ai cru entendre quasiment du Tsjuder ou du Immortal, et j'ai eu les naseaux violemment assaillis par ce qui m'a semblé un blast continu de morceau en morceau, omniprésent, et ingrat envers les capacités bien autrement retorses qu'a la batterie - tout comme le reste, du reste - chez Sordide.
Quelques écoutes plus tard, je crois avoir rêvé ; et cependant je me sens mieux que dans  mon rêve ; qu'on n'aille cependant pas croire que je fasse ma honteuse, ni surtout qu'eux non plus : on entend bien un peu partout à divers degrés, ce genre de riffs et d'ambiances paraissant taillés pour chasser à courre avec ses loups en forêt bavaroise (qui furent cause probablement que j'eus besoin d'extérioriser mon horreur par le mot "Tsjuder"), et voici peut-être leur album le plus black metal des trois.
Mais tout comme La France a Peur, tout comme Fuir la Lumière, Hier Déjà Mort est avant tout un disque de punk, quoique pas de la même façon que les deux autres ; "punks" à entendre comme : avant tout libres, capables ici de finir le morceau-titre par une transe mystique digne d'Aluk Todolo, ou tour à tour d'évoquer Virus ou Deathspell Omega, tout en gardant toujours cette patte unique, jouissivement physique, et bien reconnaissable, de punks savants et amoureux de la belle ouvrage aux sucs relevés - ces lignes de basse... et cet art inimitable d'ouvrager minutieusement à même la répétition, de façon à canaliser la crudité du black metal dans quelque chose qui semble tout droit venir du même terreau souffrant, malade et néanmoins socialement enragé que des Thugs ou des Bästard.
Et pourtant - puisqu'aérer une bouteille ne fait pas que dévoiler de nouveaux arômes, mais en confirme également la solidité de certains ressentis dès l'abord - Hier Déjà Mort est bien le plus black metal des trois disques ; au sens du moins urbain, si non indiscutablement le plus onirique car cela, Fuir la Lumière l'était déjà - mais le plus hors du monde, le plus forestier, comme déjà suggéré. Black metal dans sa forme de fuite éperdue, reflétée comme de bien entendu dans la susdite haletante cadence rythmique, mais également dans le dégoût où macèrent les vocaux, car il ne s'agit pas d'une fuite de lâche, mais de reniement, et de course farouche vers... le contre-jour. Celui qui est le propre de cet album, où il s'épanouit,où se dévoilent ses couleurs ambiguës faites de médiéval à l'égal d'un Ungfell ou d'un Cénotaphe quoique de façon bien plus sourde, et de désespoir moderne comme seuls peuvent l'être des choses comme Sardonic Wrath ou l'odeur de la gitane froide. Celui qui fait que le disque d'une fois à l'autre passe du génial au frustrant - mais presque sans coup férir donne envie de fiche sa tête contre le mur. A l'image, tenez, justement, d'une certaine "A Forest", un peu.
Bref ? Sordide sont, plus encore que ces chantres du black conscient et ces cloutés les plus intelligents du game que leurs titres semblent afficher, peut-être tout simplement les meilleurs Français en exercice, pour parler en langue journaliste ; au moins jusqu'au nouvel album de Void Paradigm.

dimanche 27 janvier 2019

Malefixio : Culto a Lo Invisible

Il y a des disques, de loin en loin, qui sont comme entendre, voire palper de son tympan frémissant d'émotion, presque moite - la raison précise pour laquelle on est corbeau, jusqu'au trognon. Vous me direz que c'est là le genre de sentence que j'aime à asséner, un peu trop souvent justement pour qu'elles frappent encore ; je vous répondrai qu'aussi, les autres disques, que ceux qui font monter pareille ferveur : à quoi bon en parler ?
Malefixio, c'est intacte l'extase de la première fois qu'on entend Die Propheten, ou Self Non Self, ou Faith, ou The Divine Punishment, ou The Intensity of Darkness, ou Dias Felizes ; et se rend à ses cadences et timbres d'outremonde.
Avant même ce chant prodigieux qui fait autant la nique à Maman Diamanda qu'à Mémées X-Mal, une pareille basse ne méritant d'autre épithète que "alcaloïde" - et cette guitare radiocative - possèdent ce pouvoir rare d'en moins d'un battement de cil vous faire passer de l'autre côté du miroir, du côté des sorcières, comme elles y font tout migrer, pour ne rien laisser inchangé ; car au fond,  objectivement (...), que sont ces morceaux sinon, j'imagine, du punk triste et dansant comme tant de groupes en ont joué après Unknown Pleasures et Seventeen Seconds - pour notre plus grand plaisir, du reste, mais sans pour la plupart dégager en même temps cette ahurissante odeur d'ailleurs, de surnaturel - et vous infuser du profond et extatique sentiment d'y appartenir, au point de vous faire la réflexion - si la moindre - qu'après tout le rimmel façon œil d'Horus c'est bath, lascivement saccadé que vous êtes au gré de ces rythmes chimiques qui parlent à la moelle de vos os, tout comme vous parlent sans besoin d'en comprendre en traître mot ces harangues acides dont on ne sait trop si elles penchent plutôt du côté de la Finlande (une certaine familiarité avec les disques de Seremonia peut vous préparer vaguement au choc procuré par Culto a Lo Invisible) ou du Japon (est-il utile de préciser que Malefixio sont espagnols ?), vous parlent du sentiment de rentrer à la maison dans cette forêt mutante que voilà, où jouer les derviches tout nus jusqu'à tomber par terre d'un vertige d'enfant ravi.
J'en dis plus ? Je ne crois pas, non.

Fugazi : End Hits

On leur a, tout bien considéré, fait mauvaise réputation à tort, à ces albums de quarantenaires émoussés qui sont devenus leur voie rectiligne après le brillant virage pop de Dirty, à Sonic Youth, et dont on avait toujours cru ne pouvoir retenir que Experimental Jet Set, Trash and No Star. Il y en a au moins un de très bien, vraiment.
Bon, on entend tout de même nettement qu'ils ont beaucoup écouté le chef d’œuvre de Fugazi, là, In on the Kill Taker. Ce qui se comprend, va. On est vieux, on ne s'embarrasse plus de poses mentales, et on écoute (et joue, j'imagine) ce qui nous fait du bien, point.

samedi 26 janvier 2019

Witchthroat Serpent : Swallow the Venom

Bienvenue dans un monde parallèle où un jeune, fringant et néanmoins amer khâgneux du Lycée Louis Legrand, du nom de Justin Eaubornes, écrit à longs traits, la nuit dans sa chambre d'interne, un album de blues saturnien rageur et détaché tout à la fois, qu'il a déjà intitulé d'un flegmatique Nous Existons.
La chose est presque aussi aride que ses ruminations, et non moins sûrement que celles-ci elle conduit à l'ivresse sévère, et à l'errance y attenante.

Long Pond 2003 TECA 15 ans, Velier - 63°


"À mon signal, déchaîne les Enfers"

...Ouais... Ce rhum jamaïcain s'y prête plutôt bien, vous allez voir... Autant qu'à l'étrangeté du moment.

Atypique, et extrême.  

Vous excuserez donc par avance (ou pas) le caractère pour le moins volubile de ce billet, mais il est impossible de se montrer concis avec le liquide dont il est question, qui est comme un animal ayant longuement souffert avant de montrer son museau à l'air libre (et de faire souffrir à son tour ?)... Un De Sade De Monte-Cristo Darth Vader (rien que cette bouteille...) du monde des rhums, dont la cape ambrée, à elle seule, a ce qu'il faut pour nourrir de longues histoires. Pour s'y confronter, il faudra obligatoirement être un peu aventurier, et braver toutes les frontières et les DLC...

 Rhum à fermentation prolongée, vieilli 15 ans sous climat tropical, embouteillé brut de fût. En échantillon, pour ne pas faire des trous dans la gorge comme le sang du xénomorphe dans le plancher du vaisseau ? J'ai hésité quelques secondes à craquer pour le film complet malgré un prix assassin pour mes revenus, ayant eu le privilège de tester la version 2007 avec explications en direct de son démiurge un peu dingo, l'inénarrable Luca Gargano, et étant resté sur le séant pendant des jours rien qu'à garder l'arôme de ce Long Pond TECC 2007 en tête... Je n'avais alors pas retenu (mon cerveau était trop grillé, pour pas changer) qu'il en existait une version 2003, réputée encore plus "crade" dans les milieux 'rhumophiles'... Il n'en fallait pas plus pour piquer ma curiosité, et me faire sacrifier un pécule modeste dans un sample à coup sûr lourd d'arômes. Autant dire que j'étais un peu émoustillé de la papille avant d'ouvrir le flacon...

Voici le bon moment pour évacuer le passage "C'est pas Sorcier" de cette chronique, et faire un peu d'information non-triviale, voulez-vous... 

Habituellement le rhum de chez Long Pond rejoint le gros marché des rhums mélangés, Captain Morgan notamment, sans doute très très dilué avec ajout de sucres, tant son caractère est marqué. Dans son expression pure, il incarne avec exubérance la méthode jamaïcaine, qui consiste en fermentation très longue (et utilisation de l'effrayant "dunder") pendant des mois. La fermentation poussée à l'extrême des mélasses et vinasses abandonnées aux éléments et aux bactéries dans différentes fosses et bidons, a provoqué moult prolifération d'arômes de pourrissement qui vont donner ce caractère "rhum puant" tant recherché (mmmmh... j'sais pas vous, mais moi ça me fait déjà autant rêver que la gestation du roquefort ou du  casu marzu, ce fromage corse incrusté d'asticots !) La concentration en esters moyenne de 1200/1300 grammes  par hectolitre implique une puissance olfactive monstrueuse ; même si c'est là un peu plus du marketing à l'attention des fétichistes du rhum extrême, puisqu'il y a saturation au-delà d'un seuil flou, pour les narines, (un peu comme les 'ppm' dans les whiskies tourbés extrêmes type Octomore : "trop de tourbe" égale "moins de tourbe"). Enfin ce qui est sûr c'est que ces esters - ou congénères - normalement éliminés en grande partie dans 99% des rhums qui finissent dans les cocktails, ont plus de chance de provoquer une gueule de bois mémorable. Rien qu'en étant non-vieilli (blanc), ce Long Pond devait déjà envoyer comme peu. Mais il y a eu le fût... maturé sur place (et nous le verrons plus tard, c'est là que la bouche s'est manifestement forgée, plus que le nez). Le vieillissement en climat tropical, dit-on, c'est un peu comme la vie des chiens : pour le rhum jamaïcain il faut multiplier par trois ou quatre, en l'occurrence. Donc ce rhum de 15 ans vieilli en Jamaïque, c'est, à la louche, l'équivalent d'un 50 ans en France (si je ne dis pas de sottises, ce qui est toujours possible avec ces belles histoires où le marketing n'est jamais loin - même si Velier est la transparence même, plus encore que Bruichladdich). Alors imaginez à quel point le chêne a eu loisir d'infuser... Ajoutons de l'écœurant à l'écœurement, puisque c'est de rigueur : la chaleur locale a provoqué une part des anges de 67%. C'est à dire que les 33% rescapés qui ont été mis en bouteille, pour ceux que tous ces chiffres emmerdent, c'est basiquement ce qu'il reste de cette évaporation dramatique, soit un fond de jus de rhum de mélasse fermentée à l'extrême et concentré à mort, dans lequel le bois a longuement macéré... Vous avez déjà, à la lecture de ce grossier incipit, une petite idée du profil de ce rhum. Mais juste une petite...



Jamy remballe ses maquettes en mousse et on va retrouver Fred, qui court au devant d'un grand danger...

Le résultat au nez ? D'acc...OK.. "À mon signal, déchaîne les Esters". On va plus tortiller du cul cent-cinq ans pour chier droit voulez-vous : ÇA PUE. Si les jamaïcains sont surnommés "stinky rums" on comprend que c'est pour une bonne raison, avec ce Long Pond de brute épaisse, qui ne fait preuve d'aucune pondération, et qui n'a rien de chez rien à voir avec "Pond, James Pond" - sauf si on  imagine celui, bien spécifique, qui est ligoté dans un hangar et qui se fait talocher les glaouis par Mads Mikkelsen.

Aux premiers reniflements un peu plus sérieux après le choc qui a taloché les narines : éther (éthanol ?), fioul, cambouis, solvant (moins marqué que sur un Hampden)... La patience est de mise... Puis à la première aération, des effluves de purin viennent rapidement. Bukkake d'ammoniaque. Pas de pitié. Planquez vos mioches, le croquemitaine des jamaican rums est arrivé. Nez empyreumatique et... Sludge. Une absolue essence de Putréfaction, sublimée par une note antiseptique persistante, qui au final donne un côté à la fois ultra-dégueulasse et ultra-clean à son profil olfactif. "Aquired taste", comme disent les Rosbifs ! Il faut être le plus déjanté ou le plus snob des cavistes - les deux ? -  pour oser vendre un liquide pareil en parlant de finesse des arômes ! C'est une puanteur, point. Qu'elle soit je n'en doute pas auréolée de notes florales détectables par les blairs les plus aguerris n'y change rien : les satellites olfactifs sont peut-être mignons, mais la planète qui les fait graviter a la gueule d'un monde détruit, à la Mad Max. Elle est faite de casse automobile, de déchets divers et variés, de déjections, de cadavres (rats crevés)... Et pourtant, y a quelque chose de sexy dans ce nez... C'est une puanteur oui, mais une puanteur sensuelle à mort. Une sorte d'égout intriguant. C'est assez déconcertant, pour ne pas dire plus ! La gourmandise n'a jamais été aussi proche de la nausée, au point où elles se confondent presque pour former une sensation nouvelle.


Après une aération d'une bonne demie-heure (oui, il va falloir prendre son temps), la bête montre encore mieux sa gueule. Elle est définitivement pourrie, et fière de l'être. Son caractère putréfié est massif et onctueux. La banane ultra-mûre dont m'ont tant parlé les amoureux de rhum jamaïcain ? Peut-être est-elle là, messieurs les vétérans, mais à ce stade de fusion extrême et d'effet du temps, on ne différencie plus ces fruits mûrs de chez mûrs et plus que mûrs... de la barbaque (cheval ? Oh oui, il y a à coup sûr de ces notes ferrugineuses et inquiétantes...métalliques... Fille qui se néglige ? Avec ma finesse d'Olivier Marchal en soirée arrosée, j'y penserais un chouia...) Les fruits du Long Pond 2007 ont fermenté longtemps, trop longtemps... Et s'il ne doit y avoir qu'un fruit à humer dans toute cette résine obscène, je n'en sens qu'un seul, le plus monstrueux de tous en réalité : le durian. Cet œuf de dragon ignoble et fascinant, qui dans les lieux publics fermés de Thaïlande est visé par des interdictions aussi sévères que les armes à feu. Le nez de ce Long Pond TECA est une exquise horreur. Crémeux, âcre (j'ai lu des rapports qui font état de notes de sueur  - je ne les ai pas détectées avec certitude, mais vu les notes de dégustation que vous venez de subir, j'imagine que ça ne changerait pas grand chose ; alors dites-vous juste qu'elles y sont, comme moi, même si vous ne les avez pas "un-lockées")

En bouche ? C'est... Surprenant. On s'attendrait à un truc gras, "phat", écrasant tout sur son passage et submergeant le palais d'abominations multiples... mais pas du tout ! ça glisse tout seul, comme un bon jus de pomme ! Mouhahaha... Ce rhum, si c'était un concert, serait une première partie - interminable - de Amebix, Unsane et Starkweather pour... The Rapture ! Cette bouche est très très mince, très pop / funky... Acérée à mort. Coupante, même. J'entends presque un gangsta me sortir un "woooow, this is some tiiiight shit man !" avec les yeux comme deux ronds de flan, alors que je bascule une nouvelle fois le verre... Le goût ? Bubblegum + fruits exotiques. Baste... Pour l'instant. On est sur un rhum au pif le plus anti-racoleur du monde - sauf nécrophilie latente - qui se permet l'extravagance de descendre comme un jus de fruits matinal... Même s'il est très tannique (le bois a définitivement trop infusé, en tout cas à mon goût), donc il faut aimer la peau de pomme et le thé noir, ou les vins rouges bien astringents. On boit le bois... mais le caractère du rhum reste férocement vif.

La finale ? J'ai oublié de prendre des notes (me souviens juste qu'elle était agréable, pas trop asséchante) mais j'en ai pris pour le verre vide, qui explosera, bien plus tard, et durant deux jours au moins, d'odeurs de pourriture encore plus prononcées et crémeuses que lorsqu'il était rempli, puis pendant deux ou trois jours de plus, s'évanouira tout doucement dans un soupir de fruits secs... Son agonie s'achèvera dans un petit "pffffuit" praliné... Mort d'un monstre, retour au réel.


Verdict : je n'achèterai pas cette bouteille, même si je sais que les vingt ou trente séances de dégustation qu'elle promettrait, semblables ou différentes de celle-ci, me donneraient assez de visions pour deux ou trois bouquins. Je pense que  je pourrais sérieusement m'endommager à y chercher d'autres arômes comme un détective aveugle errant dans un monde post-apocalyptique (oh à coup sûr, ce serait un sacré voyage...) Et puis honnêtement, je préfère mon "léger" Hampden officiel, en 46 ou en 60 degrés, avec sa gueule infiniment plus facile mais son caractère à lui aussi, même s'il est bien sûr beaucoup moins violent et bavard.
Mais je conseille à tous les amateurs de rhum un tant soit peu curieux d'en essayer un échantillon, tant qu'il en reste... Pour dire que vous y étiez, en quelque sorte.

Long Pond 2003 TECA, ou l'incarnation du rhum-oxymore.

vendredi 25 janvier 2019

Heaume Mortal : Solstices

Black Metal Parisien, a new beginning ? Il y a de cela. Le black de Solstices dégage le même parfum de décadence raffinée, de fin de race assumée, célébrée, sublimée dans l'ivresse sophistiquée, que ce que l'on a coutume de ranger sous l'étiquette, et à bon droit du reste puisque, quoique ne faisant pas partie du landernau à bracelets cloutés, Heaume Mortal se défend bien question vices diversement toxiques et dérives de rue, dame : le groupe est composé de membres de Cowards.
Le black de Heaume Mortal est donc pesant, musclé, pesamment musclé - et le gros temps y est de mise. Peut-être même est-ce à la faveur de ces noirs nuages d'orage qui pèsent sur le ciel que, subrepticement, l'on glisse vers cette autre chose, qui est l'affaire de Solstices. Cette atmosphère qui engourdit les lèvres des noms de Burzum, Leviathan et The Cure, en l'absence pourtant de guère plus que de fugitives ressemblances ; cette ambiance hivernale, lugubre, maussade, amère, introspective, qui fait que lorsqu'arrive effectivement la reprise de Burzum (sans parler du superbe hommage, en "fermeture" (chacun en jugera : la bouche d'un pistolet ou les pieds de la croix ? ah mince, j'anticipe) du disque, au meilleur morceau ever de Burzum), l'on met quelques minutes avant de la reconnaître, tant elle se fond dans le ton - fait de neige sale, de tragédie imminente d'une exaspération au bord de tourner au meurtre, de soi ou autrui, cette ambiguïté d'avant que les descendants officiels de Burzum ne versent avec complaisance dans l'univoque sur ce point précis, sur la réponse émotionnelle à donner à cette pulsion-là ; ambiguïté et paradoxe intime qui sont du reste également le propre de Cowards, et qui sont partout ici, dans les sentiments mélangés qui font le goût âcre sous le bois de cet album, dont l'être au monde (souffrez que l'on soit un tantinet pompeux, on parle de Parisiens) ne paraît ni tout à fait black ni tout à fait doom - mais tout à fait du registre de nos cousins notoires d'Hangman's Chair, les seuls autres dotés de cette capacité à s'élever dans la chute, à tomber dans le ciel.
Le vice est parisien, mais la précaire et vulnérable réponse qui est apportée à son constat est toute autre que celle des cloutés qui vouent leurs journées à la poursuite de la nouvelle forme de Satan ; Heaume Mortal, plus husymansiens que ceux-là, investiguent les soubassements de leurs pulsions et appétits, et ne frayent avec l'Ennemi qu'afin de mieux savoir comment ne pas être davantage à sa merci qu'à celle de quiconque. Heaume Mortal se cherche lui-même, comme ont pu le faire Joris-Karl ou Jef Whitehead, et comme eux passera à travers l'Adversaire si nécessaire - pour parvenir, peut-être, à ce paysage dégagé que l'on aperçoit au loin et dont on ne sait ce qu'il augure exactement, seulement qu'il est où l'on prend sa source, où se pompe ce sang dont le battement devient la seule chose qui l'obsède.
"A new beginning" ? En vérité, il serait permis de lire là une formule miséricordieuse pour dire "fin du game", tant les tenanciers du clouté décadent assermenté prennent cher, à l'entrée dans le jeu de quilles de ce beumeu (après tout auto-proclamé, voulu comme tel) lourdaud et ombrageux, qui ne rend guère de comptes, pour sa part, qu'à Mindrot et son spleen viril et tourbé, Hangman's Chair et Atriarch (et The Cure, dont il ne s'agirait pas d'oublier que question lourdeur macabre, ils n'ont à rougir devant personne lorsqu'ils s'y mettent), au rayon de l'allégeance farouche à la morbidité saturnienne sur le mode du tout plutôt qu'un monde méprisé jusqu'à la rage froide et stérile, et du spleen enclin à la violence que ruissèlent ses riffs compacts, exhalent ses passages aqueux, sourdent ses hurlement étranglés (le Julien Riton, s'il nous délivre pas ici une renversante prestation de Lurker of Chalice occupé à gerber tripes et boyaux en pleine témon de l'autre côté du Mur du Sommeil...)... Tous ces chiourmes à l'unisson cornaqués, comme il se doit, par un batteur à la tendresse de bûcheron et la prolixité de bourreau.
En fait de black metal, Heaume Mortal joue, à la façon d'A Thousand Sufferings avec Bleakness, ce black qu'on a peu l'occasion mais toujours le plaisir (façon de parler) d'entendre, celui qui ne parle ni de surenchère dans l'occulte ni dans la profanation, ni en somme d'aucune sorte de surhomme - mais le langage de la lourdeur du corps quotidiennement traîné à sa suite, de l'âme non moins lourde, du sang noir, du goût de l'amer et de celui de l'âcre ; rigoureux comme un février à la campagne. Avalez, c'est bon pour ce que vous avez.