mardi 30 avril 2019

Aseethe : Throes

Ah, ces groupes, qui ne lisent pas leur bulletin de notes... J'attendais d'Aseethe après un frustrant premier album en forme de prémices, de mémoire, qu'ils poussent encore plus loin ce que leur musique pouvait avoir d'abstrait et d'épuré, d'osseux et d'austère ; avec son découpage conceptuel et sa pochette très graphique ; croyez vous que Throes ait pris la peine de me le donner, cela ? Tiens !
Non, il aura fallu qu'Aseethe donne dans l'ingrat et le difficile à aimer : dans le post-metal de plein droit, qu'il parte dans cette brousse où guitares et batterie rivalisent d'enclumerie ulcérée, et où rayon ulcère on doit même parfois - comme ici - se fader non pas une mais deux voix de coreux souffrants... Ce n'est pas ce qui m'appelle, en vérité, me faciliter le travail. Parce que, forcément ou pas, mais s'il y avait "quelque chose" dans le premier disque, ce n'est pas tout à fait par hasard, et il y a toujours "quelque chose", moins évident, à trouver ici.
Dans cette sorte de crust d'un caractère à la fois épique donc tourné vers le passé, et porté à des élans de contemplations herbertiens, donc forcément futuriste et idéaliste dans l'esprit (odeur de science-fiction qui d'ailleurs se voit confirmée par "A Suffocating Burden") ; dans ce qui paraîtrait tenir autant d'Agrimonia et consorts que de Black Sheep Wall quand cela signifiait quelque chose de bien - à savoir les premières écoutes du premier disque - donc d'un Will Haven ayant réussi, par un miracle insu de son plein gré, à s'arracher à la pesanteur et au plancher des vaches condamnées ; et qui du reste démontre encore, pour peu que l'on soit attentif à un peu plus que des "signatures", ce qui déjà se remarquait dans le premier  disque, mais qu'Aseethe n'aura donc pas décider de promouvoir en marque de fabrique : un art du dépouillement, de la méticulosité, de la sévérité, qui se traduit certes encore en répétitions et autres tournures austères, mais sans les mettre en avant, ce qui après tout dénote bien le naturel, plutôt que la posture.
Aseethe continue donc, par le fait, à finalement ne rappeler de Neurosis que ce qu'ils ont de plus aride, creusé, souffrant : Through Silver in Blood, dans l'idée, mais laissé à blanchir au soleil jusqu'à ce que mort s'ensuive ; et, encore une fois (à moins que ce n'ait pas clairement été dit déjà ?) sans tomber dans le suivisme assidu et sans imagination : ainsi une "No Realm" décline-t-elle un neurocore qui, plus encore qu'il ne retrouve ses racines hardcore, s'inscrirait dans la stature homérique de ses visions avec sa propre carrure moins héroïque, entrelaçant les riffs éléphantesques - et les barrissements edwardsoniens - avec les hurlements plus franchement screamo...
Et ainsi Aseethe parvient-il, après tout, à ce qui se dessinait dans Hopes of Failure : une forme - la sienne - d'élégance, ce qui n'est pas rien en terre neurocore ; une forme de beatdown tragique et marmoréen. Ne s'avérant jamais plus emphatique ni apocalyptique que ne le veulent les sonorités de sa langue native, le neurocore d'Aseethe ne se joue pas dans la sueur, le sang ni le feu ; mais dans les lourds vents peuplant un paysage hiératique, fait de sable autant que de roche, qui préserve toujours son mystère, et le libre-arbitre de son auditeur, renvoyant celui-ci à la souveraineté de son esprit, qu'il sentira ici questionnée et rudoyée comme on l'est par un entraînement d'art martial ; libre de choisir de s'abîmer dans un possible puits sans fond. Certains n'ont pas oublié que le hardcore ce n'est pas une pratique sportive, mais une forme d'existence engagée.

lundi 29 avril 2019

Thantifaxath : Masquerading Void as Matter

Du black qui sonne (au sens de prendre chair et caractère par les sons produits, pas de prendre l'uniforme) résolument avant-garde, moderne, post-post, aventureux, futuriste et ainsi de suite - sans emprunter rien à DeathspellO ni à Blutaus ? qui possède des qualités éminemment arachnides sans rien aller chercher dans la Norvège des Blasphemer, des Vicotnik, des Snorre Ruch et consorts ? Oui Monsieur, cela existe ; en toute bonne logique, on n'entend jamais parler de Thatifaxath, sur notre bonne planète des algorithmes et de la cooptation du même par les mêmes.
Thantifaxath joue avec Void Masquerading as Matter un black n'évoquant rien tant que d'amples façades de verre impitoyables et de tubulure métallique (... mais pas comme le fait un Blutaus, je vous vois venir) ; un black fait d'angles inhumains et de déclivités vertigineuses ; une conception géométrique du gouffre qui apporte bien plus de nouveauté - donc encore plus de vertige - que tout ce qui peut se pratiquer d'éculé dans le genre "avant-garde" ou "expérimental" courant (discrète, l'oxymore qui n'en est pas une, ou bien ?).
Sans vouloir faire du black metal ce qu'il n'est pas, à savoir la musique par excellence (et au-dessus des autres, ce qui plairait tellement à un certain malentendu sur le necro-spiritual norvégien...) de la liberté artistique totale, tout du moins est-on plus proche, avec pareil disque, de ce dont il retourne dès lors qu'on officie dans le "style", glorifiant la vigueur indomptable de l'individu, qui nous a donné des Ordo Ad Chao, des Grand Declaration of War, des 666 International...
Les seuls noms que l'on devra citer ici dans une optique "descriptive", pour non pas infirmer ce que l'on est en train de dire mais au contraire l'appuyer, que ce soient Howls of Ebb et Imperial Triumphant... que Void Masquerading as Matter toiserait de son plus suzerain mépris, de celui de l'ingénieur en nano-biotechnologie venu de quelque lointain futur par-delà les morales humaines obsolètes, regardant travailler l'homologue zoulou d'Emett Brown, et ne voyant dans sa fébrilité créatrice que les débordements hormonaux d'un primate. Thantifaxath virevolte sur les ailes d'anisoptère tranchantes au milieu des grattes-ciels d'une ville sans racines ni humanité plus aucune, avec les manières d'un assassin à la face aussi crayeuse que ses gants de soie - et à la vérité manquait-il peut-être un nom, voici quelques instants : celui de Coroner, celui de son Grin. Même si je comprendrais que vous songiez, à me lire, à Ion, à Stagnant Waters ou à You.
Le tout se montrant, dès l'entrée dans le disque, investi d'une dimension tragique digne d'un genre de Stabat Mater - pas le groupe, donc - pour mégalopole extra-terrestre dépeuplée... En vérité, c'est un paquet de pré-supposés de l'état actuel, toujours un peu stagnant, de la musique grimée panda que Thantifaxath bat en brèche : l'on peut toucher à la fibre religieuse du black sans donner dans l'orthodoxie, à tous les sens du terme, on n'a pas à choisir entre urbain, jazz et futuriste, entre cristal et rasoir, entre géométrique et malfaisant... On n'a à faire le deuil de rien, à obéir à rien sinon son propre appétit carnassier d'ascension, à en crever tous les plafonds comme un poignard.

Vassafor : Malediction

Vassafor, disions nous, n'a que faire des affaires mortelles, mais le naturel étant ce qu'il est au pays de Diocletian (dont du reste Logan Muir, absent aux manœuvres de Malediction, mais surtout Phil Kusabs, ont fait partie des escadrons), et puis Horus Lupercal lui-même ayant après tout livré des millénaires de guerre dans l'Immaterium, plus âprement encore que dans le royaume matériel et ses limites finies - Vassafor parfois part en guerre.
Euronymous eût probablement, autant que certains riffs tels ceux entamant "Black Winds Victoryant", approuvé cette fureur sauvage qui est d'ailleurs davantage une attitude, qu'une réelle intention investie d'avoir le moindre effet dans le royaume de la mondanité - un avertissement, le feulement d'un loup - ben tiens - en guise de refus en bloc d'un monde à la fadeur insalubre plus haïssable que ce règne de l'épouvante ; l'abomination comme profession de foi, comme dévotion de sa propre chair, au moins dans le périmètre de la création, à ce sentiment suscité par l'existence. Malediction soumet la démarche de sublimation à l’œuvre dans Invocations of Darkness - qui est au fond une version somptueusement augmentée du premier album - à une démarche militaire dans sa rigueur et sa dureté anguleuse ; ah çà ! les tournis chamaniques et les monumentales cavernes d'or pourrissant dudit triple disque sont loin, au milieu des raboteux torrents déchaînés ici ; les exubérantes grottes ont fait place à des arches de cathédrale. La malédiction, après tout, est un acte qui exige d'y mettre un tant soit peu de formes pour peu que l'on croie un tant soit peu à sa solennité et son sérieux.
Le résultat, pour autant, relève un nouvelle fois d'un exercice du black metal autrement plus pur, peu importent les résonances familières donc suspectes que l'on peut choisir d'identifier parmi ses bouillons tumultueux, que, aussi bien, des choses farouchement vouées à la tradition norvégienne canonique - jusqu'au folklore - ou d'autres ostentatoirement consacrées à l'escalade de la décadence - paradoxe toujours amusant faute de mieux. La scène néo-zélandaise, dont il est ici question d'une des quelques spectaculaires illustrations à la fois de l'extrémisme que de la consanguinité, a pu passer, à une époque de son exposition, pour un nouvel avatar de cette surenchère, mais force est vu d'ici de constater qu'elle ne l'est pas, au contraire de choses telles que, il faut bien à la fin le faire venir au tableau pour le sanctionner, un Matron Thorn en a commises bien trop après des débuts prometteurs, et continue d'en commettre encouragé par ses pairs, généralement publiés chez I, Voidhanger, et garnis quelque part d'un mot ou deux en islandais, en guise de viatique.
Ici, il est question d'une posture de guerre, au sens non dévoyé du (premier) terme ; une attitude cérémonielle, une conviction chevillée au corps, absolue et insoucieuse des extrémités où elle peut l'engager, ou des frontière entre le glorieux et l'immondice, au moins le temps de la musique. Life Eternal, qu'ils disaient, pas vrai ?

dimanche 28 avril 2019

Vassafor : Invocations of Darkness

Je ne sais pas si je vois Mayhem - et par Mayhem j'entends bien évidemment De Mysteriis Dom Sathanas - partout ces derniers temps, mais il est certain que je le cherche, et que c'est le moteur qui me fait écouter compulsivement du black metal.
Et Vassafor, a fortiori comme ici sous forme de compilation sur trois disques, c'est, peut-être plus encore que Temple Nightside (dont on est du reste dans la famille) qui peut en paraître la continuité, c'est l'étape d'après ; de plusieurs crans dans l'insanité, la dégénérescence, à l'image de cette nouvelle de Lovecraft où le chercheur mal avisé trouvait le moyen de remonter le cours de l'évolution, sauf qu'ici l'on rebrousse chemin un peu plus loin que la préhistoire et la vie terrestre. On trouve ici creusée - ô combien - la même vision du black metal comme sorcellerie, comme aller-simple et sans regrets aucun pour l'autre, l'outre-monde, l'abysse.
Nautique et stellaire au moins en égales proportions - à savoir cyclopéennes - la musique de Vassafor encastre des vortex dans des maelstroms dans encore des maelstroms dans des vortex, et bien vite l'on se sent étourdi à essayer en vain de décider non seulement s'il s'agit de black metal ou de doom à la Esoteric/Evoken, d'équivalent frigorifique de Katharsis ou de jumeau panique de Disembowelment - mais si même le morceau dont on est en train de subir les bouillonnants caprices est lent ou rapide, cérémoniel ou épique, triomphal ou dépressif, fleuve ou expédition punitive... Mais une chose est certaine de bout en bout : le monde, la réalité, ses lois, son histoire pathétique n'ont aucune importance, aucune forme d'existence pour Vassafor, qui ne vénère ni le Nord, ni Satan, ni la forêt - mais n'éprouve qu'un dévorant désir du gouffre, et n'exprime rien sinon le pouvoir psychédélique lové dans la tectonique de l'univers.
Le voyage n'est pas tant éreintant qu'il est engourdissant, du genre à vous plonger dans une étrange béatitude hébétée, ce dans quoi n'est pas pour rien le fait que, comme chez Mayhem et Temple Nightside, donc, ne s'y cachent pas tant que ça à l'abri de toute reconnaissance possible des riffs black tellement à l'ancienne qu'on y entend encore le thrash (le Grand Anté-Euclide non plus n'a pas l'honneur de susciter la moindre piété chez Vassafor : pour quoi faire, lorsque ce riffing suffit et n'a toujours pas vu son pouvoir émoussé ?) - mais dont ceux-là, à la différence de tant d'autres groupes, usent en vue de menées tout autres, comme véhicules vers un ailleurs qui pour être à vomir de terreur n'en exerce pas moins un appel magnétique surpuissant.

vendredi 26 avril 2019

Temple Nightside : Recondemnation

L'Armée des Morts (Ancienne Viande Ramenée à la Vie, qu'ils disaient, hein ?), les couleurs qui tombent du ciel (quand ce n'est pas le ciel carrément, un poignard dans chaque main), Minas Morgul... si de telles formules ont à vos oreilles plus d'importance, de sens, de résonance que tout ce qui a trait aux riffs, à la teneur en metal d'un album ou au contexte diachronique ce qui a déjà été fait ou pas (sur le plan du Materium, si vous voyez ce que je veux dire), alors Temple Nightside est un groupe parlant une langue qui vous est intelligible.
Et il paraît tout sauf coïncidental que Recondemnation se termine ainsi qu'il le fait par une reprise de "Life Eternal", chanson originellement apparue sur un disque (on en a parlé tout récemment) qui avait lui aussi une perception du black metal davantage portée au magnétisme exercé par ces sortes de cauchemars et ces enfers souterrains, qu'à des trivialités d'esprits séculiers. D'ailleurs Temple Nightside ne semble pas trouver utile d'aller chercher beaucoup plus loin que ce fameux et infâme périple entré dans l'ordre du mythologique, quant à ce qui relève du coefficient en soufflerie de sa musique et de sa prise en compte du progrès technologique accompli depuis, l'essentiel pouvant être considéré comme se nouant ailleurs, ce sur quoi chacun se prononcera pour lui-même - et le pouvant d'autant plus à bon droit lorsque, tel Temple Nightside, question couleurs tombées du ciel on a la palette bien garnie et en main ; question vagissement des âmes dissoutes, aussi, et question de l'emphase sans phrases et de la conviction sans profession de foi tapageuse, qu'il convient de mettre à toutes ces sortes de choses afin de leur donner voix - sourde mais épouvantable, bien entendu.
Dès qu'on fiche les pieds en Nouvelle-Zélande ou en Australie, on est toujours accaparé par le raffut que font Portal et Impetuous Ritual ; ce n'est pas tout à fait à tort, non plus du reste qu'il n'est sans doute involontaire que Temple Nightside se rendent quant à eux beaucoup moins manifestes ; mais... enfin, vous m'avez compris.

All Your Sisters : Trust Ruins

L'honnêteté commande de l'admettre : on ne l'avait pas vu venir, dans le contexte de vogue de l'arôme "gothish", le revival EBM ; et, qui importe plus, avec une telle occasionnelle réussite.
All Your Sisters, comme on dit, "a tout compris" : la brutalité - des beats - et la sensibilité - d'une voix très en avant, dans la mise en son et dans ses émotions, taillées à la serpe dans le vent hivernal, aboyant de ferveur avec quelque chose qui tient autant du Danzig nettoyé de toute trace d'Elvis (si si, non seulement cela fait sens mais encore est-ce réussi) et de Michael Gira, par-dessus une dark-wave militaristico-tragique proche, plus que de toute autre, de celle d'Ordo Ecclesiae Mortis - donc quelque part de Suicide, mais je maintiens qu'Elvis n'est pas ici. Vous pouvez cependant, avec toute latitude, préparer des images mentales d'un carrefour entre Depeche Mode, The Cure et Front 242 pour vous donner une idée du genre de printemps qui vous attend... et l'infuser sournoisement, sourdement, de relents d'un Trent Reznor qui revient à la mode l'air de rien dernièrement dans le rock indé ricain, entre ceci et Good Fuck... et d'éventuellement un rien de Jarvis Cocker ? Il y a dans Trust Ruins quelque chose d'une relecture pop - ne fût-ce, au-delà de l'évidence de la voix, que dans certaines couleurs employées sur les rythmiques - de la musique, au hasard, de Statiqbloom.
Normalement, si l'on se comprend bien jusque là, vous devez donc vous figurer une abrupte-wave d'homme grelottant de langueur sous ecstasy dans un manteau de banquise ; tout nu dans un loden de granit sous l'averse, aboyant sur des passants imaginaires ; et vous convaincre fermement que l'indie-body-music, c'est vachement bien.

jeudi 25 avril 2019

1782 : 1782


Cela ne laisse jamais de m'épater : comment le doom, a fortiori dans sa variété stoner, est censé être la preuve incarnée de la draconienne loi du "Power of the Riff"... alors que des fois, mais alors pas du tout. Des fois, c'est tout ce qu'il y a autour - à peu près tout de la musique, en fait - sauf les riffs.
Je ne parle pas, attention, de ces disques de paresseux qui, non contents de tout investir dans l'ambiance via le rendu sonore, se croient pour autant dispensés même de dégourdir les phalanges, davantage que le strict minimum requis pour nous faire écouter résonner le beau son qu'ils se sont dégotté.
Non : les riffs de 1782 ont plutôt pour caractère de ne pas chercher à s'attirer une vedette qu'ils ne sauraient avoir ; ils font tapisserie si l'on veut, dans la mesure où l'on n'oublie pas qu'un mur sans tapisserie, c'est plutôt moche. 1782 c'est du doom d'ambiance ; cinégénique comme peut l'être un bouge entre fumerie d'opium et strip-bar satanique. Ils se "contentent", donc, d'égrener les accords fondamentaux du stoner-doom ainsi qu'on joue du cool jazz, ou de la basse : dans l'idée généreuse et la mission cruciale de, précisément, servir d'indispensable fondation à tout un édifice qui autrement ne s'écroulerait pas - puisqu'il ne commencerait pas même de monter.
Et la musique de 1782, c'est peu de dire qu'elle monte ; elle monte comme une brusque, brutale et impérieuse sensation d'avoir tout le cerveau congestionné, au bord de la suffocation, pris par quelque brume vampirique à la libido de fournaise... et il serait légèrement malhonnête d'affirmer que les riffs, après tout, n'y apportent pas leur touche aussi : à l'instar de ses compatriotes de Fvzz Popvli, le ton chez 1782 possède une discrète acidité anarcho/batcave qui ajoute du piquant à la dangerosité de son gourbi ; ce qui n'est pour détoner ou créer de rupture de ton, ni avec son ambiance Nosferatu, ni avec le final en mélodramatique apothéose giallo sur une reprise de Pink Floyd, où le sang d'un rouge pompier dégouline à l'unisson d'un brame nasillard qui ne déparerait pas sur un disque napolitanesque de Michele Pattone.
1782, cependant, ne dégagera pas tout son charme et son bouquet à n'importe quel moment, dans n'importent quelles circonstances : 1782 est cinématographique, mais pas au sens le plus répandu de l'estampille, voilà l'affaire ; on parle ici d'un étrange petit film d'envoûtement - quant à son sujet autant que son effet -, il est à la fois atmosphère et incubation, rêveur plutôt même qu'onirique, et il n'est pas aisé de se laisser glisser dedans lorsqu'on est accoutumé en fait de doom aux fiers-à-bras - mêmes flasques - du doom metal, aux guerriers fussent-ils ceux de la défaite et la défonce ; le train qui fait chalouper le bonhomme de tortueux chemin de ce disque-là, dans les ombres, avec sa sombre histoire de sorcières, il faut vous le figurer quelque part entre, au bout du compte, la batcave et le thème de la Panthère Rose...
Un doom dont on n'avait pas entendu le pareil depuis celui des Witchhelm, voire du premier Wounded Kings - dont 1782 paraît encore pousser plus loin les plus saillants caractères, que sont : osseux, poussiéreux, ombreux, aride, squelettique... Et obsédant.

mercredi 24 avril 2019

Obscurus Advocam : Verbia Daemonicus


On va éviter un calembour particulièrement piteux, et s'en tenir à signaler que l'unique album d'Obscurus Advocam relève d'une forme particulière de mélancolie black metal, et que l'on pourrait baptiser celle-ci rabla-metal.
Ce n'est même pas une catégorie, puisque de ce côté-là on pourrait affilier Verbia Daemonicus à celle, déjà aristocratique en soi, du black dit rampant ou gluant - mais une sensibilité encore plus circonscrite et labile, dans laquelle son seul voisin serait le Sigil Whore Christ de Vorkreist - mais ce dernier se situant sur un registre plus... indenté, sulfureux, et parisien ; et ne montrant pas cette mélancolie passéiste, cet amour des natures mortes et des paysages de saison de l'agonie, qui s'entend chez Obscurus Advocam, et tient du même poignant sentiment que dans un Transilvanian Hunger peint en couleurs automnales et en odeurs de fruits pourrissants à vous tourner la tête. Une forme en somme de langueur qui pour être héritée d'une chose norvégienne, pour autant n'en oublie pas qu'elle ne l'est pas
Et cette humeur, couleur, odeur singulière tient pour beaucoup à des riffs et une voix qui l'une comme les autres ont ce grain inimitable à vous faire sentir à l'image brasillante d'une cigarette elle aussi mourante - et par ailleurs fine et distinguée, telle qu'il convient de l'être pour être dégustée à petites bouffées tuberculeuses à la fenêtre encrassée, enchassiée de quelque gentilhommière décadente du Paris ou du Londres des lambeaux du XIXème, près de laquelle confortablement assis dans le cuir l'on tangue immobile, à en frôler en permanence avec délectation le dégobillage le plus âpre ; l'une comme les autres incarnant à la fois le ravage et la langueur...
On en donnerait, pour un peu, une vague idée en parlant de "Ende des villes", voire de confusion entre Ende et Heaume Mortal, pour donner dans un anachronisme qui sied bien à l'onirisme de mangeur d'opium qui est celui de Verbia Daemonicus. Le black peut se révéler musique chaude sans faire aucun moment intervenir les flammes de l'enfer : celles de la syphilis et du remords (Daniel Darc est-il si loin ?) ne suffisent-elles pas ? Le spleen parisien, voilà de quoi Verbia Daemonicus est le nom ni plus ni moins. Le mal de mer en chambre. Vingt Mille Lieues sous la Chaussée d'Antin. Si occultisme il y a à l’œuvre ici, comme pourraient le suggérer les termes du titre (voire, pour être tout à fait honnête, la suggestion lovecrafitenne enclose dans l'illustration), c'est celui qui s'attache au pouvoir des rideaux de l'alcôve, plus encore que celui des tarots de Joris-Karl.
Toutes choses qui expliquent - autant qu'elles peuvent - comment cet album se retrouve être, non pas un de mes albums préférés de black français, mais l'une des raisons pour quoi le black français fournit bon nombre de mes albums préférés.

... Et aussi, pour faire baisser un tantinet le taux indécent de gentillesse du présent article (à moins que ce ne soit le chauvinisme, qui provoque cet écœurement ?), la raison pour laquelle j'ai toujours du mal à envisager avec indulgence les sorties de Glorior Belli.

mardi 23 avril 2019

Thulsa Doom : Realms of Hatred

"Le genre de disque à vous faire courir ressortir les premiers Morbid Angel, que trop de temps vous passez à ne pas écouter" ? Voire ; pour ma part, je ne pourrais pas dire pour Altars, que je possède, mais j'ai couru réécouter Abominations, que je ne possède pas et auquel le caractère très très proto - voulu - de Realms of Hatred fait penser avec fureur - dans l'idée éventuelle de me laisser convaincre d'enfin l'acquérir : je ne vous cache pas que je fus calmé dans mes ardeurs.
Altars of Madness n'a je pense rien à craindre pour sa place à part, loti qu'il est dans sa radicalité bien à lui ; en revanche, sur ce territoire interlope et mal famé qu'est la lisière entre le thrash et le grade suivant dans l'extrême (le black ou le death), Thulsa Doom réalise des merveilles qui font de lui bien plus qu'un clone ou un admirateur du Morbid Angel des tout débuts. Pour tout dire mais en langage simple, il marierait plutôt ce dernier au Metallica de Kill'em All : Realms of Hatred parvient en vérité à ressusciter ces deux exemples saisissants entre tous d'une soif du Mal habitée par une fièvre d'autant plus menaçante qu'elle est juvénile ; presque intacte comme aux premiers jours illustres en question, et dans le même temps chevauchée avec une assurance qui la voit profiter du fait que, contrairement aux deux fameux pionniers, Thulsa Doom ne découvre pas avec émerveillement et à mesure ce qu'il est en train d'inventer, et ne fait donc pas semblant de le faire.
C'est tout le caractère précieux - et succulent - de la chose : Thulsa Doom tire le meilleur qu'il y a à faire, de pratiquer le proto à l'heure du post : on a tout le temps, lorsqu'on arrive après la guerre (pour ma part je le mets en pratique aussi souvent que possible), de faire bien les choses ; et Realms of Hatred prend tout le soin qu'il convient à mériter ce qu'ensemble donnent à espérer son nom, son titre et son illustration : un univers entre Conan, évidemment, et Warhammer dessiné par John Blanche, en veux-tu en v'là du proto. Probablement peut-on choisir, du coup, de rejeter la proposition en bloc, pour crime de neo-old-school, mais en ce qui me concerne, l'enluminure moderne, la peinture rupestre contemporaine, la gravure du futur, ça ne m'a jamais gêné - n'étant pas archéologue mais un boulimique bec-fin qui fait feu de tout bois, que ce soit Motörhead ou Boy Harsher.
Et du talent d'évocation, vous pouvez croire qu'il en faut pour à coup de riffs si frustes par définition et qui plus est en une seule petite demie-heure, rendre son éruption si évocatrice qu'on s'en voit obligé de dégainer l'épithète "cinématographique", d'ordinaire réservée à des choses dont le format autant que le langage sont autrement plus... contemplatifs. Parce que ce que Thulsa Doom réussit à capter, grâce entre autres à la voix de son chanteur dont j'ai réussi à ne pas parler jusqu'ici alors qu'elle est ce qui frappe dès le début et continue de le faire écoute après écoute après écoute (si la pochette annonce la couleur, et Dieu sait qu'elle le fait, alors dites vous que la couleur c'est lui) - mais pas uniquement (cette batterie au bord de la sortie de route, en surrégime et les capillaires des yeux éclatées, toutes les trente secondes... si elle ne rend pas tangible à elle seule cette sensation de crête où tout va tourner au bain de sang, tant au niveau narratif que dans l'histoire des genres musicaux) - c'est ce moment hors du temps, avant que la musique hardmetal n'ait basculé dans l'extrême, et où ce dernier était encore merveilleusement intangible, affleurant à peine dans la stricte trivialité des choses, encore pas tout à fait enfanté par les désirs  fébriles de ces quelques âmes assoiffées qui allaient le mettre au jour : Mayhem, Morbid Angel, Celtic Frost, vous voyez le genre. Et réussir aujourd'hui à distiller cette nuance-là, cela touche à la même délicatesse, la même subtilité que l'équilibrisme dont naît le fantastique, et et c'est autre chose que de collectionner - et aligner fièrement comme des crottes - ses riffs les plus stupides possibles pour se donner des airs préhistoriques. Quelque part, c'est une forme de quintessence de metal.
Donc bon, voilà : si "cruelle traque de mercenaires cannibales sur la lande d'os, sous un ciel de sang frais" est le genre de verbiage qui vous émoustille, considérez que vous avez ici chance nulle de ne pas vous remplir la panse.

vendredi 19 avril 2019

Dysangelium : Thanatos Askesis

Est-ce qu'il ne serait pas temps de donner à ce petit album la place qu'il mérite - celle d'un disque passé très humblement pour une sortie secondaire, une brève, à sa parution, qui peu à peu les années passant se révèle comme une valeur sûre, solide, un repère discret mais vers lequel sûrement on revient, de loin en loin ? Serait-il pas temps de reconnaître que, nonobstant les mérites de Burial Hordes, en ce qui me concerne il est là le troisième membre du trépied dit "Crépuscule à la Grecque" dont les autres tenants, pour mémoire, sont Promulgation of the Fall et Scorn Aesthetics ?
Avec son chant tellement hellénique (pensez au dit Embrace of Thorns, ou à Horrified) qui ajoute encore en tourbe à un exercice qui relève déjà de l'école Anguish ou A Thousand Sufferings, tout autant qu'il l'habite de la fièvre propre à l'orthodox - mais souvent cantonnée aux guitares chez les autres, tandis que chez Dysangelium les riffs ne sont pas seuls, chargés de cette menace semblable à un vent d'orage, de cette tourmente sévère qui rapproche, subliminalement, Dysangelium de la rage tragique d'Amebix... le diable en sus - on pourrait dire, en somme, que Thanatos Askesis est la transcription dans la langue rugueuse et musquée d'un sauvage de la montagne, de la passion de Merrimack. Comme on dit : y a pire, comme référence.
Mais aussi y a-t-il pire bras cassé, qu'un groupe arrivant à sonner ainsi hellène lors qu'il n'a de cette région que le titre de son album. On m'avait pourtant toujours bien prévenu, qu'entendre l'allemand était un atout pour l'étude du grec.

mardi 16 avril 2019

Mayhem : De Mysteriis Dom Sathanas

Je suis tarte, moi, je vous jure... J'ai cru entendre que pour une non négligeable frange de la population Lords of Chaos était navrant en ce qu'il achevait la vaste entreprise de démolition du mystère autour d'un genre, et de la mythologie de sa genèse... Tout le contraire, ici ; pourtant, sans en être non plus un incollable spécialiste des nœuds de relations entre les protagonistes ou de la chronologie, je connaissais à peu près le scénario ; mais probablement, me comportant une nouvelle fois en nigaud incapable de suite dans les idées, n'avais-je jamais essayé de me figurer les choses pour en prendre la mesure passionnelle.
Enfin, bref : indépendamment de toutes les autres, et elles sont nombreuses, qui me font de l'effet dans cette bluette très réussie, il lui aura suffi de deux scènes, à savoir ce concert où Dead s'ouvre les bras au couteau et cette session studio où l'on se frotte les yeux pour s'assurer que c'est bien le Csihar que l'on est là, l'air de rien viteuf en passant sans prévenir ni présentation, en train de nous montrer, tout jeunot et fiévreux d'envie de faire ses preuves, à excréter ses premières parties vocales pour Mayhem - pour changer, enfin, ma perception de De Mysteriis Dom Sathanas ; qui jusque là restait le seul album de Mayhem à me laisser froid... si j'ose dire, vu comment il me laisse dorénavant.
Pour enfin être touché par le désir de malfaisance primitive y enclos, et pourtant gros de tout ce qu'il n'a pas fini d'enfanter, et inspirer à des cohortes de zélateurs ; pour qu'enfin je le voie digne, ô combien, de sa transilvanienne pochette, de cette sinistre atmosphère vampirique, de la lugubre aura, pour laquelle même le violet est encore trop chaleureux, de ce thrash malveillant plus qu'à souhait et qui prouve que le thrash peut non seulement être glacial, mais qui plus est non pas à la manière clinique de Coroner, oh non : à celle d'un cadavre qui s'étire ; qu'enfin je ressente le contact d'une grande pureté (tellement plus compacte, concentrée, toxique, que dans bien de glorieuses floraisons que d'autres lui feront connaître), de cette origine d'une certaine façon de grelotter d'extase et de terreur mêlées. Primitif ? Cru, plutôt. Les riffs en forme de purs maléfices soufflant en droite ligne du pôle, la batterie sorcière, la voix nécrophile, tout transpire de cette volonté éperdue d'accomplir le mal et qui, pour le plus grand malheur de tous, parvient à le toucher, de ses doigts gauches mais fiévreux de ferveur.
Juste une chose : la pierre, le caveau, le bois pourri du cercueil, le froid... Dites, il est pas un peu gothique votre disque, sur les bords ? Non parce que, dans le genre racaille gothique (goth donc punk, je le rappelle) de l'arrêt de bus, il se pose là.

lundi 15 avril 2019

Darkened Nocturn Slaughtercult : Mardom

La forêt, la forêt, la forêt... Déjà reconnecté que j'étais de fraîche date avec l'ivresse de sa présence - bigre ! j'avais été jusqu'à la sentir dans un disque d'Antaeus, après ceux de Slidhr et de Svartidaudi... -, il était certain que le visionnage de Lords of Chaos ne serait pas pour arranger les choses, et ma réception aujourd'hui d'un disque tel que Mardom sera tout sauf indicative, probablement, d'une quelconque réalité de faits, mesurée rationnellement : vous êtes prévenu.
La forêt, sinistrement immuable, et le mal qu'on a le sentiment d'y faire, avec délectation, lorsqu'on s'y réfugie pour communier avec ses propres pulsions ataviques d'animal aux aguets.  Pas à dire, un Mardom tape pile où il faut le faire pour vous rappeler, d'aussi aiguë que lancinante manière, que pourvu que vous soyez Européen vous aurez toujours un point commun avec Aarseth et ses misérables potes, à savoir cette culpabilité instillée sournoisement d'un peu partout autour de vous, qui donne tout son sel , précisément, à ce que vous pouvez retrouver dans la forêt comme fantasmes d'une innocence volée - et recouvrée avec sauvagerie - dans l'épanchement de certains penchants et appétits ; un Mardom vous rappelle, tout simplement, ce que le black metal a pour vous d'évidence, de nécessité, d'indiscutable, d'au-delà de tout le ridicule sous lequel on peut vouloir l'empaqueter pour commodément le congédier. Vous savez ? L'heroic fantasy, les sorcières, les troncs noirs et humides alignés tels une armée de vénérables malfaisants, l'odeur du tapis de feuilles pourrissantes, le goût d'hallucination dictée par un désespoir médiéval, la grisaille de tout, partout, la pluie toute l'année... Tout ce que le genre, ainsi que montré par le tout frais et rafraîchissant film sus-cité, peut avoir d'à la fois touchant d'émotivité adolescente, et de malfaisance réelle en latence - découlant précisément de cette dernière à vif, exaspérée... On trouvera même plusieurs moments de titubement de punk suicidaire, et entr'apercevra le bourdonnement des frelons de la démence. Tout ce capiteux mélange d'harmoniques toxiques.
Alors, passé un éventuel premier temps de réticence devant l'idée que Darkened Nocturn Slaughtercult ne sont pas norvégiens, on en vient à se rappeler qu'en Allemagne, ils en ont une pas mal, de forêt, puisqu'elle s'appelle même la Forêt Noire, avouez que c'est approprié. De toutes les manières la façon dont cette harpie-ci ulule, elle vient probablement plutôt d'une de l'Est, de forêt, un peu comme celles dont rêvaient les auteurs, idolâtres de l'Empaleur, de Transilvanian Hunger et De Mysteriis Dom Sathanas.
Enfin, si vous ne savez pas, je ne ne sais si c'est tant mieux, en tous cas ce n'est pas grave : passez votre chemin, vous allez louper votre métro. Sinon, c'est par ici.

samedi 13 avril 2019

Big Business : The Beast You Are

Pour sûr il n'est pas à la portée ni du premier ni même du second venu, de conjuguer pareillement puissant souffle héroïque, à vous en faire péter en éclats une poitrine trop gonflée d'émotions braves et pures, et telle délicatesse, d'une grâce qui donne envie de ne se plus nourrir que d'air pur et de sentiments... "Pur", revenu de chaque côté : voilà probablement la clé ; plus que bien d'autre, Big Business joue une musique enfantine ; accessoirement, il se trouve qu'elle prend les traits de ce qu'on appelle aujourd'hui fort commodément heavy rock, à savoir ce mesclun joyeux entre stoner, hard rock, garage, noise rock, hardcore... Mais sa qualité première, et son caractère primordial, est d'être la musique de l'enfance, avec sa pureté d'émotion, pour ce que la chose peut recouvrir aussi bien de très émouvant que d'excessivement violent - on se demande d'ailleurs bien où est la différence.
Pour sûr, mieux vaut ne pas écouter à la suite de The Beast You Are le Blue Album de Baroness, pour peu que l'on souhaite - et l'on ne peut vouloir que son bien - lui conserver la gentille sympathie qu'on lui réserve contre vents et marées.
Quiconque à la diffusion des extraits diffusés avant la parution du disque s'en était d'avance fait une idée de monstre pop aux mélodies aussi immenses et néanmoins singulières que ses élans sentimentaux, s'auto-congratulera avec allégresse, à n'en pas douter. Quelque chose manquait dans Command You Weather, sans qu'on soit sûr de tout à fait quoi ("un mauvais Big Business" est une erreur de syntaxe) ? Rien, pour sûr, ne manque à The Beast You Are. C'est presque trop ; ce qui n'est pas peu dire concernant un groupe qui pour avoir fait d'irrésistible son deuxième prénom n'a jamais, Here Come the Waterworks mis à part, donné dans le tube. Big Business incarne ce style visuel qu'ils se sont trouvés depuis Battlefields Forever et méritent comme les Melvins peuvent mériter leur style cartoon grinçant ; de même que la voix de Jared est aussi belle que peut l'être celle de Buzz : à sa manière. Ni l'un ni l'autre de cette paire de faces de Janus - dire que l'un des deux est l'enfance et pas l'autre ! allons, allons... - ne rend son compère subsidiaire ou superfétatoire ; mais Big Business est super-bien d'autres choses. Superlativement éclatant, toujours plus, étincelant, perçant. C'est dans ces riffs-bourdons et cette voix-fruits que trouvent texture et brillance merveilleuse ces créatures de crépon et de papier doré, par une magie s'apparentant à celle d'un Torche piéton, n'ayant besoin d'aucune planche à glisser pour s'élever parmi les nuages.
Magie d'une étrange, lunaire espèce de hard à décollage vertical, qui crève directement la couche de nuages où il devient fanfare militaire puis dans le même élan samba de carnaval fleuri - Cave of Swimmers ne sont guère loin, si personne d'autre - et au-dessus de tout pure soul, d'une joie douloureuse et poignante comme se doit.

vendredi 12 avril 2019

Statiqbloom : Mask Visions Poison

Fade Kainer est un homme d'excessivement bon goût, mais pas de veine pour lui : j'ai déjà tous ses disques... de chevet ; c'est à peu de choses près ce que m'inspirait Statiqbloom à la parution de ce premier jet, avant d'être peu à peu séduit par Blue Moon Blood, malgré une première impression similaire, puis par Infinite Spectre. Mais, ainsi qu'il arrive parfois en pareilles matières, force est de reconnaître, vu d'ici, que tout était déjà là-bas ; peut-être même à son plus haut degré de concentration.
Alors certes, Mask Visions Poison tout comme Blue Moon Blood manifeste bien ce caractère légèrement simpliste de l'empilement de ses influences, que leurs titres un peu saut-du-lit à tout deux traduisent à leur manière ; pourtant, une "Behind Glass" à elle seule lui mériterait de voir considérée une candidature au titre de meilleur disque de Statiqbloom, avec la manifestation qu'on y entend d'un type qui a tout compris, à ces dites illustres influences, et les accorde avec ce qu'il faut bien appeler du génie : voyez, comme l'early Skinny Puppy, pluvieux, iodé, hivernal et subtilement hanté par ce qui fera la gloire de ses neveux les frères Dassing - insidieusement s'en va, plutôt que vers la dark electro sans finesse à laquelle maints européens s'adonnent en pourceaux, communier avec le tout meilleur disque de Ministry ?
Mais il n'y a pas que cela : au registre des vagissements irrésistibles de vague-à-l'âme cybernétique, "Shivering" peu à peu fera son bonhomme de chemin pour talonner le susdit impitoyable hit, et puis il faut entendre également comment le beat mécanique de "Separate Worlds" convoque les fantômes de Dirk et Mark (Ivens et Verhaeghen, rustres), ce qui combiné avec les échos puppiens omniprésents ne peut que souligner à quel point Statiqbloom vient prendre une place qui restait cruellement vide depuis que Putrefy Factor 7 s'était abstenu d'aller au-delà de deux inoubliables albums. Et en fait dès "Atrophy of Three" en ouverture, Statiqbloom se montre aussi outrageusement dancefloor que les pires horreurs commises par Velvet Acid Christ, sauf qu'on ne s'en aperçoit pas d'emblée parce qu'il est également aussi sinistre et claustro que les meilleurs moments du même prévenu ; on peut y voir encore l'essence new-wave d'un héritage de Remission+Bites brillamment modernisé ; on peut choisir également d'y faire son entrée dans un bunker-discothèque bien à part. Sans compter que dans le petit charme de ce premier Statiqbloom intervient aussi une voix de Kainer moins ensevelie dans le feuilleté cyberpunk qu'elle ne le sera - avec beaucoup de distinction, du reste - par la suite, ce qui permet de savourer pleinement les qualités certaines du ladre en gothmonger plus caverneux que Bill Leeb costumé en vampire pour les WGT, entre autres sur "Breathing Shallow".
Enfin, bref : Mask Visions Poison vient tout juste d'être enfin réédité sur un format d'honnêtes gens, et Statiqbloom va publier un nouvel album. Vous faites ce que vous voulez.

jeudi 11 avril 2019

Vous Autres : Champ du Sang

Sans même parler du handicap que pourraient constituer mes préjugés irrationnels à l'endroit des Lyonnais, dont je croyais initialement que le duo étaient : faut assurer, derrière deux noms pareils, et l'amertume toxique, la haine épuisée qu'ils dégagent...
Vous Autres y arrive, sans souci apparent ; la musique dévidée ici mérite à plein temps la couleur dont elle se pare jusqu'à la nausée, sans aucun désir de subtilité ; au point d'en prendre même le goût, à la lisière de l'écœurant mais avant tout enivrant.
Champ du Sang a l'extrême bon goût - précisément -, dans un registre aussi surpeuplé et sur-cartographié, où le palimpseste touche au gribouillis et au gros pâté, que le sludge-black-post-nihil-ladarkness-beatdown-metal, de finalement peu ou pas chercher le baston ou l'agression : tout juste peut-être par endroits un peu l'égorgement, mais au fond le seul nom à guitares auquel on pense - de loin - sera celui de Thou... ou Mortuus. C'est dire à quel point Vous Autres est préoccupé de virilité, même sensible ; non, Champ du Sang paraîtrait presque vouloir s'affilier à toute la plus maladive frange des enfants de Skinny Puppy : les moments dépressifs de Velvet Acid Christ, les complaintes corrodées de Putrefy Factor 7 ou Gridlock... Les amples paysages de ciels nocturnes ensanglantés, balafrés à l'acide, vers où la ville semble rêver de s'envoler et s'abîmer : la pochette ne vous fait pas songer à Statiqbloom, vous ?
Evidemment, Champ du Sang n'est pas tout à fait cela non plus, qu'on pourrait croire à lire tel emballement, cette chose radicalement étrangère au metal, pas davantage qu'il n'est Solstices ou CHRST, auxquels l'affilie, à distance de respect, sa propre, singulière façon d'être black metal en rampant, hardcore en ne soupirant qu'après la ruine et le désespoir de tout et tous...
Le karma faisant toujours bien les choses et les étoiles n'aimant rien tant que s'aligner, il se trouve que je relisais récemment un roman sur les Night Lords, et suis en mesure de vous assurer que ça collait ; des vampires bestiaux mais pas trop adeptes des affrontements à la loyale. Grandiloquent, enclin à la sensiblerie à l'égal presque d'un épigone d'Envy, et pourtant, encore, toujours, la malice, le poison dessous, en une toile soyeuse qui se marie, étonnamment ou pas, comme un charme avec une forme de solennité funèbre et aqueuse face à laquelle on n'a d'autre choix que, tôt ou tard, songer à The Cure, tout simplement, pour cet amalgame de rage et d'indifférence lasse ; et la simplicité est justement ce qui fait, probablement, toute la différence avec un Céleste à qui les titres des morceaux de Vous Autres pourraient renvoyer, sauf qu'eux sont trop épuisés de dégoût pour d'aussi longues et lourdes phrases - et la seule lourdeur qui a cours, celle du tempo et de l'harassement, ne fait ensuite qu'en découler : de la simplicité essentielle de ce qui se joue ici, à savoir bien sûr le dénuement de toute espérance et force de vie, faut pas déconner.
Du poison, vous dis-je.

mercredi 10 avril 2019

Oltretomba : The Horror - Figure del Terrore

Oltretomba jouent ce qu'ils appellent du retrograde metal, et on leur concédera fort volontiers le terme, assez évocateur de ce qu'on trouve sur leur album - mais concrètement, cela ressemble pas mal, comme l'indique la fiche promo, à du Darkthrone. Alors, qu'est-ce qui rend The Horror plus utile que le fort tristement court en bouche album d'Occvlta ?
Le fait qu'Oltretomba ne ressemblent, eux, pas qu'à Darkthrone et Celtic Frost, ni même à Craft comme le suggère la même source ; mais plutôt, tant qu'à faire, à la scène de Kolbotn ; à un Darkthrone mais alors possédé par la même folie que les Mion's Hill ou les Obliteration, et habité par les mêmes phosphorescences terreuses que des Tangorodrim ou, pour remonter directement au parrain : Abscess. Ah ; voilà l'affaire.
Parce que si vous vous disiez que tout cela vous avait l'air de ressembler beaucoup à Craft, dites vous qu'Oltrebomba est assurément beaucoup plus moche. On parle de la musique dictée par les fiévreuses crises d'hallucination causées par de sombres maladies héritées de la tradition médiévale la plus grouillante, hivernale, nyctalope... Comme de juste, il faut donc un petit temps d'adaptation pour s'accommoder aux couleurs qu'irradient ces étranges riffs pustuleux et putrescents, mais comme de non moins juste on pressent d'emblée que l'on est voué à le faire, et à s'attacher à leur glu ainsi qu'à de la mélasse ; jusqu'à finalement ne plus les trouver qu'à la rigueur un peu raboteux, et habillés du goût le plus naturel et roboratif qui soit, surtout sous-bassés qu'ils sont par des beats des cavernes.
Un goût de rock'n'roll - le psychobilly par endroits n'est guère loin - qui, plutôt qu'un "retrograde metal" disant du reste assez clairement l'envie, partagée par d'autres éparsement, de revenir au stade d'avant que black et death ne se distinguent - démange de l'envie de le bombarder reifertrograde necrorock.

mercredi 3 avril 2019

Nibiru : Salbrox

Pas que cela étonne fondamentalement, après des Netrayoni et des Qaal Babalon - mais des fois qu'il subsisterait des malentendus, et puis aussi parce que ça fait toujours un plaisir coupable à balancer : Nibiru ne fait définitivement pas - n'a jamais fait, en fait - partie de la famille du doom/psyche/stoner/whatever-metal ; je veux dire, pas comme des Oransi Pazuzu, qui passent pourtant bien plus (peut-être simplement parce que déjà l'on connaît leur nom pour commencer, contrairement à celui de Nibiru ?) pour les OVNI de service, et qui si chelou et zeuhl-black-machin soit-il jouent du metal sans conteste : Nibiru navigue dans la catégorie des... Hybryds, tiens, voire Fetsich Park, mais oui, en particulier sur ce Salbrox tout neuf et sémillant, tout pimpant de ses stridulants ululements d'oiseaux de Paradis d'une autre dimension : Cranioclast n'est pas loin, au propre comme au figuré.
Nibiru, comme bien souvent ce qui nous vient d'Hellénie ou de Romanie (et parfois aussi d'Ibérie), arrive tout droit du pays des mythologies , ou plutôt nous y emmène en un claquement de sabot ; en Chimérie. Dans les forêts paniques où tout ce qui se produit est imprégné de magie, de signification sacrée ; d'ailleurs si l'on veut pour en donner idée citer un disque autre qu'ambient, ce sera certainement Public Castration is a Good Idea, lequel pour ma part m'a toujours évoqué l'image, pétrifiante, du Minotaure meuglant amoureusement après son sacrifice depuis le fin fond de son Labyrinthe, et caressant l'idée de venir à sa rencontre ; ou 10 Swords. V'là le rock . Mais autrement, vous avez toute latitude pour vous remémorer The Divine Punishment et sa Gorgone, tout simplement ; en les transposant seulement dans un vampire blanchi par les millénaires mais toujours vert sous sa croûte de poussière, et un décor tenant autant du Népal que de la jungle indonésienne. Salbrox est une sorte d'épouvantable Dieu-Lézard sénescent et concupiscent, et les deux suffixes inchoatifs ne sont pas de trop pour dire assez à quel point on est, ici, dans le bon ambient : non pas celui qui tapisse, mais celui qui agit ; sur vous, bien sûr. Ambient comme la danse du naja.
Le reste ? C'est de peu d'importance, d'ailleurs on ne remarque même pas à quel moment précis les rythmes cessent d'avoir l'air programmé sur une beatbox alcaloïdomécanique de toute première qualité (j'ai dit, Fetisch Park, déjà ? alors j'ajoute Seekness, pour continuer dans le vaudou, et les suées de cauchemar tropical) pour ressembler plus à quelque chose qu'un batteur de rock épris de rites exotiques pourrait jouer. De toutes les manières, les amateurs de metal vrai trouveront que le disque comporte trop d'intros et pas assez de morceaux ; et peut-être au fait ont-ils raison, s'agit-il bien d'introduction. Ou plus exactement d'intromission ; dans votre tendre psyché.

mardi 2 avril 2019

Front 242 : 05:22:09:12 Off

Comme toujours aimèrent à vous le répéter vos professeurs de Latin : il n'y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéïenne.
Et cette dernière appellation n'est pas la transcription Loi Toubon de "stoner rock".

N.K.R.T : Confiteor

Comment se peut-il seulement que l'on songe, quelques longs instants pendant que se déroule Confiteor, quelque chose comme "Ah ouais, ça rigole plus N.K.R.T..." ? Comme si ça rigolait, d'habitude... N'empêche : il y a toujours eu dans la musique de Nekurat, ce n'était pas là ce qui la rendait moins palpable et concrète dans sa réalité rituelle, cette façon sans prétention, sans effets de cinéma, ce parfum de malfaisance ordinaire...
C'est fini - ou temporairement mis de côté - avec Confiteor.
Parce que Confiteor démontre un art partagé par bien peu - Nordvargr, et puis ? - pour vous plonger dans les flammes des enfers, tout en vous congelant les sangs. Et il opère cette épouvantable manœuvre en vous enveloppant de chants monastiques, comme à son accoutumée, ce qui est au minimum d'une horrible ironie, sinon plus probablement une bonne partie de son propos - propos, là encore comme à l'accoutumée avec lui, qui prend corps à travers le vôtre, de corps.