mercredi 30 octobre 2019

Death Wolf : IV - Come the Dark

Comme si des derniers Marduk l'on avait brossé le corpse-paint, et que s'en révélait juste en-dessous - secret de polichinelle - le heavy de gladiateurs dark-glamouze, guère loin... Et aussi, un peu plus étonnant, l'authentique mine de cadavre sinistre, qui se cache également sous l'outrance - celle de Marduk comme celle de ce Death Wolf, qui sonne encore comme du Marduk dont tout l'extrémisme - Arioch et les traits black les plus ostensibles (d'ailleurs au passage on ne se demande plus d'où sortent les morceaux les plus bellâtres des derniers Marduk) - aurait été remplacé par quelque chose qui tient de Danzig, Caronte et Bloody Hammers... Et confirme, si nécessaire, que ce genre de choses-là sont aussi noires que maint déluge de blast et riffs en trémolos.
Le black n'est ici qu'un spectre flottant dans les harmoniques utilisées, un vent lugubre qui hante la plaine. Disons pour situer qu'il n'étonnera personne de savoir que Marko Pavlovic considérait le groupe (lorsqu'il s'appelait Devils Whorehouse, mais était nettement moins bon à mon goût) comme une inspiration, avec cette humilité confondante qu'on lui connaît bien ; d'ailleurs, toutes choses étant logiques, on pensera à l'Entombed le plus mélodramatique sur "Speak through fire".
Parlant de bovins, on rumine ici comme l'étrange impression de se trouver dans un immense stade... entièrement vide, en proie à un inquiétant contre-jour. Sous les ahanements héroïques de ce rock à gros cul mais à la mine décidément très... sinistre - le chemin de la main gauche, sur lequel chemine ce Prométhée-là, qui va chercher le feu seulement pour redescendre brûler le monde des hommes avec, puis s'immoler et tout regarder brûler, en riant comme on fait pleuvoir des enclumes - l'obscurité s'en vient par ici ; celle de la fin du jour (tout le disque semble éclairé comme le Conan de Milius), et ce qui suit. C'est parfois encore plus excitant à voir que d'être en plein dedans, pas vrai ? N'avez-vous pas toujours trouvé un parfum de danger et de fatidique, au seul mot de vespéral ?

mardi 29 octobre 2019

MayheM : Daemon

Honnête, bien mis et peigné, la moustache frisée... Est-ce que l'on attend d'un nouveau MayheM ? Assurément pas, quand bien même on avait déjà eu Chimera dans le genre poil lustré. Est-ce quelque chose où l'on peut, à force d'acharnement, trouver du charme, au hasard un de type dandy, conciliable avec les allures très orthodoxes affichées par Daemon de disque de black horrifico-diabolique ? Voilà qui est bien plus plausible, même si la chose n'est sans doute pas aussi spectaculaire que ce que l'on aurait souhaité voir faire à un groupe qui, à sa façon, est une manière de cousin mufle et malodorant de Dodheimsgard, avec ses albums qui, pour être bien moins démoniaquement élégants que des A Umbra Omega, des 666 International ou même des Monumental Possession, sont au bout du compte tout aussi ébouriffants et punkistiquement dissemblables les uns des autres et de tout le reste du panier de crabe.
Daemon, c'est plus que certain, a de très fourbes airs de De Mysteriis Dom Sathanas dépoussiéré - ô horreur, ô hérésie, ô modernité ennemie - et colorisé ; Daemon, toutefois, a tout autre chose à dire, et c'est là une chose certaine, son propos n'est pas de reconstituer stérilement le MayheM de cette année-là, ni même sa couleur ou son goût. Il a également, qui le rendent dangereux même pour qui n'a pas chevillé au corps l'idolâtrie fanatique de De Mysteriis Dom Sathanas, l'allure de choses qui ont déjà été faites en plus spectaculaires ces dix ou vingt dernières années, dans le registre du metal des diables de la forêt maudite et ses relais et châteaux violets, avec tous ses brillants ressortissants, d'Ondskapt à Mortuus en passant par Creeping - dans le registre en somme de ce black sorcier qui est probablement, du reste, l'affreux rejeton de toujours le même Mysteriis ; il a, répétons nous, sous de nombreux angles une mine soignée qui de prime abord le paraît trop, le rend lisse, doux, caressant... Il semble, pour tout dire, le pelage d'un chat, sous quoi l'on sent vibrer quelque chose, sourd, mystérieux, chaud ; quelque chose d'assez à l'image de sa pochette, et dont il conviendra de se détourner sans espoir d'y succomber si à cette dernière l'on ne trouve pas le moindre charme : quelque chose de guindé et ringard, sans aucun doute, dans ces nombreux passages en chant d'opérette comme dans ces drapés vermillon et ces ors, mais quelque chose qui pour peu qu'un tant soit peu l'on soit sensible (par exemple et pour situer simplement) à Bram Stoker et son adaptation par Francis Ford Coppola... Risque de bien vite vous faire venir aux babines la salive. Si cette illustration vous évoque les pochettes d'Ebony Lake, aussi.
Pour sûr, Daemon est cossu ; aussi cossu qu'aujourd'hui l'est MayheM, qui après tout serait bien plus grotesque de prétendre encore être encore cette goule dépenaillée qu'on entendait jadis ululer ; sa demeure, au cœur de cette forêt qui est toujours la sienne, n'est plus un trou dans la terre, mais un manoir, qu'il vous est donné à visiter avec Daemon.
Toute la différence, d'importance, peut commencer de se percevoir là (sauf, bien entendu, pour les rase-motte et les pragmatiques imbéciles qui jugeront cela un simple détail de production et donc d'emballage, sans incidence sur le fond des choses) : l'un était froid autant que l'est qui erre nuitamment au vent mauvais, sans toit sur sa tête ; l'autre est chaud comme qui tisse ses maléfices bien au chaud, engoncé dans son fauteuil, sous l’œil de ses riches tentures, parmi les chuchotements conspirateurs d'un bon feu. L'on y découvrira même, si l'on ouvre bien ses yeux plutôt que son carnet d'inspecteur des monuments historiques, certaines pièces où se poursuivent benoîtement les dégoutantes expériences qui ont fait de MayheM un de ces rares groupes fricotant avec l'industriel sans passer par la fastidieuse case indus-metal, de ces groupes sales sans avoir besoin de se salir, puisque l'idée est de vous salir. Un havre de secret et d'intimité, qui fait à la fois partie de la Norvège où il est bâti, et figure d'enclave en celle-ci même, de lieu à part et uniquement soumis à sa propre loi régalienne tel une ambassade.
Et dans ses couloirs y rôde une putain de chauve-souris comac. Ma parole, là non plus ce n'est pas parce qu'il ne donne pas dans ces effets spéciaux dont on le sait capable, qu'il n'est pas à grand spectacle, l'horrible des Carpates, et qu'il ne colle pas les miquettes comme il faut... Quant à Jean-Axel de l'Enfer, là, il donne plus que jamais le sentiment d'avoir un jaguar qui fait les cent pas dans votre salon : là encore, à vous de voir si, comme vous prévenait la pochette d'entrée de jeu, vous êtes ou pas réfractaire au peplum : le fouet, le trident, l'airain, tout ça... faut pas craindre.
Daemon, c'est peu Warhammer par rapport à WH40K - mais appliqué aux Harkonnens ; comme si on leur découvrait des ancêtres pré-ère spatiale - après tout, les Atréides en ont bien une, assez connue. Le rappel du mal ancien d'où tout vint (oui, même peut-être bien les expériences extrêmes de Satyricon), et de sa corpulence originelle, naturelle, qui est cause que ses séquelles durent encore jusqu'à ce jour.
Bref : ce n'est pas encore cette fois qu'on va pouvoir aller lui faire des mimis ou des papouilles sur le museau, à MayheM.

lundi 28 octobre 2019

Mark Lanegan Band : Somebody's Knocking

Va-t'en savoir pourquoi : la métamorphose de plus en plus voyante de ce vieux Markus en gargouille post-punk/new-wave - entamée précisément avant Gargoyle, puisque en sous-marin sur un Blues Funeral dont le titre s'éclaire différemment tout soudain - paraît à chaque album de moins en moins incongrue, le fruit d'un naturel de plus en plus évident.
N'allez donc pas me répartir que je suis le contraire d'objectif sur la question, et verrais volontiers n'importe qui habillé new-wave : c'est faux ; même pas n'importe qui que j'aime. Et concernant en particulier le blues ultra-poussiéreux de Lanegan, je n'aurais pas parié dessus, jamais de la vie.
Mais il invente, justement, avec ce nouvel album de façon encore plus frappante, une new-wave de la poussière plus encore que du cache-poussière, à la sonorité caverneuse gondolée comme une vieille guimbarde de station-service hantée, au pare-chocs bringuebalant tel une mâchoire de squelette. Post-punk, ai-je dit et n'avez-vous pas pu vous empêcher de relever narquoisement : Mark mérite ici que rien que pour lui le terme pour une fois soit reconnu valide - bien mieux que pour cette chouette si souvent décevante de Connelly - afin d'honorer son flegme et son élégance de punk post-mortem en noir et blanc ; et d'honorer il est bien l'heure, lorsque pareil western invite plusieurs fois Joy Division, et suggère  Second Layer tout proche (juste au détour d'un passage qui a fait mine de gentiment célébrer les noces de New Order et Queens of the Stone Age (c'est que le vieux salaud aux genoux qui grincent a trouvé moyen d'estamper une partie du grisbi du grand rouquin, tant qu'à faire deux-trois coups avec lui)), mais toujours évite la facilité chargée de l'american gothic avec une grâce de funambule cabossé qu'on croit redécouvrir à chaque album, incrédule, malgré le nombre désormais imposants de ceux-ci...  Avec "Stitch it up" on va carrément s'en jeter un derrière la cravate chez les Stranglers !
Et le moins étrange dans Somebody's Knocking n'est assurément pas que le drôle n'est certes pas un virage total, mais peut-être le disque le plus proche du style puissamment hybride, bâtard - et poussiéreux - concocté sur Bubblegum depuis Bubblegum, dont il est un peu la suite imprévue où l'on regarderait le vieux bandit - non mais cette voix usée comme une jointure de phalanges ! quand je vous dis que les années passent et que c'est toujours aussi incroyable...- faire sauter et danser des créatures de clips d'Anton Corbijn en leur tirant dans les arpions au six-coups. Il annonce du reste la couleur d'entrée en s'ouvrant dans cette veine-là, et nous rappelle ainsi, presque malgré nous, qu'on aime autant cela que ses nouvelles nippes british, qui tombent si bien sur sa dégaine de romantique desperado (... le sens, rappelez moi ?).
L'autre guère moins étrange étrangeté du disque se nichant dans ce guère moins bizarre statut interzonard et interlope du Mark, par rapport à l'utilisation des dites couleurs sonores : ni tout à fait à la manière dont un chanteur, au sens "variétés", "à voix" et "vedette" du terme, met régulièrement ses fonds sonores au goût du jour, ni tout à fait non plus comme juste le vocaliste d'un groupe de rock au diapason d'un mouvement créatif collectif - ce qui donne à ses disques ce cachet si singulier et ce caractère si incisif et cinématographique. Tant et si bien qu'arrivée la moitié du disque la magie est telle, qu'on pardonne - et ne se contente pas, puisque bientôt on l'adore - une chose telle que "Penthouse High". Après quoi apparaissent, discrets mais appuyant les chansons de toute leur soie, des chœurs soul sapés comme des papes, parce que le vieux, il a pas bossé qu'avec le rouquin, mais aussi avec ce brun gominé au nom italien, là, et qu'avec lui aussi il a partagé quelques mégots et quelques magots (c'est bien simple : on croirait tout bonnement que c'est le rital qui les verse, ces rasades de miel).
Tant et si bien qu'à la fin on accepte la réalité, que l'on est tout aussi épris de ce nouveau Mark, qui désormais s'écoute en se trémoussant de vague à l'âme. Car c'est un nouveau hold up, que ce nouveau recueil de chansons à la simplicité parfaitement imparable, et pourtant toutes noyautées par l'ambiguïté ; car celui que certains, pas trop finauds probablement, ont appelé Dark Mark, n'a jamais été du genre, que ce soit en corbac ou en vautour, à donner dans l'univoque, le lisse et l'uniforme. Pas le genre de celui dont la seule voix - quand bien même elle peut après un crachat de jus de chique vous faire un Bono plus céleste que l'original - est une virile bouffée de cigarette.

jeudi 24 octobre 2019

Double Vedette : Rogatons

Alors, je vous le dis tout de go, mon cher Double Vedette, "plus clairement, du rock sans guitares", avec votre permission : je suis en désaccord.
Rogatons, pour autant, ne s'adonne pas à la facilité, qu'on lui aurait volontiers et très euphémistiquement pardonnée - puisqu'on aurait pour tout dire été baba - de poursuivre tout son album dans l'ultra-cinématique veine de l'inaugural (ou presque) "Féroce Parade" (dont on retrouve, certes, les teintes sur "Les artisans de la farce", voire ailleurs en sourdine) ; Rogatons n'est donc pas de façon univoque et monochrome ce film noir d'anticipation où Aerôflôt croise Pinkish Black ; Rogatons, mon bon Monsieur, est un plus retors individu que cela.
Double Vedette, avec son nom qui fleure bon les années 80 et leurs dérèglements névrotiques, utilise ici, comme on commence de se douter, ces couleurs acides et pétrochimiques associées à cette connerie qu'on appelle synthwave - mais d'une les sélectionne avec un bon goût extrême - ce vert, ce rose, cet orange... -, de deux y induit une étrange forme de paillettes, porteuses d'un onirisme singulier volant librement de Lynch à Mann - car Double Vedette, avec l'ambiguïté digne de son nom, joue son propre film, où l'on croirait avoir rêvé voir passer Ida No ; où "Cinquante-Sept SC" subrepticement fait naître une douce, irréelle, équivoque lumière mentholée au cœur de cette nuit moite de maintes sueurs que déroule inépuisablement et pour notre émerveillement fiévreux Rogatons.
Force est, toutefois, de reconnaître à la fin que dans cette ambiguïté et ce mystère intervient assurément une frappe à la batterie qui ne se contente pas du pré carré krautsynthwavewhatever - puisqu'en effet, elle se ressent du sang rock voire hardcore de son auteur, dont il  s'irrigue le muscle autant qu'il part volontiers s'abreuver au Brésil ; et fait ainsi, sans forcer ni tapage, discrètement écho à la tension façon Scarface qu'on sentait dès "Les lueurs" : il ne se serait pas agi de croire que ce saurien fût là par inadvertance. On pourrait d'ailleurs également rattacher à ce même background tatoué les rares interventions vocales du disque, et probablement aurait-on des raisons objectives de le faire (la scansion à elle seule)... et pourtant cela aussi n'appartient ni au règne du rock, ni à celui du vintage-machin auquel pourrait le cantonner sa robotisation ; cela aussi s'arrache à toutes ces cases bornées, pour s'envoler dans le fabuleux, l'impossible : l'on s'étonne à peine de découvrir que Monsieur Salmon idolâtre Tarantula Hawk.
En ce qui nous concerne on aurait tôt fait de le rattacher, de loin et sur sa propre route, à cette tradition française où se trouvent déjà Hint ou Kill the Thrill, cette science-fiction sans effets spéciaux mais à effet maximal sur l'imaginaire, auquel elle met le feu ainsi qu'on le fait d'un dancefloor : en lui collant des sueurs froides et des fièvres qui touchent à l'orgasme au ralenti, à l'égal d'un épisode de Miami Vice, dont après tout on est bien aussi au niveau de la féérie ; ce futur offensif qui envahissait et violait le présent et ses nuits d'angoisse, si typique des années 90 en France, ce futur gris qui n'est futur que par la menace qu'il constitue, et dont également pour le dire il faudra bien prononcer le nom de Hems, que Double Vedette évoque aussi par son occasionnel phrasé qui revoie autant au screamo qu'à la déshumanisation la plus horriblement grise - sur "A lier" par exemple, voire tandis que subrepticement on s'aventure plus loin dans "Masse", Messagero Killer Boys ; on serait presque tenté d'aller s'égarer jusqu'à Casio Judiciaire.
Oui, Double Vedette embarque loin, tout comme les derniers cités, par le truchement de simples bouts d'expressions obsédants, tels "sans garde-fou" ou "tout ça pour des croûtes". "A la poursuite du Pompile", c'est carrément presque du Stereotaxic Device, dont on est bien plus proche de l'effronterie sans dieu ni maître, que d'un Pinkish Black commençant rien qu'un peu à se la péter.
Rock, Double Vedette ? Dans sa version remise à jour, alors - en 1977 et, lorsque c'est fait à la hauteur de son nom, chaque jour à nouveau : punk. Vous êtes au courant que ça signifie tout sauf gâcher sa vie à faire des doigts d'honneur à tous les passants, oui ? Double Vedette va seul son chemin là où il l'appelle, n'a pas de temps à perdre avec les chapelles (même si on a senti le laïus promo à un cheveu de nous servir du "entrer dans le saint des synths"...), n'écoutant que sa vision - et il a bien raison : il y a de quoi scotcher.

mercredi 23 octobre 2019

MZ.412 : Svartmyrkr

L'apogée de la trajectoire entamée avec, voyons voir, Nordik Battle Signs ? - d'un MZ.412 assurément toujours plus soyeusement et luxueusement sapé - mais dont on n'avait pas vu venir qu'elle se concluait ainsi : en faisant d'eux la remise au goût du jour de ce macabre impressionnant, austère et somptueux à la fois, cérémoniel, rigoureusement inexorable, qu'on rencontrait chez le Raison d'Être de l'âge d'or : je puis en attester puisque le présent disque me fait exactement le même effet que le tout premier disque de Cold Meat Industry que j'ai entendu, à savoir un certain Prospectus I.
MZ.412 en incarne simplement, aujourd'hui, la version dépouillée du masque de choryphée : les traits lugubres et altiers juste taillés au couteau.
Aujourd'hui, à part Svartmyrkr, pour retrouver cette saisissante sensation des origines, cette figeante présence du putréfié, du faisandé et de l'épouvantable (au sens qui ne se traduit pas par "se rouler dans les fèces", s'entend), il ne s'offre guère d'autres alternatives, qu'aller chercher MoRT. Le Nord, que voulez vous, et sa hideuse voracité sans faim.

mardi 22 octobre 2019

Swans : Leaving Meaning.

Vous dites que c'est paru dans le journal ? Saint Michael a viré toute ses diacres en place, et il existe une réelle chance qu'il arrête pour un temps de nous péter les couilles avec ses albums-temples sur quatre cd sans compter l'édition avec les démos et les versions concert totalement différentes bien entendu ? Ça s'écoute, alors, même en se doutant qu'on risque de se rappeler bien vite que toutes choses sont relatives ; mais après tout, la pochette fait penser au tout premier mini-album sans titre : on ne peut que partir avec un a priori favorable.
Il convient de l'admettre : malgré une fatale présence des tics récents du cabotin Gira en pasteur plouc-céleste, "The Hanging Man" avec ses capiteuses effluves de Motherhead Bug et de Queen Elephantine, nous attache fort. Et "Amnesia", avec sa folk de crépuscule à l'odeur de sang, paraît clairement un réel effort de se mettre à notre pauvre niveau d'amateurs de musique rudimentaire, de chansons, et de Swans du passé ; pour un peu on croirait le Gira finalement contaminé par un de ces pauvres virus de mortels, celui du rocker - pouah ! - tentant de raccrocher les fans de ses origines, tout en opérant une discrète marche arrière jusqu'au mauvais embranchement pris après My Father Will Guide Me Up a Rope to the Sky, dont Leaving Meaning rappelle la claque western qu'il avait été alors - et n'est plus aujourd'hui ; heureusement, on sait bien que c'est impossible. Parce que, d'une, Michael n'est pas un mortel et encore moins un rocker, de deux, Swans n'ont jamais joué cette musique gothique et sombre que seuls les imbéciles entendent.
Alors bon, on ne va pas s'embarrasser davantage à développer le détail des mauvaises raisons et des quiproquos abominables - mais on aime ce nouveau Swans, en effet ; en vertu des moments où il me paraît presque, aveugle que je suis, faire des œillades acoustiques à son moi d'avant Children of God - "My Phantom Limb", de toute évidence, où l'on croit entendre Greed depuis le fumoir à David Ouimet... Meilleur album depuis Swans Are Dead ? Oui, il est tentant de le dire ici, tant au hasard une chose qui eût dû être aussi impérialement chiante que "It's coming it's real" s'avère en deux-deux aussi soyeusement royale, irrésistiblement chaude et sourdement épicée qu'un Port Charlotte ou un très bon Andrew Weatherall, à en piquer les yeux de joie ; tant on croit parfois contempler une version alternative de When Did Wonderland End ? avec King Dude à la place de Bain Wolfkind ; tant "Some New Things" semble montrer un Gira jeune, affamé à nouveau - et humble comme... King Dude.
Cependant, en vertu précisément de ce qui advenu de My Father Will Guide Me, on attendra quelque temps avant de le graver dans le marbre. Quant à vous ? Dieu reconnaît les siens : l'idiot aussi.

(Non, parce que dites, c'est vrai, à la fin : tout le monde aime se caresser longuement la nouille en se demandant fort sérieusement s'il s'autorise ou pas à écouter les disques de Cristian Vikernes, Mikko Aspa ou Dolores O'Riordan, mais personne ne questionne jamais la moralité qu'il y a, à cautionner de son temps l'œuvre musicale d'un pareil pompeux connard ?)

Bien.
Et sinon, d'un point de vue un peu moins sado-masochiste, dans sa relation à Saint Gira qu'est pas d'Saint Girons ? Un nouveau superbe disque de Chants de Noël du Croque-Génitoire ; forcément, on pense çà ou là, voire çà et là, autant qu'à World of Skin, à Harvey Milk et à Arcade Fire ; mais alors en version pour papy pervers - parce qu'on a dit "autant" - enfoncé dans son immense rocking chair, un sourire de crâne peint sur les lèvres, et un vaste gobelet dans la pogne, plein d'une dose d'ogre de ce même spiritueux qu'on a cité plus haut : tudieu ! que ce disque est soyeux, et que cette production (que l'on imagine volontiers soignée à coups de fouet sur les officiants par le Nick Nolte de l'americana post-psyché) possède ce don rare de vous faire venir des paillettes dans les yeux sans en montrer, d'en saturer uniquement la vision périphérique, de donner à absolument tout un reflet doré de péril imminent et vertigineusement érotique autant qu'il est boisé...
Ajoutez cela à sa non moins puissante et non moins doucereuse saveur d'Orient, qui vient et revient telle une marée montante qui vous lèche les pieds et vous mange peu à peu, cette caractéristique saveur d'Orient new-yorkais toujours charrieuse d'une ombre où seuls brillent des yeux prédateurs et des farandoles de dents pointues, où toujours l'on croit deviner sans les reconnaître des membres de Cop Shoot Cop, Pain Teens, Motherhead Bug et autres interlopes fausses identités des même brigands à sourire de loups, cette chaleur de bouclard hashishin clandé à laquelle on a vendu son âme en 1993 : vous obtenez un vrai conte de fées de luxe pour cannibales ermites des Appalaches, genre Brisby et le Secret de Nimh mais en version YOU DESERVE IT, FLESH IS CLAY, YOUR BODY IS WEAK, THE IMBECILE IS SACRED - sérieusement, si tous les indicateurs ne clignotent pas au rouge en folie sur "My Phantom Limb", tant musicalement que lyricalement... comme disent les jeunes "c'est abuzé". Mais si vous ne vous mettez pas, le temps de "The Nub", à croire à nouveau aux ogres - mais en tant qu'adulte, c'est à dire en vous caressant coupablement - et, enfin, bref, lorsque depuis la sortie de Gremlins vous avez toujours associé "conte de Noël" et New York City : c'est du nanan. Soyons honnêtes quelques secondes dans une journée, pas comme Michael-chou.


Bon, avec tout ça je vais vraiment finir par ressortir mon Krügers Medbragte, moi.

lundi 21 octobre 2019

Blut aus Nord : Hallucinogen

Quand on vous dit que Blut aus Nord est tout sauf l'entité crypticiste et cérébralo-centriste pour quoi la doxa veut vous la faire passer : toutes les clés (enfin, un grand nombre d'entre elles : c'est qu'il y en a un sacré trousseau...) sont très gentiment données par Vindsval, dans des interviews entre autres (vous avez également les notes des livrets, pour les balourds comme bibi qui trouvent le moyen par exemple de passer à côté du titre de Saturnian Poetry) qui, par surcroît, ne sont pas les plus obscures à trouver. Ouvrez les oreilles et les yeux, les chakras suivront.
Concernant Hallucinogen, il avait parlé, non seulement comme on l'a déjà relevé ici, de retrouver des sensations plus spontanées et typées "trippantes" - mais été même plus précis, puisqu'il parlait de ses émerveillements d'auditeur de metal à onze ans et quelques. Et il s'agit bien de cela, le break radieux et extatique de "Anthomos" m'en soit témoin : d'enfance. Hallucinogen est une fontaine, de jouvence et de bien d'autres choses ; l'écoute vous en inonde, ainsi qu'on vous abreuverait à vous en faire ruisseler de l'eau claire partout dessus, à vous en faire rire de joie. C'est, pour le dire hélas une fois de plus sous une forme offensive que vous aurez l'obligeance de ne pas prendre en compte pour vous concentrer sur le propos sous-jacent, où tous les Wolves in the Throne Room échouent et tombent trop court dans leur quête de l'innocence, des origines, de la pureté si chère au black metal mais en tons verts : Hallucinogen pour sa part remonte jusqu'à la source, et au risque de se répéter, à la source fut la lumière.
Une fontaine de lumière, en vérité, qui brûle parfois les yeux mais toujours de joie, qui parfois broie le cœur mais toujours de ferveur ; la pluie torrentielle à la fin de "Nebeleste", le break ultra-moelleux de "Sybelius" qui vire en finale de pain perdu, les harmonies d' "Anthosmos" qui sonnent comme une traduction new-wave de celles entendues dans Saturnian Poetry... Hallucinogen régale. Un album qui de bout en bout désaltère ; à peu près à égale mesure de ce que MoRT pouvait être infect, pour dire à quel point - et de tout aussi jouissive, au sens propre, façon, s'entend. Je ne me lasse pas de le répéter et le chanter sur tous les tons : ce groupe n'est que sensualité.

dimanche 20 octobre 2019

The Blinding Light : The Ascension Attempt

Si vous ressentez toujours une certaine forme de frustration quant à la dose réelle, et non subliminale, de Slayer contenue dans un album de Converge, The Ascension Attempt pourrait bien vous susurrer les mots les plus doux ; et si vous ressentez toujours une certaine forme de frustration quant à la ration réelle, et non couvée, de violence brute contenue dans un album de Slayer, aussi.
Du coup, on a un peu l'air de dire que le disque est une chose très directe - ce qu'elle est - voire de très plate et univoque - ce qu'elle n'est pas, c'est bien là sa vénéneuse magie.
Quoique possédé par une sauvagerie ahurissante et débridée, le premier The Blinding Light irradie, sourd, instille... quelque chose de plus. Une malveillance invisible qui surclasse celle dont par définition dégouline une chose décrite dans les termes ci-dessus - soit du Slayer version hardcore new-school déchiqueté aux amphétamines. Pour tout dire, plutôt que Converge, c'est Will Haven qu'on croit entendre se débattre en vociférant dans la brûlure du venin slayerien. Ce groupe qui se caractérise plutôt par le chaos cauchemardesque de ses hallucinations que celui de ses signatures rythmiques, oui.
The Ascension Attempt fait partie de ces rares albums de hardcore pour nuits de pleine lune, de hardcore trempé de fantastique ainsi qu'on l'est de sang, de hardcore d'une intensité brute à liquéfier presque n'importe quel All Out War (vous voyez quelle exception j'ai en tête, normalement) et pourtant d'une teneur en vaudou suffocante à l'égal d'un Bloodlet ou d'un vieux Neurosis. The Blinding Light s'y collette œil pour œil avec une malfaisance capiteuse, étourdissante, à la manière dont on se mesure à une rivière infestée de piranhas ; à la manière dont on se noie dans le monstre de sa propre colère en train de prendre le dessus ; ah, v'là la tentative d'ascension, en effet : celle pour aller pétitionner (vous l'avez ?) une seule gorgée d'oxygène, au lieu de tout ce sang dont vous êtes pris au milieu des cataractes fulminantes.
Vous en voulez, du sous-estimé, de l'ignoré complet des cartes routières ? Je vous présente The Blinding Light, et ça fait pas loin de vingt ans que ça dure.

samedi 19 octobre 2019

The Blinding Light : Glass Bullet

Slayer et Crowbar se sont emplafonnés à un carrefour. Slayer avec toute sa rage de harpie, Crowbar avec sa furie de camion-corbillard ; et le résultat, fatalement, fut un carnage sans nom.

Enfin, pas tout à fait, pour être exact : il s'appela Glass Bullet. Et il est peut-être bien ce que The Blinding Light, groupe qui m'est aussi cher que son œuvre est parcimonieuse, a fait de plus sanglant.

vendredi 18 octobre 2019

Inter Arma, Dakhm, 17/10/19, The Black Sheep, Montpellier

Dakhm :
Tu aimes With the Dead, Conan, Lazarus Blackstar ? Tu devrais trouver ton compte chez Dakhm, d'ailleurs il y a de tous ceux-là pour sûr dedans... Mais je suis obligé de dire que j'ai surtout pensé très fort à deux groupes cuisants sur scène plus que tout, qui sont Unsane et 16.
Voilà de quelle radicalité au sens propre on parle, et de quelle fournaise. Le sentiment magique s'impose, de revoir se produire la légende des débuts de Verdun - ce bassiste-là et ce chanteur-là dans une bagnole, qui à répétition écoutent Cathedral et Pentagram. Et qui en recrachent - pour cracher, ça crache : j'ai oublié de demander si vous aimiez le goudron, aussi, et le mazout - leur version à eux, tout simplement, de cette musique qui n'est qu'un rock'n'roll à peine émergé de la boue blues, pour être écrasé avec résignation par le ciel lourd de la sévérité du destin. L'affiche disait "doom", et il ne s'agit de rien d'autre.
Le doom, ça n'est pas jouer le plus lentement possible, ça n'est même pas jouer le plus gras possible - même si, de ce côté-ci, quel son de grattes, maman ! - et que la mention du mot "Conan" n'aille pas induire les réfractaires en erreur : on ne parle pas ici de rouler des mécaniques ; sous les humbles apparences qu'ont ces riffs de purs parangons de la tradition - ce qu'ils sont - quelle sournoise et surpuissante teigne... Et après un morceau d'entame qui, modestie là encore, présente avant tout du groupe sa joie de jouer ensemble entre vieux mecs qui ont des plaisirs communs, les bonnes idées qui décoiffent commencent peu à peu à pleuvoir tranquillement, sans trop de boucan dans le vacarme de joyeuse forge que fait déjà l'ensemble, et l'adhésion se fait de plus en plus débordante.
A très vite, les gars, il le faut !

Inter Arma :
En guise, cette fois, de noms à ne pas prendre qu'au sens littéral, pour décrire ce qu'on a vu, que ce soient les deux qui sont venus le plus vigoureusement en tête pendant les vingt premières minutes (difficile de savoir où commence et finit un moirceau, difficile également d'en avoir quelque chose à foutre tant inépuisables ils vous font voyager sur leur houle) du set d'Inter Arma : Morbid Angel et Yob.
Il faut bien ceux-là pour dire le caractère mégalomane et généreux de cette musique, la conception orgiaque qui semble présider cette chose qui démange d'invoquer en son honneur le souvenir de Mike Scheidt faisant l'amour à sa guitare dans la cave du Mojomatic, et aussi d'enfin lâcher le mot "nautique" qui nous démange depuis qu'on a rencontré le groupe.
L'impression globale, d'emblée mais ne faisant ensuite qu'enfler et enfler à mesure que les morceaux semblent nous balloter sur le pont d'un navire affrontant langoureusement une tempête sur une mer bouillante aux couleurs fantasmagoriques, au moins jusqu'à un passage (et les passages sont de grandes dimensions chez Inter Arma, le groupe n'aimant rien tant que prolonger le plaisir des morceaux, par de fausses conclusions qui pourraient paraître systématiques mais sont tellement toujours bienvenues que ça n'a aucune espèce d'importance) post-hardcore sudiste, pas leur plus inspiré - étant d'une monstrueuse teneur en cool, les charismes propres et diversement saugrenus des musiciens n'y étant pas pour rien.


On l'aura compris : hier soir, les absents avaient LOURDEMENT tort.

mercredi 16 octobre 2019

The Deathtrip : Demon Solar Totem

Je m'étais laissé convaincre par un compère que l'effroyable qualité du premier promo envoyé par Svart ne desservait pas le disque - ce qui fut bien le cas au vu de ma réaction, passées deux premières écoutes les tympans révulsés - et surtout serait très proche de la crudité du vrai Demon Solar Totem (à savoir le disque, non compressé, bien entendu) : là-dessus il convient de revenir, et rectifier.
La production de l'album, à ce que semble indiquer une version moins cochonnée aujourd'hui diffusée, n'est pas raw à ce point, loin s'en faut ; ce que l'on perd - un peu - en brasillement, on le gagne en halo de lune jaune, ce qui fait que la couleur intime de la musique n'est pas dénaturée, et surligne l'étrangeté surréelle de tout ce qui peut se passer dans cette forêt, donnant parfois à certains troncs la figure de colonnes dans quelque humble église romane ; disons que sans s'éloigner totalement de Burzum, ce qui serait difficile avec des riffs tels celui de "Vintage Telepathy", ou de "Abraxas Mirrors") ni perdre l'authentique et fondamentale fibre primitive d'un album comportant des chansons telles que "Awaiting a New Maker", l'on en distingue un brin mieux la filiation avec (et d'ailleurs, justement sur la même "Vintage Telepathy", tout naturellement les fantômes de A-Ha dans les parties vocales saillent davantage) ; le résultat, sans doute, sonne un peu plus rond et équilibré.
Qui s'en plaindra ? Pas vous, dans un mois, gageons le.

mardi 15 octobre 2019

Kadavar : For The Dead Travel Fast

Et si au lieu de citer, qui nous pendent au nez tout comme le fera alors par voie de conséquence un discours de type désobligeant pour l'un ou l'autre d'entre eux voire tous - Uncle Acid, Mars Red Sky et Demon Head, l'on disait plutôt et tout simplement, que l'on n'avait pas ouï pareil radieux mariage du miel et du mal, du suave et du macabre, depuis Jex Thoth et Jex Thoth ?
Non pas que le macabre qui se niche en Kadavar soit le même que celui en Jex : la teneur en pop débordante de morgue - et de beaugosserie scandaleuse, aussi - que titre For The Dead Travel Fast est telle, qu'elle ne laisse pas d'autre choix que d'emblée dégainer, histoire de situer, les noms d'Electric Wizard - celui de Time to Die et Bloody Wizard - et Doctor Smoke (on attend la suite, morbleu !). Évidence et haute couture, à l'image de cette pochette qu'on dirait une publicité pour un fabricant de duffle-coats de riche facture pour créatures vouées au Malin mais pas à la sape rêche. Kadavar invente le vampire doux comme le cahsmere, les spectres en mohair.
Kadavar prend la tragédie romantique et en fait des fils dorés, qu'on distingue tout juste dans quelques lignes vocales et quelques bouts de paroles, pour donner une précieuse chaleur émotive à son confortable doom rock en tweed ; sur ce plan-là, on sinue tout bonnement entre The Wall et Unknown Mortal Orchestra II ; avec une non moins précieuse et délicieuse bonhomie - tout juste teintée d'un soupçon de fantôme d'arrière-goût acide - dans laquelle n'est pas pour rien cette façon dans les riffs dont, comme l'a (presque) dit quelqu'un, on les croirait joués sur un téléphone à cadran rotatif.
Comme quoi, c'est vraiment pas des conneries - ni faute de vous le seriner sur tous les tons : embrasser le Cul du Chat Noir et le Doom, c'est plus efficace que tous les marabouts de Belleville ; repensez donc un peu à ces bonnets de nuit qu'étaient Kadavar jusqu'ici malgré leur nom si cool, pour voir.

PS-pssst : les gars, des morceaux comme le dalidesque "Dance with the Dead" (ou même le scissorsistersisant "Demons in my Mind"), on en redemanderait jusqu'au vertige. Alors on vous en supplie : signez ce putain de pacte, là, ça ne fait mal qu'une fraction de seconde, et restez sur la Voie de Gauche. Marchez dans la Lumière encore un petit moment.

lundi 14 octobre 2019

Blut aus Nord : Debemur MoRTi

J'ai pu en faire le constat, aussi étonné que satisfait, ces dernières semaines : Blut aus Nord est un groupe sur les disques de qui je ne change pour ainsi dire pas d'avis avec le temps. J'approfondis simplement des impressions - et des hiérarchies - que j'ai eues d'emblée pour presque chacun ; tout au plus Saturnian Poetry est-il une révélation récente parce que je l'avais auparavant mis de côté, ayant le sentiment (répété, c'est qu'il me démangeait) que ce n'était pas encore le moment pour lui et moi.
Il existe, toutefois, une exception.
Les attentes, encore, toujours ? Sans aucun doute, renforcées par fait que de certaines colorations employées ici (sans même parler de ce titre discutable, et sa fourbe typographie) renvoient à d'autres disques plus copieux et exigeants, et fourvoient, faisant apparaître Debemur MoRTi comme une aberrante version très raccourcie des splendeurs terribles qui se sont succédé avant lui, empêchant qu'on le voie et savoure pour ce qu'il est : le disque de franc "metal indus" de Blut aus Nord.
La reprise de Pitch Shifter, bien sûr, mais avant cela le riff superbe d'amour assumé pour Godflesh de "Lighteater", et superbe de corrosion - mais encore avant cela une "Tetraktys" qui, divine surprise, révèle une capacité, jamais constatée ailleurs dans le corpus, à dériver jusqu'à, mais oui ! Napalm Death. Écoutez donc cette acidité visqueuse, cette saveur prononcée de bile, où s'en va pour l'occasion divaguer la caractéristique guitare blutausnordienne, et dites moi un peu en face que vous n'avez pas jusqu'à Meathook Seed, dont le nom vient vous susurrer de séduisants immondices à l'imaginaire, dans ce parfum de solvant psychique, dans ces riffs qui sont une sorte de lave suintée par une fonderie en train de balbutier et dérailler...
Du (lointain) Napalm Death totalement raide défoncé, toutefois ; "Tetraktys" fait partie probablement des morceaux de Blut aus Nord les plus profondément enfoncés dans un très sale bad trip, et c'est uniquement la courte durée du disque qui nous l'avait fait occulter ; alors, vu que "Lighteater" juste après reprend le flambeau d'un Selfless qui était également, pour sa part, l'un des pires majestueux bad trips de Justin Broadrick, et l'emmène où l'on osait plus, depuis 1994, espérer voir se poursuivre la trajectoire entamée avec un cœur de plomb par "Empyrean", et prendre un chemin sans retour ni regret loin de toute vie au dessus de 0° : on ne va pas laisser la relative innocuité d'une "Bastardiser" trop euclidienne (on a cru comprendre, ou croit se souvenir, que Vindsval avait voulu par là signifier une encore plus grande influence de ses auteurs, que de celui que je n'ai de cesse de citer), incongrue presque à force d'être trop obvious - nous gâcher éternellement le plaisir.
Une excellente miniature.


Rectificatif (ce que c'est de bâcler un article...) :
Le problème de "Bastardiser", c'est que les deux morceaux originaux juste avant, avec leurs riffs bien métalliques - voire ferrugineux - répétés et martelés, leurs voix aux mots à la lisière du palpable et leurs beats bien pesamment appuyés, sont déjà largement assez orthodoxes pour le plaisir qu'il y a à tirer d'entendre Blut aus Nord pour une fois faire dans le direct et l'explicite - mâtin ! c'est qu'on comprend presque les paroles - tout en comportant en filigrane cette torsion qui fait qu'un morceau de Blut aus Nord, eh bien, reste du Blut aus Nord ; pour être plus clair dans le présent contexte, en caricaturant : du très bon Godflesh qui s'affranchit de l'original. Du coup, "Tetraktys" et "Lighteater", pour mettre encore plus les pieds dans le plat, sonnent déjà comme de brillantes reprises de chanson "metal indus" canoniques.
Tandis qu'un morceau de Pitch Shifter, a fortiori des début, ça sera toujours du mauvais Godflesh ; du très terre-à-terre, dont il n'y a pas grand chose à tirer, si naturellement sympathique que puisse être ce type de riff où l'on voit le cambriolage à deux kilomètres.

dimanche 13 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Sect(s)

Allez savoir pourquoi, tandis que The Work Which Transforms God donnait, à plusieurs reprises, la sensation troublante de se faire piéger le regard dans une sorte de miroir éclaté reflétant plusieurs moments du temps à la fois, 777 - Sect(s) quant à lui produit le sentiment d'un moment unique et bien harmonisé où le temps entier se cristallise et se concentre, passé présent et futur bien densifiés autour du même point.
D'entrée on est cueillis à froid par des riffs dont la violence beumeue n'avait, précisément, pas été entendue depuis The Work, et même lorsqu'on ne se trouve plus dans l'état où l'on était lorsque le présent album est sorti (soit l'estomac dans les talons uniquement lesté d'un Dialogue with the Stars qui n'avait fait que reporter la question obligatoire : "On fait quoi après un MoRT ?"), faut avouer que ça fait drôle ; mais ces mêmes riffs sont cette fois appuyés par une rythmique d'une puissance que l'autre n'avait pas, qui pilonne et démolit la boîte crânienne comme rarement, chez Blut aus Nord ou ailleurs ; et suivis d'un passage trip-hop qui, vu comment il sera développé sur 777 - The Desanctification ensuite (je ris jaune, au cas où ça ne se voit pas), n'annonce pas celui-ci, mais s'affirme en soi, comme composante de ce morceau-là - lequel en guise de début d'album se pose avec une fermeté et une véhémence qui eût tôt fait, ne fût-on caractérisé par notre vigilance et notre retenue, par nous faire échapper des formules graveleuses à base de parties génitales disposées sur le mobilier. Voilà une entrée en scène impériale, s'il en est.
Sect(s) est un album brutal et métallique, à plusieurs reprises faisant montre d'une capacité à broyer et fracasser effarante, et comme c'est également un album de Blut aus Nord, c'est album brutal avec, non pas classe : ce mot-là sert pour les vulgaires, les triviaux - mais avec grandeur, avec grandiose, avec sublime. Je me rappelle fort bien, pour sûr, que c'est là un album qui m'a fait voir pour la première fois avec si grande netteté la parenté entre Blut aus Nord et Godflesh - mais aujourd'hui, avec la perspective, je vois encore mieux à quel point c'est là un album qui donne à Godflesh une suite grandiose, et qui n'a pas à baisser les yeux par humilité, non plus qu'à les lever pour regarder Papa dans les siens. Un album qui a pris Godflesh et qui l'a fait sien, d'une façon différente mais peut-être encore plus personnelle que The Work, lequel en paraissait pourtant objectivement plus éloigné (ce qui ne retranche rien à son ahurissant talent ; parce que question de faire sournoisement muter les gènes de Broadrick et faire passer du hip-hop en loucedé, c'est quand même pas un petit client, l'autre petit père).
Son Godflesh, il le possède tellement sur le bout des doigts et le porte tellement profond dans son cœur, qu'il n'a ni le pouvoir ni la nécessité de le cacher, comme avec le début de l'Epitome II, qui comme tant d'autres moins talentueux l'ont fait, utilise la classique et si imparable introduction "à la Mighty Trust Krusher", pour aussitôt la transformer en pur BaN série 777 aux couleurs de glorieuse navigation stellaire ; après quel appétit (momentanément) satisfait l'Epitome III peut partir bouffer Deathspell Omega, en une seule bouchée des mâchoires d'acier de son black metal retrouvé, ainsi qu'annoncé dès l'entame - celui, donc, d'un The Work Which Transforms God délesté de toutes considérations malades et écorchées vives, entré en plein héritage de sa suprématie sur tous les autres, selon ce principe inoxydable que ce qui est déjà mort ne craint pas grand chose (et, au risque d'être insistant : que reste-t-il de vivant, s'il vous plaît, après "Inner Mental Cage" ? pas la raison en tous les cas ; que reste-t-il à dire ensuite, à part la Procession des Clowns Crevés ? mais on s'égare...). Puis ça repart de plus belle - expression ô combien appropriée - avec les deux Epitome suivants, qui confirment comment ces guitares-là ont depuis longtemps digéré Godflesh et Jesu, comment elles donnent sans forcer du "c'est qui ton papa ?" aux neveux Aosoth - et continuent de prouver comment le beat de Godflesh s'est lui aussi vu digérer, avec le hip-hop dedans, pour être incorporé à cette puissance metal retrouvée avec une jubilation qu'on dirait carnassière. Le disque se finit, en toute logique panoptique, sur un épisode d'une beauté qui n'a rien à envier au moindre épisode des Memoriae Vetustae.
Sect(s) est-il, du coup, un album de black metal ? Sans prétendre affirmer la moindre Vérité sur Blut aus Nord (qui n'est pas davantage notre affaire ici aujourd'hui, qu'elle ne le serait pour un disque d'Obituary) : plutôt Blut aus Nord qui nous montre ce qu'il peut faire avec ce noirmétal qu'il a fondu, changé en montre molle, et fait son jouet pour ce que bon lui semble - et de toujours étonnant, en dépit des apparences et de la familiarité que peu à peu l'on gagne avec cette Loge baroque et cauchemardesque ; matière malléable et mutabile qui, parce que Blut aus Nord une fois encore n'est pas du genre à montrer des prouesses pour la prouesse, n'est ainsi façonné, ployé, que par une impérieuse nécessité intérieure, celle de cette étrange humeur qu'on entend là, entre langueur, dureté impitoyable, lumière d'étoiles blêmes... Et c'est où l'on entre dans la partie la plus jouissive de Blut aus Nord : celle qui ne se décrit ou dit dans aucune autre langue.

samedi 12 octobre 2019

Finlaggan Cask Strength

Avant ce whisky "distillerie inconnue" était discrètement alimenté par Lagavulin, maintenant on raconte que c'est par Caol Ila, maison plus à même de fournir la sauce avec son rendement annuel quasi-asiatique. Encore une investigation girondement menée par Élise Lucet ! Mais entre nous dans le fond on s'en fout, tant que c'est bon... Pas bien compliqué, ce Finlaggan. Mais intégralement sympa. C'est l'Islay pas prise de tête, en somme. Idéal pour l'apéro avec des tapas de sudiste style olives-anchois,  tapenade ou pissaladière... J'aime ces saloperies. Et donc, j'aime cet Islay pas forcément le plus soucieux de l'élégance (quoique "Finlaggan" ça sonne plutôt redingote et montre à gousset) mais plutôt de la présence. Du genre Peter Falk version gnôle le Fin'. À l'ouverture, un vrai cendrier de Mercedes ; non, pas celui de la blague pfff, je pense juste à celui de la Merco d'une tante paternelle, toute pourrie et cabossée - ô magie des virgules - dont les sièges en cuir sont imbibés de tabac froid. Une odeur qu'elle avoue adorer au petit matin en allant au bureau.

Le tabac froid façon bonbon, a fortiori avec rien que quelques gouttes de l'optionnelle mais fidèle flotte qui l'assouplit à tous les coups, comme pour le vicelard Laphroaig Quarter Cask. Du vu et revu sans doute, et qui lasse à force et fait qu'on se tourne vers des tourbes plus fondues comme celle d'un Ledaig, mais l'effet bien basique est tout de même cool. Comme si le tabac froid était une odeur alléchante, une odeur de confiserie. Il faudra un jour que je tente cette petite bouteille d'Islay 50 cl étiquetée façon Mendeleiev - sobrement intitulée "Peat Full Proof", j'ai lu des choses très racoleuses à son sujet question tourbe ultra-basique ultra-saillante, qui fait pas de prisonniers. En tout cas le charme Finlaggan CS c'est un peu ça : un cendré saillant. Pouvoir boire du jus de tabac froid, fruité comme il faut, et ce sans la nausée plus que probable qu'on se coltinerait si on le faisait pour de vrai. Remarquez, si on force un peu sur le Fin', y a moyen d'un bon casque à pointe tournée vers l'intérieur au matin...

Un nez bien iodé, et bien tourbé-fumé donc, avec un peu de papier glacé tout frais et une pointe marine inexplicable (ou juste le fait que la tourbe provienne de bord de mer ? Parce que je crois pas une seconde que les fûts aient purgé leur peine sur Islay... même si j'aimerais vraiment y croire comme avant, à ces histoires magiques d'embruns qui frappent presque directement les tonneaux et donnent le goût de mer au whisky). La bouche fait un cocktail simple et savoureux à base de miel et de tourbe. Et c'est bien. Un côté légèrement cartonneux-savonneux, mais rien de dramatique de ce côté. La lichette fait ressortir des oranges amères, du zan et des algues noires. Ou des olives noires ? Y a même de la poire. C'est pas mal du tout ça, la poire... Et je dis pas ça que pour la rime. Si basique que ça, vraiment ? La finale persistante a quelque chose de poivré-pimenté. J'y retrouve le goût inoubliable de la cigarette, ni plus ni moins, la bonne cigarette, la pas light, la qui colle un bon moment au palais et dans la gorge... Verre vide = Cendar plein. La boucle est bouclée. Ces connards de fumeurs focaliseront plus sur le reste, j'imagine, avec leur éponge à salière faisant office de palais.
Signé : un connard d'ex-fumeur.

Katatonia : Dance of December Souls

Pas à dire, cet album est superbe dans sa manière de transcrire une interminable promenade, un dimanche après-midi d'hiver sans issue, sous un radieux ciel de mastic, à travers les gris monceaux de feuilles mortes de quelque immense parc arboré tombé en déshérence et sans qu'on le remarque s'enfonçant dans la tout aussi endeuillée forêt adjacente...
Mais personne n'a-t-il jamais songé le ré-enregistrer avec un autre batteur ? Un qui sache le sens du mot "dignité" ? J'aime me promener, pas promener un clébard.

Toro Albala : Don P.X. 1987 Gran Reserva


Ce vin de dessert du Sud de l'Espagne, encore obscur dans nos contrées mais bien connu des rosbifs qui en raffolent, laisse des fûts gorgés d'arômes puissants qui colorent souvent les whiskies, leur conférant un gros côté "cake aux fruits" / "noix" / "pruneaux cuits". Pour les whiskies tourbés c'est plus rare que ça marche, le mélange "Islay + PX" étant paraît-il aussi casse-gueule que la cuisine en sucré-salé, mais ça arrive et quand ça arrive c'est beau. J'ai d'ailleurs découvert de façon furtive - et seulement de visu - le Pedro Ximenez lors d'une dégustation de tourbé vieilli dans un de ces fûts, le Lagavulin Distillers Edition, sans savoir ce qu'était alors ce petit verre rempli d'encre derrière les bouteilles de présentation... Et puis quelques mois plus tard lorsque mon petit frère en a ramené une demi-quille de ce millésime, en me lâchant de façon laconique que c'est le meilleur vin qu'il aie jamais bu. Moins d'une semaine après, alignement des étoiles de la galaxie Éthyle, je le découvrais plus en détails lors d'une dégustation Whisky/PX avec le maître de chai de chez Couvreur, qui avait eu la bonne idée de sortir ce même 1987 et un 1962 (cf. petite photo plus bas) qui m'a laissé sur le cul. J'appris alors qu'il se charge de faire venir des bouteilles de différents millésimes pour le marché français, dispatchées au compte-goutte. Vu qu'il leur achète leurs fûts gorgés d'arômes pour élever ses single malts, il en profite pour sortir quelques flacons pour les grenouilles. Un grand merci à lui. Crôa (le cri de la grenouille s'écrit pareil que celui du corbeau, c'est pratique) !

Pour avoir une idée - grossière - de l'élaboration : les raisins du cépage PX, bien mûrs, sont récoltés au crépuscule de l'été puis étalés sur de grandes toiles en terrain sablonneux, et abandonnés ainsi, agonisants au soleil pendant une dizaine de jours, jusqu'au dessèchement quasi-complet et concentration optimale de leurs sucres. Après quoi ils sont pressés, et mis en fûts, à leur tour abandonnés pendant plusieurs décennies (on parle de "vins oubliés" ou "immortels" pour ces PX), jusqu'à ce qu'il soit décidé d'embouteiller... Pour vous faire une idée du rapport au temps assez fascinant de ces vins, sorte de flirt avec l'oxydation extrême où la dégustation s'apparente à une enquête "cold case", ce millésime 1987 embouteillé en 2017 est considéré comme un PX très jeune, et j'ai cru comprendre d'après les rares puristes abordant le sujet en forum qu'on commence à taper dans le sérieux avant les millésimes des années 60, et qu'avec les vins du début  XXème/fin XIXème siècle on tape dans le gros du lourd, la complexité étant souvent exponentielle (même si l'assertion "plus vieux = meilleur" est comme souvent loin d'être exacte)... Mais nous rêvons là de choses inaccessibles... Jamy, range ta maquette ; place au goûtage...

Apparence : huile de vidange après dix-mille kilomètres. Difficile de croire qu'on a affaire à un raisin blanc à la base.Ce n'est plus tuilé à ce niveau, c'est noir, comme le tube de Smet (oui, la marque de cirage).

Nez : capiteux, épicé, très profond. Abyssal. Tout arôme emblématique du vin blanc est faisandé, puis tout ça est compacté pour donner naissance à une sorte de vin de noix suprême ou de concentré de vin chaud refroidi. Ou un vin de chocolat. Ou un Mas Amiel caramélisé. Cela dépend des jours mais il n'a cessé de me révéler moult arômes de vieille liqueur archi-boisée, tous plus fondus les uns que les autres dans sa nuit liquide. Ce PX 1987 est une sacrée chose en termes de profondeur, de complexité aromatique. À la condition absolue de ne pas être diabétique.

Bouche : Texture sirupeuse, extrêmement fondante. Du pur velours. Je n'ai même jamais rien bu d'aussi velouté comme liqueur... oui parce qu'à ce niveau de sucrosité, on peut parler de liqueur - bien qu'ici on parle de sucres naturels, résiduels - mais une liqueur blindée d'arômes fondus les uns dans les autres... Jus de dattes, pruneaux au vin, mélasse exquise... kiff-kiff bourricot et kiff total. Glycation instantanée des papilles, devenues un pancake docile sur lequel un sirop d'érable digne d'une fable s'étale généreusement... L'acidité prononcée, qui serait autrement peu amène, est contrebalancée par un liquoreux intensément soyeux, et addictif. Il faut être assez ferme avec soi-même pour ne pas se resservir un deuxième verre illico.

Finale : sans fin. Torréfiée. Toastée. Raisins confits. Mêlé-cass'. Sucs de cuisson de viande longuement rôtie, caramélisée à souhait. Tatouage de langue signé Francisco de Goya.

Verre vide : bon à passer au Kärcher.

Recommandations du sommelier : sur du Roquefort ou un Stilton bleu, ou de beaux copeaux de très vieux parmesan sept ans d'âge comme le gars qui a pris la photo, et pouf ! magie : pas besoin de perdre son temps à cuisiner, tout est là ! Les sardines, les anchois ou un bon jambon cru d'Auvergne (au lieu du pata negra, on est pas non plus obligés de la jouer full-épagneul) fonctionnent aussi si vous optez pour un apéritif rabelaisien. Mais le mieux entre nous, ça reste seul. Gros avantage : il peut rester ouvert longtemps, vraiment... Un an sans problème, si j'en crois notre artiste de chez Couvreur. Là j'atteins tranquillou le fond de la bouteille, ouverte il y a environ six mois, et il n'a jamais été aussi bon.

P.S. : ils font aussi un vinaigre, qui sublime tout et laisse à peu près le même goût, en plus aigre (sans rire ?)

jeudi 10 octobre 2019

Blut aus Nord : Metamorphosis of Realistic Theories


En vertu de la règle bien connue dans les histoires d'épouvante, c'est lorsqu'on pense que le comble est atteint, qu'avec une atroce soudaineté les choses virent encore pires, et que l'horreur précédente se révèle comme non pas un aboutissement, mais un franchissement ; un seuil vers une nouvelle dimension, et qui dit nouvelle dimension dit nouvelles échelles.
Ici Blut aus Nord n'a-t-il pas été suivi, du moins par Leviahtan et Aosoth, auxquels on peut penser encore mais pour constater avec force à quel point eux sont demeurés peinards de l'autre côté, et repartis en arrière vers Venom, Slayer ou toutes autres occupations plus appétissantes pour eux, je ne juge pas ; ici d'autres, en revanche, ont connu un choc esthétique qui les a poussés à se lancer, à sortir du bois ou du placard - au hasard : Aevangelist ? - mais n'ont pas forcément, malgré leur méritoire effort pour surenchérir et pousser plus avant dans l'infernal roncier, réussi à faire aussi forte impression, ou plutôt (puisque pour ce qui est d'être impressionnant ce ne sont pas les candidats qui manquent) à salir aussi durablement, irrécupérablement.
MoRT comporte pourtant, à commencer par ses dissonances et dysrythmies qui d'entrée de jeu s'affranchissent définitivement du black metal pour aller braconner dans les périlleuses terres atonales du jazzy et l'avant-gardish, des éléments qui, ailleurs, ont été la garantie de l'intellectualisation et de l'échec total à obtenir le moindre effet sensuel et profond - au hasard : Ehnahre... ; mais lui conserve, à chaque instant, cette caractéristique propre à Blut aus Nord qui est d'être, justement, musique où jamais la chair et l'esprit ne font chambre à part.
Ce n'est pas là magie - pas uniquement ; c'est aussi la conséquence de ce caractère extrêmement méthodique de Blut aus Nord, qui le fait ne jamais perdre une seule goutte des précieux sucs de cuissons qu'il a mis le soin de tout un album antérieur - voire plusieurs - à exprimer : ainsi, si MoRT s'arrache au cadavre du black metal où les deux disques précédents s'abreuvaient comme une monstrueuse chauve-souris, préférant pour sa part, la bête mystique de la rébellion embrassée plus radicalement que partout ailleurs, décréter à lui seul quel est son métal noir - il garde cependant de ces deux-là certaines des beautés, en particulier vocales, qu'il y avait cultivées... Nom de nom ! trouvera-t-on un seul disque de ces canailles-ci où, dans les ténèbres omniprésentes, ne se puisse en écarquillant les oreilles distinguer des merveilles de productions de gosier, entre spectral et mucosité pure, entre mysticisme des stratosphères les plus arides et ordure brute, sécrétion de la soupe primordiale plus inhumaine encore que ces guitares mollusques et libidineuses...
Il importe, nonobstant, de signaler qu'en MoRT sont atteints de nouveaux abîmes de sensualité ignominieuse, de textures irréellement répugnantes ; du genre qui console de ce que la discographie du cousin - Frédéric Sacri, qui d'autre ? -  soit si parcimonieuse, si vous voyez ce que je veux dire et pour employer les termes appropriés (P.H.O.B.O.S., qui d'autre ?) à la grandeur abominable qui déploie ici ses ailes fétides, translucides, flapies, blettes, d'un gris sans lumière aucune et pourtant envoûtant - et dont, dès que l'on se concentre un tant soit peu sur la susdite voix, l'on se voit à deux doigts de lui attribuer le principal du mérite, tant toute pensée intempestive à des noms tels que Grave Upheaval ou Antediluvian vous fait alors monter un sentiment de honte - d'avoir vénéré des idoles creuses, des matamores - tandis qu'elle continue de paraître sous la seule pression des guitares sous milles hideuses formes et degrés de granulosité suinter des murs de ce cachot de disque, en pus noir et coalescent...
L'on aurait, bien entendu, tort : des choses telles que tout simplement les cloches à la fin du Chapitre V sont non moins importantes et brillantes dans la bonne édification de ce monument à la dégueulasserie et du dégueulement de toute vie, car de l'existence, et même la présence, avérées, de la beauté vient l'horreur plus grande et plus vraie ; de même l'est ce beat tout à la fois clapotement de la merde et gluant attouchement de doigts morts, et le sont ces guitares ni tout à fait lymphe viciée, ni ailes de larves immondes, ni aurores boréales dans des vessies sanieuses... et qui parfois au détour d'un boyau désespéré (aux Chapitres II et VII, ou dans les chœurs endeuillés du Chapitre V) révèlent d'étranges grâces, tissent dans la matière de cette soue de nouvelles formes de beauté (si la formule vous rappelle quelque chose, c'est normal) se dessinant dans le pourrissement de toute chose, des fantômes de mélodies désarticulées, disloquées, où l'on peut lire comme un souvenir supplicié, livide, de ce principe viking grandiose et tragique que Blut aus Nord fut, et sera encore parfois ; la véritable tronche de la vie éternelle.
Non, contrairement aux apparences, aux discours les plus répandus sur lui, aux formules malhabiles employées ici-même pour dire l'amplitude de ce qui vous saisit le sens - MoRT n'est pas cette imbécile et vomitive accumulation de tout ce qu'on a pu trouver de plus moche, gauchi et contre-nature, d'ailleurs l'eût-il été qu'à l'instar d'un Ehnahre, justement, il n'eût produit aucun effet que l'ennui et l'agacement. Metamorphosis of Realistic Theories contient la beauté, elle y réside en otage et témoin (vous chercherez le mot grec, pour vendredi, tenez) de la chute. Et sans aller jusqu'à en faire le personnage principal ou le sujet du disque, elle en est un des protagonistes à n'en pas douter, un qui apparaît de plus en plus au fil des écoutes - nue cette fois quand sur The Work Which Transforms God elle était encore d'une certaine façon gainée, cintrée dans le corset de passages grandioses en due forme - puisque, encore une fois, Blut aus Nord est tout sauf du genre à se rendre le plus illisible possible par simple principe d'élitisme et sans nécessité viscérale, émotionnelle, ou à invoquer l'obscurité pour se cacher - puisque c'est tout le contraire.

mercredi 9 octobre 2019

Blut aus Nord : Spectral Subsonic Waves (The Sound Is An Organic Matter)

Ç'avait commencé d'incuber avec Thematical Emanation of Archetypal Multiplicity (parce que comme un con et comme tout le monde, on avait un peu oublié "The Howling of God"), pour se déclarer franchement avec 777 : The Desanctification (son ouverture, sa clôture, et toute la frustration entre les deux), puis se vivre extatiquement à fraîche date, avec The Sublime - mais jamais se rassasier, même du dernier nommé : l'appétit, faut dire, est grand.
On parle de celui pour les disques massivement, lascivement hip-hop de Blut aus Nord ; ceux, si l'on est taquin, où l'on pense moins à Godflesh qu'à Techno Animal. Et Codex Obscura Nomina en est un beau, quoique de son court format il ne tire pas la même stature superbe que TEAM, et il cingle avec une insolence qui n'est pas à prendre à la légère.
Comme un certain nombre d'autres disques, car Blut aus Nord est une entité méthodique qui explore minutieusement toutes ses propres anfractuosités, il peut avoir l'air dispensable d'un fusil à tirer dans des coins exigus... à tort. Et encore moins de se répéter. Codex Obscura Nomina n'a pas la viscosité vertigineuse et liquoreuse de TEAM, mais n'a pas non plus les attributs d'un Yerûšelem : il est un disque de Blut aus Nord, donc il a des penchants pour les attitudes de maison hantée... Et il est peut-être même celui qui les assume avec la plus grande canaillerie. Presque un Temples of Black Boom, tenez, avec ses ténèbres profondes comme des cavernes habitées de rares moines dont il ne reste que les voix (toujours du caviar, chez Blut aus Nord), se faufilant de l'ombre d'un pilier à l'autre à moitié pâmées de ferveur enfiévrée, entre deux longs feulements humides de la Bête - car en vérité, ces cavernes semblent communiquer avec l'ailleurs, et des cryptes secrètes de Position Chrome, plusieurs fois l'on se croit sur le point de voir remonter un mauvais rêve, nommé The Work Which Transforms God.
Pour le coup ce n'est pas hallucinogène, qu'est ce drôle de bonhomme de disque sinistrement débonnaire, lourd et engourdi autant qu'il est bouncy, pétri de rituel préhumain tout aussi authentiquement qu'il est campé dans l'explicite urbain, groovy et pourtant semblant chaque instant sur le point de s'effondrer et crever sous sa propre masse, comme on ne sait quel corps infra-terrestre bouffi, au moins jusqu'à la délivrance "Infra-Voices Ensemble" - mais halluciné... à sa manière : de noir. Et finalement, cette étrange et grotesque petite chose s'avère un des plus épais et fascinants mystères qu'ait créé Blut aus Nord.


Vous dites ? Un split ? Aah... vous y tenez ? Je me demande si ce n'est pas là que j'ai fait face à cette dure vérité, que tout ce qui sortait de la cuisse de Matron Thorn n'était pas indispensable.

mardi 8 octobre 2019

Blut aus Nord : The Work Which Transforms God

Avant d'ambitionner - et pour réussir - un Hallucinogen, encore fallait-il emprunter certains chemins, et en émerger... changé. Et tout, autour, avec.
The Work Which Transforms God ou L'Oeuvre Qui Termine le Black Metal. - Pour Blut aus Nord, Grand Schtroumpf ? - Pour tout le monde, nigaud !
Soyons clairs : j'en écoute moi-même encore ; dernièrement, et pour mon plus grand étonnement, même plus souvent que du death metal ; mais, comme d'ailleurs un disque tel que Demon Solar Totem ne le méconnaît pas, en écouter, tout comme en jouer, est un choix de vivre, revivre, hanter le passé ; mais des disques comme ceux d'Aosoth et Leviathan, je les choisis à dessein parce que je les aime, et aussi parce que The Work a marqué les leurs - ne semblent pour leur part pas l'avoir si bien compris, ou accepté. Le black metal a atteint son cul-de-sac et son sommet ici, tellement tranchant qu'il ne saurait exister après s'être juché sur pareil rasoir.
C'est fini. On ne fera pas plus black, plus jusqu'au-boutiste, plus aigu et en phase - hostile - avec le monde et les vivants que ce black là, qui pour cela s'est donné un vocabulaire et une violence que le monde moderne - qui n'est ni celui de Bathory ni celui de Mayhem - puisse entendre, voire une violence qu'il n'avait jamais entendue, et les auditeurs de black metal non plus, puisqu'ils font partie du monde. Ah vous en voulez de l'anti-life ? Blut aus Nord, le temps de cet album aussi résolu que put l'être un Pornography (il ne cause guère qu'à lui et Streetcleaner, les seuls qui dispensent la même sèche brûlure), n'en est pas, de ce monde, il vous le laisse, et il est contre vous.
Blut aus Nord apparaît - il s'agit bien de spectre en vérité - non moins alien qu'il le sera ensuite, et plus black metal que jamais il ne fut, même avec The Mystical Beast of Rebellion. C'est qu'aussi on est plus loin ici que le simple et pur principe de rébellion : on est dans sa fatidique conséquence, assumée. Ah vous avez voulu le Mal, la corruption, la négation de la vie comme mises en pratique de la rébellion ? Goûtez les donc, et resservez vous : il y en a pour tous et il faut finir la soupière.
L'album contient le passé et le futur (au moins ceux de Blut aus Nord), on a envie de dire que c'est fatal avec ce type de pierres de touche, gabarit monolithe noir, qui arrêtent le temps, on y aperçoit des éclats de ce qui sera ou peut-être jamais, on éprouve la douleur et l'horreur d'un Atréides en transe d'épice, autant qu'on se sent pénétrer jusqu'à l'âme par la Norvège, la forêt mauvaise, le blizzard, l'hiver, la nuit. La folie, aussi, et l'immondice. Et rien ne restera inchangé par le passage vagissant de la bourrasque de cette beatbox-cadavre, ces guitares-vomissements et ces voix de bonzes-égouts, ni vous ni rien de toutes ces choses.
Vous avez demandé à voir l'inhumain à poil, parce que vous n'avez pas froid aux yeux ? Le voici - et maintenant vous avez froid, aux yeux et ailleurs.

samedi 5 octobre 2019

Blut Aus Nord : Thematic Emanation Of Archetypal Multiplicity (Soundtracks For Scientists Of Occult Synchretism )

A-t-il été assez intellectualisé, théorisé, conceptualisé, cérébralisé, celui-là - y compris par les esprits forts pour qui, bien entendu, il est le dernier/seul (rayer la mention inutile) disque vraiment intéressant de Blut Aus Nord, en une sorte de paraphrase de Mick Harris sur le premier Godflesh...
Et pourtant, sans vouloir adopter un contrepied qui me donnerait des airs de sycophante de Vindsval, que je ne suis pas malgré des apparences récentes accablantes, et le décréter absolument ce qu'il est bien un peu, allez - soit une première ébauche, forcément encore brute, de ce que Blut Aus Nord commençait seulement de développer alors, en sa mutation permanente, patiente, infinie - pourtant, dis-je, n'est-il pas une des choses les plus directes que le projet - qui n'en est pas avare, relisez, bien avant les dernières interviews, toutes ces notes d'intention disséminées au fil du corpus, disant clairement comment avant tout la musique est conçue chez ces gens-là comme ne chose qui s'éprouve, de préférence à se penser, et se passe de mots, malgré tous ceux (rien que ce titre, et assorti d'un sous-titre, encore) sous les ténèbres desquels elle protège sa pudeur -, une des plus affranchies de toute nécessité de se montrer complexe, échafaudée, dense, copieuse... imposante ; et peut-être la plus décomplexée, justement, par rapport à la linéarité, la répétitivité, l'invertébralité, la fluidité, la labilité de ses fragrances ?
TEAM est aussi simple et naturel à écouter et savourer que la syntaxe du présent article de l'est pas ; comme si Unveiled, Scorn, Inade, Sink et Phallus Dei se confondaient et qu'à chaque ajout le résultat devenait de plus en plus épuré, évident, essentiel, pour donner cette forme parfaite, ce simple au sens botanique, ce black illbient comme un moment suspendu entre l'état liquide et le gazeux, qui est dans le même temps une sorte de masse hyperdense, au pouvoir magnétique extrême... Sur qui je ne vais pas m'attarder plus longuement, mon inclination regrettable aux formulations qui désobligent forcément l'un pour louer l'autre, risquant bientôt de me faire, précisément, désobliger d'autres qui n'ont certainement pas mérité de l'être, au sein même du corpus auquel ce mini-album appartient.
Je vais plutôt, tenez pour changer, employer une formule que je n'aime guère et qui pourtant s'applique fort bien ici : très, très bonne came.

mardi 1 octobre 2019

Blut aus Nord : 777 - Cosmosophy

Il faut avouer, lorsqu'on se lance le défi de débusquer l'album "Printemps" de Blut aus Nord, on fait bien vite face au découragement, rien que de les feuilleter mentalement - tant ce sont surtout les candidats pour "Hiver" qui semblent se bousculer - étonnant, pas vrai ? On croirait la scène des couleurs dans Reservoir Dogs.
Odinist, on n'y croyait guère mais on aura tenté. Et puis, on ne sait pourquoi - le souvenir, probablement, d'avoir été renversé par ses manières dans quoi rôdait le dangereux fantôme de Robert Smith ? (au fait, le "Prélude" du sylvestre Saturnian Poetry, il ressemblait pas à l'intro de "A Forest" juste un peu, le fripon ? retournez me l'écouter, voir) - on caresse l'éventualité de Cosmosophy, sans trop y croire non plus, on tente - et dès les premières notes de "Epitome XIV" c'est l'évidence.
Oui, il y a bien un album de Blut aus Nord apte à jouer le rôle du Printemps dans un cycle où Memoria Vetusta III serait l'Automne, Hallucinogen l'Été et Deus Salutis Meae l'Hiver. Évidemment, il s'agit du printemps dans le cosmos de BaN, donc ne vous attendez pas à entendre gazouiller des oiseaux ou à croiser tous autres animaux affublés d'yeux de biches, non plus que de jeunes nymphes en fleur. Il est question de la majesté d'une nature vierge, s'extirpant du grand blanc comme d'une chrysalide, exposant pour la première fois sa peau neuve, fragile, à la brûlure de l'air, a fortiori celui d'un que la rigueur n'a pas encore tout à fait déserté, un épiderme endolori autant qu'émerveillé par le frisson de la naissance, dans un monde qui par définition n'est que dureté - mais dont les arêtes paraissent un soulagement lors qu'on émerge ainsi de l'infernal coton empoisonné de son intériorité.
Une chose est certaine - et l'a été dès sa découverte : rien ici ne sent la mort, le pourrissement ou quoi que ce soit de cet ordre, et ce n'est pas, bien au contraire, ce qui empêche Cosmosophy d'être un des disques les plus violents émotionnellement que Blut aus Nord ait sorti ; et il ne relèvera certainement d'aucun effet pseudo-poétique et autre paradoxe romantique mièvreux, de la qualifier de "dur comme la vie", tant tout au contraire paraît s'ouvrir et monter, vers le ciel blanc, immense, et vu comment on songe à la sensation douloureuse du sang revenant dans le corps, à ses mille sourdes aiguilles dans votre substance informe, infime, chétive : les pétales qui se déploient sont-ils voués à autre chose que se déchirer, ou au mieux flétrir ? Eût-on idée saugrenue de trouver que Daniel Darc chantait de jolies choses, puisqu'il avait une jolie voix ?
Écoutez donc seulement, en guise de paroxysme, "Epitome XVI", la hideur insondable et l'ignominie, et la beauté de la nacre la plus amoureuse et délicate, étroitement mêlées, interpénétrées, symbiotes du genre que l'on déchire et tue si l'on tente de les séparer...
Sept (tiens ?) années après, Cosmosophy s'impose et confirme, aux côtés de The Work Which Transforms God, Metamorphosis of Realistic Theories et dorénavant Saturnian Poetry, parmi les plus douloureux (non, coller la gerbe n'est pas la seule chose atroce qu'on puisse vous faire au bide : ne me dites pas que vous l'ignoriez ?) moments d'inhumaine beauté de Blut aus Nord. Il est également une chose qui dévore, consume, laisse exsangue ; tu m'étonnes, qu'à partir de là The Sublime, qui tout bien considéré en reprend beaucoup du matériau sonore brut, décida de s'éloigner tout doucement de ces rivages et de faire des phrases courtes, concises, qui ne cherchassent pas à tout prix à toucher le fond du sujet chaque fois... Voilà l'un de ces disques, rares, après lesquels est difficile ne pas se jeter aux pieds de la croix ou devant la bouche d'un pistolet. Fichu printemps.

Yerûšelem : The Sublime

En fait, une fois les choses convenablement tassées, c'est simple : bien sûr, c'est du Godflesh (...) ; mais qui a chopé une fichue putain de MST. Elle le rend, non pas plus groovy - dame ! on parle de Godflesh, tout de même - mais plus... flasque ; invertébré.
Les guitares et les voix molles, vénériennes, succubes que la trilogie 777 a portées à leur plus haut pinacle, ont pris possession de tout ici, vicié tout : si Godflesh a pu parfois faire venir à l'esprit, à l'écouter, le nom de Harkonnen, c'était du point de vue d'un Duncan Idaho en fuite : Broadrick, en dépit du cliché biomécanique où l'on a si souvent voulu le camper, est toujours du côté humain de la ligne de démarcation : il exorcise ses peurs.
Le biomécanique est bien maître ici - mais ce qui est ne serait-ce que pour partie biologique, peut tomber malade, et l'on se répète mais The Sublime l'est salement, et sa chair ressemble à un fruit gâté, proche de la fermentation ; et Yerûšelem lui, en digne bourgeon du black metal français, est du côté... du vice ; et donc de la famille Harkonnen, pas de leurs proies... Bon, ça y est : on part dans les conneries ; et spéculer sur le rapport de Vindsval à l'humain en est une grosse, si c'est pour en faire quelque chose d'aussi binaire et linéaire.
N'empêche que si le pouvoir de ces guitares n'est plus à prouver depuis belle lurette - ça fait bizarre, d'appeler belle lurette une gueule comme celle de The Work Which Trabsforms God, non ? -, pour ma part plus ça va, plus je constate que, quand bien même une partie de leur effet vient de leur absence de relief au sens palpable, de leur discrétion dans le pandémonium de courants plus terribles les uns que les autres qui constituent ce liquide sonore-là, furtivité faite tant de leur façon de paraître s'effacer au milieu de guitares dont elles ne sont que des mignons à l'aspect assez mimétique, que de leur ectoplasmique langage sans mots - eh bien ce sont peut-être les voix qui me font le plus grimper au rideau, dans les disques de Vindsval, qui constituent la petite étincelle transposant tout le reste sur un plan autre ; elles les plus terrifiantes par leur ambiguïté.
Et sur The Sublime, rien que dans les deux premiers morceaux du disque, on  a rarement entendu grand chose de plus sexuel et effrayant, à en foutre à la retraite anticipée tout le black metal plus ou moins orthodox et/ou débauché de la capitale, tout en n'étant pas du black metal du tout pour sa part - avant qu'avec "Eternal" on ne prenne tout doucereusement un tournant - légèrement - plus incarné dans une émotion wavisante, mais toujours sévèrement empoisonnée et empoisonnante - tandis que le breakbeat dessous, pour sa part et tout aussi discrètement, fait merveille dans le genre abstract hip-hop à vérins industriels patibulaires - et attendez donc d'entendre celui de "Joyless" : on est facilement au même niveau de toxicité doom-darkstep, que du Panacea tout récent (qui aurait gobé Scorn), excusez du peu... Puis c'est "Triiiunity", et là ce sont basse et batterie qui se mettent en tête de vous montrer ce que "hyperpondéral" pourrait bien vouloir dire, en particulier pour vos atomes qui vont voir leurs trajectoires tirées vers le bas brutalement, pendant que la voix se manifeste juste afin de vous montrer à quelle profondeur vous vous êtes enfoncé d'un coup loin de la surface ; quant à la basse qui démarre sur "Reverso", si cela n'est pas sexuel, presque autant que ce qui suit à la guitare... Hé, c'est qu'une fois qu'on a cessé de se triturer le cruchon à son sujet (ce qu'elle incite bien un peu à faire, soyons honnête), la musique de Vindsval et W.D. Feld réserve toujours son lot de chocs esthétiques sources d'extases et autres fièvres.
On serait presque démangé d'oser un "Us and Them qui aurait réussi, en jetant derrière les moulins tout sentiment et intention honorable, ou du moins cessé définitivement de pleurer sur le sort d'une humanité foutue dans tous les cas". Ajoutez encore à cela le fait que The Sublime est peut-être plus psychédélique encore que ce qu'on attendait d' Hallucinogen, et qu'il constitue sous certains angles une à peine soutenable dialogue du chat et de la souris avec The Desanctification - et vous avez devant vous une nouvelle facette indispensable de ce mystérieux monument qui disque après disque se... révèle, si l'on ose dire.
Bien sûr, que The Sublime paraîtra forcément familier, comme un disque que l'on a la sourde impression de connaître déjà, aux oreilles du mélomane du bon tout du moins : il combine, après tout, ce que la musique de Godflesh a pour lui d'intimement familier, douillet, rassurant, avec ce que pour le même la musique de Blut aus Nord a de mêmement familier, douillet, rassurant ; il a, toutefois, le talent subtil de les entrelacer artistement, osant les tresser encore plus serré alors qu'elles sont déjà si proches sœurs, et pourtant de nicher, au cœur de ce son doux comme doudou, une étrangeté en germe, qui se distingue à peine, à la façon d'une silhouette de fœtus dans un œuf, mais dont il est impossible de nier la préoccupante présence. Un album indiscutablement brillant, et non moins indiscutablement inachevé, fragmentaire (puisque je ne renie pas l'impression sur laquelle j'avais conclu l'autre fois), ce que désormais l'on considère comme délibéré au vu des intentions partiellement dévoilées concernant le projet ; une très brillante introduction, un fracassant et taquin premier chapitre hip-hop (parce qu'il ne s'agirait pas d'omettre d'insister, sur le fait que les deux zozos se révèlent ici comme des putain de beatmakers) - pour ce qui s'annonce comme un nouveau sérieux motif d'inquiétude.
Yerûšelem est en effet destiné, ce fut glissé dans la presse, à s'éloigner en douceur de ses ascendants ; pour aller vers quoi ? Il est permis de se le demander, et d'éprouver peur et hâte mêlées de connaître les fragments de la réponse - car s'éloigner de ces deux-là ne voudra pas forcément dire faire moins empoisonné....