jeudi 30 mai 2019

Gaahls WYRD : Gastir - Ghosts Invited

Au cas où on ne l'ait pas soupçonné de longue date, pour s'être régalé, et un peu fait peur aussi, à regarder le documentaire sur Gorgoroth - les tableaux, la scène de la randonnée, et celle extensive du fameux verre de vin - l'on en tient aujourd'hui la preuve, ou plutôt elle se tient devant vous, de toute sa haute et menaçante stature impérieuse : toute l'élégante bizarrerie du disque de God Seed, et peut-être même peut-on remonter davantage en incluant celle d'Incipit Satan (voire l'équivoque et le danger dans le premier Wardruna) ? Gaahl. Lequel d'ailleurs n'a jamais eu besoin ni de King ov Hell ni d'Infernus pour faire les excellents disques de Trelldom.
Après avoir, donc, employé comme commis de cuisine tout d'abord les emplâtres de Gorgoroth, puis avoir redimensionné l'effectif au seul réellement utile de la bande, il semble donc aujourd'hui que Kristian Espedal ait jeté l'éponge - vide - avec ces peintres-là, dont, il avait tiré tout le suc dont ils étaient capables, et s'en soit allé ailleurs chercher - trouver - de qui s'entourer pour enfin cesser de se voir brider les ailes. Et comme l'homme est d'encore meilleur goût qu'on ne pensait le savoir, non seulement il s'éclaircit la voix,  ainsi que fréquemment veut l'usage en pareilles dispositions, mais encore se révèle-t-il vibrant d'aspirations new-wave ; oh, pas des mièvres comme de nos jours il en pousse au premier venu au coin de la rue ; la new-wave selon Gaahl est au croisement de Dead Can Dance, Beyond Dawn, et... tout ce qui porte beau, pas du prêt-à-porter : voilà la famille de Monsieur, on se le voit enfin révéler avec ravissement avec Ghosts Invited.
"Carving the voices" (comment ne pas démasquer le cerveau du complot ainsi qu'on l'a fait ci-dessus, à lire un pareil intitulé ?), tu peux le dire mon salaud... Et tu ne t'en contentes pas, puisque tu canalises une lumineuse fureur viking dont l'étrange forme tient autant de Nidingr que d'Urarv... avant de pour finir tourner vampire. En vérité il faut bien à la fin se rendre à l'évidence, et enfin lâcher le nom d'Enslaved - mais pas tant pour les similitudes de surface (la fibre viking, la vélocité, les voix claires, les riffs pas vraiment grim and frostbitten, ni blasphématoires, la tentation psyché...), que pour le refus des limites et des conventions, l'audace portée par une élégance extravagante et néanmoins iodée, l'allégresse sauvage, l'envie de dévorer le vent du large à belles dents, et le ciel avec ; la nature élancée et acérée en tous points. Tout comme Gaahl en chair et en os, Gaahls WYRD est une force qui traverse l'existence et notre monde à la façon d'une lame d'étrave.

Sol, Necrodancer, 29/05/19, The Black Sheep, Montpellier

Sol  : le type même du groupe dont tu ne vas rien retenir - sinon qu'ils dégueulent de sincérité en permanence, et que lorsque leur pataude machine post-hardcore s'emballe et voit rouge, il est difficile de résister à leur profonde conviction et ne pas se laisser emporter, et sourire.

Necrodancer : non, Necrodancer n'a pas de nouveaux morceaux dans sa besace, oui, Necrodancer joue toujours son seul album : et ? T'as vu l'album, aussi ? Bref : vous connaissez l'expression selon laquelle les absents ont toujours tort ? Je l'ai mieux comprise hier soir ; qui manque un concert où officie Dadoo Jaxa, a tort.
Hier, le punk rock, c'était au Black Sheep.Necrodancer, donc, n'avait plus hier la fébrilité qui va avec la sortie toute fraîche de l'album, et d'ailleurs nous non plus - et cela même, qui dans le cas d'autres groupes pourrait être fatal à l'effet qu'ils procurent, ne fait dans leur cas que laisser mieux s'exprimer l'album, et mettre en évidence le feu qui les habite, hors de tout contexte exceptionnel. Flamboyance des morceaux, flamboyance des musiciens incandescents, flamboyance d'un Dadoo tout comme eux gagnant subtilement en épaisseur dans cette circonstance un peu plus détendue quant aux enjeux, et laissant mieux à admirer son expressivité faite de grâce un peu gauche et de conquérante bestialité... C'est qu'il est bon, le nouveau chanteur de Verdun, dites !

mercredi 29 mai 2019

amGod : Half Rotten and Decayed

Las, je me vois une fois de plus contraint de me montrer désagréable...
Ce qui est drôle, devant le premier amGod, ce n'est pas sa pochette, non : c'est de constater comment Rudy Ratzinger a non seulement siphonné dans yelworC ce qui en constituait, toutes proportions gardées, la part la plus dancefloor, et que la méiose de yelworC a donc révélé être Dominik Van Reich - mais a encore pensé aviver ce potentiel dansable en y injectant tout son passif de disc-jockey dance-makina groufteuton (et une dose non négligeable de Dive et de Leaether Strip, pour mettre toutes les chances de son côté et se donner l'air d'autre chose que ce qu'il était)... pour n'aboutir à rien d'aussi mortellement physique et sensuel, avec ses gros sabots militaires, que ce que ladite part dancefloor de l'ADN yelworC a réussi, lui, en conservant nonobstant une sacrée foutue dose de cet occultisme suffocant qui constituait également, notablement, l'identité dudit duo.
Le constat est sans appel, ne fût-ce qu'en comparant de façon strictement objective les compétences mises en œuvre au niveau rythmique : syncope, souplesse, décélération sont des termes, hélas, tous inconnus à :wumpscut:, que ce soit avec Music for a Slaughtering Tribe ou Böse Junge Fleisch. Alors, si en sus l'on emmène le jeu sur le terrain de l'intangible, de l'aura, de l'atmosphère... Là encore, vouloir trancher de façon binaire entre ce que Van Reich aurait emporté de son côté et ce que Peter Devin aurait gardé pour lui s'avère vain et simpliste - du reste, lorsque amGod a sorti le présent disque, yelworC n'existait plus, et lorsqu'il est rené peut-être aussi a-t-il un peu pris en compte ce que l'ancien collègue avait réalisé sans lui - pour réaliser que rien ne servait de venir, justement, réclamer bêtement l'héritage, et que mieux valait proposer d'emmener ailleurs (ce qui fut fait) cet occultisme prononcé, et existant manifestement en profusion suffisante pour se partager sans faire de parent pauvre.
Plus explicitement : Half Rotten and Decayed possède certes quelques moments furieusement club, lesquels sont sensiblement plus club que ce que yelworC a commis de plus club - mais pour autant il "ne lâche rien", comme dit cette affreuse locution d'aujourd'hui, pour ce qui est de la croyance magique qui l'habite, et même nourrit les deux aspects l'un de l'autre. Comme quoi peut-être, une fois encore et malgré les apparences, la pochette est-elle ici parfaitement proportionnée à son contenu : le luciférisme s'avançant sous des traits angéliques, mais caractérisé : cette figure à dire la vérité est-elle beaucoup plus naïve qu'une carte de tarot ? Plus explicitement encore : Half Rotten and Decayed est une bacchanale en Enfer.
Parce que franchement, v'là le dancefloor : malgré des beats souvent musclés du pelvis (voire, allez, pumping sur "Fire"), Half Rotten and Decayed, ç'a toujours été avant tout, et s'est toujours ressenti comme tel à l'écoute, un gouffre, une masse magmatique où l'on perçoit malaisément les transitions ; une longue expérience mystique au sens premier du terme, avec bien évidemment toutes les implications érotiques avec. Du yelworC mais qui vous rôtit la peau sur la chair, à vous donner l'envie de l'ôter telle un vêtement inutile, pour offrir à fondre ce qu'il y a par-dessous.
Et maintenant, vous pouvez filer écouter l'onctueuse, la brûlante, la sulfureuse, l'élégiaque, la glorieuse "Overlove", et contempler comment on écrit un tube incontestable et inoxydable sans rogner ni rabattre quoi que ce soit, ni sur la sophistication et le luxe de l'exécution ni sur la qualité du minerai. Le talent. Vingt-cinq ans, que ces jeux de glissements rythmiques rendent fou, sacré nom, sans parler de cette scansion juchée dessus à les chevaucher, et cette voix à elle seule, plus riche et suggestive que la somme de toutes les copines successives que le frère à Benoît XVI nous a forcés à nous fader... Filez, vous dis-je.

lundi 27 mai 2019

Krypts : Cadaver Circulation

Voilà ce qu'on attendait de Corpsessed, ou même de Phobocosm ; voilà quelque part - Sempiternal Dusk gardant une place à part - la quintessence de ce que peut offrir un certain type de son, caractéristique de chez Dark Descent Records : cette chose qu'on serait tenté de qualifier en doom-death - n'était cette notable qualité d'être avant tout destinée à des oreilles n'appartenant pas, pour parler vulgairement, à des pédales et autres tantouzes ; cette propension à ne pas de trop aimer pleurer, non plus d'ailleurs que perdre son temps à ralentir trop longuement ou sensiblement - mais possédant malgré tout cette croyance très limitée en la faculté des choses à tourner bien, à la fin... Le doomish death metal, sort of.
Krypts avec Cadaver Circulation poursuit une ascension patiente et inexorable - c'est raccord avec tout ce qu'on vient de dire, pas vrai ? - qui les a vus passer d'un premier album me laissant perplexe et pour tout dire désemparé complet quant à l'engouement qu'il suscitait, à un second plus prometteur qui parvenait presque à incarner la réussite de sa pochette - et franchit l'étape d'après, celle où il convient d'enfin donner un peu de concret ; ils le font en garnissant de tournures - juste un rien - plus élaborées une musique qui a la bonne idée de garder toujours en ligne de mire sa roborative simplicité de propos, à laquelle étroitement s'attache cette ambiance non moins solide, ce sens du lugubre typiquement finlandais mais ourlé de lueurs sinistres écumées dans l'espace profond - et mal famé.
Mais tout ceci n'est, à vrai dire, pas ce qui compte ici.

Voici, ce qui compte : il y a lenteur et lenteur, et ce n'est même pas tant une question de "doom ou pas doom ?". La lenteur dans Cadaver Circulation n'est pas porteuse de ce que généralement elle signifie lors qu'elle s'invite dans le death metal - qu'il soit celui d'Evoken ou celui en cour dans l'officine Matt Calvert, d'ailleurs - à savoir l'aplatissement sous plusieurs gigatonnes de roche ; mais, plutôt, de tartinage ; comme l'on se beurre une belle, épaisse tranche d'un pain déjà riche d'une farine pas trop fine, d'une belle et volcanique croûte et d'une généreuse saveur de levure : avec amour, et une attention toute particulière à la qualité de ce dont le pain, si savoureux soit-il, n'est que le véhicule.
On n'avait pas entendu aussi capiteux, quoi redoutablement labil,  chien-et-loup, dans le genre death metal troublé par un soupçon de romantisme black, depuis Tenebrous Towers. Mais à la différence de celui-ci, Cadaver Circulation pratique une lenteur pleine de... vie, comme en préviennent les teintes fauves utilisées par sa pochette, prémices de la chaleur que le disque renferme, et de sensualité.
Et tout le disque se joue dans les - généreusement présents - moments de langueur du tempo, parmi lesquels les autres plus allègres constituent, sans pour autant être honteux, des chevilles ; des articulations narratives du reste constitutives, puisque la sensualité de ce Krypts est, il convient de le préciser, celle des batailles dont on ne sait bien si elles sont plusieurs ou une seule éternelle, ni quand elles s'arrêtent ou recommencent, puisque le fil mélodique de ces parties lentes semblent se répondre par-dessus les césures des morceaux, les ponts que jettent ces dites accélérations - se lançant de longs brames de saison.
Plein de vie, disions nous... entendons nous : de vie, éternelle faut-il préciser, telle qu'elle se contemple dans le Jardin de Nurgle, et une fois encore en accord parfait avec les motifs aussi suggestifs que les couleurs mousse-bois-fumier employées sur cette pochette : en cycle permanent, partout, entre pourrissement et renaissance. A partir de là, d'ailleurs, tout ce que vous pouvez vouloir savoir se trouve dans la littérature associée à celui-ci - je parle de Nurgle, bien sûr - et je vous laisse y aller quérir la luxuriance de détail souhaitée concernant cette forme particulière de luxure et de sybaritisme. Krypts y va son chemin, à travers ces champs vert-et-merde de l'Entropie, avec la rustrerie bidasse mais non dénuée de la sensualité qui se doit, disons d'un genre de char d'assaut de chair et d'os, ou d'une moissonneuse-batteuse conçue par David Cronenberg, d'un genre de mécanique organique qui fait corps avec cela même qu'il écrase sous ses chenilles et ce qu'il en fait juter, comme on foule le raisin.
Le death metal, tout comme la chair, est une voie du sacré.

dimanche 26 mai 2019

Putrefy Factor 7 : Total Mind Collapse

Je n'aime pas bien employer l'expression "ce disque pue la mort". Dans certains cas pourtant, elle s'impose et il faut bien se résoudre à surmonter la réticence, bien compréhensible, à l'idée de la galvauder et d'en faire une simple nouvelle forme de l'insupportable "c'est une tuerie" (si prisée au moment de qualifier une fraîchement découverte variété de cannelé au pistou).
Comme par exemple devant ces disques pour lesquels elle est venue à l'esprit dès la première fois qu'on les a entendus, et le fait encore lorsqu'on les ressort pour la première fois depuis quinze ou vingt ans, au bout de même pas deux morceaux encaissés - comme la seule capable de retranscrire ce que dégage cette voix toxique, qui peut-être mieux encore que le reste (Dieu sachant pourtant comment ces nappes de synthés, même les plus ouvertement lorgnant sur les auteurs de "Worlock", "Grave Wisdom" et "Nature's Revenge", ressemblent avant tout à des poissons morts (j'aurais dû accepter ces propositions de faire le DJ, rien que pour passer "Redemption" et regarder les gens sur le dancefloor se démerder aussi gracieusement que des pendus), et comment les beats kliniques fleurent à peu près aussi bon) matérialise les murs blafards, nus et moisissants de votre enfermement mental accepté avec une morose satisfaction comme votre éternité anticipée. "Free, so free", comme il dit.
Total Mind Collapse, qu'ils disent ; faut juste pas vous imaginer que ça fera grand bruit, ni grand drame. Sinon celui scabreux de la plus flasque et triviale fatalité. Celui d'une anguille qui glisse, ou des viscères qui tombent au sol d'un ventre prestement ouvert.
Je crois bien que c'est là une des pires saloperies que j'ai, sur toutes ces lourdes étagères, et le pire est qu'elle s'écoute toute seule, même avec un livide plaisir (tout comme Collection for Injection, mais plusieurs crans de morbide plus loin ; grade Theologian, les doigts dans le nez) ; et que rien n'a bougé de tous ces constats depuis vingt-cinq ans maintenant : normal ; est-ce que ça bouge, un machin mort dans son formol ?

samedi 25 mai 2019

Putrefy Factor 7 : Decay Section

Dive et das Ich, yelworC et The Eternal Afflict : même pour une époque relativement plus épargnée que l'actuelle par le cloisonnement, Putrefy Factor 7 avaient une façon pétrifiante, et n'appartenant qu'à eux, de faire fi des catégories, de n'en tenir compte aucun - et surtout pas de celles qui auraient voulu séparer The Klinik de Skinny Puppy.
Tout ce qui importait à leur musique était que les murs - ceux de la geôle où vous attendiez... vous ne saviez quoi : votre exécution, le commencement d'une nouvelle et cinquantième année de torture consécutive, ou simplement enfin le repos procuré par l'insanité franche - suintassent le désespoir autant qu'ils mouillaient de rouille.
Aujourd'hui on peut le dire : ce groupe était un des quelques tout meilleurs d'alors ; et sans même parler des innombrables groupes qui ont fait carrière sur le plagiat de "Worlock" au kilomètre, pendant que Suicide Commando enfilait les disques comme des perles en plastique, à ne plus savoir dans quelle poubelle il convenait de les jeter, bondait les dancefloor, rarement regardants, et déshonorait la Belgique - Putrefy Factor 7 nous donnait deux albums et pas plus.
Decay Section est vache de bien, et ce n'est même pas leur meilleur.

Kevorkian Death Cycle : A + 0 (m)

Je m'aperçois que je me suis sans doute mal exprimé, à propos de Collection for Injection : je voulais dire, d'emblée pour que ce soit clair tout le long ensuite, que j'avais toujours à l'époque trouvé que le groupe ne ressemblait à vraiment aucun autre que je connaisse, dans sa façon de faire, de sonner, d'équilibrer les éléments, de chasser, et ce malgré une affiliation évidente à l'école Skinny Puppy des choses.
L'avais-je pressenti ? Je ne sais plus, mais il apparaît aujourd'hui que Kevorkian Death Cycle ont effectivement eu un monumental coup de bol, et ont ensuite suivi la pire voie qu'ils pouvaient prendre, à savoir développer exclusivement l'aspect que Collection for Injection ne montrait que sur la cuisante "The End". Collection for Injection ressemble lointainement à Gashed Senses & Crossfire ? A + 0 (m) (il faut avouer, rien que le titre est engageant... presque autant que la pochette, pas vrai ?) ressemble pour sa part au plus fade de Front Line Assembly - genre Hard Wired - mais encore augmenté en potentiel aérobic par un massif apport du pire dont a pu être capable Velvet Acid Christ, dans le genre trance à pantalon multizips.
Une nouvelle démonstration de cette étrange loi de la nature, selon quoi l'on peut posséder une impressionnante, indubitable personnalité - et la perdre corps et âme en un clin d’œil.

vendredi 24 mai 2019

Chamarel : 2014 | 4 ans (Velier)

Difficile de ne pas penser à "Cacharel" ou à une quelconque marque semi-mondaine de prêt-à-porter ou de parfum en voyant ce blase, qui m'a un peu bloqué au début, mais j'ai fait confiance au caviste (...et à Velier). Ce rhum mauritien est présenté dans une bouteille ramassée qui semble contenir 50 centilitres, mais en promet 70 (c'est mieux que l'inverse), et qui coûte autant d'euros (un euro le centilitre, soit pour moi la frontière, subjective bien entendu, entre "pas cher" et "cher").


À renifler, puisque ça évoque un parfum autant y aller : ce petit éléphant qui ne paye pas de mine a une fraîcheur assez insolente. Singulière. Il cocotte tout ce qui fait un bon rhum agricole à mon sens, c'est à dire le végétal de chez végétal, qui donne la sensation de ce qu'on imagine être de croquer vigoureusement dans de la canne à sucre encore fraîche comme un panda dans son bambou, mais le rendu est un peu plus délicat et distingué qu'un gros Martinique à ti-punch forcément. Avec un côté eau-de-vie de fruit blanc. Ce Cham' 4 sautille, scintille. Vivace. Végétal est le maître mot. Z'auraient tout aussi bien pu flanquer un capucin armé d'plantes aromatiques à la place de Babar et son mahout, si vous voulez mon avis, mais paraît qu'un boche a déjà eu l'idée... Vient s'ajouter à cette excellente première impression un chouia de white-spirit ou de térébenthine, sans que ce soit un défaut, coiffé d'un iodé très karacho.
En bouche... Complexe / Facile. Avec une bonne mâche des familles à base d'endives crues généreusement salées (fumeurs, amarrez !), de gentiane (amateurs de Suze, tendez godets !), de plantes officinales diverses (fétichistes du Fernet-Branca, êtes-vous là ?) peut-être de pissenlit (votre maman vous a jamais fait des salades de pissenlits avec des lardons quand vous en étiez ? C'est extra). Le tout balance tranquillement une sorte d'acidité ronde ou de sécheresse charnue, dans une espèce d'imbroglio gustatif qui, s'il ne forme pas vraiment le genre de rhum que je me vois siroter 7 jours sur sept, a le mérite de ne pas être avare du tout en goûts "marrants" (comme dans "marrant, ça me fait penser à...") et de ne pas taper au casque comme un alcool blanc. Car j'oubliais : il fait 58 degrés (brut de fût !), et j'ai eu un peu de mal à y croire tellement il semble en faire facile 15 de moins. Le vieillissement de quatre ans sur place est amplement suffisant pour commencer à brouiller les pistes. Il semblerait lui avoir déjà donné ce côté caramélisé et vanillé qu'on retrouve souvent, mais qui ici ne domine pas, pour le meilleur à mon avis, évoquant par moments une bonne tequila añejo. Si vous n'aimez pas le sirupeux excessif de la majorité des alcools vendus comme rhums (grassement additionnés en loucedé par de vilaines personnes sans scrupules à qui il faut souhaiter faillite), c'est le genre de remède qui doit vous intéresser : un esprit qui s'éloigne plus du sucre que bien des whiskies, en étant rien d'autre que l'eau-de-vie d'un pur jus de canne à sucre.
Une fois gobé, la suite des hostilités n'est pas avare, bien épicée, poivrée au moulin, réglissée au bâton brut de pharmacie, et achevée par ce verre vide bien fermenté donnant une touche finale limite "long-pondienne" à l'ensemble. On la quitte en ayant l'impression de sentir se refermer derrière nous les larges feuilles marquant l'orée d'une jungle étrange, peuplée d'arômes voltigeurs.

Kevorkian Death Cycle : Collection for Injection

Marrant, comme à l'époque j'associais d'instinct - et continuerai aujourd'hui à ranger dedans, à côté des Morgue, des Holocaust Theory, des X-Marks the Pedwalk et tout ceux qui s'ensuivent - cet album aux enfants éternellement aimants de Skinny Puppy ; alors que vu d'aujourd'hui, et pour se cantonner au strict orthonormé plan musical, entre les Beatles et les Stones de l'electro canal Canada, Collection for Injection ressemble plutôt à ceux d'en face, ceux fondés par le membre qui quitta Skinny après Remission & Bites - et leur Gashed Senses & Crossfire...
Mais alors infusé, à hautes doses (comme de bien entendu) de Philosophie dans le Boudoir, de Chants de Maldoror (car on pense plutôt à Kickback qu'à David Fincher, si vous le permettez, en présence de ces ambiances)... et de Too Dark Park. On y revient ; y en a pas des cent et des mille, qui irradient cette capacité à menacer, à faire vaciller, à souiller... et Kevorkian Death Cycle, au moins une fois (Collection for Injection fait partie de ces quelques disques si saisissants que paradoxalement, on n'a que moyennement envie de se mettre à suivre le groupe, de peur que tout seuls ils ne se dévaluent par la suite), en ont fait partie, pas qu'un peu. Collection for Injection tout entier - le chant n'est guère plus corrosif que les guitares, dignes d'une saloperie belge usinée en 1986, genre un vieux Insekt, tiens d'ailleurs est-on si loin de l'épouvantable Dreamscape, dont il faudra bien parler un jour ? (et dont "Cocaine" figurait au nombre de mes premiers émois EBM, avec "Digital Tension Dementia", tout se tient...) - siffle et chuinte et susurre et grince, presque à l'égal d'un yelworC, tenez, et suinte la chute de la civilisation... mais sait aussi, comme ne s'interdisaient jamais de le faire les auteurs de Too Dark Park, vous dégainer une machinerie à dévaster les dancefloor sans aucune morale comme "The End".
On ne va pas continuer des plombes, ce serait scabreux : si vous aimez l'electro de vicieux détraqués, et que vous ne connaissez pas Collection for Injection, quelque chose manque dans votre vie, et vous allez brusquement vous rendre compte que vous avez toujours supporté comme normal ce qui n'était qu'un méchant courant d'air.

jeudi 23 mai 2019

Worthy Park : Worthy Gold



Mince, mais c'est quoi ce tarin proustien odieusement synthétique ? L'odeur de la piscine gonflable neuve dans laquelle j'ai tenté petiot de noyer ma frangine, ou le parfum de mon premier K-Way ?
Tout ça me chante du nez dans les synapses dédiés au souvenir enfoui, ouaip mon gars, à tel point qu'à ce niveau c'est de la Madeleine Staley.

Qui es-tu donc, Worthy Park Gold, foutue bouteille rougillante d'un litre qui s'est déjà à-demi calté à cause que t'es pas chère et que ton odeur elle sent meilleur que ton goût même si ton goût renvoie à ton odeur ?(...??)
Le fameux côté "funky" dont causent les amateurs de rhum jamaïcain est là j'imagine, dans ce profil olfactif étroitement sensuel et forcément bizarre au néophyte (même si je retrouve quelques trucs du Hampden) : banane verte, bonbon arlequin, notes chlorées et chlorophylles, et pourquoi pas chlorophiles - tant elles expriment la baignade publique peut-être encore plus que la brise marine ? (Voilà où m'auront menées ces cinq années de natation du mercredi et samedi, à cette association éthylo-conne "Canadou-Manaudou"...) Je remonte sans cesse à des odeurs pas naturelles identifiées depuis si longtemps, dans des lieux aussi variés que l'école à en sniffer et le bassin municipal. Worthy Park Gold est-il antédiluvien, ou pédiluvien, à la fin ? Antiseptique ou bactérien ? Élephant Bleu ou Pento ? Chhhhhhhhhh... Confrontons à ces doutes cocasses la certitude d'une touche saline/iodée très très nette et très très euh... BONNE, qui achève de rendre le tout foutrement apéritif, et évoque le bleu presque surnaturel de l'océan autant qu'un liquide technologique (si ça se trouve il a ce goût-là, le fluide respiratoire que le mec boit à la fin dans Abyss ? Rêvons).

Bizarre, vous avez dit bizarre ? Affirmatif. Rhum salope ? Affirmatif. De quel âge ? C'est pas marqué et on s'en fout ! Car son prix est, je l'ai déjà dit je crois, discount. Et parce que l'essentiel, c'est la haute potabilité de cet esprit de mélasse, derrière son nom un tantinet foireux. Le blase d'une distillerie née du vivant de Jean-Baptiste Poquelin tout de même, faites excuse !
Bon, j'y retourne au lieu de wikipédier... J'me sacrifie... Damné, qu'est-ce que ce goût aussi chelou qu'addictif, Worthy boy ??? Ouate zeuh feuque Worzou, putain d'alien ?!!! Worlock ? Je ne saurai jamais. Mais j'te veux encore, jusqu'à plus savoir sous quelle latitude je suis planté.

Verdict : Bob Sinclar Marley dans la place, a.k.a. "Oh, le magnifique jamaïcain que voilà !" Paraît que c'est pas cher en plus (me dites pas que j'vous l'ai déjà dit ?! J'radote pire qu'une méduse, hé !)
Au niveau de la descente de pharynx, en tout cas, ça glisse mieux que Rasta Rocket. Slight et bright sont les mots qui me viennent à l'esprit pour décrire ce goût à la fois ultra-léger et bien marqué... ça plastifie les muqueuses en beauté, c'est net, c'est cold, c'est enivrant avant qu'on le boive, même si j'pige pas pourquoi ce que comment d'où que quoi, même si je sais pas ce que c'est ce Worthy Park "de base", et ben c'est ça qu'est bien, alors oubliez mes descriptions approxim-hâtives, et ne retenez que ceci, yeux de l'horizon invisible : ce rhum hyperfluide et vicieux me laisse plus que tout autre alcool une impression terriblement envoûtante de... NEUF.

Nahïïïssss ène Slizé, dozite ?

lundi 20 mai 2019

yelworC : Brainstorming

Quelqu'un l'a déjà fort bien expliqué ailleurs : au contraire de bien des autres groupes plus ou moins doués d'alors, chez yelworC le dark dans electro-dark n'est pas un habillage que l'on colle sur de la dance-music ; non ; conformément à ce qu'annonce une couverture que, contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, peu auraient osée (croyez moi, même dans le temps, elle faisait son petit effet et détachait le disque du tout venant à coup sûr), il s'agit chez yelworC d'une esthétique et, contrairement à ce que l'on croit peut-être, ce dernier mot est tout sauf synonyme de celui d'habillage - mais signifie sensibilité, et perception du monde.
Chez yelworC, c'est le boum-boum qui est contingence employée pour vêtir en société cet appétit fiévreux pour l'occulte, cette ferveur pour le maléfice, son attrait fatidique. On n'est pas loin d'une forme de dance rituelle - d'ailleurs ce ne serait pas la première fois que l'on concevrait pareille chose, puisqu'existe aussi le Grand, le Munificent, le Sublime Sleeping Sickness, et tenez justement, chez yelworC l'on s'exprime par sibilantes au moins autant que chez Sleep Chamber - et l'on ne parle pas nécessairement du rayon vocal : tout ici chuinte, gémit, halète, siffle, crache, chuchote ; tout a l'haleine acide de la concupiscence morbide... C'est à la fois très insidieux et doté de la puissance impérieuse d'un musc, ce qui fait que cela suffit à complètement métamorphoser un album, qui autrement se rangerait avec les plus grandiloquents et peplum de Leaether Strip - Underneath the Laughter et Serenade for the Dead, en somme - et donner à sa charge religieuse une odeur : de soufre naturellement, et de bûcher, d'ail pourrissant, de poussière...
On vous affirmerait bien que l'on contemple là, qui a inspiré maint lauréat au statut de super-affreux comme :wumpscut: ou Suicide Commando ("Claustrophobia", sans déconner...), la version black metal de la dark electro ; mais il y a davantage à l'oeuvre : davantage que dans du black metal, même s'il n'y a sûrement pas que du hasard dans le fait que le label alors spécialiste de ce type de son evil se fût appelé Celtic Circle, et davantage que de la simple dark electro dans ce qui n'est ni  du dancefloor de plein droit - amusez vous donc à trouver le groove chez yelworC, même au milieu des stroboscopes, qui ne sont que les signes de votre langoureuse électrocution - ni pour autant de la dark-wave pure et simple.
 Il règne céans une réelle odeur d'archaïsme qui semble imprégnée plus loin que dans des gimmicks mélodiques - du reste peu prononcés - et démange de l'envie de dégainer des expressions un brin empruntées telles que "mal ancien" - mais pour le garnir encore des épithètes "impossible" et "odieux" : comme de pénétrer dans quelque château en ruine pour le découvrir hanté par des technologies aussi inappropriées qu'impies, et vouées à faire le mal bien entendu ; sur plusieurs plans à la fois, pas tous matériels.

samedi 18 mai 2019

Dysylumn : Chaos Primordial

Alors Chaos Primordial, comme son nom l'indique un peu mais pas tout à fait franchement non plus : imaginez vous comme qui dirait Ulcerate, celui de ses meilleurs disques que sont Destroyers of All et Shrines of Paralysis, celui de ce sentiment unique de sanguinolant-à-torrents désespoir des profondeurs cosmiques - mais alors épuré, au sens d'encore élevé, émondé de toute sa (délectable au demeurant) plus-que-propension à la profusion, à la luxuriance, à l'efflorescence fractale... Par toutes sortes de très recommandables choses bien plus simples, dans leur langage à tout le moins (on en jugera dans un instant pour ce qui est des émotions...) : un peu de Bolt Thrower ou Asphyx pour le reliquat de combativité - on voit un peu le genre d'optimisme qui est de mise en ces parages - un peu de Katatonia pour la lancinance et l'élan vers le haut - même chose que précédemment - et toujours cette voix passionnée, qui en appelle autant au black dépressif qu'au doom très amer et révolté et au death dépressif - on voit pourquoi le nom de Katatonia (auquel on pourrait certes ajouter ceux d'Ataraxie, et d'Ataraxy) me démangeait : vous remettez, cet étrange sentiment d'être arraché à la pesanteur et au trivial par un sentiment qui relève quand même du désespoir le plus polaire (je veux généralement dire Brave Murder Day, lorsque je dis Katatonia, ou The Discouraged Ones) ? Simplement ici vous élève-t-il - juste un rien - plus haut que les nuages mêmes ; dans l'éther coupant qu'il y a par-delà, et les remous sauvages et sensuels qui l'ajoutent (le batteur n'est pas encore aussi brillant et d'une impériale assurance qu'il le sera pour Occultation, mais on le sent déjà démangé par une liberté, une envergure, dont on ne voit l'équivalent que chez Kriegsmaschine).
Il faudrait peut-être encore jeter en pâture un nom, celui d'Aosoth, pour dire, davantage que la coexistence de cette basse goudronneuse et de ces guitares miaulantes de corrosion, l'ambiguïté au cœur de Chaos Primordial, faite d'autant de férocité que de mélancolie, de mysticisme que de bellicisme, de death que de black... Et bien se rendre à l'évidence, surtout, que contrairement à ce que disent les premières impressions, tous ces noms ne sont déjà plus ici au stade d'influences transparentes, pour de la sorte venir à l'esprit confuses et tourbillonnantes dans la tempête au ralenti du metal de Dysylumn - mais déjà représentent rien moins que des symptômes de singularité, d'un groupe qui est déjà avec ce second disque au rang des aliens et des cavaliers seuls, tels le vieux Valborg, ou Bölzer ; et d'ailleurs bientôt le bouquet ainsi dévoilé aux premiers contacts s’homogénéise, s'unifie, fait sens, et ne laisse plus en tête qu'un seul nom, que l'on aura deviné, et que l'on retiendra pour sûr.
En fait, c'est autant la qualité que le défaut, principaux, de Chaos Primordial, que de réussir à être tout cela et néanmoins avec certitude résonner comme le préambule à quelque chose, par sa durée concise aussi bien que son propos qui paraît en taire des chapitres entiers, qu'il tient en réserve pour qui entrera chez Dysylumn. Comme une sorte de luxueux et horriblement alléchant épisode-pilote qui annonce déjà un space-opera à l'épaisseur chamanique toute pétrie d'une sauvagerie de horde nomade. De la science-fiction à la française, excusez du peu.

vendredi 17 mai 2019

Glenfarclas : 105 |Cask Strength|


Glenfarclas a la réputation - en plus d'avoir résisté jusqu'ici aux achats des gros groupes phagocytaires type Rémy Cointreau, Ricard ou Bacardi - d'être une des dernières distilleries à "brûler" ses alambics, en chauffant le cuivre à la flamme nue à l'heure où presque toutes les autres sont passées à l'électrique. En simplifiant un peu brutalement (mais vous verrez que le sujet s'y prête) : Glenfarclas sont des bourrins archaïques. Même si je pousse un peu mémé dans les ronces, c'est un compliment. Et une assez bonne façon d'aborder leur brut de fût d'entrée de gamme depuis 1968, sobrement nommé 105.

Il paraît que ce mode de chauffe à l'ancienne contribue au caractère charnu et "plein" de leur whisky. Certains arguent que l'influence sur le résultat final est négligeable, mais il semblerait qu'il s'agisse d'un peu plus qu'un bête argument marketing (d'ailleurs ce n'est même pas un, puisque eux-mêmes ne le fanfaronnent jamais il me semble) compte tenu de la puissance et de la "mâche" de leur whisky que je ne peux que constater à chaque dégustation et qui ne souffrent guère la comparaison avec les voisins.

Les étiquettes des 'Farclas sont qui plus est assez éloquentes, dans le genre "ringard et qui s'en fout". Même quand elles s'essaient à la modernité, comme la boîte de cette version Un Litre ciblant le marché duty-free, on dirait un truc de vieux beauf. Glenfarclas, leur seule idée de la modernité à eux, c'est des motifs numériques en quinconce qu'on aurait déjà à peine osé dans une cafétéria au début des années 90. Et c'est ça qu'est bien : pas de blabla, pas de maquillage, pas de diversion - mais ce qu'il faut dans la forme vintage du flacon.

Glenfarclas incarne le Speyside sous sa forme la plus rustre - c'est pour ça que je l'aime. Et ce 105 (et plus encore ses déclinaisons avec mention d'âge) est selon moi leur mètre-étalon(/eur), davantage que les versions 10, 12 ou 15 ans, au demeurant fort recommandables.


S'il y a quelque chose de primordial à savoir sur le 105, c'est qu'il a besoin d'air. De beaucoup d'air. Sans air à l'ouverture, tout neuf tout juste ouvert, je m'en souviens très bien. Cet effet qu'il me fait alors est celui d'une épaisseur assez hors-concours : une texture de nature quasi-hallucinogène puisqu'il mime le sirupeux tellement il watte, une texture lourde et suave, moelleuse autant qu'asséchante, mais qui masque fatalement pas mal de son caractère réel, le degré alcoolique élevé ayant cet effet kiss-cool d'encapsulation des saveurs mais aussi d'anesthésie de la langue (et du blair). Ce n'est pas une manœuvre d'inverti pied-tendre dandy-précieux mais simplement du bon sens : ce molosse a besoin d'une grande cellule pour s'époumoner à loisir. Alors la meilleure solution pour mon cas fût de le transvaser dans la carafe de deux litres, pour que l'alcool dominant se fasse la malle. En fait, j'aurais tout aussi bien pu le verser dans ma baignoire, n'était le risque qu'il teinte la céramique de façon irréversible : il n'aurait probablement pas cillé.

Si vous lui laissez le temps à l'air, d'abord en stock puis dans le verre, et plus encore avec la lichette d'eau, le 105 bénéficiera grandement de cette ouverture et se transformera en "Speyside hXc" : une sorte de nectar de noisette chocolatée de gabarit pornographique. Un Speysidosaure. Un T-Rex Malt : petit bras par l'âge, mais grande gueule par l'arôme. Pas bien complexe, certes, mais pas ennuyeux du tout et même assez vertigineux une fois qu'on s'y arrête vraiment. Avec un goût qui symbolise pour moi le Speyside tel que je l'entends (au risque de me répéter) : gâteau de guerrier, noix, noix, noix, noix plus noix, noisettes éventuellement, fève tonka, café de civette, chocolat chaud de Dark Sidious... Profondeur gourmande de barbare mais compactée dans un seul poing aromatique ferme qui tape en pleine glotte. J'vous dis pas que c'est le whisky avec lequel Chuck Norris se fait des bains de bouche, ce serait en faire beaucoup pour une litote. Alors disons juste pour faire dans le résumé "coup-de-poing" idoine que le 105 est comme un cousin moins raffiné du Lord A'bunadh. Il hurle "SPEYSIDE" sur tous les toits du monde comme l'autre dingo aux dents qui transpirent (sûrement d'en avoir bu plus qu'une gorgée).

On l'appréciera comme ce qu'il est, une sorte de rhum nordique d'île pluvieuse, un brandy de daron bougon qui pourra être long à apprivoiser mais se révèlera hautement addictif, et on l'accompagnera idéalement en fumant un bon D4 des familles - puisque Glenfarclas rime avec Partagas. Et aussi Gambas (qu'on flambera au 105 avec succès - mais gare aux sourcils).

jeudi 16 mai 2019

Nana Bonnard ‎: Enculé Tête De Mort

"Les salopes, oh les salopes
Elles m'ont tatoué une tête de mort
Les salopes, oh les salopes
Elles m'ont tatoué c'est une horreur
Une tête de mort
Sur la peau des couilles
Non, non
Je hais les têtes de mort

Fini les plans de mate au couvent
Pour aller voir les sœurs
Enculé tête de mort !
Qui tous les soirs se branlent en s'aidant
De leur vibromasseur

C'est la mère supérieure
Qu'a jamais pu saquer les voyeurs
C'est la mère supérieure
Qu'a eu l'idée d'la tête de mort
Une tête de mort
Sur la peau des couilles
Non, non, je hais la mère supérieure

Fini les plans de mate au couvent
Pour aller voir les sœurs
Enculé tête de mort !
Qui tous les soirs se branlent en s'aidant
De leur vibromasseur

Oh non
Oh non
Les salopes, oh les salopes
Les salopes, oh les salopes
Les salopes, oh les salopes
Les salopes, oh les salopes

Fini les plans de mate au couvent
Pour aller voir les sœurs
Enculé tête de mort !
Qui tous les soirs se branlent en s'aidant
De leur vibromasseur

Les branleurs oh les branleurs
Ces fils de pute d'enfants de chœur
Les branleurs oh les branleurs
Ces fils de pute sont des cafteurs
Ces morveux sont des rats, des rapporteurs
Non, non, je hais les enfants de chœur"

Springbank : Longrow

Tranchant. Une chirurgie à malt ouvert. Contrôle absolu de la Stanley Kubrick/Robert Fripp des distilleries de whisky, basée à Campbeltown, a.k.a Springbank. Coupant. Net. Pas un single malt : un scalpel malt. Tout est là, sans superfluciel. Aiguisé à mort, mais contenant dans son fil toute la complexité qu'on est en droit d'attendre d'un bon whisky, pour que l'on revienne sans cesse à lui avec la certitude d'une nouvelle micro-note embusquée dans un coin de son décor qu'on avait pas décelé avant, ou juste pressenti. Pour peu qu'on l'aie apprivoisée et qu'on lui aie laissé le temps d'éclore pleinement car le fluide est fort jeune, l'odeur du Longrow est une des plus vives et franches qui soient (pour ma bouteille par exemple le climax a été atteint au dernier quart sur environ un an d'ouverture). Comme tout juste sortie d'alambic. Tout juste née et bien vivace, tel le xénomorphe à peine éclos du thorax et prêt à faire quelques pas de cancan. Elle fend les naseaux sans agresser et pique les bonnes zones du cervelet. Poire épluchée, melon bien mûr, sciure de bois fraîche, vin blanc bien invitant, meuble neuf (Interiors plutôt qu'Ikea), vernis encore plus frais, peut-être ici et là l'ombre insaisissable de fumée fantôme rôde au gré des humeurs, tout ce beau vitrail d'arômes pâles étant confirmé en bouche d'une façon simple mais pas simpliste, plutôt sobre et brillante, voire scintillante - comme sa bouteille - avec une touche poivrée, un haiku olives-anchois et une finale un peu acide-amère, d'esprit ou d'essence d'agrume, qui achève ce beau rinçage des muqueuses. L'ajout d'eau (a forciori en oubliant ça couvert comme il faut quelques heures) gomme un peu les épices et arrondi les angles, mais amplifie le beurré et le salin de façon magique - le test avec deux godets différents est limpide et sans appel ! - révélant un caractère pas si éloigné du Clynelish, cette même orthodoxie de malt vertical et invasif. En version encore plus apéritive peut-être... Une cohérence d'épée. J'avais dis scalpel ? Mince alors. Mieux  que ça  : Rasoir. Ce qui est dans ce cas précis, équivaut à tout sauf barbant.

These New Puritans : Inside the Rose

Tout bien considéré, Photek n'est probablement pas le seul et c'est tant mieux, à qui porter le crédit de m'avoir récemment donné l'envie de revenir vers Icarus.
Parce que ce petit disque, là, de l'espèce de ceux qui vous obsèdent même alors que vous n'avez pas le début du commencement du premier mot à mettre hypothétiquement un jour dessus - pour ce qui est de la précision extrême et laconique, et de l'expressivité se faisant lourdement ressentir dans les suspensions et les silences entre les amples et larges coups d'archets comme des pinceaux... Oh, n'allez pas pour autant vous imaginer de la drum'n'bass - quoique.
Inside the Rose supporterait assez bien, lui qui est également de la race de ceux qui se montrent invraisemblablement élégants en toutes circonstances, d'être décrit comme une réponse venue du futur sous forme de drum'n'bass, à la new-wave de Talk Talk, Morthem Vlade Art A-Ha (oui, il convient de ne travailler que sur des matières déjà très précieuses lorsqu'on parle de ce disque, et les étoffes les plus fines). Écrire de la new-wave mutante a toujours été l'art propre à These New Puritans, et en écrire de la sensiblement supérieure à ce que peuvent tenter de méritant des PVT et des Health n'a pas tout à fait commencé ici puisque déjà Field of Reeds la conduisait sur le terrain d'une manière de musique de chambre à l'anxiété toute en retenue et en non-dits - mais il est clair qu'un nouveau cran, si pas plusieurs, a été franchi avec Inside the Rose.
Musique de chambre délicatement mais en profondeur tissée de technologie raffinée, et en même temps empreinte d'antique langueur mélancolique comme tout ce qui s'élève du bois et des draperies de velours : voilà quelle est la new-wave comme la jouent These New Puritans, avec ses mélodies, et surtout son timbre vocal, à l'équilibre parfait, sur le fil et donc au sommet de l'un comme de l'autre sans tomber ni dans l'un ni dans l'autre - entre émotion et intellect. Le genre de musique que l'on imagine s'écrire vêtu seulement d'un hakama et d'une rose entre les dents, avec les épines bien sûr sinon ça n'est pas de l'art. Le genre d'une telle fraîcheur aiguë que l'on ne sait si elle paraît plus faite pour le saut du lit ou les quatre heures du matin.
Alors qu'on ne vienne me rebattre les oreilles ni avec Extra Life ni avec les disques bourrés de si distingués silences que Mark Hollis a pu faire, seul ou entouré  -on imagine d'ici les termes savants pour dire avant-garde sans avoir la muflerie de le dire, dans les magazines qui aiment la pop intello - on se remémore certains noms qu'on y croisait lorsqu'on la lisait soi-même, Murat, Divine Comedy... Tindersticks ; on songe presque à Depeche Mode qui se lanceraient dans des Exciter et des Spirit, mais à vingt- deux ans, âge que du reste les frères Barnett ont pourtant eux aussi dépassé... Je fais ce que je peux afin de vous épargner une nouvelle occurrence du désormais poncif "l'album que j'attendais d'eux depuis le début", mais le monde ne rentre-t-il pas pour un instant dans l'ordre chaque fois que l'on rencontre pareille beauté ? Ne l'espère-t-on pas chaque jour de notre vie, même à l'insu de soi-même une fois qu'on n'a plus vingt-cinq ans ?

mardi 14 mai 2019

Dysylumn : Occultation

Dysylumn assurément possède sur les choses un point de vue qui n'appartient qu'à eux.
A l'évidence, les seules qui les préoccupent semblent se dérouler sur un plan cosmique particulièrement profond, où les seuls autres touristes qui risqueraient d'apparaître dans le panorama sont Esoteric ; et pourtant, pas une seul seconde Occultation ne donne dans le funeral ou une quelconque autre forme de ce doom-death qui est souvent considéré comme le seul idiome du cyclopéen, de l'abyssal outre-espace et de la folie...
Pas par Dysylumn, non ; qui au passage s'arrogent également le droit d'utiliser une réverbération que, pour sa part, l'on associerait plutôt au black metal très mystique et rituel, celui des Negative Plane ou des Temple Nightside ; et de même le chant est-il, lui, "à la grecque" mais pas tout à fait non plus - entendez clairement articulé, rocailleux, passionné... Là non plus, Dysylumn pour autant n'écrit dans cette langue qu'une épopée en ses propres termes ; puisque par la grâce d'une batterie friande ce ce type de motifs qui communément attirent à leurs auteurs la labellisation "tribal", que l'on retiendra donc ici pour aller vite et se faire comprendre, quoiqu'elle soit en l'occurrence encore moins appropriée que d'ordinaire - Dysylumn choisit donc le sentier d'un death narratif et abstrait tout en même temps, en ligne claire et pourtant lourd de sens occultes à plein nez... De telle sorte que l'on finit par l'attraper, au bout de sa langue, le nom de leurs à peu près seuls pairs, à savoir : Bölzer. Comme eux (et encore plus qu'à la façon d'un Barús, dont on pourrait également voir là un parent de l'agile et gracieuse façon de nager entre pur death metal à l'abri de tout soupçon, et symbiose post-hardcore), Dysylumn ne souffre pas de barrières à son périple, et son appétit : à la fois aqueux, caverneux, et ample à l'égal d'un vol stellaire...
Au fond, il y a surtout encore autre chose que Dysylumn est de plein droit sans pour autant se sentir obligé d'en adopter les codes et le jargon officiel, c'est "onirique". Occultation est une sorte de rêve au sens où peuvent l'être certains voyages initiatiques, certains chemins mystiques qui ne sauraient se parcourir sur le plan exigu du réel, du tangible, du terre-à-terre - et la terre, assurément, n'intéresse pas Dysylum. Dysylumn jouent du death metal chamanique, voilà, osons le carrément, parce que voilà un groupe qui fait discrètement son affaire en solitaire, traçant sa propre route après des débuts qui laissaient craindre un n-ième clone de Mitochondrion louchant un rien sur Darkspace, tanguant selon les cadences de sa propre indolence, nautique au moins autant qu'il est spatial, naviguant sur les océans de rêverie cosmologique au long des courants d'une sensualité qui n'est assurément pas de la sorte la plus coutumière dans le style - mais porte assurément au ravissement, à l'émerveillement. Le death metal violet existe, je l'ai vu en rêve.

lundi 13 mai 2019

Oozing Wound : High Anxiety

Album après album, Oozing Wound continuent à mimer la totale indifférence à toute sorte de décence, sécurité, santé mentale, intégrité physique, salubrité, intelligence, qui faisait tout le sel - et le sel c'est bon, demandez aux habitants de Sodome et Gomorrhe - de leur premier.
Ils jouent, aujourd'hui, non pas du post-thrash, car l'expression pourrait du reste aussi bien qualifier Retrash - mais ce qu'au nom de l'amour immodérée de la vanne on eût aimé qualifier de post-Oozing Wound ; las, ce n'en est pas. Simplement du thrash à la Oozing Wound, qui s'évertue à l'être en pratiquant bien la répétition du riff supposé acide ; et, quand la musique eût, probablement, dû album après album devenir toujours plus irradiée, et les mélodies toujours plus arides et étiques, griffonnées du plus profond de l'insomnie, d'une main raide animée par les seules amphétamines en bout de course, au bic noir à bout de souffle - elle se contente, absurdement... d'en trouver de nouvelles ; des mélodies ; des structures héroïques ; des variations ; des chansons. Je vous demande un peu.
C'est d'une tristesse infinie... Enfin, là encore l'honnêteté commande de dire que ce n'est pas tout à fait exact : comme je n'écoute pas du thrash pour être triste, pas en ces termes à tout le moins, l'écoute généralement se finit avant que le disque ne s'arrête de son propre chef.

samedi 11 mai 2019

Bile : Biledegradable

Je n'ai aucun mal, à le réécouter, à me remémorer exactement l'effet qu'a pu me faire à sa sortie - et à toutes les innombrables obsessionnelles fois subséquentes que je l'écoutai - Biledegradable, putain.
Ce que Manson pouvait faire de mieux - à savoir "Apple of Sodom", bien évidemment - encore poussé un cran plus loin (dans le collant, le pesant, le déshumanisant) à grosses doses de narco-dub école Scorn - mais sali par ce feeling hip-hop propre à Bile, dont les métastases prennent tantôt des formes qui rappelleront celles qu'elles avaient déjà sur Suckpump, tantôt leur version aperçue dans le miroir déformant du cabaret au fond du k-hole qu'est Teknowhore...
D'ailleurs l'irruption du terme "métastase" n'est sûrement pas innocente : Biledegradable avec le recul ressemble aussi pas mal à un Metastasen lâché en rase campagne redneck à la nuit tombée, avec juste sa bite son couteau et le radio-cassette de son pick-up (dedans, y a du Psychopomps et du Pantera, ça aide à se donner du courage, pas sentir qu'on a le marineur qui baigne) - et qui voit la nuit américaine virer au bush australien versant Razorback, en période des amours.
La jaquette de Biledegradable est presque toute noire, et ne ment pas sur la marchandise : vous avez intérêt d'aimer jouer à colin-maillard... sans safe word.

Sanguinary Trance : Wine, Song and Sacrifice

Le old-school est-il actuellement à la mode dans le metal ? Vous voulez dire, davantage qu'il ne l'est toujours dans un coin ou un autre de ce dernier, avec une décennie différente voire une année ou une autre bien précise, à entendre dans le "old" ? Pas sûr.
Mais chez moi, en revanche, entre Thulsa Doom et tous les groupes où dernièrement j'entends avec délectation, qui s'attardent, des échos de De Mysteriis Dom Sathanas : oui, on peut l'affirmer ; j'ai encore réessayé le Permanent Destitution de Hissing de toute fraîche date, par exemple, et comme on dit de nos jours : c'est qualitatif ; mais le moins qu'on puisse surtout dire est que je suis fatigué de tous ces riffs post-post-dissolution de tout dans le Grand Annihilateur - et que je préfère quand ce dernier sort ses beaux costumes de théâtre, comme antan (sauf si c'est Portal et son Ion, que j'ai de plus en plus envie de ressortir), son sens de la dramaturgie où subsistent des traces de thrash aux traits horriblement défigurés à l'acide - et j'aime les quilles avec un goût de poussière.
Alors, une démo comme celle de Sanguinary Trance, avec sa réverbération qui renvoie aux deux (Thulsa Doom et Mayhem, suivez, un peu), ses mélodies rêvant au temps jadis (et impies, rassurez vous), son batteur de loin en loin pris d'accès de fourmillements qui relèvent à vrai dire plutôt de la tarentelle... Vous voyez le tableau. Mais parlons en pourtant, du tableau ; car si court soit ce foutu machin, il est de proportions encombrantes.
Wine, Song and Sacrifice sonne comme quelque mythologique bataille se déroulant au moins autant dans les grottes sub-chthoniennes qui en abritent les homériques proportions, que sur le plan symbolique et rituel, issue de quelque Silmarillion obscur et oublié ; lequel bientôt se révèle - si l'on ose dire - une sorte de grimoire de psychédélisme particulièrement invasif : comme un ergot de seigle ou autre feuille séchée au goût aussi odieux que sa puissance, qui vous ferait défiler dans les artères les huit colonnes des armées de l'enfer, et remonter jusqu'à votre cerveau à la fin d'en procéder au pillage et due forme, avec forces libations et cuissons de viandes à la braise (les yeux piqueront un peu, comme il est souvent le cas lorsqu'on passe un vrai bon moment des familles)... Ainsi c'était donc ce que promettait le nom du groupe.

Alors maintenant, Sanguinary Trance, c'est simple : tu vas me nous sortir un vrai album sur un vrai format, et puis c'est pas plus compliqué.

Mhönos & Der Blutharsch (and The Infinite Church of The Leading Hand) : Album

Allons, coupons court d'emblée à tous les effets de manche et tranchons : le terrain où se joue le ci-devant album collaboratif (morceaux (ou morceaux de morceaux) des uns envoyés aux autres pour être retravaillés et vice-versa) est celui du célèbre The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud & Deutsch Nepal. Comme on dit dans les milieux autorisés : paf.
Pour Der Blutharsch, malgré la sympathie très réelle que j'ai pour ce qui fait à présent un certain nombre, respectable, de leurs dernières sorties, cela constitue tout de même un saut qualificatif majeur ; pour Mhönos, vue la très préoccupante nature de leurs deux derniers, cela secoue moins sur le plan de la seule qualité, mais c'est néanmoins du neuf, un vent vif et âpre.
Il paraît difficile en effet de rattacher à autre chose qu'à cette illustre façon d'emprunter des tours à différents genres pratiquant la transe mais sans s'engager franchement, de façon reconnaissable, figée à aucun, ce dont le seul genre musical plausible est le seul envoûtement ; et qui ici, cela n'étonnera pas venant d'un disque de Mhönos, renvoie autrement à des pratiques d'ermite, pour le coup rappelant en particulier ceux des altitudes extrêmes, nommément Opium Warlords et Horse Latitudes.
Ce disque sans nom aux trois parties sans titre, assurément, est une élévation, à partir d'un point de départ déjà très élevé, une ascension vers une acuité toujours plus douloureuse, triomphale, comme un départ en guerre, une longue, très lentement et progressivement accélérée, course de bélier contre le ciel - que la fin du disque aura la délicatesse de laisser irrésolue, libre à chacun de lui donner sa conclusion personnelle, comme il sied à toute démarche spirituelle. Une rasade décharnée de lumière minérale, aussi tendre qu'une caresse à même l'os, que son souffle met à nu sans violence ni aménité superflues ; un événement céleste qui, aussi lointain qu'il soit de toute évidence, vous semble vous dissoudre l'émail sur les dents, et pouvoir déchausser celle-ci s'il devait s'approcher - ce qui n'arrivera pas, on l'aura compris. Il n'en aura pas besoin, tel un condor terrible et émissaire des temps derniers dont la seule funeste ombre se posant sur la vôtre suffit à rendre fou le plus incrédule des balourds - pour vous laisser transi, de peur, de soif, de désir d'encore ; la lassitude du monde transmutée en appel de l'état gazeux, reçu avec la ferveur huysmansienne qui sied.
Bigre.

vendredi 10 mai 2019

Bruichladdich : Islay Barley 2010




Yellow is the new black ? Ocre 'n' Toshan ? Quel que soit le coloris, j'aime toujours leurs boîtes en métal bien solides, à Brook-Laddie, même si elles ont toujours ce côté froid, "artiste contemporain designer scandinave". Elle s'empile nickel chrome sur la bleue pastel en plus. C'est satisfaisant.

Nez : un genre d'eau-de-vie de framboise croisée grappa, un peu Melba, ponctuée d'une note de fermentation brassicole ou lactée (kéfir ?), avec l'odeur d'esprit (spirit), blanche, franche, sans aucune trace de bois. Juste le malt restitué de façon cristalline. On est sur de l'essence d'orge brillante, captée en Imax - Bruich' sont une espèce rare de puristes psychorigides un peu poètes, il suffit pour s'en convaincre de voir leur emballages qui décrivent jusqu'à la masse nuageuse qui dominait le jour où leur orge a été récoltée... L'orge locale en l'occurrence). Une essence de céréale écossaise limpide donc, et biseautée, "à la Domaine des Hautes Glaces" pour ainsi dire (j'ai été marqué par le caractère bien tranché de leur whisky, à ceux-là) ou simplement un genre de marc d'Écosse qui ne dit pas son nom, et qui après cette puissante intro framboisière, mute vicieusement en cappuccino, puis en caramel mou. C'est agréable.

Bouche : facile, pas Chardonnay mais s'invitant pareil, du moins ce whisky se goûte comme un vin blanc de ce genre (c'est souvent le cas avec Bruich', j'ai l'impression, le côté blanc d'apéro bien gourmand - Gégé, qui connaît mieux cette maison, confirmera ou infirmera). L'eau-de-vie de framboise reste agrippée en rétro-olfaction. Avec une belle lichette d'eau, on retrouve ce côté marc/Hautes Glaces, ce "goût de bourgeon" à la fois sec et huileux. Par instants on dirait un genièvre. Puis autour, devant, rien que du gourmand, sans tergicomplications extravagatoires. C'est sympathique.

Finale : moyenne, pas trop sèche, avec une légère amertume, une micro-pointe de sel et de sucre, un peu de réglisse aussi. C'est convenable.

Ces paysans hipsters d'Islay savent exactement ce qu'ils font, et leur marketing aussi coloré soit-il n'est jamais une parade comme chez d'autres avec leurs histoires de vikings simili-fantasy un peu casse-bonbons (je fais allusion à Highland Park, et un peu à Ardbeg, aussi) : chaque moment semble réglé au millimètre par des gens de métier soucieux et consciencieux, et si je suis incapable de décrire les nuances avec la même précision, je garde à l'esprit le goût d'une viennoiserie liquide un peu saline, jamais écœurante, incrustée de raisins délicats. Et de framboises, au cas où j'aurais oublié de les mentionner. Simple, sans être simpliste, comme le dit la formule con sacrée. Vif et invitant, modeste, précis, facile, un peu joueur, cet Islay Barley est un compagnon fiable des matins qui chantent.

The Antigua Distillery : 2012-2018 (Velier)


L'Antigua 2012 de chez Velier est un rum entier, et jamais traître. Un rhum de mélasse (c'est ce qui lui fait perdre son h, qu'on réserve paraît-il aux "vrais" rhums agricoles) honnête et généreux. C'est ce qu'on appelle, selon l'expression un peu con-con, "une bonne pâte". Une pâte de fruits. Ou plutôt une pâte à chou. Ou plutôt ce qui rempli la pâte à chou : une bonne crème pâtissière. Qui résiste à ça ? Un mille-feuille ou un éclair vanille, c'est ça. Pastel de nata, ça marche aussi. C'est ça oui, ce 2012 de The Antigua Distillery dégoté par le Kubrick des rums Il Signore Gargano : l'équivalent possible d'une crème pâtissière en alcool fort. Et sans ajout de sucre en traître comme chez tant d'autres. On peut toujours faire confiance à Velier là-dessus : ils détestent le sucre. Les notes un peu piquantes/acides qu'on pourrait détecter sont sans doute induites par ce degré alcoolique de papa, qui pourra effrayer un brin les palais sensibles, mais n'anesthésie pas, à seule condition qu'on lui laisse un peu de temps pour s'aérer, et n'empêche en rien de savourer l'onctuosité du spiritueux, et sa densité admirable... Suc. C'est lourd, c'est puissant, oui ! Mais ça n'est qu'une pâtisserie ronde et généreuse, peut-être pas complexe, mais jamais ennuyeuse, avec une finale aussi fabuleuse que le nez, une finale qui a de la mâche à revendre et n'assèche pas la gueule, qui elle salive, et salive, encore... Ressac. Le caractère "Barbades", doux et consensuel d'après ce que mes dégustations ici ou là m'ont pu laisser entrevoir (ce côté vanillé universel ? pas de conclusions hâtives, mais je sens quand même dans ceux-là un profil plus 'à la cool' qu'en Jamaïque !), se trouve boosté par les esters en surnombre (les fameux 218 grammes par hectolitre affichés) qui lui ajoutent un coffre certain, et ce côté très charnu, ce caractère "totale gourmandise". C'est donc sans conteste l'un des rums les plus gourmands qui soient dans sa tranche de prix abordable (le degré alcoolique excède le prix), sauf à être des tristes sires qui boudent le moment du dessert. Le verre vide laisse ressortir tout ce qui était masqué par le liquide : les notes sèches sont splendides, et un voyage à elles seules, on visualise sans trop forcer l'esprit les abords de la distillerie de cette petite île, au petit matin, des amas de bagasses qui sèchent dans un coin tandis que le soleil point dans son espèce de soupe orange, et le parfum lointain du sable chaud...

Élixir de boucaniers.

Port Charlotte : 10 ans


Rien qu'au look de sa bouteille qui semble à deux doigts de traiter nos mamans de péripatéticiennes si on ne succombe pas à ses charmes retro-vintage illico-prestouille, ce Port Charlotte 10 ans semble se poser en fier représentant des Islay. Le single malt qui va tous les maraver sans distinction ceux de la gamme classique, les Lagav' 16, Ardbeg Ten, Laph' Quarter Cask... enfin surtout un, le plus dark-viking des trois, vous savez lequel...
Le "PC10" vient s'attaquer au Ardbeg du même âge, c'est évident, c'est l'emballage SSisters of Mercy Dark Vador Finition Carbone qui le dit, même si d'autres parlent de clin d'œil amical voire "hommage" façon "wesh Begou, trop cool d'être dark, tmtc" on me la fait pas à moi, les p'tit gars de chez Bruichladdich sont des taquins. Des filous malins. Comme ces 50 degrés tout ronds fièrement affichés. Ou ces détails d'incrustations, de grain de papier et de filigranes dignes d'un billet de 50(0).

Je sens déjà un bon gros tourbé surpuissant des familles gouacher l'horizon en vert foncé et noir.

Alors quand je découvre sa foncière gentillesse, j'ai de quoi sourire, pour sûr. Un whisky de bon gars, ce Port Charlotte ! Rien à voir même avec un bébé Octomore. Non, c'est encore autre chose... Un vieil écossais à gâpette le qualifiait tantôt de whisky "à savourer au coin du feu pour se réconforter après une journée de randonnée pluvieuse dans les collines". Une image d'Épinal, sans doute, mais qui lui colle bien au profil.

Au nez il a une espèce de petite tourbe tranquille, chaleureuse, campagnarde (d'aucuns disent fermière, ce qui me rappelle le Connemara Distillers qui n'est pas très loin), totalement familière même si la comparer à n'importe lequel des Islay cités plus haut serait mentir. Elle évoque des moments passés près d'étangs, et la certitude d'un pique-nique serein. On en aurait presque une voix off à la Dussolier dans la tête, dites -moi !
 Jamais agressive façon "cendrier dans ta gueule" (on le connaît trop bien ce coup-là), mais plutôt doucement fumée, comme une bonne Morteau qui cuit tranquillou sur le coin de la gazinière pendant qu'on épluche les patates et que le Mont d'Or frémit au four. Une façon de rappeler le caractère un peu charcutier de mon chouchou de 2013 le Peat Project ? Est-ce le même distillat qui a fini son temps ? Ils sont quand même bien différents...
Un nez tourbé, sans doute, mais gentiment, plutôt torréfié que tourbé, d'ailleurs, assez caramélisé (sans putasserie "façon bourbon", non, juste comme le Bruich' Islay Barley), plutôt viennoisier aux entournures, avec une sorte de sècheresse gourmande mêlant chicorée, cigarillo vanille (ceux des vieux aux dents gâtées, dégueulasses mais dont j'adore l'odeur).

En bouche... gimme five ! L'attaque franche et fraîche, légèrement épicée (gingembre ? wasabi ?), herbacée (coriandre ? persil ?) très ciselée et très élégante, comme tout ce que fait Bruichladdich, et qui systématiquement s'achève sur le goût du café, ici dans une version spiritueuse qui évoquerait un Kahlua (ou un Black Russian) en moins sucré mais avec un peu de sel... Ou le goût que laisse une tasse de bon café tout juste moulu. Non, encore trop compliqué, c'est mieux que ça : la rétro-olfaction, spécifique, m'envoie le grain du café. À tous les coups. Le grain de café croqué. Rien que ça, et de façon très très nette. Kéblo sur le caoua. L'eau lui ajoute comme une espèce de goût de vieux papier. Le café se pare alors de mentholé.

Torréfaction, c'est le mot-clé.

Tourbé-torréfié / herbacé-frais ? Plié, vendu : ce PC10 a son propre style, bien à lui, qui m'a pleinement séduit en une moitié de bouteille environ. Même si je préfère sa version Islay Barley 2011 (petite dégustation comparative à venir) vous seriez avisés de pas le louper, si un Islay marginal intrigue un tant soit peu vos papilles.

(N.B. : oui, le verre est vide... une négligence dans l'édition de la pochette de chronique ou un argument supplémentaire pour promouvoir le breuvage, vous choisirez.)

jeudi 9 mai 2019

Hampden : 46% / 60% |Overproof|


Concernant le 46%, un des tarins les plus séduisants que je connaisse, ex aequo avec les meilleurs whiskies tourbés ou l'Arran... mais même au-dessus. Invitant à en crever, comme sculpté dans l'éther le plus velouté. Comme revivre la première fois qu'on a senti l'odeur de l'essence, à chaque fois. La colle blanche, le dissolvant, le Sans Plomb 95, bref toutes ces senteurs bien particulières qui nous montent au cerveau, signature jamaïcaine sous une forme sensiblement nouvelle, sensuelle, sans une once de vulgarité... La vanille est dedans, définitivement, quidam au quai des brumes sensorielles, elle se confond avec ce le plus sexy des vernis. C'est Délice. Le nez de ce Hampden "production permanente" est complexe et simple à la fois, occulte, une petite merveille de caractère intriguant et profond. Un bayou vaste aux effluves magnétiques, tenu dans la paume. Ce Hampden est toujours pareil, mais jamais lassant. Un classique-né, tout bêtement, qui est différent de tout ce que je connaissais, ma porte d'entrée dans le monde des "rhums qui schlinguent". C'est sa fonction, sa mission : faire découvrir le rhum jamaïcain à ces hautains précieux d'amateurs de single malt, avec leur grille de lecture de babtou fragile deux point zéro biberonné aux micro-sensations. Le 60 est en comparaison avec ce 46 beaucoup plus corseté, son côté colle moins évident, plutôt clou de girofle et fruits secs. De quoi faire mentir la légende urbaine "plus de degré alcoolique veut toujours dire plus de saveurs". Belle connerie, j'ai pu le constater à maintes reprises, en l'occurrence ici. 


Le 46 degrés, dilué, est déjà prêt, ouvert. Il ne changera pas drastiquement. Le 60 est concentré, il demande donc plus de temps, d'air... Les deux convergent vers le même plaisir, un plaisir simple mais épais, profond, dans les arcanes de l'Esprit de Mélasse. 


Bouche réglissée (Zan / Cachou Lajaunie), absinthée (elle a comme une bedaine de badiane, et non je ne vois pas Annie partout !), dattes "medjoul" (les bien charnues et fondantes de Palestine, pas les sèches qui n'ont que la peau sur le noyau). Acidité et amertume en position 69 sur un grand lit de muscovado, rapadura, irakia... ARCHITECTURE MÉLASSE. 
Glace Rhum-Raisin (sans rire ?) Baba au rhum (pfff, sans déconner...) Frangipane. Pâtisserie marocaine. Miel sans sucre. Un régal, pour faire simple, avec un dangereux goût de reviens-y, qui à chaque fois ou presque mène à la cuite heureuse. J'ai couché ma première bouteille en trois sessions, d'ailleurs, et cette seconde est sur le point de subir le même sort, le Hampden Overproof étant plus résistant dû à sa dangerosité (il colle une ivresse au marteau,  et je parle même pas de la gueule de bois qu'il induit, et qui n'a jamais autant porté son nom : la sensation d'être devenu le fût qui le contenait est totale). 

Le 46% est le plaisir instantané "clés en main" avec une combinaison d'arômes simple mais redoutable, immuable et ample.
L'Overproof, plus fermé, plus secret, plus dense, demande plus de temps pour être cerné, et se sirote avec respect. Les deux me semblent complémentaires, comme deux frères, le cadet charismatique et enjoué, et l'aîné opaque, mystérieux et un brin sinistre, avec lequel la patience est de mise.

Dans les deux cas, c'est un sortilège, et un indispensable de la cav
e.




Icarus : Squid Ink

Ça n'a pas loupé : d'avoir à nouveau entendu du Photek m'a fichu l'envie d'écouter Icarus, et plus particulièrement prendre enfin le temps de me pencher sur Squid Ink - et le résultat fait pan ! dans la tronche à l'autre idiot.
Voilà, nigaud, à quoi ressemble de la drum'n'bass s'ébrouant en rêve dans de l'essence de Japon, semblant faite d'amples mais délicats mouvements de pinceau à calligraphier, d'hospitaliers dédales en cloisons coulissantes, de conversations entre gouttières et fontaines de jardin ; voilà, aussi, à quoi ressemble un album en forme de miraculeux équilibre entre la jungle poussiéreuse et hantée  de Kamikaze, et la non moins vénérée ambient aux ponctuations sub-laconiques de I Tweet the Birdy Electric - la constante dans les trois étant, sans surprise mais avec délices, ce pouvoir onirique aussi puissant qu'il est discret et délicat, et qui caractérise Icarus - puisqu'il ne s'agirait pas d'oublier Fijaka, dont après tout on pourrait déceler ici des échos de la composante aqueuse, au nombre de leurs merveilleux poèmes versifiés en post-breakbeat -, avec ses courants d'air tout infusés d'imaginaire (la queue du beat sur "OOtt", ne croirait-on pas un feu qui craque ?), ses rythmes qui tout déconstruits qu'ils soient ne cessent jamais d'être innervés directement dans l'hôte - vous - et dieu sait pourtant qu'on croirait presque du Riou, tant certains pourraient aussi bien être le bruit de couteaux à écailler qu'on aiguise, du pilon au fond d'un bol à wasabi, ou de tant d'autres mystérieux ustensiles de cuir, de bois, d'écorce, qui frottent, caressent, crissent ou cliquètent, industrieusement, facétieusement, jovialement, vous emmenant l'air de rien dans une hutte de pêcheur sur un rivage perdu, à vous dissoudre en toute sérénité dans la magie qui entretisse on ne sait quel rituel quotidien... A moins qu'il n'y ait à l’œuvre quelque transformation plus surnaturelle, et que vous ne soyez en train de passer de l'état de bête humain à celui de... coléoptère ? crabe ? esprit du vent ? bol de prière aux mains de quelque vieux bonze dont l'esprit bat la campagne les jours de soleil bas ?
Non, on n'est pas près de faire mieux, que cette jungle qui, s'élevant de sa convulsion primordiale, va son vol gracieux de papillon entre Zatoichi et Erik Satie ; pas près de voir l'abstraction se montrer aussi sensuelle ; pas près de cesser, de sitôt qu'on entend Icarus suspendre toute réflexion, et se laisser porter, béat comme feuille au vent.

mercredi 8 mai 2019

Ben Nevis : 10 ans

Ben Nevis... Entre nous, ce patronyme ne m'avait jamais convaincu, jusqu'au moment de tomber sur la bouteille en verre et en os, et de l'avoir en pogne. Il sent autant le paquet de cacahuètes "1er prix" que le rafiot en dérive, ce blase. Quoiqu'un rafiot en dérive, ça vend déjà des images plutôt "whiskises", en fait... Et puis à bien le reluquer, voilà au moins un nom suintant la franchise. Et surtout le j'm'en-foutisme absolu de la modernité, de la tendance... La vraie ringardise quoi... Le truc rigoureusement old-school, pas cool, plus côtelé que le velours de la veste bordeaux d'un prof de philo au visage oublié... Has-been... Et donc, snob à souhait, si vous voyez ce que je veux dire puisque - et ça ne date pas d'hier - rien n'est plus susceptible de devenir élitiste dans le milieu des "fins gourmets", qu'un truc de blaireau, et mieux encore un truc de pauvre. Un peu comme ces vilains gros cafards de mer d'antan qui garnissaient les engrais, nourrissaient abondamment les forçats ou les boniches et qu'on appellerait ensuite homards, ou ces bars à vin actuels qui redécouvrent la sardine du prolo, et vendent ça comme un met fin, en posant solennellement sa boîte délicatement ouverte sur une très grosse planche. Et je n'parle pas des topinambours, panais ou autres "légumes oubliés" qui font le bonheur des grands chefs, et  que Pépé-Mémé associent encore à ce qu'il leur restait à manger comme mauvaises herbes sous l'Occupation. Tout ce qui a un goût "abandonné" intéresse toujours le snob, les étiquettes comme celle-ci avant tout. Étant de plus en plus un membre de la communauté de connards sus-citée (même si plus Gilet John que Mac Ron), j'ai donc acheté sans goûter, tant la fiole exsudait l'alcool d'honnête homme et les histoires un peu tragiques.

Une étiquette plutôt éloquente dans sa sobriété fleurie, son accroche contrebandière et sa pittoresque mais vibrante illustration du paysage local, digne d'un Gustave Argenté et comme retranscrite par strates hyper-lentes sur un vieil écran d'ordinateur dans un James Bond ère Connery. Sur du parchemin qui se décolle, regardez moi ça... avec même du houx, en dessin, haha, du houx, nom de bordel de chiotte de fortune au milieu des ruines de Stonehenge en plein automne pluvieux avec pour seuls compagnons Bilbon Saquet et le Père Fourras, du putain de HOUX, non mais vous avez un peu vu ce HOUX ?! Et cette croix ?! Vous l'avez bien regardée cette croix, mh ? Tenue par une putain de... main ?!!

"DOOM !!! OVER THE WÖRLD !!!!" : voilà ce qu'elle me chante, cette étiquette. 

Passons à la dégustation sans plus attendre, voulez-vous.



Verdict : pas du tout ce à quoi je m'attendais. L'apothicaire m'avait vendu un spiritueux que j'imaginais plus farouchement différent. Ou alors c'étaient les rumeurs avant lui.

Le pif me rappelle l'Aberlour du même âge, juste avec plus de décibels. Noix ? Non, juste de la céréale pure... Feuque ouais : ce nez est celui d'un speyside des petit-dèj' : moult malt, profusion de croissants goguenards, et de corniotte, mais aussi simple parade d'une gnôle de mirabelle ou de questch (c'est moins mon truc au petit dèj' celles-là, je préfère la poire) et du caramel en cours de cuisson. Des céréales à foison - muesli, Quakers, All-Brans, Smack's, Golden Graham's, etc etc, elles y sont toutes. Le whisky n'est rien d'autre qu'une eau-de-vie de céréale, de toute façon, alors qu'il nous fasse penser au moment du petit déjeuner n'est jamais accidentel (pensée émue pour le Bunnahabain et son odeur de boulangerie à l'ouverture)... Gelée de coing ??? Goûtons... Farouche, il l'est, du moins si on est pas du genre à adorer "boire le bois" pour citer le taulier de ces lieux. L'attaque est à la fois sèche et bien charnue (mais pas grasse, j'insiste, même si on peut lui trouver de la mâche), et elle a un quelque chose d'anisé, pas dégueulasse pour tout dire même si en général j'aime pas cet arôme sous forme éthylique (puisqu'il rappelle sans surprise et bien trop souvent le pastis, mais ici davantage une bonne absinthe en réalité), puis la bouche se mue en chocolat (en poudre, industriel type Banania ou Nesquik, on revient à ce nez de petit déjeuner - je cite aussi son fameux ami ?) avec un vieux côté salin-maritime persistant mais totalement étranger aux contrées pleines de goémons d'un Ardbeg ou d'un Lagavulin. Juste desséché comme si on buvait l'infusion de son étiquette jaunie. Rien que d'assez classique en somme. La finale assèche encore un peu plus la gueule... Je piaffe, ça révèle comme un goût de nectarine aux jointures, pas désagréable. J'en reste là, un peu frustré du palais.

Post Scriptum : après un mois et des poussières d'ouverture, en grosse carafe (c'est bien pratique et pas que pour le vin, une grosse carafe, si vous êtes pressé), ça ressemble plus au whisky au caractère bien marqué dont j'entendais parler depuis pas mal de temps. Un truc sec et amer, évoquant les airelles, la canneberge, le vieux marc, le noyau d'abricot (l'amande amère), et... la poussière. Une poignée de poussière liquide au sel gris et aux baies : voilà ce que c'est ce Ben Nevis. Gustativement magnétiquement laid. Austère mais gourmand. Un peu suspect, aussi, comme si on flirtait avec l'intoxication alimentaire (après tout chez nous c'est ivre, et chez eux c'est intoxicated) : je ne sais pas quel goût a le houx, mais j'aime imaginer que ce Ben Nevis y ressemble au moins un peu.


Golden Ashes : Gold Are the Ashes of the Restorer

Plus encore qu'une friandise pour les amateurs de The Angelic Process et Seirom, Gold Are the Ashes of the Restorer prend le black metal emo-misanthrope (tracez une droite reliant Filosofem à Earth & Pillars) et pousse le délire de l'exil du monde dans la forêt encore un peu plus loin : émondant encore des aspérités, accentuant encore le précieux nimbe d'engourdissement et d'illumination - hallucination ? - synthétique, préservant le tintinnabulement du rythme propre au black metal seulement pour le tirer vers une forme... mais oui : de joie ; une beaucoup moins prétentieuse, intellectualisée, engoncée dans son avant-gardisme que chez un Liturgy, beaucoup plus simple, et puissante aussi, puisqu'elle touche au degré d'émerveillement que l'on a pu ressentir devant un Black Noise - comment ils disaient, "il n'y a pas de coïncidences" ? C'est un peu comme si ce dernier l'avait attendu, le présent album, pour venir éclairer - le mot s'impose - le "black" dans son titre, et lui rendre un étonnant écho de cette même calme, sourde trépidation de la sève qui les habite, les porte ; la nuit étoilée comme seul champ de la conscience.
Et quelque part, parce que je vous vois venir, même si l'on aurait facile pu encore caser Tim Hecker, Sieghetnar et Jesu dans la chronique, ce n'est pas vraiment antinomique avec le black metal tel que défini par Mayhem et poursuivi par Vassafor. Ce pourrait être japonais, presque mériter un étiquetage Miyazaki-metal, ou alors du Michael Mann en Hyperborée - et c'est l'oeuvre d'un Maurice qui a déjà tout de même un Migdal Bavel, un The Divine Antithesis et un Genocidal Majesty à son actif, comme bâtisseur ès-cathédrales de sensations extrêmes. Otherworldly, comme on dit là-bas.