mardi 28 août 2018

Nordvargr : Metempsychosis

Au début, on passe légèrement à côté du disque, parce que peu importe que telle soit effectivement ou pas son intention, Metempsychosis sonne (ou s'entend) comme s'il voulait nous faire peur, et que ce genre de frisson, que ce soit dans le death industrial en général ou le boulot de Rico en particulier, on s'en est rempli la panse à s'en péter la sous-ventrière il y a beau temps : même si c'est précisément la raison pour laquelle j'aimais en écouter pour m'endormir, le death industrial m'a fait jadis un peu peur, lorsque je le découvrais, dans les marges de l'effroi confortable et délectable en tous les cas, et particulièrement celui ouvré par le très soigneux et très soyeux officiant en chef de Maschinenzimmer 412, qui est un peu le tenant de la version haute couture du death industrial et du dark ambient
Mais on y revient, fatalement, harponné et pris au piège qu'on avait été dès le premier contact ; par l'étrange ambiance, la bizarre matière du disque : à la fois remarquablement calme, posé, raffiné, laqué comme un Infernal Affairs ou un solo de Nordvargr, et pourtant brutalement concret, primitif, rugueux, râpeux - effet en ce qui me concerne encore renforcé par le fait que, sur un malentendu initial, j'ai commencé par croire que ces vocaux proéminents et articulés ainsi que le ferait une bête aux mâchoires peu faites naturellement pour les langages humains, qui s'y entendent, étaient l'œuvre du gonze de Trepaningsmachin, chouchou actuel de la scène - avant de découvrir que ce n'était nul autre que Riton soi-même, que j'entendais là ; se montrant, c'est le cas de le dire, à ma connaissance (il sort beaucoup de disques, le ladre, hein ?) pour la première fois aussi frontal, distinctement articulé, manifeste, ce qui n'est pour rassurer personne, on en conviendra.
Oh, il y a bien cette brusque et assez figeante montée en tension sur le dernier morceau, mais finalement elle ne se résout pas en l'infernale procession ou l'apocalyptique et sanglante mise à mort qui auraient logiquement conclu un disque de ce type respectueux des procédures ; et globalement Metempsychosis ne rentre pas dans les schémas attendus, pour la musique qu'il joue, lui qui paraît le plus gros de sa durée un monologue, une retraite méditative - avant d'avec une animale et féroce brusquerie s'adresser à vous, vous saisissant d'une griffe sale par le collet, comme prêt à vous suspendre au croc de boucher dans la minute qui suit, pour les besoins d'un rituel cannibale qu'on n'avait pas identifié... puis, on l'a dit, se détourner de vous, à en douter qu'il vous ait jamais seulement vu ; son titre religieux, il le porte, et forte est la conviction qu'il s'agit bien d'une démarche spirituelle individuelle, à quoi l'on assiste, d'une sorte de prière rituelle de transformation intérieure. Mais un doute s'attarde, çà, là, et c'est bien connu, ce qui est imprévisible est plus fondé à inspirer la crainte.
Car le disque persiste au fil des écoute à troubler, à ainsi moduler, dans ce qui semble quelque grotte reculée du fin fond de la Norvège, quiétude quasi-bouddhique voire zen, mâchoire pendant mollement dans la contemplation y comprise, et bestialité particulièrement dégoulinante de la babine (on remarquera que la position des maxillaires n'est pas inconciliable, entre les deux) ; ladite placidité méditative semblant aller dans le sens du titre de l'album, mais la seconde lui donnant un âcre avant-goût de processus particulièrement concret et carné ; les bols chantent mais remplis de sang coagulant, si vous voyez ce que je veux dire. L'on peut probablement s'adonner à de très riches méditations en rongeant sans fin le moignon de la jambe de son dernier repas. Et il faut bien après tout que les osselets viennent de quelque part, n'est-ce pas ?
On aventurerait bien un "équivalent ambient de Whitehorse", si Whitehorse n'était pas déjà du war-neurocore étrangement proche de la stase ambient, d'une, puis il conviendrait d'établir clairement que contrairement à tant d'autres, Henrik n'oublie qu'ambient ne veut pas dire qu'il ne se passe rien, certainement pas, non plus qu'on a nécessairement besoin de savoir quoi ; simplement la sensation que... Et de ce côté là pas de doute : on est servi. Mais est-on seulement, à la fin, dans le domaine de l'ambient ? D'un point de vue plus garagiste, on pourrait facilement se laisser tenter à dire que l'ogre suédois accomplit ici une sorte de grand oeuvre, à mettre à contributions ainsi toutes les cordes de son arc, les paysages religieux, chamaniques d'In Nomine Dei Nostri Satanas Luciferi Excelsi, le luxe cérémoniel d'Infernal Affairs, les océans d'encre de Chine de ses disques ambient, et même un peu de la barbarie explicite de Pouppée Fabrikk : osez un peu me soutenir que "Salve Teragmon" ne fait pas un vestige archéologique mieux que crédible, pour prouver la pratique de l'EBM chez les plus féroces pithécanthropes des confins septentrionaux de la Pangée ?
Il y a bien un nom, tenez, qui finit par venir en tête, d'un précédent vaguement approchant, dans la famille, à ce que l'on rencontre avec Metempsychosis, et il n'est pas des moindres : c'est Un-Core, et depuis 1993 il avait toujours été, à notre infini chagrin, attaché à un seul et unique morceau de musique. Pour avoir mis fin à cet état de fait l'auteur du présent disque ne sera jamais assez remercié.
Mais surtout, on a vu plus haut si Metempsychosis était une bête en cage ; ou alors, si vous tenez à la voir ainsi, demandez vous si vraiment elle est enfermée avec vous, ou bien si c'est vous, qui êtes enfermé avec elle. On a, après tout, ses restes d'instinct ; et les mots "piège" et "mâchoires" ne viennent pas à un esprit par hasard. Bienvenue chez Henri, entrez.

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