dimanche 31 mars 2019

Aube Grise : Shale/Arrache-Moi

Probablement ne suis-je pas le premier à m'éveiller au constat - mais cette recherche du point de confusion entre la frénésie - celle du stroboscope et du blastbeat - et l'ataraxie contemplative, tel que l'atteint pour prendre un exemple saillant et récent Tando Ashanti, n'était-elle pas par nature offerte sur un plateau au black metal et son caractère si contemplatif - que ce soit de la forêt ou de la vile décadence du monde ? Lorsqu'en plus on a découvert tout fraîchement Distant Voices, qui publie cet Aube Grise, par le biais d'Autrenoir, il devient difficile de pas ajouter à cela une couche supplémentaire de fascinante confusion : celle entre black metal et techno - ou, puisque pour cela on n'en était déjà pas loin avec justement Hexis, entre black metal et ambient.
Aube Grise montre d'ailleurs tout à fait le même genre de haute ambiguïté indomptable qu'Autrenoir, parvenant à entretenir l'enivrante confusion et indistinction, entre la férocité norvégienne et cette neurasthénie bien moins guerrière et chevelue, qui depuis quelques années est venue au grand dam des vrais chevelus investir le terrain frostbitten, avec une toute autre délicatesse que tous les projets dits de "black à casquette", préservant intacts dans le processus les deux caractéristiques, qui après tout s'accommodent aussi bien l'une que l'autre de la crudité comme condition primordiale, et finalement unique. L'osmose ou le dialogue se font tout naturellement à partir de là, et de cette sensibilité commune - au gris, à la nature, à la contemplation, à la texture de la vie qui se décompose en direct et paisiblement, sur un épiderme écorché.
Bref, assez de théorie pompeuse : on pourrait dire, pour faire comme d'habitude dans la punchline éhontément approximative, que Shale/Arrache-Moi fait du Hypothermia, mais que le résultat n'est pas du tout du Hypothermia. Plutôt du côté de Consider Suicide, d’ailleurs, s'il faut rester chez Kim Carlsson, qui après tout partage avec Aube Grise une philosophie du "plus je regarde les hommes, plus j'aime le lichen". Du black pour aller aux champignons, et ne jamais revenir, se perdre au milieu des souches pourries, dans l'odeur de l'humus. On n'avait assurément pas entendu aussi végétal (ces blastbeats de spores, ces riffs en écorce fatiguée...) depuis le premier Botanist.
Oui, le black metal peut être reposant, et non, ce n'est pas une insulte.

samedi 30 mars 2019

Vortex of End : Ardens Fvror

On peut donner l'impression (on se la donne, à soi-même) de non seulement radoter, mais qui pis est de le dire pour chaque disque, pourtant il faut s'en détromper : ceux-là existent et sont légion, qui ne le font pas, c'est simplement qu'on a plus important à faire que parler d'eux ; mais ils nous encerclent et c'est pourquoi il faut signaler, chaque fois, les albums de la trempe de Ardens Fvror. De quoi parle-t-on, au fait ? Mais des albums qui irradient le sentiment du Mal, voyons ! et toutes les variantes de religieuse extase y associées.
C'est d'ailleurs dans ce "variantes" qu'il convient de voir, aussi, tout l'intérêt de prendre le temps pour ce qui semblerait presque un n-ième album dévoué au Malin ; car pour sûr la couleur et le goût de la ferveur vibrant chez Vortex of End ne sont pas ceux qu'elle a chez Drastus ou Malhkebre, pour prendre d'autre éminents provinciaux, non plus que celle de Vorkreist, Antaeus ou Merrimack, pour citer les Parisiens dont Vortex of End égale l'âpre flamme ; même si, vous vous en doutez n'étant pas sans savoir que les noms ici sont rarement lâchés par hasard, elle dialogue avec un peu toutes celles-ci pour diverses de ses nuances ; ce qui, soit dit en passant, est assez logique : on est, martelons le avec délectation, entre amoureux du Porteur de Lumière : il serait préoccupant que leurs propos respectifs différassent du tout au tout.
L'humeur donc dans Ardens Fvror est aux plus sensuelles teintes de rouge, celles de la braise, du sacrifice, de la chair ouverte ; du rose à l'orange en passant par le vermillon et le cramoisi ; c'est ce rideau de sang qui colore  tout et compte avant tout, au point que l'on ne sait d'un moment à l'autre si des forêts de Kali (sérieusement, serait-ce pas le meilleur album de Weapon, que l'on est en train d'écouter là ?) l'on est passé en Suède, ou bien encore en Islande... La grandiloquence, on l'aura déduit, n'est ici pas un péché, ce qui l'est en revanche c'est de prendre le déguisement et l'hermétisme pour le gage d'une quelconque force intérieure. L'assurance de la foi n'a pas à se dissimuler ni se travestir, elle s'affiche radieuse, conquérante, dans cette musique qui respire, et transpire l'aise, ne déployant d'emphase que celle de son propos, non  celle qu'elle souhaiterait porter sur elle-même. La musique de Vortex of End connaît plus important qu'elle-même : sa cause. Sans doute est-ce là ce qui irrépressiblement fait la comparer à celle de Malhkebre, quand bien même l'une évoque le rock'n'roll et l'autre Slayer : les deux sont des musiques de guerre, de croisés partant en guerre, le cœur bouillant dans la poitrine.
La cause de Vortex of End, toutefois, semble plutôt celle de l'excès, de la luxure, l'appétit ; sa guerre n'en est pas une de résistance, non plus que de rétribution ; mais une de conquête, d'ascension, de gloire. Une qui n'en est pas moins effroyablement avide de déchiqueter pour être toujours préoccupée de charnelle, de pulpeuse beauté, ce qu'elle est avec fureur et férocité. La passion est de retour dans nos parages, puisqu'on vous le dit.
En un mot comme en cent, un disque qui décalotte méchamment. 

vendredi 29 mars 2019

Bile : SuckPump

Bien sûr, un point de vue désabusé sur SuckPump serait d'en dire qu'il sonne comme si Bile étaient des fans exclusifs de "N.W.O" chez Ministry, mais qui, de peur de sonner un brin tantouze, y injecteraient de massives doses de Pantera (ce qui s'entendra encore plus sur le TeknoWhore à suivre, qui est le disque que Manson ont sorti sans Marilyn au chant, remplacé par Phil Anselmo).

Mais ce serait méconnaître :
1/ ce que le disque peut également offrir comme horrible hip-hop au groove de camion-poubelle - "Feeling like shit", oh mon dieu...
2/ ce que le disque peut avoir d'OVNI au milieu de la mare aux canards du metal-indus teubé, et de foutue putain de BRUTASSE sa mère.

A part KoRn, dont on pourrait (si si, essayez) du reste voir Bile comme un cousin irradié et ranxeroxisé au trente-douzième degré, pas grand monde n'est qualifié à ce degré de difformité débridée. Ce qui n'était pas peu dire, à une époque où la difformité, le grotesque et le freaky white-trash étaient la norme dans les rues du rock mal famé.

jeudi 28 mars 2019

Totengott : Doppelgänger

Plus prométhéen encore que Monotheist et les albums de Triptykon - puisqu'il y a fort à parier que l'auguste auteur de ces derniers trouve l'histoire de ce Prométhée un tantinet tomgabrielfischerienne, et possède un narcissisme de proportions suffisamment hors normes pour parvenir, en se mêlant de l'incarner, à dénaturer par son propre superindividualisme un mythe sur la volonté de l'individu ; plus proche pulsionellement du mythe et de son sens universel, de ce qu'il offre comme représentation de l'Homme, son insolence désespérée, sa rage exprimée à la face des dieux au mépris d'une faiblesse qu'il sait être la sienne, le soufflet rude qu'il inflige à la fatalité alors même qu'il sait que pareil geste rebelle ne lui peut attirer que plus encore de mauvais sort...
Totengott, plus proto- encore que Celtic Frost, descend dans l'Hadès aux sources même, aux racines en l'homme, du sentiment satanique. Elles s'entremêlent avec celles de la montagne, c'est probablement pourquoi ne faudra pas s'étonner de sentir en soi enfler des montagnes, en écoutant Totengott ; des montagnes d'humeur ténébreuse et brûlante. Du Wagner dessiné avec un morceau de charbon sur les parois d'une caverne toute grondante du courroux des divinités inférieures, et où l'imaginaire de l'auditeur, subjugué, lira des processions d'oliphants, des lamasseries maléfiques, l'antre de Thulsa Doom... Des choses pleines de rudesse, de grandeur, et de suie.

Front 242 : 06:21:03:11 Up Evil

Parce qu'une précision manquait à la chronique de Darker à fin de lui donner tout son poids : je n'aime à peu près pas Front 242 (je vous raconte pas ma mine déconfite le jour où, sous le choc et encore haletant d'avoir entendu "Stateless" pour la première fois, j'ai demandé au DJ de qui était ce divin morceau) mis à part cet album, qui est le seul disque mortel qu'ils aient sorti, ce qui explique probablement qu'il ait fait partie des disques qui m'ont converti, minot, au gothisme, dans le brouillard de son de bunker enfumé qui était le sien sur cette cassette où en était repiqués quelques extraits, à la suite de "Alice" et "New Day" (de Cure, et dont j'ai mis des années à retrouver la piste).
D'ailleurs, Up Evil et Darker sont-ils bien différents ? Sont-ils pas la même preuve que l'on peut moderniser sa musique sans se ridiculiser, ni surtout perdre une seconde le fil de ses racines ? S'agit-il d'autre chose que la voix de Jean-Luc De Meyer venant injecter un massif feeling new-wave vénéneux dans, çà, la techno variante jungle de Marc Heal - puisqu'il faut bien reconnaître que c'est avant tout lui que l'on reconnaît à la manœuvre dans les instrumentaux du premier C-Tec, peut-être même a fortiori sur le seul morceau supposé être de la main de... Rhys Fulber - et là, la techno variante trance à laquelle les Front 242 se convertissaient à l'époque ? Gare toutefois de ne considérer Up Evil comme un album de simple techno ; gare à "Motion"... Tu m'étonnes, que le mioche que j'étais en ait été marqué à perpétuité : après des machins comme ça, s'imprimant au fer rouge, tu es prêt aussi bien pour The Eternal Afflict que pour Plastic Noise Experience ; d'ailleurs, pendant qu'on y est, la chose - avec "Motion" mais encore "Skin" la hantée, avec ses énigmatiques formules - constitue à la fois mon premier contact - celui que l'on peut en général qualifier de fondateur - avec l'EBM (dont je ne connaissais alors pas même le nom), mais également avec la techno.
Et l'on peut dire que lorsque l'on découvre la techno avec un Up Evil, le mot devient celui d'une idée qui fait peur. Quand bien même elle est traversée de choses comme "Hymn" qui, là encore, feront penser à un FLA touché par une grâce que les Canadiens jamais n'auront. Aujourd'hui encore, je pense que je considère le disque comme un des meilleurs albums de techno que je connaisse, ainsi que mon mètre-étalon de ce que la techno peut et donc doit être : capable autant de concassages à la fois planants et martiaux tels "Flag", que de choses semblant échappées de Violator - en parlant de disques fondateurs reçus tout chiard dans la tronche - comme "Mutilate" ; vénéneux, en vérité, à chaque seconde ou presque - l'erreur de parcours "Melt", aïe, aïe, aïe 2 Unlimited... - y compris, ce qui n'est pas le plus facile, dans les purs assauts de brutalité : "Religion" fait bien la traduction sur le terrain avec les insinuations pas loin de satanistes du titre de l'album, pas vrai ? Tu les sens, les rangers et les flammes, sous le refrain garni de son large sourire d'incendiaire en treillis camouflage, et ce beat à te fiche une jaunisse à Sascha Konietzko ? Et la faussement ringarde et authentiquement hymnique "Waste", on en parle, ou c'est bon ? Et "Stratoscape", vous l'avez - l'accouplement de Die Form et Skinny Puppy, en toute décontraction ?
Pour ce disque seul peut-être, mais rien que pour ce disque : Front 242, respect.

mercredi 27 mars 2019

Totengott : The Abyss

Totengott fonde sa musique dans un postulat fort primesautier, et sur lequel on serait bien grincheux de faire la fine bouche - surtout si l'on s'appelle Tom Gabriel Fischer - à savoir : oublions ces conneries de Black Sabbath, et imaginons un instant : et si Celtic Frost était l'origine de tout ? Proto-death, proto-hard, proto-sludge et proto-doom - avant même que d'être proto-black, proto-thrash et protobituary ?
La langue de Warrior comme langage universel, vocabulaire primordial de l'homme nu face aux éléments. Et Totengott à partir de ce point de vue déjà fort satisfaisant sur le panorama environnant - ça vous donne tout de suite le torse bombée et une altitude alpestre de fort aristocratique aloi, pas vrai ? - décide de... partir en arrière ; vers le commencement. Par rapport à Celtic Frosptikon (pour les ballots qui n'ont pas suivi l'épisode précédent : Totengott est le petit groupe de reprises rien qu'un peu monté en graine qui met en lumière la totale homogénéité entre Morbid Tales et Eparistera Daimones, rien que ça), déjà, et même par rapport, en l'occurrence, à leur propre discographie et au Doppelgänger inaugural ; The Abyss semble chercher encore plus loin un état idéalement préhistorique des choses, est encore plus un disque cavernicole - avouez qu'avec pareil titre, ça tombe bien -, encore plus minéral : on est quasiment dans le proto-prométhéen, pour le coup.
The Abyss, c'est là son aridité autant que son charme durable, est à la fois plus primitif encore que Doppelgänger, et plus hiératique, empreint de religiosité rocailleuse, de sentiment du sacré tellurique. Ébouriffant, pour le moins.
Comme qui dirait qu'en s'enfonçant dans la croûte terrestre, Totengott dans la physionomie de la roche déchiquetée découvre les contours d'une église ; une sorte d'inestimable vestige, antérieur même - dame ! - à la naissance de Saint Tom Gabriel. Celui d'une forme pré-humaine - après tout, rien que le son des guitares chez Totengott est un hydrocarbure fossile - de spiritualité death metal, particulièrement sévère et cimmérienne, bien souvent longeant placidement la lisière de la dark wave et de l'industriel apo-orchestral : Das Ich et In Slaughter Natives sont des amis de Totengott, que ce soit dit si d'aventure leurs noms à tous ne le disaient pas assez fort. En tous points, The Abyss est une digne suite de Doppelgänger, tout à la fois plus farouchement (et certainement pas régressivement) primitif, et révérencieusement enfoncé dans les Ténèbres et leurs mystères divins : croirait-on pas croiser l'ombre de la queue de Godflesh (qui vient de becqueter Horse Latitudes), au tournant de certains tunnels ? et plus loin Valborg ? l'odeur de Conan, en tous les cas, que l'on peut croire détecter dans une certaine forme de rusticité ourlée de polyphonies d'aboiements, est une illusion trompeuse, qu'il faut se garder de suivre : nous sommes ici en présence d'un tout autre gabarit de troglodyte ; un venu tout droit du fin fond des âges et, paradoxalement ou pas du tout, d'une profondeur spirituelle sans commune mesure ; on se rappellera qu'en grec commencer et commander sont le même mot, et que ce mot est "archéo". Comme qui dirait que Totengott est en passe de trouver son propre monde, celui, un peu, du plus vieil ermite de la création, et qu'il eût mieux valu ne pas déranger.

C-Tec : Darker

On le sait ou pas : il existe un subgenre musical - non pas un sous-genre, mais une réelle famille transverse, voire tout simplement trans-genre - appelé "moustache". On voit très facilement de quoi il retourne - ou à tout le moins on le fait si j'ajoute que le plus bel exemple et définition en est l’œuvre de Sheep on Drugs avant le départ de Duncan - en revanche on peut s'en réclamer beaucoup moins facilement. Un groupe comme Cubanate, par exemple, a plusieurs fois échoué à vouloir en être, avant que de trouver sa propre honorable voie ; pour une raison très simple, et sans appel : trop hétéro, trop survèt' Adidas.
Et C-Tec ? Eh bien ils ont réussi, eux, un des hold-p du siècle, en inventant la jungle moustache. Et prouvant, par le fait, qu'on peut jouer moustache en se passant entièrement de la disco et des guidons - et des fourches, bien sûr - de gros cubes. Ils étaient pas peu aidés, faut dire, ils avaient Jean-Luc. Oui, je parle bien de Jean-Luc De Meyer, le chanteur de Bigod 20. La jungle jouée sur Darker est donc musclée comme put l'être celle jouée par - vous ici ! - Cubanate sur Interference, mais plus raffinée que cette dernière, ne lui en déplaise (le charme de Cubanate se niche de toutes les façons beaucoup dans son côté pub et Nike Requin ; puis Marc fait partie de C-Tec, et il a pu en faire à sa tête dans Cubanate), futuriste, luxueuse, même... mais avec ce soupçon de vulgarité en boléro cuir porté à même la peau, qui fait tout. A commencer par ajouter aux ballades de lover ces phéromones qui leur font cruellement défaut dans n'importe quel disque ou presque pondu par Bill Leeb ou pire : Rhys Fulber ; et les élever jusqu'à une aura où elles opèrent la communion de l'esprit Summer of Love/The Beloved avec l'esprit bionique bien moulé, impeccablement lubrifié et usiné en soufflerie chez Audi : c'est beau ; écoutez moi "Epitaph", et revenez me dire que c'est pas beau, qu'on se marre.
Oui, Darker est parfaitement lumineux à plusieurs reprises, et sans un seul instant être en rupture de ton avec son attitude impeccable de ténébreux cyborg ; au point qu'il paraîtrait presque comme une préfiguration des deux disques de Fixmer/McCarthy, maintenant que vous le dites. Et il fallait bien nul autre que Jean-Luc pour y parvenir. Qui n'a jamais rendu les armes et étendu la Jesus Christ Pose au milieu d'un dancefloor corbeau en découvrant (ou en entendant pour la douzième fois) "Stateless"... qu'il reste pourrir dans sa vie de merde, j'ai envie de vous dire. Croyez vous qu'il est facile d'être là assis pour vous la décrire, cependant que je l'écoute ? Oui, il fallait bien l'illustre chanteur de "The Bog" pour égaler justement cette dernière au panthéon des hymnes EBM immortels ; le seul homme (en dehors, donc, bien entendu, de Douglas McCarthy) capable d'insuffler un romantisme aussi frissonnant et soulful que sa sensibilité dans des chansons interprétées en doudoune militaire sans manches et paraboots, les lunettes de glacier sur le blair ; et puis, ce légendairement énigmatique mot de la fin, qui propulse carrément la moustache dans la geste mythologique... Mais, autre différence avec le pourtant très sympathique Interference, Darker ne se résume pas à ce -plus-que-tube, et tous les morceaux à peu de choses près se placent juste un demi-cran en-dessous sur l'échelle de la baffe, et les instrumentaux pour leur part élèvent les codes inhérents au genre au rang de la haute couture, à l'égal de... Sheep on Drugs.
Je ne vous en dis pas plus : normalement, sauf si vous faites des réactions allergiques au cuir ou au rubber, vous êtes déjà en train de chercher à le pécho.

mardi 26 mars 2019

Fyrnask : Eldir Nött

Fyrnask alors jouait encore du black metal... un peu.Les cavalcades vandales en tambourinaient encore sur la nuit, les riffs en étaient encore en conséquente proportion composés de l'obscurité dont la visée principale était la lacération ; pourtant déjà les uns comme les autres s'élevaient en des formes et des lignes de cathédrale.
Les échos pouvaient en rappeler, çà Altar of Plagues, là Drudkh et autres mélancolieuseries de viking né trop tard ; pourtant déjà l'on visait ici plus élevé que là-bas, l'on aspirait plus haut, l'on humait la piste du sacré, du divin. Tant ce que le disque peut avoir de guerrier que ce qu'il peut avoir de méditatif, déjà, s'inscrivent dans une démarche plus mystique que chez des voisins qui n'en sont que par une illusion d'optique, une incongruité de la perspective. Fyrnask trace sa trajectoire à la façon d'une lame. Sans avoir besoin une seule seconde de vous jouer des rôles de composition sur la violence, ou de se costumer d'une supposée bestialité, d'un blasphème forcené : la seule violence qui l'habite est celle de la passion, du frisson ; aiguë, cassante, évoquant tout au plus la grâce lunaire du Negura Bunget des bons jours - des bonnes nuit. Fyrnask trace sa voie tout seul dans le noir. Dans une tempête dont il finira par faire jaillir de l'or.

Dead Woman's Ditch : Seo Mere Saetan

Le blackdoom, c'est pas rien, à faire. C'est un genre du même type que le fantastique : faut que ça confonde ; si on en sort avec la moindre certitude, c'est fichu ; une histoire d'équilibre, sur le fil d'un doute permanent.
Dead Woman's Ditch le maîtrise à merveille, cet équilibre : dedans leur disque, on entend autant de black à la Deliverance - déjà pas un exemple de beumeu bien orthodoxe et sans ambiguïtés - que de doom rural école Grimpen Mire ou Ramesses ; voire du Neurosis, en filigrane, du bien psyché-doloriste genre Silver ou Fires, et aussi du noise-rock déviant, type Jumbo's Killcrane, qui est du reste peut-être le groupe dont se rapproche peut-être le plus Dead Woman's Ditch, avec sa profonde, viscérale bâtardise.
Bâtard, et fantastique : voilà les deux épithètes qui le mieux qualifient Seo Mere Saetan - voire "bâtard fantastique" : tout pensée pour le chien des Baskerville à la lecture de ces mots est fortement encouragée et congratulée. Du foutu black mangé par une saloperie de cochenille automnale, de rouille sexuellement transmissible frappant toute la végétation alentour, la rendant globalement acariâtre et mal intentionnée - qui est du psychdoom souffreteux aux doigts crochus et fébriles de Nosferatu baveux, ravagé par la consommation excessive d'opium.
"Seo Mere Saetan" doit vouloir dire belle saloperie, je vois que ça.

Hint : 100% White Puzzle

Une sorte de condensé de Swans - grosso merdo de Young God à Swans Are Dead - mais joué par de petits alternos typiques des nineties gauloises, fraîchement revenus de Bali, et chauds mon pote pour en tirer quelque chose musicalement. Forcément, donc, le résultat charriera aussi bien des échos de Foetus que de Bästard, de Grötüs que de Kill the Thrill, de Neurosis que de Zend Avesta, de Motherhead Bug que de Gigandhi.
Probablement pas le disque immortellement génial que la plupart de ceux qui en parlent tentent de vous faire croire (ce dont, ne voulant pas avoir la désobligeance de faire la psychanalyse au comptoir, je me contenterai de m'avouer perplexe, à tout le moins, venant des novices comme de ceux "qui étaient là")... mais tout simplement un (très (très)) fort attachant petit album, qui vous propose un circuit pas peu garni en supplément d'âme à travers ce qui pourrait apparaître comme une impeccable enfilade de lieux communs de son époque glorieuse ; voire un périple dont déborde un rien de caractère propre : en dehors de toutes les références obligatoires (mais très sincères) que l'on sent, et compte une à une sans rancune, on relèverait aisément, dans les parties les plus ambient et cinéma de ce disque free-punk-hardcore, des accointances avec Megaptera, Deutsch Nepal, Mercantan, Messagero Killer Boys, Omala ; ce qui révèle, par le fait, tous sauf de l'interlude fonctionnel d'ameublement.
Ce qui fait bien de 100% White Puzzle, en quelque sorte... un puzzle, mais alors tout sauf monochrome. Là encore, parfaitement à l'image de l'époque qui l'a vu fleurir et dont, au-delà des formules toutes faites et du bel esprit à deux balles, il est surtout caractéristique par sa façon post-diy de ne surtout rien faire parce que ce serait attendu de lui dans une catégorie ou une autre, mais uniquement parce que cela relève du propre puzzle, précisément, qui le représente, le constitue, et qu'il s'amuse à résoudre, avec émerveillement, hilarité (on songe réellement très fort à un Neurosis tout sourire quelque part en Indonésie, en plusieurs endroits de l'album (et certainement pas au Neuroasis que nous déversera Baroness quelques décennies plus tard)), sans chercher à en venir à bout.

Alors si comme d'aucuns vous vous êtes séparé bêtement (mais alors vraiment comme un con, parce que je vous prie de croire que lorsque je l'ai fait, on n'en tirait pas le pécule pour lequel il part aujourd'hui sur Discogs), sachez qu'il va ressortir bientôt à format et prix d'honnête homme.

samedi 23 mars 2019

Phallus Dei : Pornocrates

On ne le croirait pas, dit comme ça - mais le metal indus, école Ministry de la chose, en haut de forme et redingote, pour procéder à un envoûtement façon Histoire d'O en plus ténébreux... Ça marche du tonnerre.

Phallus Dei : Black Dawn

Que dire de l'album "on est revenus pour faire du drone" de Phallus Dei, une fois passée la déception ce ce constat précis ? Elle met du temps à digérer, croyez le bien, ce que l'on ne peut voir pour eux, que l'on écoutait avant de se lancer à corps perdu dans le metal, avant que ce dernier ne s'empare du drone, que comme une chute, dans le trivial, la médiocrité, le plus petit commun dénominateur, l'air du temps... Et un album de drone qui manque de gigantisme metal.
Que dire d'un Black Dawn ? Que c'est bien un album de Phallus Dei, personne d'autre, avant d'être accessoirement un disque de drone. Et que le drone, quand il est joué par des aristocrates tels que ceux-là, question d'élever des cathédrales de son, pardon ! mais ça vous a de suite une autre allure. Une autre amplitude ; une qui ne s'étend pas dans la massivité à outrance et l'escalade - on n'escalade pas les gargouilles d'une cathédrale, rustres ! - mais, naturellement, dans ce qui fait Phallus Dei : le discrètement, le raffinément, mais le vertigineusement hiératique ; l'ambiguïté, aussi, celle des gens chez qui la radicalité ne dispense pas des bonnes manières les plus exquises. La délicatesse, voilà qui a toujours caractérisé Phallus Dei même dans la brutalité - surtout dans celle-ci, sans quoi elle n'est que l'affaire des bêtes les plus basses et vulgaires.
Non, il n'y a pas que le sabbat dans la vie, et l'âme peut prétendre à des destinées plus élevées, à des contemplations plus raréfiées. Non, ce n'est pas le genre de la maison de laisser le son s'ériger tout seul en parois et contreforts grossiers, et le regarder faire avec une satisfaction étayée d'une bière ; une cathédrale demande un peu mieux que cela, une cathédrale n'est pas un ramassis de stalagmites, une cathédrale est un endroit pour y formuler des prières, c'est à dire pour parler à ses intimités. Et parler aux intimités, voilà qui, même lorsqu'ils ont joué un peu du metal, a toujours été l'affaire de Phallus Dei.

vendredi 22 mars 2019

Dead Elephant : Year of the Elephant


Dead Elephant joue de cette espèce de cochonnerie de mi-chemin doom/sludge/black typiquement actuel depuis déjà trop d'années, dont l'indécision confine dangereusement à l'opportunisme de type Jean-Claude Dus, et partant menacé de la même tiédeur qui frappe des gens comme Oldd Wvrms ; mais Year of the Elephant le pratique avec une âcre acrimonie qui évoque Electric Wizard, ce qui change tout. Une acidité de riffs et de chant qui jette des ponts entre nos Grecs du jour et des choses plus ou moins affiliées à l'anarcho-crust, comme Coffin Burner, Grief, Mala Suerte ou Dead Witches, au moins autant que directement Amebix et Rudy Peni.
Les moments black, lorsqu'ils sont plus marqués, demanderont quant à eux pour être décrits les noms de Khold ou Hell Militia, ce qui d'une n'est pas rien, et de deux parfaitement raccord avec les points de repères précédents, question sentiment de misère et d'accablement vicié par la rancœur. Et c'est, finalement, là ce qui met met Year of the Elephant à l'abri de ce soupçon évoqué plus haut, que suscite légitimement le premier abord de leur musique. Dead Elephant joue le contraire de ce sludge/doom/black qui vous laisse choisir à sa place, parce que Dead Elephant a choisi : il joue du sludgedoomblack, de ce sale machin indivisible que bien peu sont capables de jouer - on peut également songer à Dead Woman's Ditch, avec un registre de langage moins fleuri mais non moins frontalier avec celui du fantastique avéré : là encore, il n'y a au bout du compte aucune contradiction, que de l'osmose, entre cette atmosphère et celle de misère déjà évoquée, par la grâce de ce chant charriant le même genre d'acidité prophétique que ceux entendus chez Anguish ou A Thousand Sufferings.
Le sludge, lorsque c'est difforme et que ça vient du tiers monde, c'est toujours mieux ; alors, lorsque cela vient par-dessus le marché du fin fond de la forêt et de sa gueuserie sinistre, quoi d'étonnant que ce soit encore mieux ? Car j'ai beau avoir une tendresse coupable pour ce genre de chant de goule enragée par le désespoir, la Grèce prouve ici une nouvelle fois qu'elle est bien autre chose qu'un cliché méridional, et en vérité ce sludge-ci, en sus d'appartenir à l'espèce rare du sludge qui en a quelque chose à foutre (et le doom, c'est toujours plus roboratif que les ricanements flasques), est définitivement une part de la steppe nocturne, venteuse et désolée.

lundi 18 mars 2019

Fyrnask : Forn

On le sent, d'entrée. La chair a beau être tristélas, et tout avoir déjà été fait, lus tous les livres et patin couffin, que ce soit en black tout court, en black-orthodox, ou en black-packagé-deluxe-VánRecords... Quelque chose de différent préside au phénomène qu'est ci-devant la musique de Fyrnask.
Quelque chose se passe, qui n'a pas lieu tous les quatre matins. La grandeur, le souffle héroïque, à la fois prométhéen et touché par la griffe de la souillure, maudit par la chute, sont présents à en faire tourner la tête et les sangs. Les proportions, l'ampleur de mouvements, en usage chez Fyrnask ne sont pas celles du commun des disques et des groupes ; imaginer une impossible intersection de Primordial avec Urfaust peut vous en donner un commencement d'idée de la rage mystique faisant plus que confiner à la démence, mais là n'est pas la question ; on pourrait avancer également que tout n'a peut-être pas été dit après tout, et que de fraîche date, entre ceci, Aoratos, Triste Terre, et tout le black à l'islandaise qui en pourrait aussi bien être à l'origine, le black metal qui assume sa part de romantisme noir (parce que le punk-metal à cartouchière ça va bien un moment) est de retour en cour - mais là n'est pas la question ; non plus qu'elle n'est de comparer ces ors gorgés de puissance magique à ceux manipulés chez Drastus ou Svartidauði.
Fyrnask s'avance tout seul, peu importent les questions d'intendance pusillanimes. Il est seul absolument (d'ailleurs pour revenir sur les références lâchées du bout des lèvres plus haut : il faudrait concevoir un Primordial n'ayant pour l'intégralité de ses semblables et le monde qu'une indifférence tout juste colorée de mépris, et un Urfaust n'ayant de l'ivresse une pratique qu'exclusivement et excessivement disciplinée, précise d'alchimiste dévoyé et impitoyable) et ne se préoccupe pas davantage de vous que de pairs qui ne sont pas les siens ; son chant ne fait pas d'effort particulier pour être entendu - sinon de dieux dont on n'aimerait pas être à la place, quels qu'ils puissent être, de puissances qu'il apostrophe, exhorte, d'un souffle brûlant comme un vent de l'infra-monde, juché en seigneur sur les ailes de riffs à la fougue de maelstroms alchimiques, au creux desquels tout naturellement viennent se nicher de précieux moments de calme, de confidence, de recueillement qui jamais n'ont la vulgarité de venir simplement "jouer le contraste", ou quoi que ce soit de l'ordre du calme et de la tempête : ces lacs étals sont un moment de la tempête éternelle qui est le lot de l'esprit fort - quand je vous dis qu'on parle de black qui assume son emphase constitutive et son impératif de ferveur... Même si le ton n'est pas exactement le même, en vérité le seul pair que je voie dans l'immédiat à Fyrnask est Drastus ; ce qui n'est pas rien à dire, vous êtes censé commencer à le savoir.

dimanche 17 mars 2019

No Vale Nada : Alter Ego

On n'est pas déçu, c'est le moins qu'on puisse dire. Je veux dire, vous pensez forcément à la même chose que moi lorsque vous lisez le nom du groupe, non ? Forcément ; un screamo malade du tétanos. Lourd quant à son sang, et maladivement fragile, affreusement rouillé par l'intérieur, un genre de Converge d'antan tout anémié, de Breach dévitalisé, expectorés comme un phlegmon par quelque patelin endeuillé de par chez nous, de préférence un endroit dont l'horizon pour être campagnard n'en est pas moins bouché, dont à le voir un matin en se levant le ciel s'est pendu.
On en est même presque... déçu, tant on n'est pas déçu : tant on voulait se cacher juste un peu qu'on savait ce qui nous pendait, justement, au nez, à quel point ça nous pendait au nez. Tant No Vale Nada, un peu à l'instar d'un Daggers des début, n'exutoire pas, ne catharsise pas, n'hyperbolise pas, de décolle pas, ne fait aucun bien ; il ne cherche même pas tant non plus votre malaise, votre confrontation, votre contrariété ; il se contente de s'ulcérer, il a bien assez à faire d'être souffrant, d'être congestionné, de haleter de toutes ses inflammations et hémorragies internes, de digérer le verre pilé et les rêves broyés qu'il se fade le matin en guise de céréales, dans son brouet tuberculeux.
Alter Ego ne rocke pas, malgré une énergie désespérée de punk rock (puisque d'un point de vue strictement technique, No Vale Nada paraîtra forcément moins extrême que par exemple Carne, dans la catégorie "Breach de la France déshéritée") qui ne se relâche jamais, une énergie de la douleur qui le porte à bout de bras au-dessus de la mer orageuse de ces guitares acides ; Alter Ego ne soulage rien, Alter Ego attise, échauffe, irrite, rumine, macère, scarifie avec une fiévreuse application qui est la seule réaction dont il soit capable ; mis à part, bien sûr, vous massacrer la tronche à coup de couvercle de poubelle ou de n'importe quoi qui traîne, et peu importe qui doive rester à terre à la fin. Alter Ego, maintenant que vous le dites, tient autant de Breach que d'un Today is the Day beaucoup moins mental que l'original - beaucoup moins disons luciférien puisque Steve Austin est horriblement mental mais sans que cela n'aille contre son encore plus grande sensualité - mais certes pas moins torturé ; l'acidité existentielle de No Vale Nada rappelle autant celle de Steve Austin, que ses ruades raides et ses grêles stridences celles de Planes Mistaken for Stars lavés de toute beauté autre que blême à l'égal d'un cadavre, par les ravage de tri-thérapies subies pour endiguer la maladie qui change le sang en houille et la peau en papier de verre.
Alter Ego est une éruption continue et pourtant suffisamment modulée, houleuse, mouvementée, titubante pour que pas un moment l'on ne sature malgré tout ce que l'on a dit de son incapacité totale à complaire : vous pouvez ajouter Lifelover à votre liste d'insortables auxquels No Vale Nada vient ajouter son haleine de cassos puant l'alcool très bon marché et le sang jamais loin de s'épancher, de cadavre enragé titubant, d'ailleurs certaines guitares fugacement se voient prise d'un tremblement qui les rapprocherait presque du punk blafard que l'on nomme batcave, mais sans le jaune, à savoir la capacité de rire, même couleur pisse.
D'ailleurs, si l'on aura compris au milieu de ce fatras balourd de quoi il retourne, j'ajouterai simplement ce qui clarifiera encore - ou pas - le propos, à savoir que le disque se finit sur un "Plutôt Crever que Mourir" qui n'a pas la grossièreté d'ajouter de la dérision musicale - mais alors pas du tout - à son titre, qui en eût fait quoi que ce soit d'autre que de l'humour couleur du goudron le plus rêche. Et tout comme la misère, celui-ci est pire que contagieux : collant.

vendredi 15 mars 2019

Faceless Burial : Grotesque Miscreation

Des auditeurs bien plus compétents que moi question mormétal ont statué que cet album de Faceless Burial était moins personnel que le mini à suivre, ils ont probablement raison... N'empêche. Je reste impossible à convaincre. Ce qui fait la spécificité et la saveur de Facelss Burial, c'est l'ambiguïté que l'on n'entend qu'ici. Dans cet album pétri autant d'occultisme infernal et fuligineux à tout crin, axe Lvcifyre-Teitanblood - que d'un étrange groove urbain et caoutchouteux, sourd mais bien déterminé, qui fait penser autant aux moments magmatiques de Godflesh qu'à des choses telles que Trepalium ou Cannibal Corpse, avec de discrètes franges NYDM chaoticorisant, voire un filigrane deathjazz cannibale école Imperial Triumphant ; cela tient du reste autant de l'ambiguïté propre à un growl remarquable en toute discrétion et particulièrement viandu, qu'à la mate et chaude présence d'une basse douée d'une énergie souterrainement funky, mais sachant également miauler comme une baleine de l'inframonde, et qui affuble de bandanas, des gros bras, et d'une jubilation certaine à les gonfler pour la galerie, à ses prêtres encapuchonnés ; qui sardoniquement sous-tend les grondements pleins de tectonique malveillance, les rend joueurs, donne une qualité simiesque à une musique pourtant solidement reptilienne (les deux après tout se confortant réciproquement dans l'égrillard, sous la bizarrerie de surface).
Ce qui, indépendamment du fait de la rendre impeccablement à la hauteur de sa pochette, et par transitivité fidèle aux normes de la faune du Warp qui s'y reconnaissent (en même temps, si vous ignorez volontairement les clés de lecture du death metal indispensables que l'on trouve dans Warhammer : c'est pas ma faute), fait de Grotesque Miscreation, avec sa cohérence dans la difformité (après tout, le goudron moelleux où semblent faits les riffs, lui aussi est un élément potentiellement aussi urbain qu'antique), avec sa délicieuse équivoque, avec par surcroît sa décontraction du même calibre que celle d'un Cruciamentum, tenez - un disque de death metal bien moins sédatif que les théories de disques récents parfaitement interchangeables (autant que le sont leurs labels, mis à part vaguement Dark Descent qui a peut-être un poil plus d'identité) de par leur rigueur à respecter les règles de leurs subdivisions du dogme respectives (et dans la très sérieuse catégorie desquels, à première vue, semble jouer ledit mini de Faceless Burial, avec ses lourdes révérences vers Incantation et Morbid Angel).
D'autant que, comme de bien entendu et toute canaille qui se respecte, il se sauve prestement à toutes pattes avant qu'on n'ait pu identifier qui avait tiré la sonnette.

jeudi 14 mars 2019

Aosoth : V - The Inside Scriptures

Et si finalement ce V était le disque le plus réussi, pour l'instant - d'Aosoth ? On se gardera des termes comme "le meilleur" parce que, sans être non plus dans la catégorie propre à chacun (je vous le souhaite) où pour ma part je range Godflesh - celle des groupes qu'on adore au point que presque tous leurs disques sont leur meilleur, pour des raisons différentes (ou pas) - Aosoth fait partie des groupes qui ont assez de chien, c'est le cas de le dire, pour que chacun de leurs disques, même entaché de maladresses voire de balourdise, même handicapé par un récent crush sur ce qu'Antaeus peut offrir de plus cru et pur à qui est avant tout et surtout, il le découvre alors, magnétisé par le charisme propre à MkM (et par la récente fracassante arrivée d'un certain Drastus dans le chenil de l'enfer) - reste bourré de charme, et vous attache à lui - toujours comme un clébard, décidément....
Mais il semble assez net à constater que ce sont sur ces Inside Scriptures que les ingrédients génétiques qui font l'identité Aosoth se fondent en leur brouet le plus homogène, ramassé, épais, roboratif ; l'équilibre entre les composantes de leur son si particulier et toujours sur le fil de la difformité, le plus savoureux : les pulsions groovy de Deathspell Omega en Adidas Torsion, ou de Hell Militia en frac, l'emphase volcanique adepte de Neurosis (en fait, on aurait presque envie de dire que rarement le mariage de Neurosis et de la Norvège aura autant montré qu'il pouvait être autre chose qu'une idée désastreuse : en tous cas l'on oublie à l'écouter les autres tentatives), les frelons utilisés en guise de riffs, le penchant épique et grandiloquent, parfois à la limite de la messe symphonique comme sur le volume IV, parfois donnant plutôt dans la juvénilité de chien fou comme sur le volume II... Bon, d'accord : le III reste intouchable. Dans son genre. Mais, c'est où l'on en revient à notre propos d'un peu plus tôt, à savoir qu'Aosoth n'est pas de ces malchanceux qui n'ont goûté à la réussite qu'une fois dans leur discographie - l'épouvantable III n'a pas du tout cette saveur de Tabernaculum urbain tout empreint d'occultisme dix-neuvième, d'alchimie du désespoir et de la damnation, de black metal presque estampillé Le Pendule de Foucault.
Et c'est donc en m'en léchant des babines encore dégoulinantes de satisfaction, que je m'en vais prochainement réécouter III.

mercredi 13 mars 2019

Dreams of the Drowned : Dreams of the Drowned I

Difficile lorsque, ainsi qu'il est présentement le cas, l'on connaît l'auteur et sait ses obsessions de longue date, de ne pas voir clair dans les intentions manifestées par un album tel que celui-ci - voire de voir trop clair dans ce qu'il peut comporter de maladresse.
Il sera non moins difficile, toutefois, de nier l'inspiration brute qui jaillit à plusieurs reprises, et principalement au plan mélodique, des humides frondaisons de ces guitares qui se sont audiblement dégotté le son de Geordie Walker, des longues futaies de ces lignes de basse à l'élégance d'un rêve de Norvège, au milieu de ces brouillards voivodiens. Le gamin a certes beaucoup écouté de gothisant, de gothiste, et peut-être même de gothique récemment - eh ! ma foi, il en a aussi un peu retenu quelque chose de pas trop idiot, à ce qu'on dirait. Le garçon pour sûr se rêve beaucoup de choses - mais, dites voir, les rêves ne seraient-ils pas justement le propos assumé, avec une candeur qui est le maître-mot ici, dès les présentations ?
D'autant que le disque ne saurait se réduire à cette seule lecture de ses influences devinées : la dernière partie de "Danced" est un cuisant exemple de sublimation dans les règles de l'art - qui sont celles de la démence (c'est simple, on se croirait au Burger Quiz, dans un "Robert Smith, Shane Embury, ou les deux ?") - et avec elle la fin du disque s'enfonce sous les frondaisons ombreuses, probablement, d'influences desquelles je suis moins familier : tout le metal baroque ou givré, d'Arcturus à DHG en passant par Atrox ou Ved Buens Ende ? Possible, sûrement même vrai, tout comme est vrai que le disque prend ici pied dans la famille des Even as All Before Us, des Dolorian, des Dead as Dreams, des Forever the End - tous ces enfants de Carnage Visors - dont il est le benjamin ; un disque dont la fraîcheur lui donne de faux airs juvéniles (ces morceaux-là collent aux basques de leur auteur depuis des années, qui reflètent pourtant si brillamment ce qu'il est aujourd'hui), cependant qu'elle est la rosée même qui lui rouille l'âme, et brouille ses perceptions (le disque par endroits effleure le psychédélisme d'un Evanescence...) dans un doux engourdissement septentrional ; et qui se ménage, discrètement, humblement, sa propre petite place, en ce cocon frigorifique où il vous emmène douillettement descendre vous blottir ; avec un mariage de douceur et de crudité inconnu de tous ses glorieux aînés, tout comme l'est ce délicat sentiment de poignante confusion.
Rarement metal aura-t-il été si honnêtement fragile, perdu, sans fard. Et, en vertu autant de leurs apparences respectueuses que de leur personnalité discrètement trempée, certaines de ces mélopées lunaires pourraient rapidement en venir à vous hanter à l'égal de fantômes chèrement familiers. C'est que, béat que l'on est dans cette gangue de coton hydrophile, on finirait presque par ne pas remarquer les éclairs de pure beauté qui la traversent à intervalles réguliers... presque. Allez, je vous laisse faire les connexions qui manquent encore à rendre visibles, entre un grey metal où se confondraient le black et la new-wave, et le principe selon lequel "tous les chats sont gris" (qui en anglais se dit... ?), entre les forêts du Nord et une forêt (où l'on se cogne contre les arbres), entre le maquillage actuel de Jaz Coleman et... ainsi de suite. Ce qui s'appelle un disque qui met dans le mille. Au cœur de la brume.

samedi 9 mars 2019

Pissgrave : Posthumous Humiliation

Juste parce que des formules tournant autour de l'habillage et du corps de la musique sont régulièrement revenues dans mon discours ces derniers temps : voilà à quoi ressemble un disque dont toute la capacité de malfaisance se concentre dans la mise, au lieu de l'être. Le contraire d'un Malhkebre et sa production limpide comme du Aura Noir, d'un Drastus et sa cruauté emphatique comme du Aosoth, et de ce que l'un comme l'autre dégagent malgré tout de beaucoup moins cool.

La pochette je ne la publie pas, merci, j'ai déjà assez de confidentialité non consentie à assumer sans me rajouter des motifs de délation et de sanction possible.

Drastus : The Serpent's Chalice - Materia Prima

Tu m'étonnes, que Drastus soit resté jusqu'à une date récente un secret bien gardé par le dédain du public. L'histoire contemporaine ne l'a pas davantage retenu jusque là, qu'elle n'a retenu Trayjen - également publié chez Flamme Noire, le label tenu par... Drastus, tout se tient - ou Unveiled.
La musique de Drastus, avant que tout fraîchement elle n'ait décidé de se rendre un peu moins unique mais beaucoup plus accrocheuse, en se pliant aux canons d'un courant que, on le découvre avec ce Serpent's Chalice, elle n'a pas qu'un peu contribué à enfanter (je veux bien être pendu si un certain monsieur Munkir n'a pas écouté ce petit disque avec beaucoup d'attention) - ne se pliait à aucune règle ; ni celles du black metal, ni celle du metal industriel, ni même celle de la dark-wave... avec laquelle, toutefois, elle semble avoir le plus d'affinités. Si ce Drastus a un pair dans le milieu metal, ce serait d'ailleurs à la rigueur Elend ; lesquels justement ont eux aussi annoncé récemment leur retour proche : quand je vous dis que tout se tient. On se situe ici dans le même lointain, dans le même autre monde, celui de l'esprit téméraire, impétueux, affamé de connaissance... Ce que devrait être le black metal, avant le reste. Une musique sauvagement individualiste, libre, libertine. Tout ce que ne sont pas les divers élitismes à la petite semaine en lesquels l'ont traduite les petits bras et les courts en souffle.
Trivialement, dites vous que le style Drastus, qui explosera sous la forme du molosse aux muscles roulant sous le pelage de La Croix du Sang, est déjà là, mais comme indiqué plus haut : dans une version beaucoup moins amène, aucunement tournée vers son semblable, même pour le moudre et le fouler ; une musique âpre et cruelle d'ascète, d'ermite emporté par la passion jusqu'aux rivages de la sorcellerie et aux portes de la démence, qu'il franchira sans une seconde d'hésitation pour aller arracher ce qu'il y a à prendre de l'autre côté. Une musique n'ayant aucun besoin de s'habiller d'un hermétisme de modiste qui est au choix l'équivalent du jargon administratif ou d'une ceinture de chasteté, pour se prémunir de ceux jugés importuns et imméritants, qu'elle tient à distance respectable par sa seule coupante, abrupte, vertigineuse hostilité inhospitalière. Le maléfice.

vendredi 8 mars 2019

Antaeus : De Principii Evangelikum

Vous avez échappé l'autre fois au récit de ma vie et mes œuvres d'atermoiement... Mais on dirait bien que vous ne deviez pas y couper indéfiniment après tout.
Figurez vous qu'Antaeus et moi, c'était compliqué, encore plus que Malhkebre et moi puisque concernant les chantants de l'accent, je n'avais pas effectué un nombre excessif de tentatives, et attendais patiemment mon heure.
Alors, voyant Condemnation se frayer enfin une voie dans mes tympans, je refais un n-ième tour de table des vieux albums en quête, dans mon idéalisme inoxydable, d'un signe précurseur de cette bonne entente qui nous lie aujourd'hui avec Antaeus. Or donc si j'ai bien tout compris ce que j'ai lu de par le vaste web : Cut you Flesh, c'est Satan à la parisienne ; Blood Libels, c'est Satan à la suédoise en passant par Poitiers ; et De Principii c'est Satan... à la bourrin.
Sympa, de s'apercevoir que le disque qui vous ennuie le moins d'un groupe est leur plus... ork, je vois que ça. Je précise que je ne pense pas tant, en utilisant ce dernier terme, à Tara - le mètre-étalon de l'avalanche d'orks sous ecstasy - qu'à Exterminate ; l'ork soudard, l'ork sous-off crachotant et puant le vieux mégot, m'voyez ? Et ce, notez bien, alors même que l'autre album que l'on préfère du même groupe est... leur plus orthodox - puisqu'il n'aura échappé à personne que Condemnation est sourdement mais puissamment nourri par Aosoth. Vous noterez que derrière ce grand écart apparent... Vous avez deviné ? Les pochettes, bien sûr. Teinte, qualité, église.
Finalement, ce que j'ai lu de plus juste - entendez : qui me concerne le plus - au sujet de ce disque tient dans le mot "crépusculaire", et ce dernier lui aussi lie les deux albums. De Principii Evangelikum est le crépuscule précédant la nuit qui tombera sur Condemnation. Le crépuscule qui semble tomber sur un charnier, étrangement à la fois apaisé, et pourtant fourmillant encore de vie, grondante, celle vouée au carnage qui va culminer en de nouveaux sommets à mesure que l'obscurité va gagner. Le soleil rasant de la fin du jour touche ces riffs et gêne pour lire avec certitude la teneur de leurs rictus maléfiques. Mais l'haleine de fournaise puante qui s'exhale et se promène dessus en dit bien assez long.
Si bien que somme toute, la combinaison de ces guitares en contre-jour rougeâtre, aux relents de death metal crûment carnassier, de la chaleur mate (tu m'étonnes, qu'on pense à un Satyricon carbonisé...) sourdant de ce chahut de rafales qui sert à l'album de parties de batterie (bien autrement évocatrices du torride tumulte et emmêlement d'un champ de bataille que tous les pathétiques émules de Panzer Division Marduk coincés du métronome) avec cette pochette si peu agencée façon metal, force est, pour tous auditeurs de bonne éducation, de voir remonter de leurs profondeurs des effluves de Sacrosanct Bleeds autant que de Sacrifice, et de constater que dans le genre disque de black metal, De Principii Evangelikum - qui titillera d'ailleurs les amateurs autant de l'un que de l'autre - est presque aussi bizarre qu'un Drastus ; et sous sa réputation (cultivée, probablement) de soudard, peut-être bien plus instable et redoutable que bien des choses signées Aosoth ou Funeral Mist ; un peu à la manière, tenez, dont un Morbid Angel (à qui l'on songe également) se fait passer à tort pour un Gros Bill ; et ce d'autant plus vu la façon dont il s'escampe son forfait une fois prestement perpétré.
Vous saurez alors ce qu'il vous reste à faire, tandis que les ombres ont achevé de s'allonger.

jeudi 7 mars 2019

The Prodigy : No Tourists


Changement. De suite. Premier billet et tout a changé. Cette chronique traine sur mon bureau depuis décembre, suite à la proposition de l’ami et patron de ces lieux de venir baver quelques mots ici même. Et c’était clair dès le début, et c’était la période. Ce sera No Tourists. Trouver les mots. La galère quand la flemme et le manque de temps sont en jeux. Je savais déjà ce que j’avais envie d’en dire, dans le fond.

Mais je n’avais pas prévu ça. Personne même. Dès lors, tout change. No Toursists sera l’ultime album de Prodigy dans toute sa splendeur. Peu importe ce qui arrivera derrière. Peu importe ce que décideront Palmer et Howlett. La question n’est pas là. Et toute sa splendeur, c’est bien de cela dont il s’agit. Car cette ultime publication forme un grand disque.  Ce septième long jet est réussi. Sans aucun doute. Court, teigneux, il concentre tout ce que Howlett a crée en quelques minutes. Breakbeats surpuissants, production singulière et dévastatrice, riffs de claviers assassins, sonorités distordues. Voix pitchées, boites à rythmes en surchauffe. Sorti quasi sans attente, dans un élan punk incompréhensible : le groupe avait habitué son public a déployer ses BPM furieux après de longues pauses, de longues tournées, de longs teaser foutus à la benne en quelques clics (trigger, nuclear, how to steal a jetfighter, Little goblin, Dead ken beats, Destroy the melody…). Simple, rapide, 10 petits titres, une efficacité redoutable. Pas de passages putassiers. Pas de morceau orienté tournée des stades cette fois ( pas de Wild Frontier et sa mélodie neuneu : merci). Du pur matraquage de beats, moins rock, plus ramassé, peut-être moins ambitieux et désormais plus efficace. La presse a questionné le groupe sur des sonorités qui ressortaient ici et là : la guitare de Breathe est de retour. Ces questions, obsessionnelles, cachent mal qu’elles sont probablement issues du communiqué de presse. Howlett a toujours recyclé. Les oreilles l’ont capté depuis longtemps. Mais c’est un faux procès : qui a demandé pourquoi le son de guitare de High On Fire était toujours le même ? On leur demande aussi des comptes sur le fait qu’ils n’évoluent plus. Qui a demandé à n’importe quel groupe de grind, de doom, pourquoi dans 99% des cas les albums se ressemblaient ? (spoiler : par peur de perdre le public existant – il suffit de parler avec lesdits musiciens). Prodigy ne s’est formé sur aucune mode et n’a pas besoin de suivre quoi que ce soit : ils ont inventé leur mode, ils ont inventé leur son, avec des défauts, bien évidemment, mais ne doivent rien à personnes, si ce n’est à leur farouche indépendance et à leur terrible efficacité scénique. D’ailleurs on en revient là : ce No Toursits, pour le peu qu’ils auront eu à le défendre s’est avéré une redoutable machine de guerre sur scène. C'était son but, comme les autres albums. Les morceaux choisis pour passer le cap de l’épreuve live ont tout simplement écrasé tout ce qui se présentait devant eux. Les rythmiques de Howlett ont tout ravagé sur leur passage, concassant chaque arène européenne les ayant accueilli. Les basses ont laminés l’intégralité des personnes s’étant déplacé. Pas de sympathie là dedans, juste une puissance redoutable. Jusqu’à la fin. On ne l’attendait pas. Il est rapide et brutal, ne s’excuse pas de ce qu’il est. Il est magnifique, de ses hymnes rave à son exercice mongolo "Boom Boom Tap", en passant par son euphorique "We Live Forever". 

Et puis s’en fut fini. L’ironie, de fait : le groupe triomphe, a une activité dense en vue. Le groupe, pour la première fois en 20 ans, a une vision de l’avenir. Le trio a toujours exprimé sa fragilité, que tout pouvait être fini dès le lendemain. Après Fat Of the Land, Howlett exprimait son incertitude quant à une suite. Après the Day Is My Enemy, le trio doutait quant à la sortie d’un long, préférant publier des EPs. Là, les mecs l’avaient annoncé : ils savaient exactement ce qui allait se passer en 2019. C’était faux.
Depuis ce 4 mars, nombreux sont ceux qui semblent se retourner sur leur adolescence, ou leur passeport vers leur culture. Les gens s’expriment, avec en tête des souvenirs de jeunesse. La presse, surtout celle qui a boudé le groupe ces dernières années se propage en article. Comme si ils avaient oublié qu’il y a encore 3 mois, ils massacraient l’album. Alors pour dire au revoir, remettons quelques choses à plat : le trio à la fourmi n’avait pas de pairs. Rien ni personne ne les approchait, notamment sur scène. Aujourd’hui, il a fallu attendre ça, mais tous sont unanimes : Prodigy est un des plus grands groupes de scène. Qui plus est, il est le seul dans le genre « électronique » à avoir su créer des shows aussi dingues sans masque, ni projections, ni pyramides. Par ailleurs, Prodigy a permis à nombre de gens de notre génération (les trentenaires, voir plus, en gros) de venir à la musique électronique. Directement ou indirectement. Ils ont converti les rockers, ils ont séduit le public hip hop, ils ont installé la musique électronique sur le monde. Leur succès a généré des tonnes de carrières, de projets, a suscité de l’intérêt pour des scènes discrètes, permis la créations de groupes, de zines, parfois par ricochet. Vu comme une grave erreur de jeunesse, depuis, le trio est souvent jugé comme un groupe de bourrins répétitifs. Le révisionnisme culturel a de beaux jours. C’est mépriser le fait que le groupe a continué de produire d’improbables et surpuissants morceaux au regard d’un bon goût plus que douteux – d’ailleurs balayé par la déferlante d’hommages d’artistes encore aujourd’hui fort respectables. C’est aussi mépriser un groupe qui, tout en solidifiant une importante fanbase, loyale et incroyablement investie, s’est efforcé d’aller jouer partout où ils le pouvaient, notamment en Europe de l’Est, alors que bien d’autres formations évitaient la zone comme la peste, et ce après un anthologique concert sur la place rouge en 97, gratuit, et qui a considérablement marqué les esprits sur place. Et puis, petit détail : Prodigy a été ce gang affichant fièrement une certaine mixité, tout comme Massive Attack, et après les Specials, à l’heure où cela n’était pas si fréquent.

Alors notre punk glaviotant, mais unanimement salué comme un artiste d’une extrême gentillesse, icone improbable d’une époque révolue : bonne nuit à toi. Tu nous manques terriblement.

Sólveig Matthildur : Constantly in Love

On croit à l'entrée du disque que l'on va avoir affaire à genre la nouvelle Björk-mais-pour-les-undergrounds, une sorte de Julie Christmas en plus pop tu vois, bref une horreur, calibre Chelsea Wolfe ou Emma Ruth Rendell (Rundle ? est-ce que je sais, moi ?), à qui la pochette fait penser malgré son charme propre...
Bon, alors : non. D'une la voix de Sólveig  Matthildur peut certes évoquer Björk, et l'a sûrement écoutée, d'autant qu'elle chante principalement en islandais (ce qui est moins coquet, d'ailleurs, que l'Anglais avec l'accent ostensiblement à couper au couteau, façon Jane Birkin ou Monica Bellucci, de l'autre), au moins autant qu'elle peut taquiner Sera Timms (dont il serait également un tort regrettable de prendre pour argent la modestie, et voir dans les réalisations de la petite bière), ou tout simplement Lisa Gerrard.
Et musicalement, y a du monde au balcon, aussi, ça aide. On pourra, là aussi, évoquer ce que Björk s'est payé pour Homogenic - entendez par là : technologie arctique raffinée -, voire peut-être Massive Attack, que contrairement à moi Solveig a paraît-il beaucoup écouté ; mais aussi la vague frigorifique récente, plus brute et hostile aux sentiments délicats voire teintés de joie de vivre, des Tropic of Cancer, Boy Harsher et HTRK : certes, la Sólveig est dans le vent, l'air du temps ; mais elle n'y suit que son instinct, son désir, n'en fait qu'à sa tête, passant au gré de son humeur du poppy au pur bunker congelé, de Talk Talk à Cure (d'ailleurs elle peut même attraper çà ou là  l'une ou l'autre intonation de Robert, qui touche obligatoirement droit au cœur, la garce, voyez "Dystopian Boy" dont même le titre peut être lu comme un clin d’œil vibrant) en passant par ce que vous voulez, ou plutôt ce qu'elle veut.
A tel point qu'en fait très vite et sans trop de conteste Sólveig Matthildur se fait une place rien qu'à elle dans ces latitudes susdites. Avec son art consommé de marier justement les deux approches, la polaire - mâtin ! on songera même par accès à Calva Y Nada - et la frissonnante d'émotion façon Miami Vice post-lesbien, Constantly in Love est l'un de ces albums qui vous donnent envie de faire l'amour à votre porte de frigidaire.
Nous sommes en 2019, et la new-wave se porte comme un charme, merci ; elle vous fait de grosses bises.

mardi 5 mars 2019

Antaeus : Condemnation


Un bon disque a toujours quelque chose à voir avec sa pochette, épisode quarante-douze. Saison trente-sept.
Condemnation, c'est une affaire presque aussi simple que le disque de Candelabrum - aussi vaut-il mieux rester concentré lorsqu'on écoute le disque, de crainte de ne tomber de selle et se faire simplement piétiner et avoiner par le déluge, sans plus rien comprendre ni savourer de ce qui nous arrive. Mais lorsqu'on y parvient à rester plongé, arrimé au nœud de la tempête, maman !
Condemnation, c'est la guerre. A son niveau le plus primaire, rudimentaire, symbolique comme le vitrail de la pochette. C'est du rouge dans la nuit noire : du sang qui gicle d'artères tranchées - au sabre, à la baïonette, au couteau de la pochette - sur la neige verglacée. Avec une sauvagerie aussi crue et primaire que ces rythmes roides et frénétiques, aussi brûlante que cette voix de démon - je ne sais pas pour le plan métaphorique sur lequel il faut entendre l'esthétique beumeu, mais quant à moi devant pareils albums j'ai toutes les peines du monde, à ne pas m'adonner avec délices aux plus littérales images de la crise de carnage et de l'ivresse du Mal.
Condemnation, c'est un peu comme Viktoria la transe, le vertige du meurtre - ce crépitement de la batterie, comme si la fureur était une arme à feu à répétition... -, mais réduit - et élevé - à la pureté de l'école norvégienne, voire pire encore : on pense à 1349 - ces riffs qui vous plongent dans une casserole d'eau à ébullition en compagnie de tout un assortiment de couteaux rouillés - et à Satyricon - autant pour les accents impérieux voire impériaux de la voix, que pour la majesté nordique occasionnelle des riffs -, certes, à n'en pas douter ; mais en version dénudée jusqu'à l'os ; ce qui, après tout , est bien le moins que le disque puisse faire, pour prétendre pouvoir demander à vous dépiauter la chair sur les os. Ne dit-on pas à la guerre, du reste, que le bon commandant commande par l'exemple ?
Ne fût-il que cela, Condemnation serait déjà un disque avec lequel compter, et qui fournît son lot d'expérience à part ; mais le prévenu ne se cantonne pas à cette incarnation du meurtre et de la guerre puisque, comme bien des albums de black et surtout des français, il atteint chaque fois qu'il veut bien - parcimonieusement, donc - s'appliquer un rien lenteur (au fait Vorkreist, en passant, la suite c'est quand vous voulez, et n'hésitez pas vous non plus à traîner des patins), des atmosphères autrement plus cauchemardesques, sur le registre du fantastique. Là, neige et sang se mettent à luire dans le noir, là les démons remarquent soudain votre présence et se mettent à vous couver d'une braise de regard de saurien patient... On pense à "Flesh Ritual", évidemment, mais encore au motif lent qui sous-tend l'épouvantable "Watchers" et sa galopade terrifiée, en faisant à lui seul l'aura horrible, celle de quelque séance de pyromanie nocturne, les fantômes de Mz.412 période In Nomine rôdant entre ses troncs lugubres, à en faire passer Craft pour du Miyazaki... Je vous dirais bien qu'on se croirait sur Signus Daemonicus, mais je vais perdre une partie d'entre vous ; dites vous que les riffs de Condemnation, s'ils sont la plupart du temps d'un rouge assourdissant, savent parfois être violets. Et sachez que le clou du disque, sans conteste, se plante à cet endroit. Ce qui ne l'empêchera pas de continuer à vous labourer, vous émincer et vous rôtir. Antaeus est une force qui va ; tout droit, et qui traverse sans en être autrement troublée tout ce qui se trouve devant. Antaeus se canalise dans son fer de lance qu'est la voix de MkM : une force abrasive, un souffle, élémentaire au point de précéder la scission du chaud et du froid.
Chevaucher le dragon, qu'ils disaient... vache, ça décape.