mercredi 16 octobre 2019

The Deathtrip : Demon Solar Totem

Je m'étais laissé convaincre par un compère que l'effroyable qualité du premier promo envoyé par Svart ne desservait pas le disque - ce qui fut bien le cas au vu de ma réaction, passées deux premières écoutes les tympans révulsés - et surtout serait très proche de la crudité du vrai Demon Solar Totem (à savoir le disque, non compressé, bien entendu) : là-dessus il convient de revenir, et rectifier.
La production de l'album, à ce que semble indiquer une version moins cochonnée aujourd'hui diffusée, n'est pas raw à ce point, loin s'en faut ; ce que l'on perd - un peu - en brasillement, on le gagne en halo de lune jaune, ce qui fait que la couleur intime de la musique n'est pas dénaturée, et surligne l'étrangeté surréelle de tout ce qui peut se passer dans cette forêt, donnant parfois à certains troncs la figure de colonnes dans quelque humble église romane ; disons que sans s'éloigner totalement de Burzum, ce qui serait difficile avec des riffs tels celui de "Vintage Telepathy", ou de "Abraxas Mirrors") ni perdre l'authentique et fondamentale fibre primitive d'un album comportant des chansons telles que "Awaiting a New Maker", l'on en distingue un brin mieux la filiation avec (et d'ailleurs, justement sur la même "Vintage Telepathy", tout naturellement les fantômes de A-Ha dans les parties vocales saillent davantage) ; le résultat, sans doute, sonne un peu plus rond et équilibré.
Qui s'en plaindra ? Pas vous, dans un mois, gageons le.

mardi 15 octobre 2019

Kadavar : For The Dead Travel Fast

Et si au lieu de citer, qui nous pendent au nez tout comme le fera alors par voie de conséquence un discours de type désobligeant pour l'un ou l'autre d'entre eux voire tous - Uncle Acid, Mars Red Sky et Demon Head, l'on disait plutôt et tout simplement, que l'on n'avait pas ouï pareil radieux mariage du miel et du mal, du suave et du macabre, depuis Jex Thoth et Jex Thoth ?
Non pas que le macabre qui se niche en Kadavar soit le même que celui en Jex : la teneur en pop débordante de morgue - et de beaugosserie scandaleuse, aussi - que titre For The Dead Travel Fast est telle, qu'elle ne laisse pas d'autre choix que d'emblée dégainer, histoire de situer, les noms d'Electric Wizard - celui de Time to Die et Bloody Wizard - et Doctor Smoke (on attend la suite, morbleu !). Évidence et haute couture, à l'image de cette pochette qu'on dirait une publicité pour un fabricant de duffle-coats de riche facture pour créatures vouées au Malin mais pas à la sape rêche. Kadavar invente le vampire doux comme le cahsmere, les spectres en mohair.
Kadavar prend la tragédie romantique et en fait des fils dorés, qu'on distingue tout juste dans quelques lignes vocales et quelques bouts de paroles, pour donner une précieuse chaleur émotive à son confortable doom rock en tweed ; sur ce plan-là, on sinue tout bonnement entre The Wall et Unknown Mortal Orchestra II ; avec une non moins précieuse et délicieuse bonhomie - tout juste teintée d'un soupçon de fantôme d'arrière-goût acide - dans laquelle n'est pas pour rien cette façon dans les riffs dont, comme l'a (presque) dit quelqu'un, on les croirait joués sur un téléphone à cadran rotatif.
Comme quoi, c'est vraiment pas des conneries - ni faute de vous le seriner sur tous les tons : embrasser le Cul du Chat Noir et le Doom, c'est plus efficace que tous les marabouts de Belleville ; repensez donc un peu à ces bonnets de nuit qu'étaient Kadavar jusqu'ici malgré leur nom si cool, pour voir.

PS-pssst : les gars, des morceaux comme le dalidesque "Dance with the Dead" (ou même le scissorsistersisant "Demons in my Mind"), on en redemanderait jusqu'au vertige. Alors on vous en supplie : signez ce putain de pacte, là, ça ne fait mal qu'une fraction de seconde, et restez sur la Voie de Gauche. Marchez dans la Lumière encore un petit moment.

lundi 14 octobre 2019

Blut aus Nord : Debemur MoRTi

J'ai pu en faire le constat, aussi étonné que satisfait, ces dernières semaines : Blut aus Nord est un groupe sur les disques de qui je ne change pour ainsi dire pas d'avis avec le temps. J'approfondis simplement des impressions - et des hiérarchies - que j'ai eues d'emblée pour presque chacun ; tout au plus Saturnian Poetry est-il une révélation récente parce que je l'avais auparavant mis de côté, ayant le sentiment (répété, c'est qu'il me démangeait) que ce n'était pas encore le moment pour lui et moi.
Il existe, toutefois, une exception.
Les attentes, encore, toujours ? Sans aucun doute, renforcées par fait que de certaines colorations employées ici (sans même parler de ce titre discutable, et sa fourbe typographie) renvoient à d'autres disques plus copieux et exigeants, et fourvoient, faisant apparaître Debemur MoRTi comme une aberrante version très raccourcie des splendeurs terribles qui se sont succédé avant lui, empêchant qu'on le voie et savoure pour ce qu'il est : le disque de franc "metal indus" de Blut aus Nord.
La reprise de Pitch Shifter, bien sûr, mais avant cela le riff superbe d'amour assumé pour Godflesh de "Lighteater", et superbe de corrosion - mais encore avant cela une "Tetraktys" qui, divine surprise, révèle une capacité, jamais constatée ailleurs dans le corpus, à dériver jusqu'à, mais oui ! Napalm Death. Écoutez donc cette acidité visqueuse, cette saveur prononcée de bile, où s'en va pour l'occasion divaguer la caractéristique guitare blutausnordienne, et dites moi un peu en face que vous n'avez pas jusqu'à Meathook Seed, dont le nom vient vous susurrer de séduisants immondices à l'imaginaire, dans ce parfum de solvant psychique, dans ces riffs qui sont une sorte de lave suintée par une fonderie en train de balbutier et dérailler...
Du (lointain) Napalm Death totalement raide défoncé, toutefois ; "Tetraktys" fait partie probablement des morceaux de Blut aus Nord les plus profondément enfoncés dans un très sale bad trip, et c'est uniquement la courte durée du disque qui nous l'avait fait occulter ; alors, vu que "Lighteater" juste après reprend le flambeau d'un Selfless qui était également, pour sa part, l'un des pires majestueux bad trips de Justin Broadrick, et l'emmène où l'on osait plus, depuis 1994, espérer voir se poursuivre la trajectoire entamée avec un cœur de plomb par "Empyrean", et prendre un chemin sans retour ni regret loin de toute vie au dessus de 0° : on ne va pas laisser la relative innocuité d'une "Bastardiser" trop euclidienne (on a cru comprendre, ou croit se souvenir, que Vindsval avait voulu par là signifier une encore plus grande influence de ses auteurs, que de celui que je n'ai de cesse de citer), incongrue presque à force d'être trop obvious - nous gâcher éternellement le plaisir.
Une excellente miniature.


Rectificatif (ce que c'est de bâcler un article...) :
Le problème de "Bastardiser", c'est que les deux morceaux originaux juste avant, avec leurs riffs bien métalliques - voire ferrugineux - répétés et martelés, leurs voix aux mots à la lisière du palpables et leurs beats bien pesamment appuyés, sont déjà largement assez orthodoxes pour le plaisir qu'il y a à tirer d'entendre Blut aus Nord pour une fois faire dans le direct et l'explicite - mâtin ! c'est qu'on comprend presque les paroles - tout en comportant en filigrane cette torsion qui fait qu'un morceau de Blut aus Nord, eh bien, reste du Blut aus Nord ; pour être plus clair dans le présent contexte, en caricaturant : du très bon Godflesh qui s'affranchit de l'original. Du coup, "Tetraktys" et "Lighteater", pour mettre encore plus les pieds dans le plat, sonnent déjà comme de brillantes reprises de chanson "metal indus" canoniques.
Tandis qu'un morceau de Pitch Shifter, a fortiori des début, ça sera toujours du mauvais Godflesh ; du très terre-à-terre, dont il n'y a pas grand chose à tirer, si naturellement sympathique que puisse être ce type de riff où l'on voit le cambriolage à deux kilomètres.

dimanche 13 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Sect(s)

Allez savoir pourquoi, tandis que The Work Which Transforms God donnait, à plusieurs reprises, la sensation troublante de se faire piéger le regard dans une sorte de miroir éclaté reflétant plusieurs moments du temps à la fois, 777 - Sect(s) quant à lui produit le sentiment d'un moment unique et bien harmonisé où le temps entier se cristallise et se concentre, passé présent et futur bien densifiés autour du même point.
D'entrée on est cueillis à froid par des riffs dont la violence beumeue n'avait, précisément, pas été entendue depuis The Work, et même lorsqu'on ne se trouve plus dans l'état où l'on était lorsque le présent album est sorti (soit l'estomac dans les talons uniquement lesté d'un Dialogue with the Stars qui n'avait fait que reporter la question obligatoire : "On fait quoi après un MoRT ?"), faut avouer que ça fait drôle ; mais ces mêmes riffs sont cette fois appuyés par une rythmique d'une puissance que l'autre n'avait pas, qui pilonne et démolit la boîte crânienne comme rarement, chez Blut aus Nord ou ailleurs ; et suivis d'un passage trip-hop qui, vu comment il sera développé sur 777 - The Desanctification ensuite (je ris jaune, au cas où ça ne se voit pas), n'annonce pas celui-ci, mais s'affirme en soi, comme composante de ce morceau-là - lequel en guise de début d'album se pose avec une fermeté et une véhémence qui eût tôt fait, ne fût-on caractérisé par notre vigilance et notre retenue, par nous faire échapper des formules graveleuses à base de parties génitales disposées sur le mobilier. Voilà une entrée en scène impériale, s'il en est.
Sect(s) est un album brutal et métallique, à plusieurs reprises faisant montre d'une capacité à broyer et fracasser effarante, et comme c'est également un album de Blut aus Nord, c'est album brutal avec, non pas classe : ce mot-là sert pour les vulgaires, les triviaux - mais avec grandeur, avec grandiose, avec sublime. Je me rappelle fort bien, pour sûr, que c'est là un album qui m'a fait voir pour la première fois avec si grande netteté la parenté entre Blut aus Nord et Godflesh - mais aujourd'hui, avec la perspective, je vois encore mieux à quel point c'est là un album qui donne à Godflesh une suite grandiose, et qui n'a pas à baisser les yeux par humilité, non plus qu'à les lever pour regarder Papa dans les siens. Un album qui a pris Godflesh et qui l'a fait sien, d'une façon différente mais peut-être encore plus personnelle que The Work, lequel en paraissait pourtant objectivement plus éloigné (ce qui ne retranche rien à son ahurissant talent ; parce que question de faire sournoisement muter les gènes de Broadrick et faire passer du hip-hop en loucedé, c'est quand même pas un petit client, l'autre petit père).
Son Godflesh, il le possède tellement sur le bout des doigts et le porte tellement profond dans son cœur, qu'il n'a ni le pouvoir ni la nécessité de le cacher, comme avec le début de l'Epitome II, qui comme tant d'autres moins talentueux l'ont fait, utilise la classique et si imparable introduction "à la Mighty Trust Krusher", pour aussitôt la transformer en pur BaN série 777 aux couleurs de glorieuse navigation stellaire ; après quel appétit (momentanément) satisfait l'Epitome III peut partir bouffer Deathspell Omega, en une seule bouchée des mâchoires d'acier de son black metal retrouvé, ainsi qu'annoncé dès l'entame - celui, donc, d'un The Work Which Transforms God délesté de toutes considérations malades et écorchées vives, entré en plein héritage de sa suprématie sur tous les autres, selon ce principe inoxydable que ce qui est déjà mort ne craint pas grand chose (et, au risque d'être insistant : que reste-t-il de vivant, s'il vous plaît, après "Inner Mental Cage" ? pas la raison en tous les cas ; que reste-t-il à dire ensuite, à part la Procession des Clowns Crevés ? mais on s'égare...). Puis ça repart de plus belle - expression ô combien appropriée - avec les deux Epitome suivants, qui confirment comment ces guitares-là ont depuis longtemps digéré Godflesh et Jesu, comment elles donnent sans forcer du "c'est qui ton papa ?" aux neveux Aosoth - et continuent de prouver comment le beat de Godflesh s'est lui aussi vu digérer, avec le hip-hop dedans, pour être incorporé à cette puissance metal retrouvée avec une jubilation qu'on dirait carnassière. Le disque se finit, en toute logique panoptique, sur un épisode d'une beauté qui n'a rien à envier au moindre épisode des Memoriae Vetustae.
Sect(s) est-il, du coup, un album de black metal ? Sans prétendre affirmer la moindre Vérité sur Blut aus Nord (qui n'est pas davantage notre affaire ici aujourd'hui, qu'elle ne le serait pour un disque d'Obituary) : plutôt Blut aus Nord qui nous montre ce qu'il peut faire avec ce noirmétal qu'il a fondu, changé en montre molle, et fait son jouet pour ce que bon lui semble - et de toujours étonnant, en dépit des apparences et de la familiarité que peu à peu l'on gagne avec cette Loge baroque et cauchemardesque ; matière malléable et mutabile qui, parce que Blut aus Nord une fois encore n'est pas du genre à montrer des prouesses pour la prouesse, n'est ainsi façonné, ployé, que par une impérieuse nécessité intérieure, celle de cette étrange humeur qu'on entend là, entre langueur, dureté impitoyable, lumière d'étoiles blêmes... Et c'est où l'on entre dans la partie la plus jouissive de Blut aus Nord : celle qui ne se décrit ou dit dans aucune autre langue.

samedi 12 octobre 2019

Finlaggan Cask Strength

Avant ce whisky "distillerie inconnue" était discrètement alimenté par Lagavulin, maintenant on raconte que c'est par Caol Ila, maison plus à même de fournir la sauce avec son rendement annuel quasi-asiatique. Encore une investigation girondement menée par Élise Lucet ! Mais entre nous dans le fond on s'en fout, tant que c'est bon... Pas bien compliqué, ce Finlaggan. Mais intégralement sympa. C'est l'Islay pas prise de tête, en somme. Idéal pour l'apéro avec des tapas de sudiste style olives-anchois,  tapenade ou pissaladière... J'aime ces saloperies. Et donc, j'aime cet Islay pas forcément le plus soucieux de l'élégance (quoique "Finlaggan" ça sonne plutôt redingote et montre à gousset) mais plutôt de la présence. Du genre Peter Falk version gnôle le Fin'. À l'ouverture, un vrai cendrier de Mercedes ; non, pas celui de la blague pfff, je pense juste à celui de la Merco d'une tante paternelle, toute pourrie et cabossée - ô magie des virgules - dont les sièges en cuir sont imbibés de tabac froid. Une odeur qu'elle avoue adorer au petit matin en allant au bureau.

Le tabac froid façon bonbon, a fortiori avec rien que quelques gouttes de l'optionnelle mais fidèle flotte qui l'assouplit à tous les coups, comme pour le vicelard Laphroaig Quarter Cask. Du vu et revu sans doute, et qui lasse à force et fait qu'on se tourne vers des tourbes plus fondues comme celle d'un Ledaig, mais l'effet bien basique est tout de même cool. Comme si le tabac froid était une odeur alléchante, une odeur de confiserie. Il faudra un jour que je tente cette petite bouteille d'Islay 50 cl étiquetée façon Mendeleiev - sobrement intitulée "Peat Full Proof", j'ai lu des choses très racoleuses à son sujet question tourbe ultra-basique ultra-saillante, qui fait pas de prisonniers. En tout cas le charme Finlaggan CS c'est un peu ça : un cendré saillant. Pouvoir boire du jus de tabac froid, fruité comme il faut, et ce sans la nausée plus que probable qu'on se coltinerait si on le faisait pour de vrai. Remarquez, si on force un peu sur le Fin', y a moyen d'un bon casque à pointe tournée vers l'intérieur au matin...

Un nez bien iodé, et bien tourbé-fumé donc, avec un peu de papier glacé tout frais et une pointe marine inexplicable (ou juste le fait que la tourbe provienne de bord de mer ? Parce que je crois pas une seconde que les fûts aient purgé leur peine sur Islay... même si j'aimerais vraiment y croire comme avant, à ces histoires magiques d'embruns qui frappent presque directement les tonneaux et donnent le goût de mer au whisky). La bouche fait un cocktail simple et savoureux à base de miel et de tourbe. Et c'est bien. Un côté légèrement cartonneux-savonneux, mais rien de dramatique de ce côté. La lichette fait ressortir des oranges amères, du zan et des algues noires. Ou des olives noires ? Y a même de la poire. C'est pas mal du tout ça, la poire... Et je dis pas ça que pour la rime. Si basique que ça, vraiment ? La finale persistante a quelque chose de poivré-pimenté. J'y retrouve le goût inoubliable de la cigarette, ni plus ni moins, la bonne cigarette, la pas light, la qui colle un bon moment au palais et dans la gorge... Verre vide = Cendar plein. La boucle est bouclée. Ces connards de fumeurs focaliseront plus sur le reste, j'imagine, avec leur éponge à salière faisant office de palais.
Signé : un connard d'ex-fumeur.

Katatonia : Dance of December Souls

Pas à dire, cet album est superbe dans sa manière de transcrire une interminable promenade, un dimanche après-midi d'hiver sans issue, sous un radieux ciel de mastic, à travers les gris monceaux de feuilles mortes de quelque immense parc arboré tombé en déshérence et sans qu'on le remarque s'enfonçant dans la tout aussi endeuillée forêt adjacente...
Mais personne n'a-t-il jamais songé le ré-enregistrer avec un autre batteur ? Un qui sache le sens du mot "dignité" ? J'aime me promener, pas promener un clébard.

Toro Albala : Don P.X. 1987 Gran Reserva


Ce vin de dessert du Sud de l'Espagne, encore obscur dans nos contrées mais bien connu des rosbifs qui en raffolent, laisse des fûts gorgés d'arômes puissants qui colorent souvent les whiskies, leur conférant un gros côté "cake aux fruits" / "noix" / "pruneaux cuits". Pour les whiskies tourbés c'est plus rare que ça marche, le mélange "Islay + PX" étant paraît-il aussi casse-gueule que la cuisine en sucré-salé, mais ça arrive et quand ça arrive c'est beau. J'ai d'ailleurs découvert de façon furtive - et seulement de visu - le Pedro Ximenez lors d'une dégustation de tourbé vieilli dans un de ces fûts, le Lagavulin Distillers Edition, sans savoir ce qu'était alors ce petit verre rempli d'encre derrière les bouteilles de présentation... Et puis quelques mois plus tard lorsque mon petit frère en a ramené une demi-quille de ce millésime, en me lâchant de façon laconique que c'est le meilleur vin qu'il aie jamais bu. Moins d'une semaine après, alignement des étoiles de la galaxie Éthyle, je le découvrais plus en détails lors d'une dégustation Whisky/PX avec le maître de chai de chez Couvreur, qui avait eu la bonne idée de sortir ce même 1987 et un 1962 (cf. petite photo plus bas) qui m'a laissé sur le cul. J'appris alors que c'est lui qui se charge d'importer les bouteilles pour le marché français, dispatchées au compte-goutte. Vu qu'il leur achète leurs fûts gorgés d'arômes pour élever ses single malts, il en profite pour sortir quelques flacons pour les grenouilles. Un grand merci à lui. Crôa (le cri de la grenouille s'écrit pareil que celui du corbeau, c'est pratique) !

Pour avoir une idée - grossière - de l'élaboration : les raisins du cépage PX, bien mûrs, sont récoltés au crépuscule de l'été puis étalés sur de grandes toiles en terrain sablonneux, et abandonnés ainsi, agonisants au soleil pendant une dizaine de jours, jusqu'au dessèchement quasi-complet et concentration optimale de leurs sucres. Après quoi ils sont pressés, et mis en fûts, à leur tour abandonnés pendant plusieurs décennies (on parle de "vins oubliés" ou "immortels" pour ces PX), jusqu'à ce qu'il soit décidé d'embouteiller... Pour vous faire une idée du rapport au temps assez fascinant de ces vins, sorte de flirt avec l'oxydation extrême où la dégustation s'apparente à une enquête "cold case", ce millésime 1987 embouteillé en 2017 est considéré comme un PX très jeune, et j'ai cru comprendre d'après les rares puristes abordant le sujet en forum qu'on commence à taper dans le sérieux avant les millésimes des années 60, et qu'avec les vins du début  XXème/fin XIXème siècle on tape dans le gros du lourd, la complexité étant souvent exponentielle (même si l'assertion "plus vieux = meilleur" est comme souvent loin d'être exacte)... Mais nous rêvons là de choses inaccessibles... Jamy, range ta maquette ; place au goûtage...

Apparence : huile de vidange après dix-mille kilomètres. Difficile de croire qu'on a affaire à un raisin blanc à la base.Ce n'est plus tuilé à ce niveau, c'est noir, comme le tube de Smet (oui, la marque de cirage).

Nez : capiteux, épicé, très profond. Abyssal. Tout arôme emblématique du vin blanc est faisandé, puis tout ça est compacté pour donner naissance à une sorte de vin de noix suprême ou de concentré de vin chaud refroidi. Ou un vin de chocolat. Ou un Mas Amiel caramélisé. Cela dépend des jours mais il n'a cessé de me révéler moult arômes de vieille liqueur archi-boisée, tous plus fondus les uns que les autres dans sa nuit liquide. Ce PX 1987 est une sacrée chose en termes de profondeur, de complexité aromatique. À la condition absolue de ne pas être diabétique.

Bouche : Texture sirupeuse, extrêmement fondante. Du pur velours. Je n'ai même jamais rien bu d'aussi velouté comme liqueur... oui parce qu'à ce niveau de sucrosité, on peut parler de liqueur - bien qu'ici on parle de sucres naturels, résiduels - mais une liqueur blindée d'arômes fondus les uns dans les autres... Jus de dattes, pruneaux au vin, mélasse exquise... kiff-kiff bourricot et kiff total. Glycation instantanée des papilles, devenues un pancake docile sur lequel un sirop d'érable digne d'une fable s'étale généreusement... L'acidité prononcée, qui serait autrement peu amène, est contrebalancée par un liquoreux intensément soyeux, et addictif. Il faut être assez ferme avec soi-même pour ne pas se resservir un deuxième verre illico.

Finale : sans fin. Torréfiée. Toastée. Raisins confits. Mêlé-cass'. Sucs de cuisson de viande longuement rôtie, caramélisée à souhait. Tatouage de langue signé Francisco de Goya.

Verre vide : bon à passer au Kärcher.

Recommandations du sommelier : sur du Roquefort ou un Stilton bleu, ou de beaux copeaux de très vieux parmesan sept ans d'âge comme le gars qui a pris la photo, et pouf ! magie : pas besoin de perdre son temps à cuisiner, tout est là ! Les sardines, les anchois ou un bon jambon cru d'Auvergne (au lieu du pata negra, on est pas non plus obligés de la jouer full-épagneul) fonctionnent aussi si vous optez pour un apéritif rabelaisien. Mais le mieux entre nous, ça reste seul. Gros avantage : il peut rester ouvert longtemps, vraiment... Un an sans problème, si j'en crois notre artiste de chez Couvreur. Là j'atteins tranquillou le fond de la bouteille, ouverte il y a environ six mois, et il n'a jamais été aussi bon.

P.S. : ils font aussi un vinaigre, qui sublime tout et laisse à peu près le même goût, en plus aigre (sans rire ?)

jeudi 10 octobre 2019

Blut aus Nord : Metamorphosis of Realistic Theories


En vertu de la règle bien connue dans les histoires d'épouvante, c'est lorsqu'on pense que le comble est atteint, qu'avec une atroce soudaineté les choses virent encore pires, et que l'horreur précédente se révèle comme non pas un aboutissement, mais un franchissement ; un seuil vers une nouvelle dimension, et qui dit nouvelle dimension dit nouvelles échelles.
Ici Blut aus Nord n'a-t-il pas été suivi, du moins par Leviahtan et Aosoth, auxquels on peut penser encore mais pour constater avec force à quel point eux sont demeurés peinards de l'autre côté, et repartis en arrière vers Venom, Slayer ou toutes autres occupations plus appétissantes pour eux, je ne juge pas ; ici d'autres, en revanche, ont connu un choc esthétique qui les a poussés à se lancer, à sortir du bois ou du placard - au hasard : Aevangelist ? - mais n'ont pas forcément, malgré leur méritoire effort pour surenchérir et pousser plus avant dans l'infernal roncier, réussi à faire aussi forte impression, ou plutôt (puisque pour ce qui est d'être impressionnant ce ne sont pas les candidats qui manquent) à salir aussi durablement, irrécupérablement.
MoRT comporte pourtant, à commencer par ses dissonances et dysrythmies qui d'entrée de jeu s'affranchissent définitivement du black metal pour aller braconner dans les périlleuses terres atonales du jazzy et l'avant-gardish, des éléments qui, ailleurs, ont été la garantie de l'intellectualisation et de l'échec total à obtenir le moindre effet sensuel et profond - au hasard : Ehnahre... ; mais lui conserve, à chaque instant, cette caractéristique propre à Blut aus Nord qui est d'être, justement, musique où jamais la chair et l'esprit ne font chambre à part.
Ce n'est pas là magie - pas uniquement ; c'est aussi la conséquence de ce caractère extrêmement méthodique de Blut aus Nord, qui le fait ne jamais perdre une seule goutte des précieux sucs de cuissons qu'il a mis le soin de tout un album antérieur - voire plusieurs - à exprimer : ainsi, si MoRT s'arrache au cadavre du black metal où les deux disques précédents s'abreuvaient comme une monstrueuse chauve-souris, préférant pour sa part, la bête mystique de la rébellion embrassée plus radicalement que partout ailleurs, décréter à lui seul quel est son métal noir - il garde cependant de ces deux-là certaines des beautés, en particulier vocales, qu'il y avait cultivées... Nom de nom ! trouvera-t-on un seul disque de ces canailles-ci où, dans les ténèbres omniprésentes, ne se puisse en écarquillant les oreilles distinguer des merveilles de productions de gosier, entre spectral et mucosité pure, entre mysticisme des stratosphères les plus arides et ordure brute, sécrétion de la soupe primordiale plus inhumaine encore que ces guitares mollusques et libidineuses...
Il importe, nonobstant, de signaler qu'en MoRT sont atteints de nouveaux abîmes de sensualité ignominieuse, de textures irréellement répugnantes ; du genre qui console de ce que la discographie du cousin - Frédéric Sacri, qui d'autre ? -  soit si parcimonieuse, si vous voyez ce que je veux dire et pour employer les termes appropriés (P.H.O.B.O.S., qui d'autre ?) à la grandeur abominable qui déploie ici ses ailes fétides, translucides, flapies, blettes, d'un gris sans lumière aucune et pourtant envoûtant - et dont, dès que l'on se concentre un tant soit peu sur la susdite voix, l'on se voit à deux doigts de lui attribuer le principal du mérite, tant toute pensée intempestive à des noms tels que Grave Upheaval ou Antediluvian vous fait alors monter un sentiment de honte - d'avoir vénéré des idoles creuses, des matamores - tandis qu'elle continue de paraître sous la seule pression des guitares sous milles hideuses formes et degrés de granulosité suinter des murs de ce cachot de disque, en pus noir et coalescent...
L'on aurait, bien entendu, tort : des choses telles que tout simplement les cloches à la fin du Chapitre V sont non moins importantes et brillantes dans la bonne édification de ce monument à la dégueulasserie et du dégueulement de toute vie, car de l'existence, et même la présence, avérées, de la beauté vient l'horreur plus grande et plus vraie ; de même l'est ce beat tout à la fois clapotement de la merde et gluant attouchement de doigts morts, et le sont ces guitares ni tout à fait lymphe viciée, ni ailes de larves immondes, ni aurores boréales dans des vessies sanieuses... et qui parfois au détour d'un boyau désespéré (aux Chapitres II et VII, ou dans les chœurs endeuillés du Chapitre V) révèlent d'étranges grâces, tissent dans la matière de cette soue de nouvelles formes de beauté (si la formule vous rappelle quelque chose, c'est normal) se dessinant dans le pourrissement de toute chose, des fantômes de mélodies désarticulées, disloquées, où l'on peut lire comme un souvenir supplicié, livide, de ce principe viking grandiose et tragique que Blut aus Nord fut, et sera encore parfois ; la véritable tronche de la vie éternelle.
Non, contrairement aux apparences, aux discours les plus répandus sur lui, aux formules malhabiles employées ici-même pour dire l'amplitude de ce qui vous saisit le sens - MoRT n'est pas cette imbécile et vomitive accumulation de tout ce qu'on a pu trouver de plus moche, gauchi et contre-nature, d'ailleurs l'eût-il été qu'à l'instar d'un Ehnahre, justement, il n'eût produit aucun effet que l'ennui et l'agacement. Metamorphosis of Realistic Theories contient la beauté, elle y réside en otage et témoin (vous chercherez le mot grec, pour vendredi, tenez) de la chute. Et sans aller jusqu'à en faire le personnage principal ou le sujet du disque, elle en est un des protagonistes à n'en pas douter, un qui apparaît de plus en plus au fil des écoutes - nue cette fois quand sur The Work Which Transforms God elle était encore d'une certaine façon gainée, cintrée dans le corset de passages grandioses en due forme - puisque, encore une fois, Blut aus Nord est tout sauf du genre à se rendre le plus illisible possible par simple principe d'élitisme et sans nécessité viscérale, émotionnelle, ou à invoquer l'obscurité pour se cacher - puisque c'est tout le contraire.

mercredi 9 octobre 2019

Blut aus Nord : Spectral Subsonic Waves (The Sound Is An Organic Matter)

Ç'avait commencé d'incuber avec Thematical Emanation of Archetypal Multiplicity (parce que comme un con et comme tout le monde, on avait un peu oublié "The Howling of God"), pour se déclarer franchement avec 777 : The Desanctification (son ouverture, sa clôture, et toute la frustration entre les deux), puis se vivre extatiquement à fraîche date, avec The Sublime - mais jamais se rassasier, même du dernier nommé : l'appétit, faut dire, est grand.
On parle de celui pour les disques massivement, lascivement hip-hop de Blut aus Nord ; ceux, si l'on est taquin, où l'on pense moins à Godflesh qu'à Techno Animal. Et Codex Obscura Nomina en est un beau, quoique de son court format il ne tire pas la même stature superbe que TEAM, et il cingle avec une insolence qui n'est pas à prendre à la légère.
Comme un certain nombre d'autres disques, car Blut aus Nord est une entité méthodique qui explore minutieusement toutes ses propres anfractuosités, il peut avoir l'air dispensable d'un fusil à tirer dans des coins exigus... à tort. Et encore moins de se répéter. Codex Obscura Nomina n'a pas la viscosité vertigineuse et liquoreuse de TEAM, mais n'a pas non plus les attributs d'un Yerûšelem : il est un disque de Blut aus Nord, donc il a des penchants pour les attitudes de maison hantée... Et il est peut-être même celui qui les assume avec la plus grande canaillerie. Presque un Temples of Black Boom, tenez, avec ses ténèbres profondes comme des cavernes habitées de rares moines dont il ne reste que les voix (toujours du caviar, chez Blut aus Nord), se faufilant de l'ombre d'un pilier à l'autre à moitié pâmées de ferveur enfiévrée, entre deux longs feulements humides de la Bête - car en vérité, ces cavernes semblent communiquer avec l'ailleurs, et des cryptes secrètes de Position Chrome, plusieurs fois l'on se croit sur le point de voir remonter un mauvais rêve, nommé The Work Which Transforms God.
Pour le coup ce n'est pas hallucinogène, qu'est ce drôle de bonhomme de disque sinistrement débonnaire, lourd et engourdi autant qu'il est bouncy, pétri de rituel préhumain tout aussi authentiquement qu'il est campé dans l'explicite urbain, groovy et pourtant semblant chaque instant sur le point de s'effondrer et crever sous sa propre masse, comme on ne sait quel corps infra-terrestre bouffi, au moins jusqu'à la délivrance "Infra-Voices Ensemble" - mais halluciné... à sa manière : de noir. Et finalement, cette étrange et grotesque petite chose s'avère un des plus épais et fascinants mystères qu'ait créé Blut aus Nord.


Vous dites ? Un split ? Aah... vous y tenez ? Je me demande si ce n'est pas là que j'ai fait face à cette dure vérité, que tout ce qui sortait de la cuisse de Matron Thorn n'était pas indispensable.

mardi 8 octobre 2019

Blut aus Nord : The Work Which Transforms God

Avant d'ambitionner - et pour réussir - un Hallucinogen, encore fallait-il emprunter certains chemins, et en émerger... changé. Et tout, autour, avec.
The Work Which Transforms God ou L'Oeuvre Qui Termine le Black Metal. - Pour Blut aus Nord, Grand Schtroumpf ? - Pour tout le monde, nigaud !
Soyons clairs : j'en écoute moi-même encore ; dernièrement, et pour mon plus grand étonnement, même plus souvent que du death metal ; mais, comme d'ailleurs un disque tel que Demon Solar Totem ne le méconnaît pas, en écouter, tout comme en jouer, est un choix de vivre, revivre, hanter le passé ; mais des disques comme ceux d'Aosoth et Leviathan, je les choisis à dessein parce que je les aime, et aussi parce que The Work a marqué les leurs - ne semblent pour leur part pas l'avoir si bien compris, ou accepté. Le black metal a atteint son cul-de-sac et son sommet ici, tellement tranchant qu'il ne saurait exister après s'être juché sur pareil rasoir.
C'est fini. On ne fera pas plus black, plus jusqu'au-boutiste, plus aigu et en phase - hostile - avec le monde et les vivants que ce black là, qui pour cela s'est donné un vocabulaire et une violence que le monde moderne - qui n'est ni celui de Bathory ni celui de Mayhem - puisse entendre, voire une violence qu'il n'avait jamais entendue, et les auditeurs de black metal non plus, puisqu'ils font partie du monde. Ah vous en voulez de l'anti-life ? Blut aus Nord, le temps de cet album aussi résolu que put l'être un Pornography (il ne cause guère qu'à lui et Streetcleaner, les seuls qui dispensent la même sèche brûlure), n'en est pas, de ce monde, il vous le laisse, et il est contre vous.
Blut aus Nord apparaît - il s'agit bien de spectre en vérité - non moins alien qu'il le sera ensuite, et plus black metal que jamais il ne fut, même avec The Mystical Beast of Rebellion. C'est qu'aussi on est plus loin ici que le simple et pur principe de rébellion : on est dans sa fatidique conséquence, assumée. Ah vous avez voulu le Mal, la corruption, la négation de la vie comme mises en pratique de la rébellion ? Goûtez les donc, et resservez vous : il y en a pour tous et il faut finir la soupière.
L'album contient le passé et le futur (au moins ceux de Blut aus Nord), on a envie de dire que c'est fatal avec ce type de pierres de touche, gabarit monolithe noir, qui arrêtent le temps, on y aperçoit des éclats de ce qui sera ou peut-être jamais, on éprouve la douleur et l'horreur d'un Atréides en transe d'épice, autant qu'on se sent pénétrer jusqu'à l'âme par la Norvège, la forêt mauvaise, le blizzard, l'hiver, la nuit. La folie, aussi, et l'immondice. Et rien ne restera inchangé par le passage vagissant de la bourrasque de cette beatbox-cadavre, ces guitares-vomissements et ces voix de bonzes-égouts, ni vous ni rien de toutes ces choses.
Vous avez demandé à voir l'inhumain à poil, parce que vous n'avez pas froid aux yeux ? Le voici - et maintenant vous avez froid, aux yeux et ailleurs.

samedi 5 octobre 2019

Blut Aus Nord : Thematic Emanation Of Archetypal Multiplicity (Soundtracks For Scientists Of Occult Synchretism )

A-t-il été assez intellectualisé, théorisé, conceptualisé, cérébralisé, celui-là - y compris par les esprits forts pour qui, bien entendu, il est le dernier/seul (rayer la mention inutile) disque vraiment intéressant de Blut Aus Nord, en une sorte de paraphrase de Mick Harris sur le premier Godflesh...
Et pourtant, sans vouloir adopter un contrepied qui me donnerait des airs de sycophante de Vindsval, que je ne suis pas malgré des apparences récentes accablantes, et le décréter absolument ce qu'il est bien un peu, allez - soit une première ébauche, forcément encore brute, de ce que Blut Aus Nord commençait seulement de développer alors, en sa mutation permanente, patiente, infinie - pourtant, dis-je, n'est-il pas une des choses les plus directes que le projet - qui n'en est pas avare, relisez, bien avant les dernières interviews, toutes ces notes d'intention disséminées au fil du corpus, disant clairement comment avant tout la musique est conçue chez ces gens-là comme ne chose qui s'éprouve, de préférence à se penser, et se passe de mots, malgré tous ceux (rien que ce titre, et assorti d'un sous-titre, encore) sous les ténèbres desquels elle protège sa pudeur -, une des plus affranchies de toute nécessité de se montrer complexe, échafaudée, dense, copieuse... imposante ; et peut-être la plus décomplexée, justement, par rapport à la linéarité, la répétitivité, l'invertébralité, la fluidité, la labilité de ses fragrances ?
TEAM est aussi simple et naturel à écouter et savourer que la syntaxe du présent article de l'est pas ; comme si Unveiled, Scorn, Inade, Sink et Phallus Dei se confondaient et qu'à chaque ajout le résultat devenait de plus en plus épuré, évident, essentiel, pour donner cette forme parfaite, ce simple au sens botanique, ce black illbient comme un moment suspendu entre l'état liquide et le gazeux, qui est dans le même temps une sorte de masse hyperdense, au pouvoir magnétique extrême... Sur qui je ne vais pas m'attarder plus longuement, mon inclination regrettable aux formulations qui désobligent forcément l'un pour louer l'autre, risquant bientôt de me faire, précisément, désobliger d'autres qui n'ont certainement pas mérité de l'être, au sein même du corpus auquel ce mini-album appartient.
Je vais plutôt, tenez pour changer, employer une formule que je n'aime guère et qui pourtant s'applique fort bien ici : très, très bonne came.

mardi 1 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Cosmosophy

Il faut avouer, lorsqu'on se lance le défi de débusquer l'album "Printemps" de Blut aus Nord, on fait bien vite face au découragement, rien que de les feuilleter mentalement - tant ce sont surtout les candidats pour "Hiver" qui semblent se bousculer - étonnant, pas vrai ? On croirait la scène des couleurs dans Reservoir Dogs.
Odinist, on n'y croyait guère mais on aura tenté. Et puis, on ne sait pourquoi - le souvenir, probablement, d'avoir été renversé par ses manières dans quoi rôdait le dangereux fantôme de Robert Smith ? (au fait, le "Prélude" du sylvestre Saturnian Poetry, il ressemblait pas à l'intro de "A Forest" juste un peu, le fripon ? retournez me l'écouter, voir) - on caresse l'éventualité de Cosmosophy, sans trop y croire non plus, on tente - et dès les premières notes de "Epitome XIV" c'est l'évidence.
Oui, il y a bien un album de Blut aus Nord apte à jouer le rôle du Printemps dans un cycle où Memoria Vetusta III serait l'Automne, Hallucinogen l'Été et Deus Salutis Meae l'Hiver. Évidemment, il s'agit du printemps dans le cosmos de BaN, donc ne vous attendez pas à entendre gazouiller des oiseaux ou à croiser tous autres animaux affublés d'yeux de biches, non plus que de jeunes nymphes en fleur. Il est question de la majesté d'une nature vierge, s'extirpant du grand blanc comme d'une chrysalide, exposant pour la première fois sa peau neuve, fragile, à la brûlure de l'air, a fortiori celui d'un que la rigueur n'a pas encore tout à fait déserté, un épiderme endolori autant qu'émerveillé par le frisson de la naissance, dans un monde qui par définition n'est que dureté - mais dont les arêtes paraissent un soulagement lors qu'on émerge ainsi de l'infernal coton empoisonné de son intériorité.
Une chose est certaine - et l'a été dès sa découverte : rien ici ne sent la mort, le pourrissement ou quoi que ce soit de cet ordre, et ce n'est pas, bien au contraire, ce qui empêche Cosmosophy d'être un des disques les plus violents émotionnellement que Blut aus Nord ait sorti ; et il ne relèvera certainement d'aucun effet pseudo-poétique et autre paradoxe romantique mièvreux, de la qualifier de "dur comme la vie", tant tout au contraire paraît s'ouvrir et monter, vers le ciel blanc, immense, et vu comment on songe à la sensation douloureuse du sang revenant dans le corps, à ses mille sourdes aiguilles dans votre substance informe, infime, chétive : les pétales qui se déploient sont-ils voués à autre chose que se déchirer, ou au mieux flétrir ? Eût-on idée saugrenue de trouver que Daniel Darc chantait de jolies choses, puisqu'il avait une jolie voix ?
Écoutez donc seulement, en guise de paroxysme, "Epitome XVI", la hideur insondable et l'ignominie, et la beauté de la nacre la plus amoureuse et délicate, étroitement mêlées, interpénétrées, symbiotes du genre que l'on déchire et tue si l'on tente de les séparer...
Sept (tiens ?) années après, Cosmosophy s'impose et confirme, aux côtés de The Work Which Transforms God, Metamorphosis of Realistic Theories et dorénavant Saturnian Poetry, parmi les plus douloureux (non, coller la gerbe n'est pas la seule chose atroce qu'on puisse vous faire au bide : ne me dites pas que vous l'ignoriez ?) moments d'inhumaine beauté de Blut aus Nord. Il est également une chose qui dévore, consume, laisse exsangue ; tu m'étonnes, qu'à partir de là The Sublime, qui tout bien considéré en reprend beaucoup du matériau sonore brut, décida de s'éloigner tout doucement de ces rivages et de faire des phrases courtes, concises, qui ne cherchassent pas à tout prix à toucher le fond du sujet chaque fois... Voilà l'un de ces disques, rares, après lesquels est difficile ne pas se jeter aux pieds de la croix ou devant la bouche d'un pistolet. Fichu printemps.

Yerûšelem : The Sublime

En fait, une fois les choses convenablement tassées, c'est simple : bien sûr, c'est du Godflesh (...) ; mais qui a chopé une fichue putain de MST. Elle le rend, non pas plus groovy - dame ! on parle de Godflesh, tout de même - mais plus... flasque ; invertébré.
Les guitares et les voix molles, vénériennes, succubes que la trilogie 777 a portées à leur plus haut pinacle, ont pris possession de tout ici, vicié tout : si Godflesh a pu parfois faire venir à l'esprit, à l'écouter, le nom de Harkonnen, c'était du point de vue d'un Duncan Idaho en fuite : Broadrick, en dépit du cliché biomécanique où l'on a si souvent voulu le camper, est toujours du côté humain de la ligne de démarcation : il exorcise ses peurs.
Le biomécanique est bien maître ici - mais ce qui est ne serait-ce que pour partie biologique, peut tomber malade, et l'on se répète mais The Sublime l'est salement, et sa chair ressemble à un fruit gâté, proche de la fermentation ; et Yerûšelem lui, en digne bourgeon du black metal français, est du côté... du vice ; et donc de la famille Harkonnen, pas de leurs proies... Bon, ça y est : on part dans les conneries ; et spéculer sur le rapport de Vindsval à l'humain en est une grosse, si c'est pour en faire quelque chose d'aussi binaire et linéaire.
N'empêche que si le pouvoir de ces guitares n'est plus à prouver depuis belle lurette - ça fait bizarre, d'appeler belle lurette une gueule comme celle de The Work Which Trabsforms God, non ? -, pour ma part plus ça va, plus je constate que, quand bien même une partie de leur effet vient de leur absence de relief au sens palpable, de leur discrétion dans le pandémonium de courants plus terribles les uns que les autres qui constituent ce liquide sonore-là, furtivité faite tant de leur façon de paraître s'effacer au milieu de guitares dont elles ne sont que des mignons à l'aspect assez mimétique, que de leur ectoplasmique langage sans mots - eh bien ce sont peut-être les voix qui me font le plus grimper au rideau, dans les disques de Vindsval, qui constituent la petite étincelle transposant tout le reste sur un plan autre ; elles les plus terrifiantes par leur ambiguïté.
Et sur The Sublime, rien que dans les deux premiers morceaux du disque, on  a rarement entendu grand chose de plus sexuel et effrayant, à en foutre à la retraite anticipée tout le black metal plus ou moins orthodox et/ou débauché de la capitale, tout en n'étant pas du black metal du tout pour sa part - avant qu'avec "Eternal" on ne prenne tout doucereusement un tournant - légèrement - plus incarné dans une émotion wavisante, mais toujours sévèrement empoisonnée et empoisonnante - tandis que le breakbeat dessous, pour sa part et tout aussi discrètement, fait merveille dans le genre abstract hip-hop à vérins industriels patibulaires - et attendez donc d'entendre celui de "Joyless" : on est facilement au même niveau de toxicité doom-darkstep, que du Panacea tout récent (qui aurait gobé Scorn), excusez du peu... Puis c'est "Triiiunity", et là ce sont basse et batterie qui se mettent en tête de vous montrer ce que "hyperpondéral" pourrait bien vouloir dire, en particulier pour vos atomes qui vont voir leurs trajectoires tirées vers le bas brutalement, pendant que la voix se manifeste juste afin de vous montrer à quelle profondeur vous vous êtes enfoncé d'un coup loin de la surface ; quant à la basse qui démarre sur "Reverso", si cela n'est pas sexuel, presque autant que ce qui suit à la guitare... Hé, c'est qu'une fois qu'on a cessé de se triturer le cruchon à son sujet (ce qu'elle incite bien un peu à faire, soyons honnête), la musique de Vindsval et W.D. Feld réserve toujours son lot de chocs esthétiques sources d'extases et autres fièvres.
On serait presque démangé d'oser un "Us and Them qui aurait réussi, en jetant derrière les moulins tout sentiment et intention honorable, ou du moins cessé définitivement de pleurer sur le sort d'une humanité foutue dans tous les cas". Ajoutez encore à cela le fait que The Sublime est peut-être plus psychédélique encore que ce qu'on attendait d' Hallucinogen, et qu'il constitue sous certains angles une à peine soutenable dialogue du chat et de la souris avec The Desanctification - et vous avez devant vous une nouvelle facette indispensable de ce mystérieux monument qui disque après disque se... révèle, si l'on ose dire.
Bien sûr, que The Sublime paraîtra forcément familier, comme un disque que l'on a la sourde impression de connaître déjà, aux oreilles du mélomane du bon tout du moins : il combine, après tout, ce que la musique de Godflesh a pour lui d'intimement familier, douillet, rassurant, avec ce que pour le même la musique de Blut aus Nord a de mêmement familier, douillet, rassurant ; il a, toutefois, le talent subtil de les entrelacer artistement, osant les tresser encore plus serré alors qu'elles sont déjà si proches sœurs, et pourtant de nicher, au cœur de ce son doux comme doudou, une étrangeté en germe, qui se distingue à peine, à la façon d'une silhouette de fœtus dans un œuf, mais dont il est impossible de nier la préoccupante présence. Un album indiscutablement brillant, et non moins indiscutablement inachevé, fragmentaire (puisque je ne renie pas l'impression sur laquelle j'avais conclu l'autre fois), ce que désormais l'on considère comme délibéré au vu des intentions partiellement dévoilées concernant le projet ; une très brillante introduction, un fracassant et taquin premier chapitre hip-hop (parce qu'il ne s'agirait pas d'omettre d'insister, sur le fait que les deux zozos se révèlent ici comme des putain de beatmakers) - pour ce qui s'annonce comme un nouveau sérieux motif d'inquiétude.
Yerûšelem est en effet destiné, ce fut glissé dans la presse, à s'éloigner en douceur de ses ascendants ; pour aller vers quoi ? Il est permis de se le demander, et d'éprouver peur et hâte mêlées de connaître les fragments de la réponse - car s'éloigner de ces deux-là ne voudra pas forcément dire faire moins empoisonné....