vendredi 18 octobre 2019

Inter Arma, Dakhm, 17/10/19, The Black Sheep, Montpellier

Dakhm :
Tu aimes With the Dead, Conan, Lazarus Blackstar ? Tu devrais trouver ton compte chez Dakhm, d'ailleurs il y a de tous ceux-là pour sûr dedans... Mais je suis obligé de dire que j'ai surtout pensé très fort à deux groupes cuisants sur scène plus que tout, qui sont Unsane et 16.
Voilà de quelle radicalité au sens propre on parle, et de quelle fournaise. Le sentiment magique s'impose, de revoir se produire la légende des débuts de Verdun - ce bassiste-là et ce chanteur-là dans une bagnole, qui à répétition écoutent Cathedral et Pentagram. Et qui en recrachent - pour cracher, ça crache : j'ai oublié de demander si vous aimiez le goudron, aussi, et le mazout - leur version à eux, tout simplement, de cette musique qui n'est qu'un rock'n'roll à peine émergé de la boue blues, pour être écrasé avec résignation par le ciel lourd de la sévérité du destin. L'affiche disait "doom", et il ne s'agit de rien d'autre.
Le doom, ça n'est pas jouer le plus lentement possible, ça n'est même pas jouer le plus gras possible - même si, de ce côté-ci, quel son de grattes, maman ! - et que la mention du mot "Conan" n'aille pas induire les réfractaires en erreur : on ne parle pas ici de rouler des mécaniques ; sous les humbles apparences qu'ont ces riffs de purs parangons de la tradition - ce qu'ils sont - quelle sournoise et surpuissante teigne... Et après un morceau d'entame qui, modestie là encore, présente avant tout du groupe sa joie de jouer ensemble entre vieux mecs qui ont des plaisirs communs, les bonnes idées qui décoiffent commencent peu à peu à pleuvoir tranquillement, sans trop de boucan dans le vacarme de joyeuse forge que fait déjà l'ensemble, et l'adhésion se fait de plus en plus débordante.
A très vite, les gars, il le faut !

Inter Arma :
En guise, cette fois, de noms à ne pas prendre qu'au sens littéral, pour décrire ce qu'on a vu, que ce soient les deux qui sont venus le plus vigoureusement en tête pendant les vingt premières minutes (difficile de savoir où commence et finit un moirceau, difficile également d'en avoir quelque chose à foutre tant inépuisables ils vous font voyager sur leur houle) du set d'Inter Arma : Morbid Angel et Yob.
Il faut bien ceux-là pour dire le caractère mégalomane et généreux de cette musique, la conception orgiaque qui semble présider cette chose qui démange d'invoquer en son honneur le souvenir de Mike Scheidt faisant l'amour à sa guitare dans la cave du Mojomatic, et aussi d'enfin lâcher le mot "nautique" qui nous démange depuis qu'on a rencontré le groupe.
L'impression globale, d'emblée mais ne faisant ensuite qu'enfler et enfler à mesure que les morceaux semblent nous balloter sur le pont d'un navire affrontant langoureusement une tempête sur une mer bouillante aux couleurs fantasmagoriques, au moins jusqu'à un passage (et les passages sont de grandes dimensions chez Inter Arma, le groupe n'aimant rien tant que prolonger le plaisir des morceaux, par de fausses conclusions qui pourraient paraître systématiques mais sont tellement toujours bienvenues que ça n'a aucune espèce d'importance) post-hardcore sudiste, pas leur plus inspiré - étant d'une monstrueuse teneur en cool, les charismes propres et diversement saugrenus des musiciens n'y étant pas pour rien.


On l'aura compris : hier soir, les absents avaient LOURDEMENT tort.

mercredi 16 octobre 2019

The Deathtrip : Demon Solar Totem

Je m'étais laissé convaincre par un compère que l'effroyable qualité du premier promo envoyé par Svart ne desservait pas le disque - ce qui fut bien le cas au vu de ma réaction, passées deux premières écoutes les tympans révulsés - et surtout serait très proche de la crudité du vrai Demon Solar Totem (à savoir le disque, non compressé, bien entendu) : là-dessus il convient de revenir, et rectifier.
La production de l'album, à ce que semble indiquer une version moins cochonnée aujourd'hui diffusée, n'est pas raw à ce point, loin s'en faut ; ce que l'on perd - un peu - en brasillement, on le gagne en halo de lune jaune, ce qui fait que la couleur intime de la musique n'est pas dénaturée, et surligne l'étrangeté surréelle de tout ce qui peut se passer dans cette forêt, donnant parfois à certains troncs la figure de colonnes dans quelque humble église romane ; disons que sans s'éloigner totalement de Burzum, ce qui serait difficile avec des riffs tels celui de "Vintage Telepathy", ou de "Abraxas Mirrors") ni perdre l'authentique et fondamentale fibre primitive d'un album comportant des chansons telles que "Awaiting a New Maker", l'on en distingue un brin mieux la filiation avec (et d'ailleurs, justement sur la même "Vintage Telepathy", tout naturellement les fantômes de A-Ha dans les parties vocales saillent davantage) ; le résultat, sans doute, sonne un peu plus rond et équilibré.
Qui s'en plaindra ? Pas vous, dans un mois, gageons le.

mardi 15 octobre 2019

Kadavar : For The Dead Travel Fast

Et si au lieu de citer, qui nous pendent au nez tout comme le fera alors par voie de conséquence un discours de type désobligeant pour l'un ou l'autre d'entre eux voire tous - Uncle Acid, Mars Red Sky et Demon Head, l'on disait plutôt et tout simplement, que l'on n'avait pas ouï pareil radieux mariage du miel et du mal, du suave et du macabre, depuis Jex Thoth et Jex Thoth ?
Non pas que le macabre qui se niche en Kadavar soit le même que celui en Jex : la teneur en pop débordante de morgue - et de beaugosserie scandaleuse, aussi - que titre For The Dead Travel Fast est telle, qu'elle ne laisse pas d'autre choix que d'emblée dégainer, histoire de situer, les noms d'Electric Wizard - celui de Time to Die et Bloody Wizard - et Doctor Smoke (on attend la suite, morbleu !). Évidence et haute couture, à l'image de cette pochette qu'on dirait une publicité pour un fabricant de duffle-coats de riche facture pour créatures vouées au Malin mais pas à la sape rêche. Kadavar invente le vampire doux comme le cahsmere, les spectres en mohair.
Kadavar prend la tragédie romantique et en fait des fils dorés, qu'on distingue tout juste dans quelques lignes vocales et quelques bouts de paroles, pour donner une précieuse chaleur émotive à son confortable doom rock en tweed ; sur ce plan-là, on sinue tout bonnement entre The Wall et Unknown Mortal Orchestra II ; avec une non moins précieuse et délicieuse bonhomie - tout juste teintée d'un soupçon de fantôme d'arrière-goût acide - dans laquelle n'est pas pour rien cette façon dans les riffs dont, comme l'a (presque) dit quelqu'un, on les croirait joués sur un téléphone à cadran rotatif.
Comme quoi, c'est vraiment pas des conneries - ni faute de vous le seriner sur tous les tons : embrasser le Cul du Chat Noir et le Doom, c'est plus efficace que tous les marabouts de Belleville ; repensez donc un peu à ces bonnets de nuit qu'étaient Kadavar jusqu'ici malgré leur nom si cool, pour voir.

PS-pssst : les gars, des morceaux comme le dalidesque "Dance with the Dead" (ou même le scissorsistersisant "Demons in my Mind"), on en redemanderait jusqu'au vertige. Alors on vous en supplie : signez ce putain de pacte, là, ça ne fait mal qu'une fraction de seconde, et restez sur la Voie de Gauche. Marchez dans la Lumière encore un petit moment.

lundi 14 octobre 2019

Blut aus Nord : Debemur MoRTi

J'ai pu en faire le constat, aussi étonné que satisfait, ces dernières semaines : Blut aus Nord est un groupe sur les disques de qui je ne change pour ainsi dire pas d'avis avec le temps. J'approfondis simplement des impressions - et des hiérarchies - que j'ai eues d'emblée pour presque chacun ; tout au plus Saturnian Poetry est-il une révélation récente parce que je l'avais auparavant mis de côté, ayant le sentiment (répété, c'est qu'il me démangeait) que ce n'était pas encore le moment pour lui et moi.
Il existe, toutefois, une exception.
Les attentes, encore, toujours ? Sans aucun doute, renforcées par fait que de certaines colorations employées ici (sans même parler de ce titre discutable, et sa fourbe typographie) renvoient à d'autres disques plus copieux et exigeants, et fourvoient, faisant apparaître Debemur MoRTi comme une aberrante version très raccourcie des splendeurs terribles qui se sont succédé avant lui, empêchant qu'on le voie et savoure pour ce qu'il est : le disque de franc "metal indus" de Blut aus Nord.
La reprise de Pitch Shifter, bien sûr, mais avant cela le riff superbe d'amour assumé pour Godflesh de "Lighteater", et superbe de corrosion - mais encore avant cela une "Tetraktys" qui, divine surprise, révèle une capacité, jamais constatée ailleurs dans le corpus, à dériver jusqu'à, mais oui ! Napalm Death. Écoutez donc cette acidité visqueuse, cette saveur prononcée de bile, où s'en va pour l'occasion divaguer la caractéristique guitare blutausnordienne, et dites moi un peu en face que vous n'avez pas jusqu'à Meathook Seed, dont le nom vient vous susurrer de séduisants immondices à l'imaginaire, dans ce parfum de solvant psychique, dans ces riffs qui sont une sorte de lave suintée par une fonderie en train de balbutier et dérailler...
Du (lointain) Napalm Death totalement raide défoncé, toutefois ; "Tetraktys" fait partie probablement des morceaux de Blut aus Nord les plus profondément enfoncés dans un très sale bad trip, et c'est uniquement la courte durée du disque qui nous l'avait fait occulter ; alors, vu que "Lighteater" juste après reprend le flambeau d'un Selfless qui était également, pour sa part, l'un des pires majestueux bad trips de Justin Broadrick, et l'emmène où l'on osait plus, depuis 1994, espérer voir se poursuivre la trajectoire entamée avec un cœur de plomb par "Empyrean", et prendre un chemin sans retour ni regret loin de toute vie au dessus de 0° : on ne va pas laisser la relative innocuité d'une "Bastardiser" trop euclidienne (on a cru comprendre, ou croit se souvenir, que Vindsval avait voulu par là signifier une encore plus grande influence de ses auteurs, que de celui que je n'ai de cesse de citer), incongrue presque à force d'être trop obvious - nous gâcher éternellement le plaisir.
Une excellente miniature.


Rectificatif (ce que c'est de bâcler un article...) :
Le problème de "Bastardiser", c'est que les deux morceaux originaux juste avant, avec leurs riffs bien métalliques - voire ferrugineux - répétés et martelés, leurs voix aux mots à la lisière du palpables et leurs beats bien pesamment appuyés, sont déjà largement assez orthodoxes pour le plaisir qu'il y a à tirer d'entendre Blut aus Nord pour une fois faire dans le direct et l'explicite - mâtin ! c'est qu'on comprend presque les paroles - tout en comportant en filigrane cette torsion qui fait qu'un morceau de Blut aus Nord, eh bien, reste du Blut aus Nord ; pour être plus clair dans le présent contexte, en caricaturant : du très bon Godflesh qui s'affranchit de l'original. Du coup, "Tetraktys" et "Lighteater", pour mettre encore plus les pieds dans le plat, sonnent déjà comme de brillantes reprises de chanson "metal indus" canoniques.
Tandis qu'un morceau de Pitch Shifter, a fortiori des début, ça sera toujours du mauvais Godflesh ; du très terre-à-terre, dont il n'y a pas grand chose à tirer, si naturellement sympathique que puisse être ce type de riff où l'on voit le cambriolage à deux kilomètres.

dimanche 13 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Sect(s)

Allez savoir pourquoi, tandis que The Work Which Transforms God donnait, à plusieurs reprises, la sensation troublante de se faire piéger le regard dans une sorte de miroir éclaté reflétant plusieurs moments du temps à la fois, 777 - Sect(s) quant à lui produit le sentiment d'un moment unique et bien harmonisé où le temps entier se cristallise et se concentre, passé présent et futur bien densifiés autour du même point.
D'entrée on est cueillis à froid par des riffs dont la violence beumeue n'avait, précisément, pas été entendue depuis The Work, et même lorsqu'on ne se trouve plus dans l'état où l'on était lorsque le présent album est sorti (soit l'estomac dans les talons uniquement lesté d'un Dialogue with the Stars qui n'avait fait que reporter la question obligatoire : "On fait quoi après un MoRT ?"), faut avouer que ça fait drôle ; mais ces mêmes riffs sont cette fois appuyés par une rythmique d'une puissance que l'autre n'avait pas, qui pilonne et démolit la boîte crânienne comme rarement, chez Blut aus Nord ou ailleurs ; et suivis d'un passage trip-hop qui, vu comment il sera développé sur 777 - The Desanctification ensuite (je ris jaune, au cas où ça ne se voit pas), n'annonce pas celui-ci, mais s'affirme en soi, comme composante de ce morceau-là - lequel en guise de début d'album se pose avec une fermeté et une véhémence qui eût tôt fait, ne fût-on caractérisé par notre vigilance et notre retenue, par nous faire échapper des formules graveleuses à base de parties génitales disposées sur le mobilier. Voilà une entrée en scène impériale, s'il en est.
Sect(s) est un album brutal et métallique, à plusieurs reprises faisant montre d'une capacité à broyer et fracasser effarante, et comme c'est également un album de Blut aus Nord, c'est album brutal avec, non pas classe : ce mot-là sert pour les vulgaires, les triviaux - mais avec grandeur, avec grandiose, avec sublime. Je me rappelle fort bien, pour sûr, que c'est là un album qui m'a fait voir pour la première fois avec si grande netteté la parenté entre Blut aus Nord et Godflesh - mais aujourd'hui, avec la perspective, je vois encore mieux à quel point c'est là un album qui donne à Godflesh une suite grandiose, et qui n'a pas à baisser les yeux par humilité, non plus qu'à les lever pour regarder Papa dans les siens. Un album qui a pris Godflesh et qui l'a fait sien, d'une façon différente mais peut-être encore plus personnelle que The Work, lequel en paraissait pourtant objectivement plus éloigné (ce qui ne retranche rien à son ahurissant talent ; parce que question de faire sournoisement muter les gènes de Broadrick et faire passer du hip-hop en loucedé, c'est quand même pas un petit client, l'autre petit père).
Son Godflesh, il le possède tellement sur le bout des doigts et le porte tellement profond dans son cœur, qu'il n'a ni le pouvoir ni la nécessité de le cacher, comme avec le début de l'Epitome II, qui comme tant d'autres moins talentueux l'ont fait, utilise la classique et si imparable introduction "à la Mighty Trust Krusher", pour aussitôt la transformer en pur BaN série 777 aux couleurs de glorieuse navigation stellaire ; après quel appétit (momentanément) satisfait l'Epitome III peut partir bouffer Deathspell Omega, en une seule bouchée des mâchoires d'acier de son black metal retrouvé, ainsi qu'annoncé dès l'entame - celui, donc, d'un The Work Which Transforms God délesté de toutes considérations malades et écorchées vives, entré en plein héritage de sa suprématie sur tous les autres, selon ce principe inoxydable que ce qui est déjà mort ne craint pas grand chose (et, au risque d'être insistant : que reste-t-il de vivant, s'il vous plaît, après "Inner Mental Cage" ? pas la raison en tous les cas ; que reste-t-il à dire ensuite, à part la Procession des Clowns Crevés ? mais on s'égare...). Puis ça repart de plus belle - expression ô combien appropriée - avec les deux Epitome suivants, qui confirment comment ces guitares-là ont depuis longtemps digéré Godflesh et Jesu, comment elles donnent sans forcer du "c'est qui ton papa ?" aux neveux Aosoth - et continuent de prouver comment le beat de Godflesh s'est lui aussi vu digérer, avec le hip-hop dedans, pour être incorporé à cette puissance metal retrouvée avec une jubilation qu'on dirait carnassière. Le disque se finit, en toute logique panoptique, sur un épisode d'une beauté qui n'a rien à envier au moindre épisode des Memoriae Vetustae.
Sect(s) est-il, du coup, un album de black metal ? Sans prétendre affirmer la moindre Vérité sur Blut aus Nord (qui n'est pas davantage notre affaire ici aujourd'hui, qu'elle ne le serait pour un disque d'Obituary) : plutôt Blut aus Nord qui nous montre ce qu'il peut faire avec ce noirmétal qu'il a fondu, changé en montre molle, et fait son jouet pour ce que bon lui semble - et de toujours étonnant, en dépit des apparences et de la familiarité que peu à peu l'on gagne avec cette Loge baroque et cauchemardesque ; matière malléable et mutabile qui, parce que Blut aus Nord une fois encore n'est pas du genre à montrer des prouesses pour la prouesse, n'est ainsi façonné, ployé, que par une impérieuse nécessité intérieure, celle de cette étrange humeur qu'on entend là, entre langueur, dureté impitoyable, lumière d'étoiles blêmes... Et c'est où l'on entre dans la partie la plus jouissive de Blut aus Nord : celle qui ne se décrit ou dit dans aucune autre langue.

samedi 12 octobre 2019

Finlaggan Cask Strength

Avant ce whisky "distillerie inconnue" était discrètement alimenté par Lagavulin, maintenant on raconte que c'est par Caol Ila, maison plus à même de fournir la sauce avec son rendement annuel quasi-asiatique. Encore une investigation girondement menée par Élise Lucet ! Mais entre nous dans le fond on s'en fout, tant que c'est bon... Pas bien compliqué, ce Finlaggan. Mais intégralement sympa. C'est l'Islay pas prise de tête, en somme. Idéal pour l'apéro avec des tapas de sudiste style olives-anchois,  tapenade ou pissaladière... J'aime ces saloperies. Et donc, j'aime cet Islay pas forcément le plus soucieux de l'élégance (quoique "Finlaggan" ça sonne plutôt redingote et montre à gousset) mais plutôt de la présence. Du genre Peter Falk version gnôle le Fin'. À l'ouverture, un vrai cendrier de Mercedes ; non, pas celui de la blague pfff, je pense juste à celui de la Merco d'une tante paternelle, toute pourrie et cabossée - ô magie des virgules - dont les sièges en cuir sont imbibés de tabac froid. Une odeur qu'elle avoue adorer au petit matin en allant au bureau.

Le tabac froid façon bonbon, a fortiori avec rien que quelques gouttes de l'optionnelle mais fidèle flotte qui l'assouplit à tous les coups, comme pour le vicelard Laphroaig Quarter Cask. Du vu et revu sans doute, et qui lasse à force et fait qu'on se tourne vers des tourbes plus fondues comme celle d'un Ledaig, mais l'effet bien basique est tout de même cool. Comme si le tabac froid était une odeur alléchante, une odeur de confiserie. Il faudra un jour que je tente cette petite bouteille d'Islay 50 cl étiquetée façon Mendeleiev - sobrement intitulée "Peat Full Proof", j'ai lu des choses très racoleuses à son sujet question tourbe ultra-basique ultra-saillante, qui fait pas de prisonniers. En tout cas le charme Finlaggan CS c'est un peu ça : un cendré saillant. Pouvoir boire du jus de tabac froid, fruité comme il faut, et ce sans la nausée plus que probable qu'on se coltinerait si on le faisait pour de vrai. Remarquez, si on force un peu sur le Fin', y a moyen d'un bon casque à pointe tournée vers l'intérieur au matin...

Un nez bien iodé, et bien tourbé-fumé donc, avec un peu de papier glacé tout frais et une pointe marine inexplicable (ou juste le fait que la tourbe provienne de bord de mer ? Parce que je crois pas une seconde que les fûts aient purgé leur peine sur Islay... même si j'aimerais vraiment y croire comme avant, à ces histoires magiques d'embruns qui frappent presque directement les tonneaux et donnent le goût de mer au whisky). La bouche fait un cocktail simple et savoureux à base de miel et de tourbe. Et c'est bien. Un côté légèrement cartonneux-savonneux, mais rien de dramatique de ce côté. La lichette fait ressortir des oranges amères, du zan et des algues noires. Ou des olives noires ? Y a même de la poire. C'est pas mal du tout ça, la poire... Et je dis pas ça que pour la rime. Si basique que ça, vraiment ? La finale persistante a quelque chose de poivré-pimenté. J'y retrouve le goût inoubliable de la cigarette, ni plus ni moins, la bonne cigarette, la pas light, la qui colle un bon moment au palais et dans la gorge... Verre vide = Cendar plein. La boucle est bouclée. Ces connards de fumeurs focaliseront plus sur le reste, j'imagine, avec leur éponge à salière faisant office de palais.
Signé : un connard d'ex-fumeur.

Katatonia : Dance of December Souls

Pas à dire, cet album est superbe dans sa manière de transcrire une interminable promenade, un dimanche après-midi d'hiver sans issue, sous un radieux ciel de mastic, à travers les gris monceaux de feuilles mortes de quelque immense parc arboré tombé en déshérence et sans qu'on le remarque s'enfonçant dans la tout aussi endeuillée forêt adjacente...
Mais personne n'a-t-il jamais songé le ré-enregistrer avec un autre batteur ? Un qui sache le sens du mot "dignité" ? J'aime me promener, pas promener un clébard.

Toro Albala : Don P.X. 1987 Gran Reserva


Ce vin de dessert du Sud de l'Espagne, encore obscur dans nos contrées mais bien connu des rosbifs qui en raffolent, laisse des fûts gorgés d'arômes puissants qui colorent souvent les whiskies, leur conférant un gros côté "cake aux fruits" / "noix" / "pruneaux cuits". Pour les whiskies tourbés c'est plus rare que ça marche, le mélange "Islay + PX" étant paraît-il aussi casse-gueule que la cuisine en sucré-salé, mais ça arrive et quand ça arrive c'est beau. J'ai d'ailleurs découvert de façon furtive - et seulement de visu - le Pedro Ximenez lors d'une dégustation de tourbé vieilli dans un de ces fûts, le Lagavulin Distillers Edition, sans savoir ce qu'était alors ce petit verre rempli d'encre derrière les bouteilles de présentation... Et puis quelques mois plus tard lorsque mon petit frère en a ramené une demi-quille de ce millésime, en me lâchant de façon laconique que c'est le meilleur vin qu'il aie jamais bu. Moins d'une semaine après, alignement des étoiles de la galaxie Éthyle, je le découvrais plus en détails lors d'une dégustation Whisky/PX avec le maître de chai de chez Couvreur, qui avait eu la bonne idée de sortir ce même 1987 et un 1962 (cf. petite photo plus bas) qui m'a laissé sur le cul. J'appris alors que c'est lui qui se charge d'importer les bouteilles pour le marché français, dispatchées au compte-goutte. Vu qu'il leur achète leurs fûts gorgés d'arômes pour élever ses single malts, il en profite pour sortir quelques flacons pour les grenouilles. Un grand merci à lui. Crôa (le cri de la grenouille s'écrit pareil que celui du corbeau, c'est pratique) !

Pour avoir une idée - grossière - de l'élaboration : les raisins du cépage PX, bien mûrs, sont récoltés au crépuscule de l'été puis étalés sur de grandes toiles en terrain sablonneux, et abandonnés ainsi, agonisants au soleil pendant une dizaine de jours, jusqu'au dessèchement quasi-complet et concentration optimale de leurs sucres. Après quoi ils sont pressés, et mis en fûts, à leur tour abandonnés pendant plusieurs décennies (on parle de "vins oubliés" ou "immortels" pour ces PX), jusqu'à ce qu'il soit décidé d'embouteiller... Pour vous faire une idée du rapport au temps assez fascinant de ces vins, sorte de flirt avec l'oxydation extrême où la dégustation s'apparente à une enquête "cold case", ce millésime 1987 embouteillé en 2017 est considéré comme un PX très jeune, et j'ai cru comprendre d'après les rares puristes abordant le sujet en forum qu'on commence à taper dans le sérieux avant les millésimes des années 60, et qu'avec les vins du début  XXème/fin XIXème siècle on tape dans le gros du lourd, la complexité étant souvent exponentielle (même si l'assertion "plus vieux = meilleur" est comme souvent loin d'être exacte)... Mais nous rêvons là de choses inaccessibles... Jamy, range ta maquette ; place au goûtage...

Apparence : huile de vidange après dix-mille kilomètres. Difficile de croire qu'on a affaire à un raisin blanc à la base.Ce n'est plus tuilé à ce niveau, c'est noir, comme le tube de Smet (oui, la marque de cirage).

Nez : capiteux, épicé, très profond. Abyssal. Tout arôme emblématique du vin blanc est faisandé, puis tout ça est compacté pour donner naissance à une sorte de vin de noix suprême ou de concentré de vin chaud refroidi. Ou un vin de chocolat. Ou un Mas Amiel caramélisé. Cela dépend des jours mais il n'a cessé de me révéler moult arômes de vieille liqueur archi-boisée, tous plus fondus les uns que les autres dans sa nuit liquide. Ce PX 1987 est une sacrée chose en termes de profondeur, de complexité aromatique. À la condition absolue de ne pas être diabétique.

Bouche : Texture sirupeuse, extrêmement fondante. Du pur velours. Je n'ai même jamais rien bu d'aussi velouté comme liqueur... oui parce qu'à ce niveau de sucrosité, on peut parler de liqueur - bien qu'ici on parle de sucres naturels, résiduels - mais une liqueur blindée d'arômes fondus les uns dans les autres... Jus de dattes, pruneaux au vin, mélasse exquise... kiff-kiff bourricot et kiff total. Glycation instantanée des papilles, devenues un pancake docile sur lequel un sirop d'érable digne d'une fable s'étale généreusement... L'acidité prononcée, qui serait autrement peu amène, est contrebalancée par un liquoreux intensément soyeux, et addictif. Il faut être assez ferme avec soi-même pour ne pas se resservir un deuxième verre illico.

Finale : sans fin. Torréfiée. Toastée. Raisins confits. Mêlé-cass'. Sucs de cuisson de viande longuement rôtie, caramélisée à souhait. Tatouage de langue signé Francisco de Goya.

Verre vide : bon à passer au Kärcher.

Recommandations du sommelier : sur du Roquefort ou un Stilton bleu, ou de beaux copeaux de très vieux parmesan sept ans d'âge comme le gars qui a pris la photo, et pouf ! magie : pas besoin de perdre son temps à cuisiner, tout est là ! Les sardines, les anchois ou un bon jambon cru d'Auvergne (au lieu du pata negra, on est pas non plus obligés de la jouer full-épagneul) fonctionnent aussi si vous optez pour un apéritif rabelaisien. Mais le mieux entre nous, ça reste seul. Gros avantage : il peut rester ouvert longtemps, vraiment... Un an sans problème, si j'en crois notre artiste de chez Couvreur. Là j'atteins tranquillou le fond de la bouteille, ouverte il y a environ six mois, et il n'a jamais été aussi bon.

P.S. : ils font aussi un vinaigre, qui sublime tout et laisse à peu près le même goût, en plus aigre (sans rire ?)

jeudi 10 octobre 2019

Blut aus Nord : Metamorphosis of Realistic Theories


En vertu de la règle bien connue dans les histoires d'épouvante, c'est lorsqu'on pense que le comble est atteint, qu'avec une atroce soudaineté les choses virent encore pires, et que l'horreur précédente se révèle comme non pas un aboutissement, mais un franchissement ; un seuil vers une nouvelle dimension, et qui dit nouvelle dimension dit nouvelles échelles.
Ici Blut aus Nord n'a-t-il pas été suivi, du moins par Leviahtan et Aosoth, auxquels on peut penser encore mais pour constater avec force à quel point eux sont demeurés peinards de l'autre côté, et repartis en arrière vers Venom, Slayer ou toutes autres occupations plus appétissantes pour eux, je ne juge pas ; ici d'autres, en revanche, ont connu un choc esthétique qui les a poussés à se lancer, à sortir du bois ou du placard - au hasard : Aevangelist ? - mais n'ont pas forcément, malgré leur méritoire effort pour surenchérir et pousser plus avant dans l'infernal roncier, réussi à faire aussi forte impression, ou plutôt (puisque pour ce qui est d'être impressionnant ce ne sont pas les candidats qui manquent) à salir aussi durablement, irrécupérablement.
MoRT comporte pourtant, à commencer par ses dissonances et dysrythmies qui d'entrée de jeu s'affranchissent définitivement du black metal pour aller braconner dans les périlleuses terres atonales du jazzy et l'avant-gardish, des éléments qui, ailleurs, ont été la garantie de l'intellectualisation et de l'échec total à obtenir le moindre effet sensuel et profond - au hasard : Ehnahre... ; mais lui conserve, à chaque instant, cette caractéristique propre à Blut aus Nord qui est d'être, justement, musique où jamais la chair et l'esprit ne font chambre à part.
Ce n'est pas là magie - pas uniquement ; c'est aussi la conséquence de ce caractère extrêmement méthodique de Blut aus Nord, qui le fait ne jamais perdre une seule goutte des précieux sucs de cuissons qu'il a mis le soin de tout un album antérieur - voire plusieurs - à exprimer : ainsi, si MoRT s'arrache au cadavre du black metal où les deux disques précédents s'abreuvaient comme une monstrueuse chauve-souris, préférant pour sa part, la bête mystique de la rébellion embrassée plus radicalement que partout ailleurs, décréter à lui seul quel est son métal noir - il garde cependant de ces deux-là certaines des beautés, en particulier vocales, qu'il y avait cultivées... Nom de nom ! trouvera-t-on un seul disque de ces canailles-ci où, dans les ténèbres omniprésentes, ne se puisse en écarquillant les oreilles distinguer des merveilles de productions de gosier, entre spectral et mucosité pure, entre mysticisme des stratosphères les plus arides et ordure brute, sécrétion de la soupe primordiale plus inhumaine encore que ces guitares mollusques et libidineuses...
Il importe, nonobstant, de signaler qu'en MoRT sont atteints de nouveaux abîmes de sensualité ignominieuse, de textures irréellement répugnantes ; du genre qui console de ce que la discographie du cousin - Frédéric Sacri, qui d'autre ? -  soit si parcimonieuse, si vous voyez ce que je veux dire et pour employer les termes appropriés (P.H.O.B.O.S., qui d'autre ?) à la grandeur abominable qui déploie ici ses ailes fétides, translucides, flapies, blettes, d'un gris sans lumière aucune et pourtant envoûtant - et dont, dès que l'on se concentre un tant soit peu sur la susdite voix, l'on se voit à deux doigts de lui attribuer le principal du mérite, tant toute pensée intempestive à des noms tels que Grave Upheaval ou Antediluvian vous fait alors monter un sentiment de honte - d'avoir vénéré des idoles creuses, des matamores - tandis qu'elle continue de paraître sous la seule pression des guitares sous milles hideuses formes et degrés de granulosité suinter des murs de ce cachot de disque, en pus noir et coalescent...
L'on aurait, bien entendu, tort : des choses telles que tout simplement les cloches à la fin du Chapitre V sont non moins importantes et brillantes dans la bonne édification de ce monument à la dégueulasserie et du dégueulement de toute vie, car de l'existence, et même la présence, avérées, de la beauté vient l'horreur plus grande et plus vraie ; de même l'est ce beat tout à la fois clapotement de la merde et gluant attouchement de doigts morts, et le sont ces guitares ni tout à fait lymphe viciée, ni ailes de larves immondes, ni aurores boréales dans des vessies sanieuses... et qui parfois au détour d'un boyau désespéré (aux Chapitres II et VII, ou dans les chœurs endeuillés du Chapitre V) révèlent d'étranges grâces, tissent dans la matière de cette soue de nouvelles formes de beauté (si la formule vous rappelle quelque chose, c'est normal) se dessinant dans le pourrissement de toute chose, des fantômes de mélodies désarticulées, disloquées, où l'on peut lire comme un souvenir supplicié, livide, de ce principe viking grandiose et tragique que Blut aus Nord fut, et sera encore parfois ; la véritable tronche de la vie éternelle.
Non, contrairement aux apparences, aux discours les plus répandus sur lui, aux formules malhabiles employées ici-même pour dire l'amplitude de ce qui vous saisit le sens - MoRT n'est pas cette imbécile et vomitive accumulation de tout ce qu'on a pu trouver de plus moche, gauchi et contre-nature, d'ailleurs l'eût-il été qu'à l'instar d'un Ehnahre, justement, il n'eût produit aucun effet que l'ennui et l'agacement. Metamorphosis of Realistic Theories contient la beauté, elle y réside en otage et témoin (vous chercherez le mot grec, pour vendredi, tenez) de la chute. Et sans aller jusqu'à en faire le personnage principal ou le sujet du disque, elle en est un des protagonistes à n'en pas douter, un qui apparaît de plus en plus au fil des écoutes - nue cette fois quand sur The Work Which Transforms God elle était encore d'une certaine façon gainée, cintrée dans le corset de passages grandioses en due forme - puisque, encore une fois, Blut aus Nord est tout sauf du genre à se rendre le plus illisible possible par simple principe d'élitisme et sans nécessité viscérale, émotionnelle, ou à invoquer l'obscurité pour se cacher - puisque c'est tout le contraire.

mercredi 9 octobre 2019

Blut aus Nord : Spectral Subsonic Waves (The Sound Is An Organic Matter)

Ç'avait commencé d'incuber avec Thematical Emanation of Archetypal Multiplicity (parce que comme un con et comme tout le monde, on avait un peu oublié "The Howling of God"), pour se déclarer franchement avec 777 : The Desanctification (son ouverture, sa clôture, et toute la frustration entre les deux), puis se vivre extatiquement à fraîche date, avec The Sublime - mais jamais se rassasier, même du dernier nommé : l'appétit, faut dire, est grand.
On parle de celui pour les disques massivement, lascivement hip-hop de Blut aus Nord ; ceux, si l'on est taquin, où l'on pense moins à Godflesh qu'à Techno Animal. Et Codex Obscura Nomina en est un beau, quoique de son court format il ne tire pas la même stature superbe que TEAM, et il cingle avec une insolence qui n'est pas à prendre à la légère.
Comme un certain nombre d'autres disques, car Blut aus Nord est une entité méthodique qui explore minutieusement toutes ses propres anfractuosités, il peut avoir l'air dispensable d'un fusil à tirer dans des coins exigus... à tort. Et encore moins de se répéter. Codex Obscura Nomina n'a pas la viscosité vertigineuse et liquoreuse de TEAM, mais n'a pas non plus les attributs d'un Yerûšelem : il est un disque de Blut aus Nord, donc il a des penchants pour les attitudes de maison hantée... Et il est peut-être même celui qui les assume avec la plus grande canaillerie. Presque un Temples of Black Boom, tenez, avec ses ténèbres profondes comme des cavernes habitées de rares moines dont il ne reste que les voix (toujours du caviar, chez Blut aus Nord), se faufilant de l'ombre d'un pilier à l'autre à moitié pâmées de ferveur enfiévrée, entre deux longs feulements humides de la Bête - car en vérité, ces cavernes semblent communiquer avec l'ailleurs, et des cryptes secrètes de Position Chrome, plusieurs fois l'on se croit sur le point de voir remonter un mauvais rêve, nommé The Work Which Transforms God.
Pour le coup ce n'est pas hallucinogène, qu'est ce drôle de bonhomme de disque sinistrement débonnaire, lourd et engourdi autant qu'il est bouncy, pétri de rituel préhumain tout aussi authentiquement qu'il est campé dans l'explicite urbain, groovy et pourtant semblant chaque instant sur le point de s'effondrer et crever sous sa propre masse, comme on ne sait quel corps infra-terrestre bouffi, au moins jusqu'à la délivrance "Infra-Voices Ensemble" - mais halluciné... à sa manière : de noir. Et finalement, cette étrange et grotesque petite chose s'avère un des plus épais et fascinants mystères qu'ait créé Blut aus Nord.


Vous dites ? Un split ? Aah... vous y tenez ? Je me demande si ce n'est pas là que j'ai fait face à cette dure vérité, que tout ce qui sortait de la cuisse de Matron Thorn n'était pas indispensable.

mardi 8 octobre 2019

Blut aus Nord : The Work Which Transforms God

Avant d'ambitionner - et pour réussir - un Hallucinogen, encore fallait-il emprunter certains chemins, et en émerger... changé. Et tout, autour, avec.
The Work Which Transforms God ou L'Oeuvre Qui Termine le Black Metal. - Pour Blut aus Nord, Grand Schtroumpf ? - Pour tout le monde, nigaud !
Soyons clairs : j'en écoute moi-même encore ; dernièrement, et pour mon plus grand étonnement, même plus souvent que du death metal ; mais, comme d'ailleurs un disque tel que Demon Solar Totem ne le méconnaît pas, en écouter, tout comme en jouer, est un choix de vivre, revivre, hanter le passé ; mais des disques comme ceux d'Aosoth et Leviathan, je les choisis à dessein parce que je les aime, et aussi parce que The Work a marqué les leurs - ne semblent pour leur part pas l'avoir si bien compris, ou accepté. Le black metal a atteint son cul-de-sac et son sommet ici, tellement tranchant qu'il ne saurait exister après s'être juché sur pareil rasoir.
C'est fini. On ne fera pas plus black, plus jusqu'au-boutiste, plus aigu et en phase - hostile - avec le monde et les vivants que ce black là, qui pour cela s'est donné un vocabulaire et une violence que le monde moderne - qui n'est ni celui de Bathory ni celui de Mayhem - puisse entendre, voire une violence qu'il n'avait jamais entendue, et les auditeurs de black metal non plus, puisqu'ils font partie du monde. Ah vous en voulez de l'anti-life ? Blut aus Nord, le temps de cet album aussi résolu que put l'être un Pornography (il ne cause guère qu'à lui et Streetcleaner, les seuls qui dispensent la même sèche brûlure), n'en est pas, de ce monde, il vous le laisse, et il est contre vous.
Blut aus Nord apparaît - il s'agit bien de spectre en vérité - non moins alien qu'il le sera ensuite, et plus black metal que jamais il ne fut, même avec The Mystical Beast of Rebellion. C'est qu'aussi on est plus loin ici que le simple et pur principe de rébellion : on est dans sa fatidique conséquence, assumée. Ah vous avez voulu le Mal, la corruption, la négation de la vie comme mises en pratique de la rébellion ? Goûtez les donc, et resservez vous : il y en a pour tous et il faut finir la soupière.
L'album contient le passé et le futur (au moins ceux de Blut aus Nord), on a envie de dire que c'est fatal avec ce type de pierres de touche, gabarit monolithe noir, qui arrêtent le temps, on y aperçoit des éclats de ce qui sera ou peut-être jamais, on éprouve la douleur et l'horreur d'un Atréides en transe d'épice, autant qu'on se sent pénétrer jusqu'à l'âme par la Norvège, la forêt mauvaise, le blizzard, l'hiver, la nuit. La folie, aussi, et l'immondice. Et rien ne restera inchangé par le passage vagissant de la bourrasque de cette beatbox-cadavre, ces guitares-vomissements et ces voix de bonzes-égouts, ni vous ni rien de toutes ces choses.
Vous avez demandé à voir l'inhumain à poil, parce que vous n'avez pas froid aux yeux ? Le voici - et maintenant vous avez froid, aux yeux et ailleurs.

samedi 5 octobre 2019

Blut Aus Nord : Thematic Emanation Of Archetypal Multiplicity (Soundtracks For Scientists Of Occult Synchretism )

A-t-il été assez intellectualisé, théorisé, conceptualisé, cérébralisé, celui-là - y compris par les esprits forts pour qui, bien entendu, il est le dernier/seul (rayer la mention inutile) disque vraiment intéressant de Blut Aus Nord, en une sorte de paraphrase de Mick Harris sur le premier Godflesh...
Et pourtant, sans vouloir adopter un contrepied qui me donnerait des airs de sycophante de Vindsval, que je ne suis pas malgré des apparences récentes accablantes, et le décréter absolument ce qu'il est bien un peu, allez - soit une première ébauche, forcément encore brute, de ce que Blut Aus Nord commençait seulement de développer alors, en sa mutation permanente, patiente, infinie - pourtant, dis-je, n'est-il pas une des choses les plus directes que le projet - qui n'en est pas avare, relisez, bien avant les dernières interviews, toutes ces notes d'intention disséminées au fil du corpus, disant clairement comment avant tout la musique est conçue chez ces gens-là comme ne chose qui s'éprouve, de préférence à se penser, et se passe de mots, malgré tous ceux (rien que ce titre, et assorti d'un sous-titre, encore) sous les ténèbres desquels elle protège sa pudeur -, une des plus affranchies de toute nécessité de se montrer complexe, échafaudée, dense, copieuse... imposante ; et peut-être la plus décomplexée, justement, par rapport à la linéarité, la répétitivité, l'invertébralité, la fluidité, la labilité de ses fragrances ?
TEAM est aussi simple et naturel à écouter et savourer que la syntaxe du présent article de l'est pas ; comme si Unveiled, Scorn, Inade, Sink et Phallus Dei se confondaient et qu'à chaque ajout le résultat devenait de plus en plus épuré, évident, essentiel, pour donner cette forme parfaite, ce simple au sens botanique, ce black illbient comme un moment suspendu entre l'état liquide et le gazeux, qui est dans le même temps une sorte de masse hyperdense, au pouvoir magnétique extrême... Sur qui je ne vais pas m'attarder plus longuement, mon inclination regrettable aux formulations qui désobligent forcément l'un pour louer l'autre, risquant bientôt de me faire, précisément, désobliger d'autres qui n'ont certainement pas mérité de l'être, au sein même du corpus auquel ce mini-album appartient.
Je vais plutôt, tenez pour changer, employer une formule que je n'aime guère et qui pourtant s'applique fort bien ici : très, très bonne came.

mardi 1 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Cosmosophy

Il faut avouer, lorsqu'on se lance le défi de débusquer l'album "Printemps" de Blut aus Nord, on fait bien vite face au découragement, rien que de les feuilleter mentalement - tant ce sont surtout les candidats pour "Hiver" qui semblent se bousculer - étonnant, pas vrai ? On croirait la scène des couleurs dans Reservoir Dogs.
Odinist, on n'y croyait guère mais on aura tenté. Et puis, on ne sait pourquoi - le souvenir, probablement, d'avoir été renversé par ses manières dans quoi rôdait le dangereux fantôme de Robert Smith ? (au fait, le "Prélude" du sylvestre Saturnian Poetry, il ressemblait pas à l'intro de "A Forest" juste un peu, le fripon ? retournez me l'écouter, voir) - on caresse l'éventualité de Cosmosophy, sans trop y croire non plus, on tente - et dès les premières notes de "Epitome XIV" c'est l'évidence.
Oui, il y a bien un album de Blut aus Nord apte à jouer le rôle du Printemps dans un cycle où Memoria Vetusta III serait l'Automne, Hallucinogen l'Été et Deus Salutis Meae l'Hiver. Évidemment, il s'agit du printemps dans le cosmos de BaN, donc ne vous attendez pas à entendre gazouiller des oiseaux ou à croiser tous autres animaux affublés d'yeux de biches, non plus que de jeunes nymphes en fleur. Il est question de la majesté d'une nature vierge, s'extirpant du grand blanc comme d'une chrysalide, exposant pour la première fois sa peau neuve, fragile, à la brûlure de l'air, a fortiori celui d'un que la rigueur n'a pas encore tout à fait déserté, un épiderme endolori autant qu'émerveillé par le frisson de la naissance, dans un monde qui par définition n'est que dureté - mais dont les arêtes paraissent un soulagement lors qu'on émerge ainsi de l'infernal coton empoisonné de son intériorité.
Une chose est certaine - et l'a été dès sa découverte : rien ici ne sent la mort, le pourrissement ou quoi que ce soit de cet ordre, et ce n'est pas, bien au contraire, ce qui empêche Cosmosophy d'être un des disques les plus violents émotionnellement que Blut aus Nord ait sorti ; et il ne relèvera certainement d'aucun effet pseudo-poétique et autre paradoxe romantique mièvreux, de la qualifier de "dur comme la vie", tant tout au contraire paraît s'ouvrir et monter, vers le ciel blanc, immense, et vu comment on songe à la sensation douloureuse du sang revenant dans le corps, à ses mille sourdes aiguilles dans votre substance informe, infime, chétive : les pétales qui se déploient sont-ils voués à autre chose que se déchirer, ou au mieux flétrir ? Eût-on idée saugrenue de trouver que Daniel Darc chantait de jolies choses, puisqu'il avait une jolie voix ?
Écoutez donc seulement, en guise de paroxysme, "Epitome XVI", la hideur insondable et l'ignominie, et la beauté de la nacre la plus amoureuse et délicate, étroitement mêlées, interpénétrées, symbiotes du genre que l'on déchire et tue si l'on tente de les séparer...
Sept (tiens ?) années après, Cosmosophy s'impose et confirme, aux côtés de The Work Which Transforms God, Metamorphosis of Realistic Theories et dorénavant Saturnian Poetry, parmi les plus douloureux (non, coller la gerbe n'est pas la seule chose atroce qu'on puisse vous faire au bide : ne me dites pas que vous l'ignoriez ?) moments d'inhumaine beauté de Blut aus Nord. Il est également une chose qui dévore, consume, laisse exsangue ; tu m'étonnes, qu'à partir de là The Sublime, qui tout bien considéré en reprend beaucoup du matériau sonore brut, décida de s'éloigner tout doucement de ces rivages et de faire des phrases courtes, concises, qui ne cherchassent pas à tout prix à toucher le fond du sujet chaque fois... Voilà l'un de ces disques, rares, après lesquels est difficile ne pas se jeter aux pieds de la croix ou devant la bouche d'un pistolet. Fichu printemps.

Yerûšelem : The Sublime

En fait, une fois les choses convenablement tassées, c'est simple : bien sûr, c'est du Godflesh (...) ; mais qui a chopé une fichue putain de MST. Elle le rend, non pas plus groovy - dame ! on parle de Godflesh, tout de même - mais plus... flasque ; invertébré.
Les guitares et les voix molles, vénériennes, succubes que la trilogie 777 a portées à leur plus haut pinacle, ont pris possession de tout ici, vicié tout : si Godflesh a pu parfois faire venir à l'esprit, à l'écouter, le nom de Harkonnen, c'était du point de vue d'un Duncan Idaho en fuite : Broadrick, en dépit du cliché biomécanique où l'on a si souvent voulu le camper, est toujours du côté humain de la ligne de démarcation : il exorcise ses peurs.
Le biomécanique est bien maître ici - mais ce qui est ne serait-ce que pour partie biologique, peut tomber malade, et l'on se répète mais The Sublime l'est salement, et sa chair ressemble à un fruit gâté, proche de la fermentation ; et Yerûšelem lui, en digne bourgeon du black metal français, est du côté... du vice ; et donc de la famille Harkonnen, pas de leurs proies... Bon, ça y est : on part dans les conneries ; et spéculer sur le rapport de Vindsval à l'humain en est une grosse, si c'est pour en faire quelque chose d'aussi binaire et linéaire.
N'empêche que si le pouvoir de ces guitares n'est plus à prouver depuis belle lurette - ça fait bizarre, d'appeler belle lurette une gueule comme celle de The Work Which Trabsforms God, non ? -, pour ma part plus ça va, plus je constate que, quand bien même une partie de leur effet vient de leur absence de relief au sens palpable, de leur discrétion dans le pandémonium de courants plus terribles les uns que les autres qui constituent ce liquide sonore-là, furtivité faite tant de leur façon de paraître s'effacer au milieu de guitares dont elles ne sont que des mignons à l'aspect assez mimétique, que de leur ectoplasmique langage sans mots - eh bien ce sont peut-être les voix qui me font le plus grimper au rideau, dans les disques de Vindsval, qui constituent la petite étincelle transposant tout le reste sur un plan autre ; elles les plus terrifiantes par leur ambiguïté.
Et sur The Sublime, rien que dans les deux premiers morceaux du disque, on  a rarement entendu grand chose de plus sexuel et effrayant, à en foutre à la retraite anticipée tout le black metal plus ou moins orthodox et/ou débauché de la capitale, tout en n'étant pas du black metal du tout pour sa part - avant qu'avec "Eternal" on ne prenne tout doucereusement un tournant - légèrement - plus incarné dans une émotion wavisante, mais toujours sévèrement empoisonnée et empoisonnante - tandis que le breakbeat dessous, pour sa part et tout aussi discrètement, fait merveille dans le genre abstract hip-hop à vérins industriels patibulaires - et attendez donc d'entendre celui de "Joyless" : on est facilement au même niveau de toxicité doom-darkstep, que du Panacea tout récent (qui aurait gobé Scorn), excusez du peu... Puis c'est "Triiiunity", et là ce sont basse et batterie qui se mettent en tête de vous montrer ce que "hyperpondéral" pourrait bien vouloir dire, en particulier pour vos atomes qui vont voir leurs trajectoires tirées vers le bas brutalement, pendant que la voix se manifeste juste afin de vous montrer à quelle profondeur vous vous êtes enfoncé d'un coup loin de la surface ; quant à la basse qui démarre sur "Reverso", si cela n'est pas sexuel, presque autant que ce qui suit à la guitare... Hé, c'est qu'une fois qu'on a cessé de se triturer le cruchon à son sujet (ce qu'elle incite bien un peu à faire, soyons honnête), la musique de Vindsval et W.D. Feld réserve toujours son lot de chocs esthétiques sources d'extases et autres fièvres.
On serait presque démangé d'oser un "Us and Them qui aurait réussi, en jetant derrière les moulins tout sentiment et intention honorable, ou du moins cessé définitivement de pleurer sur le sort d'une humanité foutue dans tous les cas". Ajoutez encore à cela le fait que The Sublime est peut-être plus psychédélique encore que ce qu'on attendait d' Hallucinogen, et qu'il constitue sous certains angles une à peine soutenable dialogue du chat et de la souris avec The Desanctification - et vous avez devant vous une nouvelle facette indispensable de ce mystérieux monument qui disque après disque se... révèle, si l'on ose dire.
Bien sûr, que The Sublime paraîtra forcément familier, comme un disque que l'on a la sourde impression de connaître déjà, aux oreilles du mélomane du bon tout du moins : il combine, après tout, ce que la musique de Godflesh a pour lui d'intimement familier, douillet, rassurant, avec ce que pour le même la musique de Blut aus Nord a de mêmement familier, douillet, rassurant ; il a, toutefois, le talent subtil de les entrelacer artistement, osant les tresser encore plus serré alors qu'elles sont déjà si proches sœurs, et pourtant de nicher, au cœur de ce son doux comme doudou, une étrangeté en germe, qui se distingue à peine, à la façon d'une silhouette de fœtus dans un œuf, mais dont il est impossible de nier la préoccupante présence. Un album indiscutablement brillant, et non moins indiscutablement inachevé, fragmentaire (puisque je ne renie pas l'impression sur laquelle j'avais conclu l'autre fois), ce que désormais l'on considère comme délibéré au vu des intentions partiellement dévoilées concernant le projet ; une très brillante introduction, un fracassant et taquin premier chapitre hip-hop (parce qu'il ne s'agirait pas d'omettre d'insister, sur le fait que les deux zozos se révèlent ici comme des putain de beatmakers) - pour ce qui s'annonce comme un nouveau sérieux motif d'inquiétude.
Yerûšelem est en effet destiné, ce fut glissé dans la presse, à s'éloigner en douceur de ses ascendants ; pour aller vers quoi ? Il est permis de se le demander, et d'éprouver peur et hâte mêlées de connaître les fragments de la réponse - car s'éloigner de ces deux-là ne voudra pas forcément dire faire moins empoisonné....

lundi 30 septembre 2019

Blut aus Nord : Odinist - The Destruction Of Reason By Illumination

On va faire le plus honnête possible, à défaut d'exhaustif, et s'épargner des heures de décortiquage de ce qu'il y a forcément à dépiauter, comme détails de grande qualité, dans le travail d'une matière première de non moins grande qualité, attendu qu'on parle tout de même de Blut aus Nord :
Odinist, c'est pas qu'il est mauvais, mais... c'est pas non plus qu'il est bon.

dimanche 29 septembre 2019

P.H.O.B.O.S / Blut aus Nord : Triunity

Difficile de ne pas être au moins tenté, au moins le temps de sa durée, de décréter Triunity lieu des meilleurs morceaux de P.H.O.B.O.S ; même si cela n'a évidemment aucun sens, parce que Phlogiston Catharsis, parce que Atonal Hypermnesia, parce que Tectonics ; difficile de ne pas, au passage, le bombarder par la même occasion meilleur disque d'electro-indus d'après 2000, malgré tout le respect dû à Statiqbloom...
Car les trois morceaux présentés ici auront du mal à enfariner le videur d'une soirée metal ; en revanche, entre un The Klinik, un C.A.I. 777 et un Mental Destruction, bien malin le goth qui ne serait pas pris d'un coup de la soudaine et panique sensation d'être passé à côté de quelque chose, de s'être assoupi à un moment de sa carrière où il se passait quelque chose vache de grave - pour ne pas connaître le foutu groupe auteur de ces ignominies-là.
Trois cauchemars hachés, cruels, hideux comme rarement l'on entendit quel que soit le genre - difficile de dire ce qui révolte le plus, des beats clapoteux, des synthés farineux ou de la voix fétide,  à qui l'absence de guitares saturées laisse une place et netteté horrible - et pourtant d'une humeur narquoise qui vous rend tout et toutes choses laiteuses, noie toutes perceptions d'une manière d'émerveillement, comme d'un Putrefy Factor 7 ou d'un Mortal Constraint qui découvrirait une caverne d'Ali Baba dont toute la structure serait faite en pure moelle de proto-godflesh paléolithique, mais totalement irradiée, au point d'en briller dans le noir. Écarquillez les yeux du plus que vous pouvez, que ce soit d'horreur ou d'extase ; vous ne les croirez pas pour autant.

Quant aux trois morceaux de Blut aus Nord, qui débutent Triunity, ils sont, après un démarrage trompeusement familier qui ronronne dans le prolongement douillet de la trilogie 777, facilement parmi ce que Blut a sorti de plus étrange, et le fait que pour la première fois y était clairement, officiellement - et audiblement - embauché un batteur, de type être humain, n'y est pas pour rien, pour la puissance, de type death metal avant Deus Salutis Meae, qu'il injecte sans que pour autant cela ne fasse de la musique déployée ici quoi que ce soit d'orthodoxe, ou même d'humain, justement - ce qui eût été fâcheux vu la pochette.
Ces trois pistes-là semblent voir se mêler, jusqu'à ne plus se distinguer dans leurs étroits ébats, barbarie reculée et très lointain futur, pour toujours plus d'élévation vers on ne sait quoi d'ignominieux, vers une sorte de lumière infâme... On y entend rouler des muscles dont on ne soupçonnait pas l'existence chez BaN, tantôt du côté de Bolt Thrower, tantôt de celui du neurometal - et pourtant tout est gainé dans la même vitreuse glaire sacrée qui, insidieusement, indique bien que cette échappée dont on peut avoir le sentiment, vers le haut, n'est qu'illusoire et qu'on est toujours le jeu des mêmes puissances innommées, et qu'elles vous initient coercitivement à leur propre idée de la gloire, avec la doom-death "Nemeïnn", qui monte en même temps qu'elle descend, invitant l'amateur (on l'est forcément, pour écouter Blut aus Nord) à de nouvelles nausées... avant de le laisser aux mains de P.H.O.B.O.S., dans sa grotte mystique où la nausée est un septième sens indispensable pour s'orienter.

Un split ? Oui ; c'est vous que l'on se partage, s'il faut le préciser.

samedi 28 septembre 2019

Blut aus Nord : Memoria Vetusta III - Saturnian Poetry

Dites, mais est-ce que mine de rien Blut aus Nord ne serait pas ni vu ni connu en train de nous faire ses Quatre Saisons, en prenant tranquillement son temps (et l'étirant tel du sucre filé) comme toujours ? Regardez donc : l'hiver, Deus Salutis Meae bien sûr, Hallucinogen l'été, pour le printemps je sèche un peu, il ne doit pas être paru encore, ou alors il va falloir me décider à redonner une chance à Odinist... Et Saturnian Poetry, de toute évidence, est l'automne ; ça se voit comme le nez au milieu de la figure, et c'est fait pour.
Comme à peu près n'importe quel disque de Blut aus Nord, du fait des guitares et des voix qui sont les siennes, Memoria Vetusta III est une forme de cathédrale ; cette fois les vitraux, tout naturellement, en apparaissent entre les nervures des feuilles demi-mangées, les arcs-boutants dans la vigueur fatiguée des souches anciennes, les voûtes dans le jeté des ronces : on pourrait poursuivre à l'envi au fil de la métaphore ; une cathédrale de la forêt archaïque, de ses grincements qui ressemblent à une agonie mais n'en sont pas une : simplement son râle en réponse au mugissement du vent qui la sillonne, l'ébouriffe, la laboure, la ploie, l'arque, la secoue, bientôt son gémissement devant la nuit qui vient tôt - "Clarissima Mundi Lumina" ne peut parler que de la Lune, j'en suis convaincu. Et tâchez de ne pas gémir lorsqu'elle vous touche : tenez vous un peu, je vous prie.
Pas de doute, cet album-là fait la paire avec Hallucinogen - et de conserve ils auraient tôt de vous faire, subrepticement, oublier à quel point vous aviez toujours identifié Blut aus Nord avec la nausée, l'impasse de la vie, l'erroné, la chute, pour vous les faire célébrer en hérauts de la lumière suprême, glorieuse et conquérante (depuis le temps que Vindsval le promettait en entretien, qu'il tournerait un beau jour le dos, fatalement, à la fange et à l'abysse...), du triomphe de la nature sauvage - mais si le dernier cité est probablement le disque le plus direct jamais écrit par Vindsval, y gagnant une qualité presque emo, Saturnian Poetry doit être quant à lui le plus metal ; au sens stylistique de par ce caractère à la fois grandiose et exigeant, presque compassé (pour le meilleur, s'entend) des riffs, dans cette soif de faire jaillir la beauté sans donner dans l'évidence ou le sucré, mais aussi au sens élémental : rarement les guitares auront-elles sonné aussi métalliques - même si, Blutaus restant Blutaus, ce métal-ci semble étrange, inconnu de notre Terre, capable de formes gracieuses et translucides autant qu'elles sont dures et faites pour y forger des instruments à occire. Metal sylvestre, dans un comme l'autre sens. Médiéval avec une exquise discrétion, pour ne rien gâter. Mémoire non plus ne veut pas dire mièvrerie, malgré les lettres en commun. Qui eût cru qu'ils pussent nous faire aussi mal jusqu'à la moelle de l'âme avec la beauté qu'avec la laideur, qu'ils pussent exprimer autant de beauté de la nature que de l'artifice ? C'est qu'il est plus d'une façon d'être inhumain...

vendredi 27 septembre 2019

Fange, Verdun, 26/09/19, The Black Sheep, Montpellier

Fange : hélas, ne fait que confirmer l'impression déjà ressentie devant une prestation live (sur le Causse Méjean) avec un line-up légèrement différent niveau section rythmique, à savoir que la passion - dans tous les sens du terme - et la présence de Matthias Jungbluth ne suffisent pas, malgré tout le mérite et l'investissement corps et âme qui sont les siens, à faire du groupe une chose aussi profonde, invasive, troublante que ce qu'elle se voudrait, ou s'imagine, whatever - et qu'elle paraît être, soyons fair-play, sur les deux derniers albums. La retranscription scénique (au niveau de la présence, ne leur faisons pas grief d'un son qui virait juste un peu trop à la purée de HM2 pour faire honneur à la... fange sanguinolente des albums) n'est simplement pas à la hauteur ; trop verte, trop fraîche encore, trop confinée dans un son, certes joliment boueux. Il y a comme un décalage entre cette musique festive et simple qu'on voit jouer, et les textes qui viennent se poser dessus ; comme si tous ces gens sans s'en apercevoir ne jouaient pas dans le même groupe, aussi persuadés soient-ils du contraire.
Patience, les jeunes ; en vous attendant, je me réécoute le dernier All Out War. Puis après tout, Meyhnach a eu l'air d'apprécier, lui. Moi j'ai surtout apprécié la dédicace à un président fraîchement passé au statut de cadavre.

Verdun : les vieux, dans toute leur beauté. Je ne sais pas si Astral Sabbath a été enregistré à deux guitares, ou une et demie, mais il est certain que devoir le jouer à une seule - et sous la pierre exigüe du Black Sheep - a donné à leur prestation de ce soir-là des airs qui ne laissent guère penser qu'à... Neurosis, parfaitement ; pas dans la lettre hormis par éclairs fugitifs, mais dans l'esprit. Les teignes, quoi. Et de constater que c'est là le caractère de leur terrifiant album que fait encore reluire encore plus crûment la scène, avec un son aimable comme la pierre au-dessus de leurs têtes : le sinistre ; ceux-là ne voient pas leur album défiguré et méconnaissable une fois sorti du studio, mais plutôt son visage se distinguer encore plus terrible. Ils ne s'appellent toujours pas Verdun pour rien.
Dadou au top de sa forme, de son expressivité, de sa fringale, et le gang derrière tous enjoués comme à Cayenne (ce n'est pas supposé être positif,a près tout) - et qualifiés pour aller y fendre de la caillasse, vous pouvez me croire. LE doom. Les corbeaux de malheur. Si verdeur il y a chez ceux-là, c'est celle qui s'entend très légèrement dans la prise en main de ces morceaux tous frais, par ces quatre qui n'avaient pas foulé les même planches depuis un petit moment ; rien qui ne se patine bien vite, et on a hâte des les voir rejouer tout ça au même endroit dans quelques mois, pas vrai mes vieux cochons ?
(Peut-être pour cette date avec Hangman's Chair, qui commence rien qu'un peu à se faire attendre ? Sérieux, ce groupe, à Montpellier, on le voit plus souvent passer en t-shirt qu'en vrai...)

Hangman's Chair : Bus de Nuit

Bus de Nuit commence par paraître ce qu'il prétend être, par un "Lost Brothel" très chute de studio, tombé pour être précis pile entre Disiz et Banlieue Triste - honnête, mais recalé à raison, au moins au motif de redondance. Du Hangman's qui déroule, maugrée dans sa barbe, et s'écoute comme renfrogné l'on emprunte un tapis roulant de correspondance, fléché "par ici la cold wave", d'un pas lourd et déterminé. J'ai toujours trouvé un rôle crucial aux tapis roulants RATP. Ils ont le mérite de nous amener où l'on veut aller ; et on s'y sent tellement chez soi, autant que dans ses propres baskets.
Puis ça embarque. Sur les lambeaux brumeux de Tears for Fears ou Depeche Mode que traîne dans son sillage une "Sleeping on the Ground" dont le beat gourd mais inflexible est celui, plus encore que du pas de celui qui allonge la foulée en sortant de la ville, du train qui entame son voyage vers la banlieue, et ses fantômes en liberté sur l'horizon qui peu à peu se dégage.
Puis c'est "Negative Male Child" remixée de façon à prendre l'air de prémonition du lever du soleil, de sentiment de poids qui cesse d'enserrer les poumons, qui viennent vous caresser dès qu'on franchit le boulevard périphérique ceignant cette ville-poison, cette putain pressante et oppressante. Sauf que le soleil, si désagréable soit-il parfois, est encore loin, et que dans le même temps l'on sent déjà le vent pénétrer jusqu'à l'os, et quel est le terme du voyage, le genre de bercail qui nous attend... Question cauchemar, Paris n'est qu'une flambeuse, une allumeuse, et tout commence pour de vrai au terminus de ce genre de voyages.
Soft indus, a dit certaine canaille ; et c'est tellement tout à fait ça. Cette façon de sonner et faire qui est devenue tellement courante récemment... Sauf que lorsqu'eux le font, tout ce que cela rappelle de récent s'appelle Tropic of Cancer ou HTRK. "Minuit (screwed chopped remix)" est une immensité de désolation polaire digne de celle d'une gare paumée sur la ligne D à trois du matin, mais sur qui la délicate magie Hangman's Chair avec amour pose une féérie substellaire digne du nouveau trou des Halles au milieu de la nuit. A ce niveau-là pour ce qui est d'injecter une tétanisante dose de surréel, d'inviter l'au-delà dans le désert urbain, on croyait qu'il n'y avait que King Midas Sound ; on se trompait.
Mon Pierrot, il aurait été fier de ces enfants là. Je parle de Pierrot D'l'aclier, de Type Au Moins ; pour sûr il y a plus que la dose de fourrure, façon Baisers Sanglants, dans ce "Minuit", avec en travers juste ce qu'il faut de bizarrerie et d'ambiguïté induite par cette vitesse de rotation jamais stable, pour en faire... du grand Cure. World Coming Down + Disintegration + Seventeen Seconds, en pleine déconfiture sous ké.
Ce retour en Bus de Nuit s'avère donc une curiosité qui bientôt devient bizarrerie plus situation scabreuse puis nécessité - mais vous n'étiez pas sans savoir que la descente a toujours fait partie intégrante, voire prépondérante, de la défonce, autant que la partie du voyage se déroulant aux sommets ? Et que Hangman's Chair ne sont jamais aussi brillants que dans les bas-fonds, bien entendu.

mercredi 25 septembre 2019

Lightning Bolt : Sonic Citadel

Le thrash psychédélique, le thrash seventies, le thrash noise aveuglant, ou de façon plus générale le thrash un peu exotique, un peu alien, tel que par exemple on le trouvait sur le premier Vhöl et un peu moins le second, tel qu'on le trouvait sur le premier Oozing Wound et plus du tout les suivants... je ne sais pas (encore) s'il est à trouver également, cette année, dans le Infest the Rats' Nest de King Gizzard, mais je sais que Lightning Bolt ont manifestement constaté que c'était de leur part une très bonne décision de découvrir la mélodie et les chansons - et que du coup ils en ont également découvert une pas piquée des hannetons, de variété de thrash hautement psycho-active.
C'est peu de dire qu'on a le sentiment d'étancher une soif qui brûlait depuis, précisément, Retrash... et un peu plus encore.
Sonic Citadel crépite de ce même thrash qui est une forme supérieure de heavy metal que chez un groupe avec Rich Hoak dedans, au hasard Total Fucking Destruction ; et en même temps, on croirait se trouver devant un équivalent metal de Riou, qui bricolerait du High on Fire avec deux casseroles, une râpe à fromage et trois barils de lessive, le tout mis en ordre de bataille par trois bouts de ficelle effilochée.
En fait la seule raison qui empêche sous l'emprise violente de Sonic Citadel d'aller flanquer par la fenêtre son Retrash, ce n'est pas la supposée supérieure méchanceté de ce dernier en regard du côté lumineux (sans blague ?), solaire du Lightning Bolt, mais plutôt le faible charisme de ses parties vocales ; j'exagère à peine.
Cette tare n'est même pas dûe au mégaphone, ou à leur position en retrait : on sent simplement que le timbre - et le flow - là-dessous ne sont pas renversants, alors qu'on pourrait n'être pas loin d'un Jello ou d'un Liftoff... Cette fadeur, cependant, s'oublie chaque fois que le Brian qui parle ferme sa gueule et laisse parler le Brian qui gratte ; totalement. En état de grâce véritablement, les deux Brian vont même sur "Don Henley in the Park" taquiner un autre Don, cavalier de son métier : ça passe forcément mieux que "Hüsker Dön't". Et comme la new-wave décidément est absolument PARTOUT ces jours-ci, ils nous montrent la leur, là où elle est limitrophe du punk mélodique, sur une "All Insane" que l'on ne peut empêcher de nous toucher avec tendresse... avant de déraper, et de commencer à gentiment scier les tympans comme du bon Squarepusher - qui reprendrait Big Black, disons ; Binaire est calé contre le mur dans un coin et observe d'un air approbateur.
Le meilleur disque, en tous cas le plus rafraîchissant de Lightning Bolt, au moins jusqu'à la prochaine fois qu'on sortira Fantasy Empire.

mardi 24 septembre 2019

Uniform & The Body : Everything That Dies Someday Comes Back

Vache ! c'est vrai qu'ils se sont sacrément radicalisés, The Knife.
Bon, déjà le fait qu'ils soient allés débaucher Scott Sturgis au fond de sa retraite pour l'incorporer au complot terroriste laisse peu de place au doute, sur leurs intentions d'aller jusqu'au bout du projet, et transformer la new-wave - cette musique de la ferveur extatique éprouvée à l'apparition du jour filtré par la pluie acide et le smog - en ce qu'elle a toujours été, héréditairement  : une floraison de la musique industrielle la plus hostile. Joy Division, tu connais ? Je te la raconte pour la douzième fois, la rencontre entre Monsieur Smith et Monsieur Gallup au bar, pour un concert de Throbbing Gristle ?
Uniform, avec l'aide gracieuse de The Body, confirme donc un peu ce qu'on entendait sur The Long Walk, à savoir qu'ils prennent la suite de Joy Division mais pour une ère de guerre permanente, et ce qu'on entendait avec une divine surprise à de certains moments de Mental Wounds Not Healing : un talent inespéré pour la mélodie des brumes ferruginées ; lequel se permet donc même, ici, le genre de chinoiseries, dignes de Cindy Lauper, Siouxsie ou Japanese Whispers, qui vous valait un peu plus haut cette accroche cogneuse.
Mais Everything That Dies Someday Comes Back ne nous donne pas davantage que Mental Wounds Not Healing la satisfaction de se définir de façon nette et simple - non plus que celle de nous laisser profiter extensivement de ce qu'il nous propose comme atmosphères interlopes. New-wave ? Voire... Matez moi donc un peu la gueule du hip-hop servi sur "All This Bleeding" (on sentait aussi un bon potentiel illbient/drum'n'bass chez The Body dernièrement, souvenons nous) puis "Day of Atonement", sacré nom d'une pipe à cailloux radioactifs.
Everything That Dies Someday Comes Back dessine-t-il plutôt une sorte de film de science-fiction, qui ne serait ni tout à fait polar ni tout à fait philo, Blade Runner, Naked, Trainspotting ? Ou bien tout simplement... un excellent disque de rock industriel, fait comme il doit l'être, punk et traîtreux, pire que du Corrections House, mutant trapu qui se faufile partout et ne traîne nulle part ?
Notez que la pochette est presque aussi moche que celle du premier disque, et qu'en prime vous pouvez désormais détenir les morceaux des deux sur un seul compact disque dont la pochette est encore plus moche, puisqu'elle empile les deux - le génie qui a officié pour toute cette partie graphique mérite gros salaire - alors vous n'avez aucune excuse.
Et puis surtout, on ne va pas pouvoir faire le malin jusqu'au bout et se défiler, devant la somme musicale des deux, surtout lorsqu'on s'est plaint les deux fois que l'expérience était trop courte, mais aussi lorsque la somme ainsi réalisée révèle des choses, donnant de l'épaisseur à des morceaux qui paraissaient en manquer lorsque la minuterie qui tournait perturbait la disponibilité avec laquelle on les scrutait plutôt que les écoutait, en exagérait l'enjeu à une échelle qui n'était pas la leur, quand ils prennent ici de la perspective, et leur pente naturelle plus sourde : le v'là, ton polar cyberpunk méditatif, enfin on peut errer, se perdre dans la ville tentaculaire tandis qu'on rêvasse à ne regarder rien d'autre que ses pieds et les reflets fantastiques dans les flaques où ils se posent ; les deux paraissant - préméditation ou pas, peu importe - se compléter ainsi que The Body semble compléter Uniform, tandis que leurs rythmes biologiques différents s'emmêlent, pour parachever d'en faire ce truc unique, qui ne vient remplir ni la case de Joy Division ni celle d'Atari Teenage Riot ni celle de Nine Inch Nails, mais s'avère indispensable une fois sa découverte faite, tant il est violemment désirable, addictif - et toujours fuyant, à la faveur d'une ombre qu'il s'est lui-même ménagée. Le chat qui s'en va tout seul.

lundi 23 septembre 2019

Verdun : Astral Sabbath

On se débarrasse tout de suite de la question qui fait épine (ou plutôt clou de charpentier) dans le pied, d'accord ? Astral Sabbath irradie-t-il autant la douleur que The Eternal Drift's Canticles (rien que ce titre sent toujours une souffrance digne d'un philosophe allemand) ?
Difficile à dire objectivement, lorsqu'on s'est trouvé, c'est comme ça, savoir un peu de ce qu'il y avait derrière ; mais on se permettra quand même d'affirmer que : oui, même si différemment. David Sadok étant David Sadok, un peu mon neveu que l'album ne fleure pas la rigolade, la joie de vivre, l'envie de raclette ou quoi que ce soit ; l'album, forcément, tautologiquement ou presque, n'a pas l'amère saveur de lutte sans espoir pour la vie qu'avait l'autre dont on sait dans quelle configuration s'est faite sa parution - puisqu'il a le goût de celle où se fait la sienne (ça suit, la syntaxe ?) : celui de la revanche. Celui du sang sur la langue. Celui de la pierre qu'on est prêt à se colleter. Frère Dadou est revenu donner cette messe qu'il aime tant à généreusement célébrer, et elle n'a toujours pas pour visée de vous réchauffer le cœur ; le ton apocalyptique et sévère à souhait s'approche carrément cette fois de celui entendu chez Hipoxia, mais avec en sus cette sévérité qui n'interdit à aucun moment une authentique émotion et compassion - s'en renforçant même, appuyée comme elle peut le faire sur ces riffs en moellons médiévaux, noircis par des âges de peine...
Sous ce rapport-là, on s'aventurerait même à dire que Astral Sabbath est moins lumineux et porteur d'espoir que le souffrant premier album, retrouvant la tonalité "âges farouches" de The Cosmic Escape of Admiral Masuka, avec ses riffs et cette rythmique de bagnards mystiques : c'est qu'on songerait presque à The House of Capricorn, celui des deux premiers disques, avec "Venoms" puis "Second Sun" - mais, là encore, avec cette inimitable flegme sévère très français, en plus. Non moins que Marko Pavlovic (House of Capricorn et Creeping se confondant dans le crépuscule de charbon et d'étain), on voit en imagination David Sadok en soutane, mais avec ce regard un peu lointain d'enfant endurci (juré, je n'avais pas lu le titre du sixième morceau) qui n'appartient qu'à lui. On pourra également, sur le mode de la dégustation, trouver des échos d'emo (ou screamo, comme vous préférez) dans Astral Sabbath, ou de crust tragique (ce qui ne serait pas tout à fait nouveau pour Masuka), en particulier sur un "Ästräl Säbbäth" qui l'entremêle à de lointains effluves de western hivernal à la néozèd, et aussi de Dirge ; tout cela toujours canalisé dans cette tonalité que l'on a qualifiée plusieurs fois déjà : rarement, force est de le reconnaître, la sévérité et son élément-totem la pierre ont-elles révélé autant de riches et enivrantes nuances.
D'enrichir en vérité il est bien question, mais la couleur est annoncée dès un morceau d'ouverture dont on pourra prendre le titre à double sens (il est même ardu d'en faire autrement, et de ne pas trouver de plus en plus de parallélismes entre Masuka et Jaxa, et pas que sur ce morceau ; on souhaite à notre Dadou de ne pas virer Daniel Day-Lewis, tout de même, ou Klaus Kinski) : le noir, cousin ; et certainement pas qu'à cause de cette voix à faire pâlir, c'est le cas de le dire, bien des fonctionnaires titulaires du beumeu, que ce soit sur cette ouverture ou plus loin dans le disque. La nuit tombe. Comme un couperet. Lourd. L'apocalypse n'est pas proche : elle est imminente, d'un instant à l'autre elle viendra rompre les nuques. Même des moments de calme et de détente des muscles, tels une bonne partie de "Darkness has called my name", même les ultimes paisibles notes de cette histoire de purification et de dévastation, sont saturés de ce sentiment d'anticipation, de dernière clope avant que l'orage ne pète, vous étreignent de leur propre angoisse où ils vous broient convulsivement tandis qu'à l'horizon et dans le ciel la moisson s'avance.
Non, The Eternal Drift's Canticles n'était pas l'album d'un groupe qui empruntait son charisme à ses conditions d'enregistrement, et Astral Sabbath confirme - pour ceux qui n'avaient pas percuté dès la démo, c'est à dire, voire les premiers concerts - un groupe qui se trimbale une présence majeure, un truc avec lequel on ne déconne pas ; un qui au passage tombe à pic, avec la défection récente de Dirge, pour remplir de sa propre effrayante faim le vide laissé chez ceux qui trouvent le répit dans ce genre de douleurs immenses, massives, avec la même générosité qu'il réchauffera les amateurs des falaises noires et de cieux lointains d'Atriarch... Mais ne se réduit certainement pas aux noms cités plus haut en guise de balises - soyons sans aucune subtilité : ils ne sont pas en prendre comme des "influences", puisque les autels patibulaires qu'édifie Verdun ne semblent, plus que jamais, répondre qu'à leur propre obscure intention.
Ainsi ces passages desperados sur "Venom(s)" n'appartiennent-ils à personne d'autre qu'au groupe qu'on a rencontré - insistons, lourdement - dès Cosmic Escape, ce groupe de patibulaire doom des Cévennes voire du Gévaudan (OK : peut-être les voir jouer à Chambalon par deux fois a-t-il rien qu'un peu joué, ou plutôt aidé à mieux entendre ce trait de leur musique), qui depuis le début entrelace avec une subtilité et délicatesse impossibles emphase romantique et banditisme montagnard, rustauderie minérale des entournures et sensibilité non moins extrême, humilité et grandeur, baudelairien (c'est pas Villiers de l'Isle Adam, au fait, que j'ai cru apercevoir, hm ?) autant que neurosien, où s'entretissent désormais des écharpes de brume urbaine et nordique venues de Necrodancer, montrant tout du long une faculté sans pareille (Forever the End, à la rigueur ?) à emmener sous des latitudes aussi lointaines qu'étranges, et un excès tout en simplicité dont on sait pouvoir faire toute confiance à Dadou et ses gars sûrs pour l'incarner le plus naturellement du monde sur des planches, et donner vie tout naturellement à ce disque au son de vieille ruine d'église perdue dans les Highlands qui vous tombe en morceaux sur la gueule.
Voudrait-on seulement trouver des défauts à Astral Sabbath (de toute, un album dont même le morceau intitulé "Interlude" est un des moments très forts, tu sais qu'il y a un loup et qu'il convient de le considérer comme le lait sur le feu) qu'immédiatement ils s'avèrent des qualités - et le pluriel abusif. S'il en a un, c'est son occasionnelle gaucherie, laquelle met encore l'emphase sur la douloureuse sincérité de tout ce qui compose cette musique : celle parfois de Dadou, dans certains déclamations, certaines vociférations, qui, tout comme ses danses de scène pour son groupe de punk rock, ne fait que révéler une grâce lunaire touchant au cœur, celle des riffs un peu raides dans la première partie du premier morceau, qui installe avec solennité et austérité la scène de théâtre, la dimension tragique de la narration : les colonnes raides comme la réprobation, les masques aux ombres profondes creusées par l'affliction, le chœur habité par la crainte des dieux. Verdun a décidément mis du screamo dans son crustdoom, et ainsi fait-il corps avec la messe dite par Masuka Sadok, cet anti-Prométhée qui n'est parti nous chercher le feu que pour nous purger de la face de l'univers.
Alors finalement non : Astral Sabbath ne prodigue pas tant la douleur, que la joie, intense, le soulagement, les larmes de ravissement ou presque : avec tout le respect dû et tout, franchement, ç'aurait été vraiment dommage que ces mecs-là finissent par sortir un disque sans ce putain de chanteur-là - le leur.
Mais c'est qu'aussi on aime ça - souffrir - et que Verdun rendent la souffrance belle et stellaire comme bien peu.

dimanche 22 septembre 2019

Blut aus Nord : Hallucinogen

A peine sorti de son premier album de death metal (vous n'avez qu'à vérifier dans la presse spécialisée, Vindsval y a confirmé mes dires), Blut aus Nord s'en va rocker, taper le bœuf psyché, même. On avait accroché sa ceinture et, solidement armé de ce que la pochette de Dehn Sora avait de bon (je vous serai reconnaissant de ne pas me réclamer de commentaire plus approfondi concernant cet omniprésent individu) à savoir les spores et surtout le rose, on s'attendait à se noyer dans des aurores boréales langoureusement encastrées les unes dans les autres...
Est-on déçu, ce qui est presque certain d'arriver en pareils grandioses cas ? Dans la mesure où Hallucinogen dégage un peu le même genre de charme qu'un vieux Pantheïst, mais en version subtilement futuriste : non. Et là aussi, le cerveau principal s'en est expliqué en toute honnêteté dans le même organe de presse : Hallucinogen est bien à prendre comme un disque et plaisir simple, qui s'écoute avec les tripes et non le cerveau ; je vous dirais bien que, pour ma part, c'est comme ça que je les écoute tous, mais on a compris le message et il correspond bien à ce disque qu'on entend, le plus black metal depuis longtemps, au sens le plus rock de la chose (on n'a pas dit "black'n'roll") : Hallucinogen est un disque pour dodeliner de la tête avec un sourire rêveur... Et rien que sous ce rapport là, de disque à tripper, il est bien plus réjouissant, et simplement régalatoire, que le Tool avec son interminable atermoiement ; ou que nombre de disques de black verdoyant, pour comparer avec une catégorie à laquelle il appartient aussi, et de quelle splendide façon : celle des albums black metal qui n'ont pas le temps d'invoquer Satan, surmenés qu'ils sont à célébrer la merveille qu'est la nature, le cosmos, la couleur et le flot changeants de la vie - vous sentez la nécessité fiévreuse du blastbeat, maintenant ? C'est-y pas mieux que l'explication traditionnelle, de piétiner les Chrétiens et la vie, plus motivant, sans discussion possible ?
Oui, c'est dit : ce nouveau cru de Blut aus Nord, en sus d'être forcément une des meilleures choses qu'ils aient faites puisque encore plus fraîche que Deus Salutis Meae, est une splendeur en ce qu'il unit ces vagissements de guitares si caractéristiques aux vertus ascensionnelles bien connues, à cette sensibilité empreinte avec délicatesse de mélancolie médiévale, et à cet art du fantôme vocal qui révèle ici n'être pas seulement à l'aise comme on le savait dans les mille nuances du noir vitreux et visqueux, mais également dans la fragile translucidité des ailes d'insecte.
On pourrait, évidemment, jouer le bel esprit à se demander si le plus hallucinant ici n'est pas simplement d'entendre Blut aus Nord jouer un riff tel que celui sur lequel se ferme (ou plutôt s'ouvre, en mâchoires effilées) l'album (ou aussi bien ces quelques leads hard absolument flamboyantes qui lui réussissent invraisemblablement bien, et qui passée la surprise de la première fois tombent sous le sens, comme une seconde peau, une manifestation évidente de l'identité Blut aus Nord, de son idiome, de sa passion surtout), ou encore le cuistre et s'interroger quant à savoir si Blut aus Nord ne prônerait pas là quelque Vérité sur le Black Metal qui se devrait d'être Immense Dérèglement Rimbaldien des Sens ; mais on préfèrera tomber tout à fait d'accord avec Vindsval, et attester la réussite pleine de cette intention dite plus haut : Hallucinogen est un album qui communique l'exultation sincère et entière éprouvée à le composer et jouer, et comme ambitionné en fiche plein les yeux, emporte les battements du cœur, dilate les pupilles. Un disque conquérant voué à la beauté (là encore quand bien même, sans vouloir un instant jouer les mecs ultrasick, l'on trouvait déjà MoRT d'une très grande beauté).
Oui, Hallucinogen est grandiloquent, naïf, dites même tarte ou nouille si vous le souhaitez : à vrai dire, si l'on y réfléchit, c'est même tout ce qu'on espérait secrètement de lui, bien plus que d'inventer une quelconque nouvelle sonorité ou nouveau mode de locomotion ; un nouveau sens pour percevoir le monde, c'est à la fois plus radical, et forcément plus immédiatement familier, puisque englobant tout, a priori. Et il vous fait voir le monde à travers un vitrail pastel dans une cathédrale interstellaire (il me revient tout soudain que le vaisseau des Templiers dans Hypérion se nomme Yggdrasil, et que c'est évidemment un arbre ; je ne vous fais pas un dessin) échouée au fond d'une forêt, doucement bordée par des siècles de verdoyante mousse, des siècles durant environnée par rien d'autre que les gazouillis des oiseaux, sans personne à qui parler que le regard dur et brillant des étoiles la nuit et la froide rosée le matin. A tel point qu'on aurait la langue qui démange, de le surnommer Apollinian Poetry ("souvenirs du futur" ne décrirait d'ailleurs pas mal non plus ce ton ondoyant entre épopée étincelante et poinçon de la nostalgie).
Blut aus Nord revisite le black metal tout en discrétion, sans dénaturer son caractère de musique à croisades (non plus que son aptitude à la violence), mais en venant poser sur lui telle une plume son étrangeté, sa grâce liquide, elle qu'on avait accoutumé de l'entendre amener comme une gangue empoisonnée et masquant toute lumière : ici l'on choisit plutôt de jouer avec la lumière. Et d'en révéler mille nouvelles joueuses, joyeuses, merveilleuses variétés.
En même temps, c'est marqué dessus, non ?
Chapeau bas.