vendredi 29 novembre 2019

Deliverance : Holocaust 26-1:46

Deliverance aurait facilement pu, vu la singularité du machin, dérouler un album sur le même moule que CHRST ; il a choisi de ne pas le faire. On aurait pourtant signé les yeux fermés, pour quelque chose dans cette veine sorcière, corrosive, hantée, qui était celle du précédent disque.
Mais à un cheveu de nous, juste là sous l'épiderme d'un album en apparence bien plus ouvert avec ses envolées emphatiques, se love une musique toujours aussi spectrale, outre-mondaine : la moindre des choses pour du black, me direz vous ? Pour sûr, Deliverance ne se contentent pas du moindre. Et pour sûr, le black metal de Holocaust 26-1:46 est aussi chiche en cavalcades que celui de CHRST.
Le beumeu qui se traîne, j'ai toujours eu un faible pour ; à  un groupe qui s'adonne à cela d'aussi belle façon que Deliverance, il sera pardonné beaucoup ; à commencer par un shriek qui, force est de l'admettre, n'est pas où ils se montrent les plus charmeurs et adroits. Cela n'est pas nouveau ? C'a empiré. Et comme la fois d'avant, on baisse le nez et finit par s'y faire. Voire à l'affectionner, parce que tout comme chez Sordide il est personnel, et n'a cure aucune de comment il doit être fait et sonner, et personne ne lui apprend comment on fait noir.
Deliverance, en revanche, a choisi de changer de manière d'être lent. Celle de Holocaust 26-1:46, peu contestablement, dégage une plus grande majesté, invoquant plus nettement des images de manoirs et de vampires, s'avançant par endroits comme une version moderne de MayheM, comme une traduction bien plus lisible de tout ce que précisément MayheM a engendré comme successeurs : Holocaust 26-1:46, disons le clairement, ne sonne pas orthodox au sens suédois de la chose ; non plus d'ailleurs qu'au français, quoiqu'on puisse retrouver des inflexions communes avec des choses elles aussi enclines à une étrange et élégante décadence, telles que Merrimack ; des airs de famille avec des portraits de Dorian Gray exposé dans le grand escalier d'un Manoir des Baskerville ; des choses pourrissantes, malveillantes, et ruisselantes d'un or de royale prodigalité.
De fil en aiguille on en vient à se dire que cet étrange metal, que forgent ici Deliverance, dégage quelque chose d'éminemment vernésien ; qu'une manière d'atmosphère fantastique typiquement, désuètement, délicieusement française émane de cette chose qui ne cherche pourtant pas à renier sa modernité, mais se situe simplement ailleurs, au-delà des considérations d'étiquette et de conventions - d'ailleurs elle ne la met en avant : c'est qu'on passerait presque à côté, de ces arrangements discrètement trip-hop se fondant dans un décor qu'ils ne visent qu'à servir, non à obscurcir par leur narcissisme, tant et si bien que parfois on croit les avoir rêvés, ces moments où l'irréel advient, le pas tout à fait choquant mais pas tout à fait possible, où ni doom, ni black, ni neurocore n'existent plus - qu'un fabuleux dont quelques autres ont approché à leur distincte manière (Heaume Mortal, Dead Woman's Ditch, Eibon, Ramesses, les suspects sont connus) et que Deliverance pour sa part vient toucher d'une lumière élégiaque et inquiétante, pâle et dorée autant qu'elle est abrasive et profonde, à l'image d'un œil de serpent, et visiter de passages d'une grâce sans poids qui évoque les fées alors que sans doute on devrait flairer la présence d'horribles spectres - mais est-il besoin de rappeler le sens du mot "fée" ? Et quelle importance ?
Le black éroticonirique, pour le coup, voilà quelque chose de tout à fait inédit.



jeudi 28 novembre 2019

Ferroni : Barbade 2007 Brut de Fût

Rhum de la Barbade à la force du fût... Distillerie inconnue. Pour les bigleux et comme le coup de feutre a été fébrile : année 2007 / degré 57,6 / Vieillissement double (tropical à la Barbade + continental dans le Vaucluse, à Rasteau - sans plus de précisions sur la durée de chaque vieillissement). Ici en embouteillage marseillais et offert par mon petit frère, ce qui suggère une certaine cohérence des astres. Voyons voir, donc, si ce rhum est plutôt Depardieu ou Magimel...

D'abord il est benoîtement... Coco. Copeaux de noix de coco séchée plus exactement. Sur de la sciure de bois et du foin. Pas d'pastis (au passage, paraît que le sieur Guillaume Ferroni en élabore un vieilli en fût qui est capable de convertir les plus farouches allergiques à ce breuvage anisé).

Reposé quinze minutes dans son godet : Coco blitzkrieg. Eau de coco, crème de coco, lait de coco, poudre de coco... Bouche : coco. Le rhum de Georges Marchais en bermuda hawaïen. Mmmh, que ça a un bon goût de bon flan coco ! Et aussi un peu... d'ananas ? OK mais vraiment en fonçant les sourcils de la langue. Fatche de coco, c'est pas bien compliqué cette affaire, vous avez pigé de quoi il retourne et c'est pas sur les notes de dégustation de ce rhum-ci que je ferai mon marseillais (ou alors juste un peu), mais mmmh, c'est drôlement bon tout ça, et ça sonne "plein" au nez comme en bouche ! Et y a de la vanille, OK, mais comme c'est toujours un peu chiant de parler de vanille, même si ici ça m'évoque le magnifique Antigua 2012, auquel ressemble beaucoup ce Ferroni cask strength... Astringence sur la finale - 100% garanti secos - bien réglissée, qui me donne l'impression soudaine de porter un panama et d'être entouré d'eaux turquoises à l'infini. Bien fait et tout, pas compliqué, superbe-bon. Le caractère Barbades que je cherchais dans le Doorly's, en somme : une gourmandise à la fois rondouillarde et sèche qui pose son cul sur les papilles sans se faire prier.

"Je danse le miam", avais-je écris en guise de note finale de dégustation, et "t'as le look coco", avant de réaliser que 1/ j'ai pas de vinyle de Laroche Valmont ni de NTM et 2/ ma tendance galopante à postuler aux Grosses têtes à c(l)haque saut de ligne commence à me filer la nausée à moi aussi, un peu comme quand je pense au Malibu (comme le Soho, je resterai à jamais incapable de re-boire ce liquide, et c'est très bien comme ça) que ce rhum n'évoque heureusement pas une seule seconde.

Woh puté'nG, conG ! Ferroni, c'est du bon !

Lonely Walk : Lonely Walk

Comme on dirait si qu'on se retrouvait dans une version cold des Tontons Flingueurs : "on s'risque sur le bizarre ?".
Oui, il y a une branche bizarre de la cold-wave, du reste elle vient également de Joy Division, comme certaines variantes orthodoxes avec rigueur (Frustration le font très bien, puisque cela n'empêche pas ceci ; Rendez-vous un peu moins), réécoutez bien Closer et dites moi si c'est pas super bizarre, cette musique-là ; elle enrôle dans ses rangs occultes des choses telles que Naja Naja, les Stranglers, Killing Joke, Protomartyr, Binaire, Deadchovsky... et le nouveau Lonely Walk.
Un disque bizarre au point, dans son commencement, de faire sonner son français maternel aussi étrange que dans la bouche d'Els Pynoo ; mais dont pourtant la bizarrerie possède à tel point le tempérament mélodique, généreux, hospitalier (le pH est pour sûr moins offensif que chez un Naja Naja, auquel nonobstant l'on pense beaucoup, pour notre plus grand plaisir) qu'arrivé sur sa fin l'on se demande si après tout l'on est si loin, justement, de Frustration et sa richesse pop. On pourrait encore dire que Lonely Walk conjugue un aplomb décoiffant d'effronterie presque aussi extra-terrestre que certains Norvégiens (Haust et Okkultokrati pour ne pas les nommer) avec un raffinement cultivé tout français (oh, l'emphase délicate de la conclusion...) : l'accord magique du moderne et du classique, en somme, qui de facto les inscrit dans cette famille qui va de Japanese Whispers à Soft Cell en passant X-Mal Deutschland, Double Vedette et les premiers Siouxsie : mieux que le post-punk, le punk bizarre.

mercredi 27 novembre 2019

James Buchanan & Co. : Black & White


Fin de mois : chronique whisky François Ruffin. Je ne sais pas encore si c'est appelé à être une rubrique, mais j'ai largement de quoi l'alimenter dans mon stock de secours. On verra bien. Y a des flacons qui sentent bon le conte en négatif, le PMU avec sa radio en coin qui crache du Lavilliers, ses cahouètes à l'urine, et sa grosse bouteille en noir et blanc qu'on a pendue la tête à l'envers pour mieux biberonner rapido les piliers tremblants qui débarquent aux premières lueurs. On rêve avec ce qu'on peut. Dans le monde de mon placard à esprits idéal, le rococo flirte avec le delirium tremens. Et mon alcoolisme, s'il est trop souvent fardé par une attitude journalistico-esthète du spiritueux, in a Laurent Delahousse way, est avant tout sacerdotal. Sacrificiel.

Black & White, donc. La teille au blase et au logo United Colors of BB-netton. 30 millions d'amis de cette bouteille disséminés dans toutes les grandes-surfaces du monde. Une quille que j'ai achetée lorsque j'ai déménagé en décembre 2013. Il n'y avait aucun meuble dans mon appartement, juste des rouleaux de peinture, une machine à café premier prix, et cette bouteille posée sur l'évier à côté d'un tas de gobelets. Ah, il y avait une radio aussi. Me souviens plus ce qu'elle crachait. Je me souviens par contre que j'étais parti dans un marathon des blends alors farpaitement innocent de toute affiliation graphomane : je testais à peu près tous les whiskies premier prix de supermarché - hormis les daubes aux noms simili-écossais pleines de flotte à 35 degrés, faut pas - trop - déconner non plus - pour voir les nuances de goût de ces merdes, du Ballantine's au Cutty Sark (la boisson de Joe Pesci dans Les Affranchis lors de ses parties de poker)... Un blog c'est des capsules de vie, un placard à bouteilles aussi.
Mais alors si je suis si alcoolo, comme je le prétends, pourquoi presque six ans après je l'ai encore, cette bouteille, et de surcroît même pas entamée au premier tiers ?

Parce que j'aime quand même boire du bon whisky un minimum, madame la procureure. Le. Enfin cette voix dans ma tête à laquelle je désobéis si souvent, et qui fracasse son maillet à chaque réveil difficile pour sanctionner mes excès. M'enfin sans regoûter illico, je me souviens bien : le tarin de ce Black & White était immonde, et même immondissime... genre vieille chaussette ou linge humide qui a trop traîné pas étendu... y avait une idée de whisky détrempé, ouais, du genre qui aurait été oublié en flasque minuscule dans la poche arrière du jean et qui serait passé en machine, si c'était possible... et, pour rester raccord avec cette étiquette proto-Intouchables qui reste collée en tête à vie : une odeur de chien mouillé ou quasi. J'en ai retenu que ça, une odeur pas du tout invitante... Après, dans les deux années qui ont suivi, j'ai détecté la présence du Caol Ila, je sais pas comment, mais j'ai vu un point commun, à tel point que je suis persuadé qu'il y a du Caol Ila dedans et qu'on me fera pas changer d'avis. Y en a sûrement, même si c'est juste dix pour cent ou moins. Putain d'chien.

À retenter, six piges après mon shopping à la SPA : y a clairement de la tourbe, même si très peu, y en a. De la pomme, je sais pas. Mais des p'tits bouts d'truc du jardin l'été... ouais, j'en mettrais mon romarin à couper ! Niveau herbacé, y a un léger pif, marié avec cette tourbe moche incognito. Canin Lilas, oserais-je, s'il y avait des fleurs, or niveau pétale y a pas bézef. Question fruits kif-kif. Mais l'herbacé, ouaip. La bouche, par contre, c'est une autre histoire. Trop de flotte pour sûr. C'est très-trop léger, quand je pense qu'il y en a qui noient ces petits chiots, j'imagine même pas ce qu'il doit rester comme goût de whisky après. Les us et coutumes des bars ont leur part de mystère. Par contre, le peu qui a survécu à la noyade n'est pas mauvais du tout. Enfin, pas désagréable. On dirait un peu le Glenfiddich de base, ce côté thé vert un peu cidre sans sucre, bidule-truc, en plus léger et rincé. Après ? Après c'est le néant, la page blanche, et ma déprime latente sur fond rose.

"Voilà, c'est tout".

Ministry : Dark Side of the Spoon

Aaah, l'album de Skinny Puppy et de Therapy? et de Primus, de Ministry. C'est qu'à force de le voir arriver avec ses gros sabots, c'est le sabrer qui nous démangerait presque. Mais Dark Side of the Spoon vaut mieux que cela.
Ce que vaut, au moins, un monstre calé (avec son monstrueux cul à trilobe) entre trois chaises qui ont pour nom Psalm 69, Filth Pig et Animositisomina, dont il semble composé de flashes incohérents mais à l'enchaînement pourtant fluidifié par le délire clinique, un peu aidé aussi par ce qui ressemble fort à un cocktail cachets-came-bibine.
Dark Side of the Spoon, malgré son titre assez amusant si l'on considère que toutes choses cérébrales, expérimentales et modérément thrash, chez Ministry, sont par convention universelle associées à Paul Barker, celui qu'Alain Jourgensen à chaque occasion s'échine à faire passer pour un bonnet de nuit et un peine-à-jouir - Dark Side of the Spoon ressemble assez à l'album le plus subutex de Ministry, figurez vous ; un sommet pouvant en être trouvé avec "Nursing Home", qui rend palpable de sublime façon son état totalement perché, la culotte envolée loin par-dessus les moulins, dans la dimension Rien A Foutre ; le monde parallèle bienheureux et en complet bordel où les tox vivent leurs journées, même les obligatoires parties où il faut marcher au soleil - sur lesquelles elles inclinent des persiennes. Ce qui inclut, n'allez pas me faire dire ce que je n'ai pas dit, la permanente angoisse sous-jacente à une existence qui s'en nourrit ainsi qu'on mangerait son propre placenta, et qui de loin en loin remonte presque en squale à la surface, voyez "KAIF".
Voyez même comme la dernière poignée de secondes de l'album (avant la piste-fantôme, s'entend), et la fin d'un "10/10", dont le saxophone à lui seul invite déjà Angel Heart à la table, la laisse brusquement, cette angoisse, vous saisir les boyaux d'un poigne délicate mais glacée (en l'un de ces moments musicaux qu'on ne se rappelle pas se rappeler, mais que l'on reconnaît instantanément et avec saisissement lorsqu'on les entend) ; cette même angoisse, précisément, que le disque suivant embrassera comme l'on change sa propre défaite en attitude victorieuse, par souci de survie dans l'absence d'espoir, et qu'il lèvera comme étendard ; après quoi Ministry se ressaisira, et sifflera la fin de la plus belle période du groupe, cette trajectoire miraculeuse et stellaire (non mais vous avez un autre mot, pour qualifier un enchaînement aussi prodigieux, vous ?) qui durait depuis Psalm 69.
Mais l'heure ici est encore aux sinistres contrepèteries, aux choses lunaires, au sentiment d'irréel omniprésent, qui filtre tout et tout met à distance, y compris les échos des Doors et des Rolling Stones qu'on peut entendre nous parvenir à travers une couche de coton hydrophile de plusieurs kilomètres de benoîte épaisseur ; à cet état chimique où tout, des hallucinations les plus débridées aux poinçons d'anxiété les plus profonds, est assourdi, ses angles émoussés, le cafard étouffé dans la confusion.
Si le disque tue ? Un peu, mon neveu !

mardi 26 novembre 2019

Lard : Pure Chewing Satisfaction

J'ai cru lire que Lard, ce Lard à tout le moins, c'était du Ministry ni plus ni moins. Foutaises. Sauf à considérer que Houses of the Molé et tout ce qui a suivi est du Ministry, ni plus ni moins ; plutôt moins, si jamais. Oh, il ne s'agit pas de dire que Pure Chewing Satisfaction est de qualité identique aux albums de Ministry qu'on vient tristement d'évoquer.
Disons que Pure Chewing Satisfaction est plutôt du Revolting Cocks de Cocked and Loaded : une sorte de ZZ Top bourré comme un coin en discothèque avec Today is the Day - sauf que Lard en est la version pas bourrée, mais pour le reste kif-kif : la discothèque, et l'Uzi dans chaque pogne. Pure Chewing Satisfaction n'a ni la rage ni la gouaille débauchée qu'il faut pour faire un Ministry, Pure Chewing Satisfaction n'est encombré ni par la surcharge des appétits dépravés de Jourgensen ni par celle des songeries existentielles de Barker. Pure Chewing Satisfaction est un sociopathe froid comme la pierre, ou l'acier de ses riffs taillés comme des munitions chromées. Pure Chewing Satisfaction , pareil à la légion sur le Kolwezi, débarque dans la porcherie, la tronçonneuse parfaitement huilée au bout d'un bras assuré (la matraque de l'autre côté, pour les éventuels débordements), et se met à débiter, un sourire satisfait sur les lèvres.
Le groove, celui d'un rock'n'roll démultiplié par une technologie de chaîne de montage, est monstrueux et l'on pourrait presque penser à des choses telles que "Jesus Built My Hotrod", si l'on pouvait l'éprouver à tête reposée, lavé de tout sentiment de peur - mais précisément : il y a la peur, continue, qu'instille la froideur chirurgicale et indifférente (oui, même la ligne de basse et le funk, ostensiblement révoltants de la queue, du "Sidewinder" final tentant de vous faire croire qu'on va se détendre, être copains et groover tous ensemble, ben tiens ! mon cochon) avec laquelle le disque va sa route à travers tout ce qui se trouve devant lui, avec son discours et ses riffs sans merci.
La démence ne s'exprime pas ici dans l'outrance qui caractérise Ministry, mais dans une discipline militaire, appliquée à la violence mise en oeuvre dans ces guitares à la clarté aveuglante et ces beats à pistons. Ce n'est pas sur cet album qu'on entend "Forkboy", pourtant la célèbre scène d'émeute que celle-ci enflammait, si elle voyait la participation de Tyler Durden et les sbires d'Alex DeLarge, se surimprime de troublante façon à la bobine de Pure Chewing Satisfaction.
En fait, les fois où ce disque ne me fait rien et me passe totalement au-dessus, c'est lorsque je cherche à y entendre un disque qui fait rigoler : pour cela, clairement, il est complètement NUL.

lundi 25 novembre 2019

Meth. : Mother of Red Light

Aujourd'hui, tout le monde s'en fiche (pardon : "s'en bat les couilles", qu'il ait des ovaires ou 7 ans et demi tout mouillé) tellement vu comment il est abruti de ce que ça clignote de partout en même temps tout le temps - qu'on peut faire à peu près ce qu'on veut. Ainsi The Mother of Red Light, avouons qu'on n'y aurait pas pensé, titube entre Daughters (dernière mouture) et Suicide Silence ; et dans le processus relie Pornography à Psyopus.
Mais à écouter le miraculeux résultat, vous avez également ma permission de trouver que cela fait des façons bien compliquées, pour dire que Meth. remet au goût du jour la sauce Today is the Day ; cet étrange et malsain pot belge à base de dégénérescence noise-rock, de grind sidérurgique, et d'ambient empoisonnée - remanié ici pour un rendu plus fluide, laxe, moins ostensiblement nocif, moins revendicateur - tout le monde s'en cogne, on vous dit. Vous pouvez faire toutes les saletés qui vous perchent dans votre coin.
Mother of Red Light du reste ne partage avec le disque de Varials pas uniquement la marque de Suicide Silence, y compris les teintes horrifiques et sanguinolentes ; ils ont en commun la simple (mais rare) qualité de hardcore à ambiance. Car à sa propre manière, avec son propre vocabulaire, son propre rythme, le disque de Meth. s'avère aussi cinématographique et suggestif que In Darkness (sous le carrossage taillé pour la danse-baston, chez ce dernier) ; une manière de snuff lynchéen, peut-être.
Du hardcore du soir, aussi. A la lumière du jour l'album présente les apparences anodines d'un disque d'hystérocore stridulant de plus, un presque trop aéré pour vraiment causer le malaise, même. La nuit venue, en revanche... Ces espaces se révèlent ceux d'une baraque hantée (que ce soit via Suicide Silence ou directement, il semble bien qu'on doive en revenir au neo), où la seule lueur est celle dont brillent les rangées de longues dents effilées, qu'exhibe chaque intervention de vocaux, et où les couloirs n'ont pas de fin dès lors que la seule ampoule y a claqué.
Mother of Red Light ferait presque mentir son titre, avec sa façon d'amortir, voire figer le flot du temps ainsi qu'un brutal flash blanc ou un stroboscope trop prolongé laisse derrière lui la rétine K.O. debout - si ne se laissaient tout de même apercevoir, à travers ce brouillard engourdi des ruisseaux de sang sur les murs.

Longueteau : 62

Au premier pif... Pas grand chose... En tout cas aucune trace d'alcool... Plutôt une odeur médicale diffuse, façon sparadrap, mais pas du tout rebutante. Et une autre derrière, plus subtile mais bien présente, qui m'évoque une saumure d'olives vertes. L'attente ne sera guère récompensée, car aucune explosion de parfums ne viendra. Ce Longueteau est très frais, mais aussi très placide, comme la surface d'un lac sous laquelle on devine des créatures moins amènes. Suspense sans salivation... Mêlé de méfiance...

En bouche : Salivation. Salinité. Acidité. Fraîcheur. C'est aussi propre qu'une citronnade sans sucre. Rhum qui rince la bouche en deux-deux. C'est cristallin. Canne hyper-super-supra-fraîche, et... oui, juteuse. Une vraie canne-fontaine. Ouh, que c'est bon, ouh que c'est vif ! Et ouhhh que ça fait un aller direct aux Antilles direct la gueule dans le champ de canne, sans les emmerdes de l'attente à l'aéroport. Je précise pas que j'y suis jamais allé, hein. Mais c'est assez beau ce voyage olfactif. Y a une acidité, comme je le disais tantôt, qui tient le bazar droit comme une canne un jour sans vent (promis, j'ai cherché à faire mieux) et cette acidité inébranlable est tout sauf déplaisante. Elle est magnifique. Elle met en appétit. C'est simple, limpide, et c'est (très) bon. En fait y a même pas besoin d'y foutre un citron vert pour faire un ti' punch, ça passe tout seul tel quel ! Le lime y est déjà, oui, et c'est même mieux que ça, c'est aussi fin que ce truc de jap' pour adresses huppées, là - le yuzu. Avec le sucre sans trop de sucre (je me comprends) qui se confond avec une pointe de fleur de sel haut de gamme. Mad-jic ! Longueteau portent bien leur blase, et pas besoin de taper dans leur marketing bling-bling à base de Porsche 911 et autres habillages opératiques pour s'acoquiner avec l'élégance de leur style : avec 30-35 euros en poche on s'offre l'aristocratie du rhum agricole, cet alcool de prolétaire (comme l'était à la base le whisky, n'est-ce pas ?)

Enfin - ça va devenir une scie ce genre de remarque mais : on sent pas les 62 degrés, mais alors pas du tout. On dirait 20 de moins, pour tout dire. Ce qui est la marque d'un alcool blanc très bien fait, assurément brassé et aéré et cajolé le temps qu'il faut pour se délester de sa méchanceté. Six mois pour être exact. De la belle ouvrage pour un rendu ayant la souplesse du hamac bercé par les alizés (j'avais dit sans vent ?) et le monolithisme des troncs qui le supportent. J'ai eu mon lot de rhums moins forts mais sans pitié et qui laissaient une sensation très dégueu du type "écœurant avant d'être bu", nauséeux, que de l'alcool et un pauvre goût végétal tout rance après, je peux témoigner que c'est pas ça, du tout, que c'est tout le contraire. Que là, tu bois du jus de canne à sucre bien minéral, du jus de brindille du printemps... Et qu'après, certes, si tu t'es servi ne serait-ce qu'un peu plus que les deux petits verres académiques, eh bien t'as l'impression de t'être mangé un arbre. Ou un très gros roseau.

dimanche 24 novembre 2019

Ministry : Animositisomina

Je me complais à la répéter à chaque occasion, comme le bouffon un poil lourdaud que je suis : With Sympathy est le meilleur, voire les jours où je suis vraiment dans une forme regrettable, le seul bon album de Ministry. C'est évidemment faux, puisque Ministry a sorti un autre album de new-wave ; plus précisément dans sa variété frigo.
Animositisomina est un disque de cold-wave que tentent de vaguement réchauffer diverses choses de provenance texane ou simplement américaine ("Piss", si ce n'est pas quasiment du Unsane...) - mais qui désespérément reste grelottant et dépressif. On aime bien, lorsqu'on est un esprit fort, avancer Filth Pig comme le Masque de Fer d'Alain Jourgensen, le vrai souverain ignoré des masses au profit de l'usurpateur Paslm 69 - enfin, je ne sais même pas, qui est supposé être l'album adulé et couronné par consensus erroné, de Ministry - mais je dois dire que, maintenant qu'on en parle, Animositisomina ferait un assez bon candidat pour son rival, sachant que The Dark Side of the Spoon est hors concours, se présentant ouvertement pour le poste de "l'album le plus torturé et intelligent" et "l'album qu'on doit avant tout à Sir Paul Barker, pas à ce gros beauf de Cubain". Si tant est que tout cela ait un sens, bien entendu, vu que tous ces disques-là (Psalm 69 inclus bien entendu) sont à posséder et écouter (ah, merde, j'ai éventé l'équivoque qui persistait sur le sérieux de mon second paragraphe ?).
Même si la dernière partie du "Leper" de conclusion finit par laisser résonner le riff metal grandiloquent qui dit que c'est la guerre et voit reparaître, tel un fantôme, le carnassier de The Mind is a Terrible Thing to Taste (mais en même temps, rappelez moi d'où viennent Black Sabbath ?), tout le reste jusque là aura plutôt vu Ministry comme rarement afficher son affiliation à toutes choses de type Joy Division, Therapy?, Godflesh et ainsi de suite - jusqu'à Killing Joke, dont après tout de même que Godflesh ils sont les enfants aimants, mais dont on aurait difficilement cru qu'ils puissent avec une pareille élégance naturelle porter le même genre de tenue, tissée dans l'étoffe dont sont fait les rêveries amères des ouvriers et des déclassés... avant de voir nous revenir brusquement à la mémoire un disque de Jourgensen qui se révèle être le plus proche du ci-devant : celui qu'il a sorti avec un certain Ian McKaye et un seau sur la tête.
Je crois savoir que l'inénarrable Albini s'est également atttibué la parenté de Ministry (ce que je ne saurais tout à fait lui nier, ayant failli tomber de ma chaise en 94, lorsque jeune fan de Psalm 69, j'ai pour la première fois entendu Atomizer... quoique "Bad Houses" m'ait plutôt toujours semblé être un morceau de Cure, mais passons), cependant pour le coup, et quand bien même nous tiendrions là le disque de Minstry où l'hypothèse se défend le mieux, ce son non pas metal mais métal que des deux hommes de Chicago l'un prétend avoir inventé, l'autre l'emmène incontestablement ailleurs avec le disque qui nous occupe ; l'arrache aux suburbs américaines et à la sourde démence contaminant qui y abîme sa vie - pour le ramener, ma foi, aux origines : celles de ce son, qui sont également celles de Ministry.
C'est un fait, même s'il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a qu'elles dans une existence - les racines - mais ce n'est pas un hasard, ni l'erreur de jeunesse en faveur de quoi plaide le Jack Sparrow de Bricorama, que With Sympathy joue dans le registre qui est le sien ; et Animositisomina, dès son premier morceau, malgré lui ou pas, de façon plus sournoise qu'un Dark Side of the Spoon au demeurant excellent mais limpide quant à son intention, révèle la froideur, la roideur, le désespoir rageur, qui se lovent au coeur de tous les "N.W.O." et les "Just One Fix". L'indus-thrash émeutier se teinte de dégoût, d'impuissance, de sentiment de la défaite et la vanité, et plutôt que des braseros et des bagnoles incendiées se grise de la rouille froide et de la cendre - et la griserie désormais est morne, et grise, acceptée comme son seul quotidien, et non une forme quelconque de foi, de credo, car de croire il n'est pas questioon ici ; le cynisme voit son sourire se tordre un peu plus dans le poing qui lui serre le bide. Et le froid mine tous les membres.
Gros, gros client, Manolo.

samedi 23 novembre 2019

Korn : Issues

L'album de Korn le plus hip-hop, un voire deux bons crans au-dessus d'un Life is Peachy qui était hip-hop comme du Limp Bizkit, quand Issues est hip-hop comme du Songs of Love and Hate - dont il a le son de basse, de toute et massive évidence, mais pas seulement.
L'album de Korn le plus chelou, à commencer par la production qui donne à presque tous les morceaux, même les mieux membrés de leur refrain, des airs de Psycho Realm, ou Billy Ze Kick des ténèbres des égouts - à l'égal même de la bizarrerie des deux premiers, et de l'obscène bourgeonnement d'idées du pharaon Toutankharamel (et psilos) qui le suivra - dont Issues est un peu la version sans un seul éclairage qui fonctionne correctement, vous savez comme dans les séries d'aujourd'hui, de House of Cards à True Detective, où personne est fichu de payer son EDF ?
L'album de Korn le plus outrageusement goth de ses mélodies vocales, aussi anxieuses que tapageuses, qui flottent telles des spectres travestis au-dessus de la touffeur épaisse, grumeleuse, brûlante d'un disque ne ressemblant à rien tant qu'une bande de minots débarquée de chez Stephen King, mais avec des gitanes maïs au bec.
Tous trois étant le même.
C'est quand même quelque chose, ce disque.

Tu m'étonnes, que j''aie commencé à prêter une oreille au groupe avec celui-là.

vendredi 22 novembre 2019

Varials : In Darkness

Il apparaît que les influences neo-metal sont très présentes dernièrement dans le hardcore, et se portent désormais sans honte : vous trouverez cela fort bien documenté, comme toujours, dans les numéros récents du magazine qui m'a initié au hardcore à savoir New Noise Magazine (je sens comme un courant d'air d'un coup, combien de lecteurs d'un coup ai-je perdu, au juste ?), et les noms dont je n'ai guère retenu que Code Orange et Knocked Loose, là de tête. On se doute que cela m'a d'abord attiré, mais hélas les rencontres furent rarement concluantes. A entendre Meth. et aujourd'hui Varials - et me sentir bien plus agréablement entrepris - j'aurais d'ailleurs plutôt envie de dire que sapristi, je n'aurais pas imaginé entendre un jour Suicide Silence devenir "une influence", ce qui est tout sauf pour me déplaire. Il paraît que pour les riffs quant à Varials ils leur viennent plutôt de la branche Slipknot, mais je connais mal cette dernière, et serais volontiers enclin à croire que ceux de Suicide Silence aussi. Toutefois c'est Korn, dont ces derniers avaient invité le chanteur sur un The Black Crown dont les relents neo, précisément, m'avaient à la fois charmé et frustré, par leur parcimonie.
Pas de ça ici. Le disque de Varials sonne comme du Korn - la batterie, pour sûr, mais elle n'est pas seule - généreusement sali ; par ces inflexions à la Suicide Silence, bien sûr, ainsi que par l'électricité d'un monde déglingué et en pente franche vers la débacle (ah, cet éclairage d'appartement de polar subliminalement cyberpunk, de la pochette, ne fait-il pas merveille, avec la bizarrerie qu'il donne à son objet ? De Palma, Cronenberg et K. Dick, Patricia Arquette et Patrick Bateman... j'en passe) - en l'espèce, ces nombreux mais discrets habillages électroïdes qui donnent envie de vous glisser dans la conque des mots sales comme "skinny puppy", ou "malformed earthborn", voyez ce que je veux dire ? et par la stridence qui ne fait que sous-tendre, sournoisement, le chugga-chugga encrassé semblant prédominer.
Depuis le Cult Classics de Scarlet qu'on n'avait pas entendu ça de façon aussi insidieuse et menaçante - mais c'est encore plus abouti ici, puisque Varials aime et maîtrise son neo au point de pouvoir encore inviter Deftones (tant qu'on est dans la sensualité déviante) à la soirée, dans laquelle du reste il invite et fait passer ni vu ni connu pas mal de choses, Pantera (d'ailleurs peut-être aussi prégnant que Suicide Silence dans l'hérédité d'In Darkness, décidément album de délicieusement mauvais goût), Nine Inch Nails, une voix bien moins monocorde qu'il n'y paraît, toujours sous les apparences gentiment white trash d'un petit disque rebelle bien univoque dans son ton hérissé de rage et vaguement imbécile - et qui au bout du compte cache bien son jeu, et son ambiguïté de tous les instants ou peu s'en faut.
Du neo moderne, au bout du compte, taillé à l'os, âpre comme qui grandit à l'ère des Statiqbloom, des Uniform et des Street Sects : autant vous dire qu'il faut savoir se défendre, pour faire entendre sa propre violence et conserver son identité - on parle assurément bien de neo, ce bâtard au pedigree mal tracé entre crossover et fusion, focalisé certes sur le groove, mais sous une forme qui dès l'origine furète du côté de l'indus. Plutôt que du neo-metal, du neo-slasher, tant Varials paraît également, des origines du genre, remettre à l'honneur son identité si étroitement liée au film d'horreur autant qu'au malaise adolescent - vous me direz, v'là l'incongruité... -, faite autant de la voix de Chino Moreno que du masque de Scream et ceux de Slipknot, le clown de Stephen King et les clowneries de Jon Davis... Et les couteaux, qu'ils servent à se scarifier le malaise au loin, ou à assasiner. Varials a si bien chopé ce feeling morbide, ce vague à l'âme qui se fait taire en se noyant lui-même dans le gore et le secouage de la carcasse telle un pantin sinistre - qu'on aurait tôt fait de les libeller neo-true-neo, dites donc.
Ce qui, plus encore que le fait d'opérer la convergence des luttes de ringards entre neo et ces formes honteuses de hardcore que sont le beatdown et le deathcore, est profondément réconfortant.

mardi 19 novembre 2019

Nightfell : A Sanity Deranged

Normalement, Nightfell je sais que ce n'est pas pour moi : j'avais essayé le précédent, et sans surprise pour un groupe avec des bouts de Tragedy dedans, la déroute fut rapide et sans appel.
Cependant, lorsque sur un forum je vois mon Bernard s'acharner à l'écouter obsessionnellement, et par le fait me fiche régulièrement sous le nez cette magnétique pochette, je finis par me dire qu'il y a un loup - que je voudrais qu'il y en ait un. Alors je vais le chercher. Et... je vois, Bernard ; force est de reconnaître que cette damnée illustration, A Sanity Deranged la porte bien. On se situe à la limite du tarte, et du reste en cela aussi il n'y a pas trahison de l'image choisie - mais alors, niveau tragédie, sans majuscule pour le coup mais avec un accent et un grand "é" comme dans épique, très joliment tempérée dans ce qu'elle pourrait avoir de trop sirupeux et larmoyant par, la dite jaquette l'annonce sans mentir, le fait que toutes les larmes versées ici soient de pierre... Faites excuse, selon l'expression consacrée.
Rien qu'un morceau comme "(As Now) We Must Succumb", en parfaite conformité là encore avec la promesse de son titre, et son long final taillé dans la matière-même de la dignité de la dernière charge vers la défaite : si vous êtes capable d'imaginer un genre de dernier carré tenu par Sempiternal Dusk, Bolt Thrower, Desolate Shrine et Lie in Ruins : vous avez une vague idée de la joie de vivre et l'optimisme à tout crin que dégage notre album du jour ; et accessoirement vous n'avez presque que du Dark Descent, c'est vous dire aussi, comment la peine ici exsudée est du genre chochotte prolixe. Vous pouvez ajouter Funeralium aux condamnés, si vous voulez nuancer un poil ce ton sur ton, té, je suis bon prince.
L'équilibre parfait que le drôle, avec son titre si altièrement à l'ancienne, parvient à créer et maintenir entre rigoureuse, sévère, fatidique monotonie, des riffs et de la voix qu'on dirait une pierre tombale vomissant son désespoir et son dégoût, et une batterie presque aussi austère, mais introduisant avec une discrétion impeccable le juste degré de fougue sauvage (Tim Call est un putain de canasson du genre flippant, tout noir qu'on lui voit pas les yeux, avec des sabots chanmé, voyez ?) qu'il faut pour colorer le tout d'une rage qui sauve les morceaux tant de la lassitude (laquelle si promptement germe, de ce type de beats montés sur chenilles, lorsque rien ne se passe que la course impassible du tank) que du sentimentalisme (à tel point que pour une fois on aurait mieux vu le disque se finir sur un fondu plutôt qu'une chute en due forme) - est une chose en vérité admirable, dans le miracle de laquelle ne faut pas oublier non plus de parcimonieuses mais impérieuses - et majestueuses, et poussiéreuses - leads harmonisées à deux guitares, dont tout pourrait les porter à s'abîmer dans l'ornière de l'ampoule metal grotesque (de toutes ces brouettes de disques qui échouent à ce que Primordial réussit, autrement dit), mais que tout le soubassement susdit porte à bout de bras - pour ça ! le mouvement dans la pochette n'est pas usurpé, voilà un disque ascendant à n'en pas douter - et teinte encore une fois d'héroïsme lugubre (puis de toutes les façons "héroïque", ça veut dire quoi sinon "mourir" ?), comme du Volition capable de beauté ; une sorte de death à la Memoriam (ou de Killing Joke qui jouerait du death ?), mais qui ne respirerait plus que du goudron tandis que la nuit tombe, que seules les silhouettes en ce qu'elles ont de plus menaçant ne se distinguent plus, et l'éclat des yeux des loups - ha ! les voilà, à la fin... - , qui commencent de tourner autour des survivants et la dévastation. Les ombres ne s'allongent plus, elles ont tout mangé et bruissent de surnaturels chuchotements, soyeux autant que létaux, enjôleurs et garnis de multiples rangées de dents (on a quelques raisons, objectives ou pas peu importe, d'avoir parfois en tête fugitivement le nom d'Aosoth).
Morituri te salutant, mais morituri ont déjà plus qu'un pied de l'autre côté, et à vrai dire ne te voient plus, c'est peu de dire qu'ils ont le regard ailleurs et plus que hanté : cave comme le tombeau. Et depuis le fond du tombeau et le linceul froid voilà un groupe qui sait tout à coup se lever, lorsqu'il l'a brusquement résolu (le morceau qui prend le titre et referme l'album, à ce jeu-là, tudieu ! Lazare peut retourner se coucher) pour charger avec une détermination âpre, inflexible, mortelle : vous pouvez me croire que c'est saisissant, même passée la première fois.
Du coup, on tient là sans difficulté majeure ce que Burdette a sorti de plus saisissant aussi. Majestueux.

dimanche 17 novembre 2019

Esoteric : A Pyrrhic Existence

Une bonne pochette n'est pas nécessairement la plus somptueuse et agréable à regarder. Une bonne pochette colle à son sujet : le disque.
Celle d'A Pyrrhic Existence dit assez bien ce qu'est le nouvel album d'Esoteric, soit une manière de retour aux sources, à ce qu'Esoteric est, et avait peut-être un pêu perdu dans le très bourgeois Maniacal Vale. Cette chose très nineties, paumée, fauchée, ce machin qui prend sa source au même endroits que les livres dont vous êtes le héros ou autres trucs d'univers lointains - mais qui simplement les a emmenés un peu beaucoup plus loin que n'importe qui avant, parce que dans ses tréfonds il était travaillé par des appétits et des interrogations un peu plus extrêmes que n'importe qui.
La pochette du ci-devant nouveau volet des pérégrinations outre-cosmiques d'Esoteric évoque, à moi du moins, des choses telles qu' Ebony Lake, voire le meilleur que je fantasme de choses que je n'écoute jamais, telles Cradle of Filth ou My Dying Bride : une atmosphère de science-fiction teinté de climat victorien, de voyage dans l'espace savouré depuis un vieux fauteuil de velours un peu poussiéreux mais increvable, et sans rival quant à ce qui est du confort pour tranquillement s'allumer une pipe bourrée de ces âpres cristaux tombés des étoiles, qui vous brisent tous les vitraux des neurones, changeant vos pensées en chapelets de bulles qui s'égaillent au souffle d'un vent qui a nom désespoir.
A Pyrrhic Existence est d'ailleurs assez précisément cette rencontre entre le psychonautisme sans foi ni loi de Epistemological Despondency ou The Pernicious Enigma, et son savoir-faire dans le luxe si bien mis en valeur avec Paragon of Dissonance ; ce qui laisse totalement de côté comme inutile tout ce qui relève du crypticisme, de l'obscurité et du psychédélisme surlignés, et prouve que la ligne claire, en usage ici, peut fort bien dessiner les plus étranges des horizons de l'événement. Il y vit dans un océan de paix étale comme le vide entre les galaxies ses us de mangeur d'opium, tout à la fois confirmant le constat qu'on avait pensé faire à l'écoute du précédent - à savoir qu'Esoteric désormais aimait son confort - et le prenant à contrepied - puisqu'Esoteric pour autant ne songerait pas une seconde à pour autant se stériliser de son éternelle et insondable soif du Voyage.
Ainsi ce qui caractérise l'album, tout comme sa pochette, se nommera au choix simplicité ou candeur, celle avec lesquelles ses envolées de guitares parfois curesques en diable, a fortiori vu le contexte général évidemment massif, ne peuvent que le rapprocher de Dirge et sa façon d'évoluer comme dans une bulle d'ambre à l'abri de l'air du temps et du temps-même. La mélodie ne se cache plus derrière de pudiques et viriles floraisons de supernova, ce serait plutôt l'inverse, les phénomènes astraux se voyant poliment intimé de ne pas couvrir de leur barouf la délicatesse des émotions mélodiques suscitées par l'errance abyssale.
Oui, la simplicité, pour Esoteric, et sans renoncer pour cela au format double album avec pas plus d'un morceau bénéficiant de la permission pour moins d'un quart d'heure (et un premier qui annonce la couleur en prenant presque le double). Celle d'un disque de death metal décharné discrètement cold-wave ou gothique, chacun jugera, et qui arpente mentalement la steppe gelée du bout du monde, qui lui est chère pour toujours. Plus au Nord y a Thergothon, et personne d'autre.

samedi 16 novembre 2019

Abigail Williams : The Accuser

Vive la poudreuse. La neige et l'hiver, voilà peut-être bien ce qui, sauve The Accuser de sa qualité, à savoir d'être tellement brillant, à la manière d'un enfant heureux en classe, partout qu'il s'essaie à tout avec virtuosité, de Gorgoroth à Leviathan, au risque malgré une évidente sincérité et expressivité infantile comme on l'a suggéré, de perdre l'attention, au moins de ceux qui affectionnent qu'un album garde une certaine unité de ton.
Et celle-ci, donc, se trouve dans l'homogène texture hivernale qu'adopte l'album, et qu'il met en valeur comme fil conducteur dans toutes ces choses disparates auxquelles il s'essaye. Le vent marin en provenance du pôle Nord, lorsqu'on dérive vers chez Whitehead, les cavalcades en bottes fourrées dans la neige vierge profonde, lorsque c'est sous le signe de l'enfer que gaillardement on s'avance, le verglas sur lequel on éclate son nez déjà brûlé de larmes et de morve gelées lorsqu'encore c'est chez Lifelover qu'on est allé trouvé des copains de mal à la vie... et je vous passe des sifflements de vent sur la toundra, poussées d'emphase post-hardcore pour trekking sur l'Anapurna et autres rafales de blizzard.
Et même, finalement, le côté "brunch" de toute l'affaire, qui peut avoir du mal à passer malgré la qualité intrinsèque évidente de tout ce qui est servi - par exemple, un morceau comme "Godhead" se suffirait aisément de la décoiffante fureur gorgorothe que débraille ses premières minutes... mais il dessert toutes les gares du parcours façon Orient Express, et lorsqu'il se termine on a presque oublié ce démarrage qui pourtant sur le coup avait toutes les apparences du mémorable ou digne de l'être en tous cas, tant entretemps on a visité de contrées différentes et frappantes dans un tout autre registre - même cela, disions nous, n'est après tout qu'en somme le reflet d'un petit déjeuner façon buffet scandinave, où roulés à la cannelle, yaourt liquide au fruits rouges et salamis divers ainsi que pain noir se coudoient dans la plus généreuse et débonnaire cordialité, pas vrai ?
Il y a très sérieusement de cela, autant que de Leviathan et d'épopée heroic fantasy au long cours - The Accuser aligne des morceaux tels qu'il condense des tomes entiers en son seul petit compact disc - à l'œuvre dans cet Abigail Williams, et de tout le bouillant (le froid, la brûlure, on est au courant, j'espère ?) enthousiasme qui si bien se conjugue à pareilles choses - autant qu'il le fait aux solides passages puissamment emo - "Will, Wish and Desire" et "Lost Communion", évidemment... mais après tout Leviathan, que ce soit dans l'iodé Scar Sighted ou l'éthylique True Traitor True Whore, est-il autre chose qu'un grand emokid mégalonarcissique jeté dans la souillure par le dégoût sentimental ?
Oui, le froid fait le trait d'union entre toutes choses dans The Accuser, y compris ce récurrent et atendrissant goût de Mister Freeze où l'on sent bien, quoiqu'on n'y ait jamais risqué une oreille, les racines metalcore du groupe, qui sont également du reste celle de son alter ego abordé dans l'actualité récente. Car en vérité l'on sent au bout du compte assez bien une forme de gémellité d'Abigail Williams, au moins sur ce disque, avec Lord Mantis (pourquoi croyiez vous donc que je m'en fusse allé tremper orteil en eaux pareillement hostiles de prime abord ?), comme il peut en exister entre le tabasco et l'hextril non dilué.
Bref, l'album dans le sillage de son enthousiasme donne envie d'enchaîner sur Pain is a Warning et Panopticon : vous situez le prodige ?

jeudi 14 novembre 2019

Lord Mantis : Universal Death Church

M'enfin... Il est où, mon Yob en pleine - extatique - conversion à Mirbeau et Lautréamont, dans cet album où tout au plus entend-on çà ou là du Neurosis, ce qui est nettement moins propice aux hallucinations ? Il est où, l'auteur du disque qui vous rappelait qu'Anaal Nathrakh avait laissé un vide, en n'existant plus ? Il suit le même chemin précisément que ces derniers, il se convertit, cette fois, à la galopade black metal épique, lui qui justement avait le soin (expression fut-elle jamais plus délicieusement ironique ?) de ne pas donner dans le moindre style sinon le total-full-snuff-millenial-metal ? Avec option Satyricon mitigé de post-machin à capuche ? Et c'est quoi, ce "Hole" : on est carrément rendu au stade de la gentrification, avec son Bruce Lamont règlementaire (même pas pu aller vérifier, rapport à ce que les bras m'étaient tombés) ? J'aime beaucoup Bruce Lamont, mais dans Lord Mantis ? Sérieusement ?? L'amour de la vacherie nous met à deux doigts de remarquer que de Death Mask ils n'ont gardé que le pire à savoir le petit coup de vocoder - mais je l'aimais vraiment bien là-bas, et je l'aime bien ici, soit ; toutefois, tant qu'on est sur "Qliphotic Alpha", et ces phrasés hardcore, aux poumons tellement trop humains, ils sont bien de Charlie Fell, ce type qui réussissait à lui tout seul à charrier l'aura de tout Hatred for Mankind, de Dragged Into Sunlight (un groupe qui lui aussi a bien perdu de sa superbe après un disque figeant de hideur) ?
Vous me direz, voilà un album qui exhausse d'autant la valeur de Death Mask, d'ainsi en faire une unique en son genre cime de furie, une transe berserk qui ne soit pas relativisée par une capacité à être reproduite ; et puis si "Consciousness.exe" est aussi calamiteuse que son titre ne fait pas que le suggérer, elle est immédiatement suivie d'une "Low Entropy Narcosis" qui est typiquement le genre de morceau non apoplectique qui pour sa part leur fait le plus grand bien : les guitares acoustiques aux sinistres couleurs apo-folk (on parle même de trompettes, à défaut d'en entendre) ou holy terror, c'est une bonne idée, mes cocos. Et après tout si "Hole" vire au peplum égyptien ce n'est qu'une certaine forme de logique, voire d'algèbre, vu les ambiances déjà présentes dans le disques précédent ; sans compter qu'un amateur de Totengott et de Now Diabolical aura du mal à faire sérieusement la fine bouche sur le genre de cornes qu'on y sonne. Je veux bien tout cela ; et Universal Death Church possède non seulement de la logique mais des qualités ; le reproche que je ne peux entièrement retenir cependant, est que celles-ci sont légèrement plus appropriées à un disque d'Abigail Williams - qui justement en sort un nouveau ces jours-ci.
Voilà : une fois que cela est dit, que de ce poids l'on est libéré, libre à chacun, surtout s'il aime Gorgoroth et Abigail Williams - et après tout on avait cité Goatwhore la fois précédente, dont on n'est pas si loin aujourd'hui - de trouver son plaisir thrashy sans le bouder, dans un Universal Death Church blockbuster black post-convergien qui réserve son lot de petites scènes croustillantes, réminiscentes de la bestialité de l'épisode précédent, au sein d'un disque davantage destiné à un public familial : ainsi les gargouillis humides de gorge brûlée (cherchez pas, c'est comme ça et pas autrement) sur "God's Animal", ou les expectorations sur "Damocles Falls" auront bientôt fait - ajoutées aux choses plus classiques telles "Fleshworld", qui vous rappelle que le gonze est toujours ce qu'il est, à savoir ni plus ni moins qu'un foutu serpent venimeux - de vous convaincre qu'après tout la mégalomanie malsaine de Lord Mantis n'a fait que muter, et non s'évaporer.

mercredi 13 novembre 2019

Yob : Clearing the Path to Ascend

Je ne vais pas tenter de le nier ou le dissimuler (vous me direz : waouh, que c'est étonnant) : j'ai trouvé Clearing the Path to Ascend poliment chiant et joliment soporifique à sa sortie. Et même après le revirement dont on a déjà grillé qu'il allait être question ce jour, je comprendrais qu'on continue à le trouver.
Parce que le fondement de cette réaction d'alors, était la sensation désagréable qu'il confirmait ce qu'on craignait que Yob fût devenu - alors qu'il ne l'était pas avant Clearing, au moins pour une partie de la chose ; cette dernière étant que, d'une part (la moins importante pour la perception intime du disque), Yob était désormais une institution, un point de repère, une influence (pour énormément de groupe, de façon élargie, voyez des choses aussi variées que Lord Mantis ou Silvertomb), un groupe qui avait modifié durablement les perspectives et les us - et d'autre part, que subséquemment entérinait de Yob une version embourgeoisée, glucosifiée de lui-même, avec cet album conjugant ses riffs les plus invertébrés et statiques à une auto-parodie dans son chant tout béat de sinusite. C'est là précisément ce qui nous intéresse.
Oui, Clearing the Path to Ascend est sucré, à un point où Yob ne l'était pas avant, pas aussi continument à tout le moins : c'est ce qui choque le palais, et c'est son plus grand charme. Neurosis nageant dans un océan de miel d'acacia. Étant bien entendu que la présence de sucre dans Yob ne constitue pas nouveauté, et qu'elle ne signifie donc pas par définition que le propos, lui, soit devenu pur sucre. Ce que Yob enveloppe ici d'une rondeur pâtissière plus prononcée - que, pour notre part, on a toujours trouvée à sa musique, regrettant peut-être même sa présence insuffisante, tout autant qu'on redoutait ce qu'une plus grande eût pu risquer avoir d'écœurant - c'est le même chant des cyclones chamaniques où l'âme avide de cosmos s'en va se faire ébouriffer. Avec cette fois une calme joie, une allégresse à plonger dans la tempête qui presque évoquerait un High on Fire au ralenti, pendant "Nothing to win" bien entendu, mais aussi avec "Unmask the Scepter" qui paraît libérer cette musique-là et lui donner enfin l'ampleur, l'envergure, l'accès au ciel étoilé immense qu'elle mérite (c'est une figure de style, bien sûr, une image visant à vivifier le propos : la musique de Matt Pike est très bien comme elle est).
Rarement, il faut bien le dire, Yob avait-il sonné aussi stoner, depuis Illusion of Motion ; dans les riffs, autant que dans une façon de se laisser paresseusement porter par eux des heures lézardes durant, ici maximisée par l'échelle dimensionnelle en usage. Et pourtant, Yob effectue bien cette mue-épanouissement en gourou du yoga-doom tout en mélodies florales, à quoi l'on faisait allusion plus haut, et à qui quoiqu'on en pense il devient brusquement impossible, pue importe qu'alors on ait l'humiliante sensation d'être aussi fin public que le premier bûcheron mélancoolique venu, d'opposer la moindre résistance lorsqu'avec "Marrow" il atteint son apex, son apothéose, sa pleine efflorescence, son orgasme végétal.
Ce n'est pas statique, qu'est Clearing the Path to Ascend, c'est végétatif - lorsqu'il n'est pas, tour à tour, liquide, et minéral. Une sorte d'Odyssée, oui, mais la partie où Ulysse s'est adonné au vice des mangeurs de lotus, ou aux faveurs de Circé, et flotte à l'infini, sans forces, dans un enfer fait d'extatique contemplation de la course des sphères dans les entrailles de l'univers. "Time to wake up", dit une "In Our Blood" inaugurale dont les riffs (et aussi les rugissements d'ours blessé) ressemblent à qui refuse de sortir de sous sa couette le matin à 7 heures - mais se trouve également être une chaîne montagneuse, de son état. Parce que, en particulier dans ces moments très Matt Pike mais pas uniquement et de façon plus globale, ce Yob est également le plus parent avec le Neurosis tardif, à savoir donc tout à la fois zen et presque encore plus bourru qu'avant - sous le miroir de la surface du lac ; rappelant au passage que Yob est peut-être bien le groupe qui, de cette chose ayant fait tomber à tout le monde le cul de la chaise dans la fin des nineties et brûlé les rétines, qui a pour nom Neurosis, a tiré l'inspiration al plus originale, au point de devenir à son tour un changejeu. Clearing the Path to Ascend c'est un peu un endroit quelque part entre The Eye of Every Storm et Given to the Rising, mais comme c'est retranscrit dans la langue de Mike Scheidt, même au cœur des larmes et de la douleur - en particulier là, même, où il est le plus nécessaire, pour aider à les accepter puisqu'après tout, si l'on en parle, encore à l'âge adulte, ce ne va pas être pour dire que c'est trop injuste, pas vrai ? - il y a toujours le spectre d'un lumineux et lointain sourire, qui remplace tous les soleils.
Yob is love, and this is the Yob gospel.

Welldone DumboyZ : Tombé Dans l'Escalier

On a beau conserver année après année une capacité d'émerveillement à tel point intacte que certains la jugent probablement préoccupante, sinon navrante et infantile, sinon débile - néanmoins on perd en naïveté.
Ainsi n'avait-on pas souvenir, de notre première rencontre avec les Welldone Dumboyz, d'avoir entendu dans leur musique une telle parenté avec celle des Melvins, qui n'a rien pour surprendre au vu de l'amour que voue - et avoue sans barguigner - Gepeto à Dale, Buzz et leur bassiste.
Et comme on a cette dite capacité à continuer d'éprouver à plein, cela ne nous empêche pas un instant de nous régaler, à l'écoute de Tombé Dans l'Escalier ; car pour autant que celui-ci perde un rien de la qualité cartoon qui s'assortit à la musique des deux ladres, elle en conserve cependant quelque chose qui mériterait tout autant d'être bombardé "le meilleur des Melvins", à savoir bien sûr cette forme de démence venant pimenter et relever un noise-rock essentiel, i.e. où le noise est indissociable du rock ; et puis, aussi, si l'on permet : elle possède sa propre saveur, profondément rurale, la tambouille des Welldone DumboyZ ; qui monte, monte sourdement, jusqu'à finir par déboucher, et nous emmener avec eux, dans la claire et effrayante clairière d'une "Black Space" qui n'est rien qu'à eux, moment de grâce psychdrone bucolique autant qu'ursidée et éthylique, qui ne rend de comptes qu'aux plus farouches des acidheads anglais. Comme si qu'une bande de singes hurleurs tout soudain tombait avec stupeur puis ivresse sur un disque d'Opium Warlords, pour imaginer vaguement.
Après une pareille torgnole sur l'oreille, on se voit les chakras tout débouchés pour mieux entendre ce que leur musique, aux Welldone, possède comme solides gènes de rock'n'roll qui décalottait bien avant d'avoir besoin du punk pour se repoudrer le nez : si vous connaissez Lecherous Gaze, et êtes capables de les imaginer dans quelque forêt vierge de toute civilisation imbécile, vous commencez à deviner le genre de bacchanale que les Dumboyz peuvent déchaîner, le genre de sabbat où ils se révèlent et s'épanouissent, le genre de Ménades dans les bras meurtriers desquels ils sont du genre à plonger tous nus ; paganisme dionysiaque que "Bald Story" en suite et conclusion ne fait que confirmer et embellir encore, nous mettant le rouge aux joues d'avoir initialement si trivialement voulu ramener ce disque-là à des "influences". Mais, aussi, "Melvins" ça veut avant tout dire liberté, et particulièrement une forme de celle-ci solidement enracinée dans une non moins solide voracité de choses juteuses, et désir de mordre dedans ; et là-dessus comme de juste , on s'entend bien ensemble tous les trois, d'autant que pour ne rien gâter, si dans la lettre des Melvins (pour laisser un temps l'esprit de côté) ils ont pigé quelque chose, à Belfort, ce ne sont pas les gras riffs comme tant d'imbéciles, mais bien les jus corrosifs et brûlants, qu'ils magnifient carrément, pour le dire sans ambage aucun, et déglacent à la gnôle de bouilleur de cru.
Et de remonter en selle dans la foulée, pour mieux savourer encore ce qu'en fait de sucs Tombé Dans l'Escalier prodigue et dégorge à foison, pour qui n'a pas peur de ses cris de Grand Méchant Loup - qui mange vraiment les gens, d'ailleurs, mais par un effet de sa générosité sans bornes ; grand méchant loup, cosaque terrible, ogre, Nick Cave des années 80 : le Big Bad Gepeto et son orchestre sont tous les méchants qui vous font humidifier vos dessous à la fois, et leur nouvel album une sorte d'horrible conte pour enfants (comme tous les vrais le sont, pensez aux frères Grimm) où tout le monde a les yeux en pleine tentative d'évasion de leurs orbites sous l'assaut des acides, et la mâchoire harassée de pendre sous le poids d'une langue congestionnée d'appétits qui se bousculent. Bon sang, le début de "The Hole", au-delà du fait d'accréditer et étayer encore l'hypothèse d'enfants illégitimes, semés en territoire chevènementesque, de Cop Shoot Cop et Swans - si ça colle pas un peu les foies quelque chose de bien, et donne envie de manger une bonne tranche de foie aux échalottes aussi, avec beaucoup de vin rouge dans la poêle (dans le verre ? non, de l'alcool de copeaux simplement, merci).
Du noise rock qui met au lèvres l'épithète "beau" et vous désaltère - et qui le fait tout en vous rabotant la gueule à l'émeri - ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval, on en conviendra. Alors bon, vous m'abandonnez d'entrée toute forme d'intelligence et tout simplement d'intellection, dépoilez vous, courez trois tours en rond si besoin pour vous donner un peu chaud, et lancez vous : tomber dans l'escalier ne fait que rarement beaucoup de mal, si on regarde bien (demandez à Sidney), c'est même un rituel de passage au plan chamanique testé et approuvé.

mardi 12 novembre 2019

Chartreuse : Liqueur d'Elixir 1605


Satan, pardonne-moi mon offense... Mais des fois j'écoute du christian metal. Et c'est cool. Traduction : FRAIS. Ceci est la Chartreuse qui m'attirait le moins, pourtant. J'avais un a priori débile après l'avoir croisée tellement de fois que j'en étais même venu à la prendre pour une sous-Chartreuse Verte, destinée aux cocktails, et je l'ai dédaignée tout ce temps à cause de ça... Une sacrée bonne surprise lors de sa découverte tardive. Et autant j'avoue exagérer un peu - un tout petit peu - dans mes associations musique/alcool parfois un brin - mais vraiment un tout petit brin - tirées par les cheveux (dans l'esprit éminemment subjectif du taulier avec sa pharmacie), autant là, je vois mal comment ne pas faire le lien directement et je m'étonne de ne pas l'avoir fait avant ! En plus cette version "des origines", reprise au manuscrit de 1605 (joli marketing en aval des moines depuis 2005) a une étiquette dont la teinte avait de quoi faire fantasmer Pierre Aciere. La photo est ratée, mais elle confirme que les vinyles servent au moins à ressembler à quelque chose à défaut d'être pratiques. Passons.

On comprend avec cette 1605 "recette des origines" que la verte de base est en fait une version consensuelle de celle-ci, diminuée-diluée pour plaire au plus grand nombre. C'est pas du chiqué de marketing, du moins ce n'est pas QUE ça - même s'ils font mine de pas y toucher, il y aura de toute façon pas grand chose à broder sur ce label monacal quadri-centenaire... Cette 1605 a plus de piquant, rien qu'au nez avec son ouverture plus envahissante qu'un baume du tigre... Elle est très poivrée, giroflée, vivace à mort. Elle explose en bouche, tranche des lamelles de gingembre frais qu'elle saupoudre de piment d'Espelette et de genièvre avant de les déposer sur notre langue à vif. Une saveur démultipliée et en même temps, plus acérée... Fraîche, épicée, invasive. Picotements sur les papilles qui n'en finissent pas, comme un ressac d'épines agréables. Jésus Chlorophylle. Une fois bue, elle continue à rugir sur le palais et la langue pendant un bon quart d'heure au moins.

Plus "bourrine" que les autres versions spéciales (la très cajoleuse Liqueur du 9ème Centenaire, l'aristocrate VEP, la délicate Reine des Liqueurs, etc...) elle n'en est pas moins complexe et n'a jamais exactement le même goût d'une gorgée à l'autre. Cette Chartreuse vendue comme une brute épaisse dérivée de l'Elixir - qui lui pris pur est vraiment crade - se révèle à coup sûr une des plus complexes, et je serais curieux d'en goûter une version longuement vieillie, avec plus de patine... RDV dans trente ans ? Pour dix euros de plus la verte de base est en tout cas surpassée, la longueur en bouche - s'cusez mes pères - est pure sorcellerie. Imaginez une exquise brûlure à la menthe poivrée, et dans le sillage de son feu végétal, si vous vous concentrez, une pléiade d'évocations incluant aussi bien l'ortie que le cannabis. Les notes d'éthanol brut, comme on peut en trouver dans la Mandarine Napoléon ou un peu toutes les liqueurs "deluxe d'entrée de gamme", ne sont pas forcément bienvenues, mais la puissance et la gourmandise démente - déjolé, vraiment - de cette Chartreuse Verte "première version" est impressionnante. Ainsi anis, réglisse, fenouil, carvi, cumin, etc etc, se donnent le mot, dans une farandole de saveurs vertes-tueuses à faire mouiller un druide... Ces bestioles y sont probablement toutes en miettes de particules luminescentes éparpillées dans le chaos mille-teintes-de-vert assourdissant de cette petite supernova végétale, en vrai, vu que sur 130 plantes y a de la marge. J'ajoute la mandragore, gratuitement. J'imagine que c'est ici que le compte-rendu bascule dans le racolage et que la réalité vire au rêve... Ce sont quoiqu'il en soit les touches poivrées typiques de la Verte qui prédominent sur cette 1605, dans un faisceau aromatique enchanteur vu à travers les facettes d'une émeraude.


lundi 11 novembre 2019

Lord Mantis : Death Mask

Allons, il est temps, cessons de mijaurer : Lord Mantis n'a sans doute pondu que celui-là de bon - mais il est tout à fait à la hauteur des fantasmes qu'il peut nourrir, cet album de super-SM-metal, dites moi !
Gladiateur à souhait, conjuguant la cruauté antique, aux couleurs du peplum et de Conan, à celle de l'ère post-extrême (tout est extrême dans ce disque anti-nineties en tous points) dont il est rejeton.
Indian, Tryptikon et Theologian combinés, ça vous excite ? Un genre de Coffinworm mortellement sérieux et religieux ? Whitehorse qui a gobé Goatwhore, et tousse un peu du sang ?
Pour le coup, Death Mask aurait mérité bien mieux que le tout frais Universal Death Church (brrr, ces gars-là sont un peu fou-fous à kiffer la MORT comme ça, non ??) la fort jolie pochette de ce dernier, qui concorderait tellement mieux avec les atmosphères de sacrifices humains et de branchement des testicules sur le vingt-mille volts des heures durant, pratiqués en vue de quelque transmutation rituelle en démon insane, que l'on entend ici.
Mais peut-être aussi ce qu'il y a de griffonné et de folie mal canalisée dans l'illustration de Whitehead est-il ce qui sauve le disque du melon, et du ridicule de la musique de geeks qui s'imagine ultra-membrée les veines saillantes.

dimanche 10 novembre 2019

My Sister's Machine : Wallflower

My Sister's Machine, comme pas mal de groupes de l'époque, ne fut pas qualifié de grunge (mais probablement de metal alternatif) alors qu'il venait pourtant bien de Seattle, allez donc comprendre - et le sera aujourd'hui à fort juste titre, tout comme un Nudeswirl (dont le groupe partage, à sa propre sauce, cette sorte de groove indolent et incandescent à la fois, tout en wah-wah et ondulation), car après tout, est-on davantage ici en terre hard rock que dans un Badmotorfinger, ou chez un... Alice in Chains ?
Car Wallflower (au fait, ce titre-là associé à cette pochette-là, qui me fascinent sans faillir depuis 26 ans : je réalise seulement aujourd'hui à quel point c'est à sa façon une déclinaison du principe poétique derrière Soudgarden et l'album sus-cité), c'est tout bonnement Alice - chopée quelque part entre Facelift et Dirt - qui décide tout à coup que bat les couilles putain, moi aussi je vais me sentir bien, je me mets aux gros pecos et à Corrosion of Conformity et niquez vous bien, putain : moi aussi je vais groover dur et je vous merde.
Inutile de vous dire que je préfère cent fois, à n'importe quoi qu'ont pu sortir les autres balourds sans Layne, écouter ce disque chaud, ambré, moelleux et pourtant râpeux, gorgé de toutes sortes de choses rentrées qui nouent le gosier avec dignité, viril et sensible, dont on ne voit guère de meilleur cousin que Gruntruck, voilà, et qui donne envie de faire dorloter son mal-être par les granuleux rayons d'un soleil opioïde.
Toute cette histoire de grunge, au fond c'est juste une façon journaliste de dire "soulful hard".

vendredi 8 novembre 2019

Silvertomb : Edge of Existence

Il faut être capable d'imaginer un Badmotorfinger tellement doomifié au plomb qu'il en frise une sorte de doomcore industriel (mais aussi a-t-on toujours, pour notre part, trouvé un ver sidérurgique à ce fruit-là et ses lourdes stridences), mais dans le même temps illuminé - vous avez vu la pochette - par un pur concentré de hard rock au pH se situant quelque part entre Guns'n'Roses (le groupe qui a écrit "Coma" et "Don't Cry", vous savez ?) et Jane's Addiction ; voire entre Tool et Aerosmith (vous savez bien, ce groupe à qui Hangman's Chair fait parfois penser...).
Il faut être capable de l'encaisser, aussi. La première fois, j'ai eu des haut-le-cœur, hormis, même si elle m'a estomaqué aussi, pour une "Right of Passage/Crossing Over" qui eut un effet immédiatement magnétique, avec l'impudeur vénéneuse de ses "Suicide" répétés ad nauseam, avec une morbidité pas entendue depuis Alice in Chains ou... Type O et Life of Agony, bien entendu.
Silvertomb, on le devine, est un groupe plus que solidement nineties ; même pas tant au titre de ressemblances qu'on pourrait lui trouver, de façon pas si flagrante (à part la voix de Chris Cornell lorsque Kenny couine, et ne fait pas son Axl Scheidt), avec des classiques de l'époque, que de cette façon, comme dans la chanson citée plus tôt, d'y aller à fond, bille en tête et compteurs dans le rouge, sans retenue ni décalage ou autres assurances-dignité, dans ce qu'il entreprend, fût-ce aussi criard que ces couleurs ci-contre ou toutes ces lignes vocales et mélodiques hardoom rutilantes : Silvertomb plonge dans le cœur brûlant des choses, et ne perd pas son temps à regarder autour ou derrière.
Je veux dire : "So True" et rien qu'elle s'il le fallait, tant de miel chargé des senteurs de tant de fleurs, mêlé si naturellement à tant de thrashgroove prongien ; ce mélange - qu'on retrouve encore sur la vicieuse paire "Eulogy/Requiem" - d'un poison à la limite de Godflesh, de Dirt ou du sludge, et en tous les cas d'une puissance digne de ce que le metal a de plus constricteur, avec ce que la mélodie pop possède de plus étincelant, et tout compte fait d'empoisonné aussi, qui est le régime sur lequel tourne le disque dans son entier ; le glucose et la tôle brute : cela ne se fait définitivement plus, Monsieur, sauf à être un tout jeune groupe de hardcore qui voudrait faire le buzz et une entrée fracassante dans le game, avec des looks et un casting bétonnés à l'avenant ; pas trop le genre de Kenny Hickey et Johnny Kelly - ah, j'avais omis de le préciser ? Oui, ce sont les deux canailles dont il est ici question, avec en sus un gonze d'Agnostic Front...
Pas le genre à faire autre chose que ce qui leur vient d'instinct. Et l'instinct de ces gars-là ne leur dit pas d'avoir quoi que ce soit à foutre de ce qui se fait ou pas à l'ère du village global et ses pudeurs écœurantes. Cette musique-là ne s'excuse pas, ni de crier ni de saigner, elle hurle parce qu'elle est faite de métal et que ça coupe, gamin : tu vois, ce truc qui démange de glisser quelque part le nom de The Almighty ? Non, tu ne vois pas, parce que ce nom-là ne te dit rien, tout comme cette musique-ci te fera bondir d'effroi à plus d'une reprise, et tomber ton pauvre cul mou de ta chaise, les rétines brûlées comme tu aimes à le dire dans le sarcasme - mais ce sera cette fois au sens propre, et ce sera par l'émotion crue que ce hard-ci dégage sans fard.
Edge of Existence est mieux qu'extrême : il flamboie de toute la difformité qui caractérisait une époque à laquelle sans conteste il appartient, autant que les Acid Bath et les Starkweather, et donne un relief fantasmagorique, mythologique et hallucinatoire à son titre, auquel certaines étranges introductions et autres changements de tableau surréels en cours de chanson (visez moi un peu ce tracklisting infesté de slashes) achèvent de donner des airs de space opera bizarre, campé un pied dans Natural Born Killers et l'autre dans Lost Highway - cependant que cette épopée intoxiquée et échevelée toujours reste fiévreusement ancrée, chevillée à la chair, harassée, martyrisée, toujours haletante de soif et de faim... Ah, les géniaux ahanements hard rock qui viennent culminer sur "One of You"... Oui, Silvertomb aime également les seventies (parce que bon, à la base de Jane's Addiction et de Tool, qui ainsi s'accouplent en apothéose finale du disque, après une saynète élégiaque dans les prés, il y Led Zeppelin, hé, ho, d'ailleurs dans Badmotorfinger aussi et c'est peu de le dire) d'amour vrai et puissant, j'ai omis de vous le dire plus tôt ?
Pas de doute, niveau luxuriance, luxe et luxure tout aussi somptuaires les uns que les autres, on est bien en présence de vétérans de l'Odyssée de Peter Steele, sans avoir la grossièreté de singer ce qui n'appartenait qu'à ce dernier (les Beatles, la façon de traiter le Sabbath ou le vampirisme, Halloween, Richard Kiel...). Toutes ces années d'endurance à se fader une surveillance de principe, d'horreurs telles que Seventh Void ou A Pale Horse Named Death - enfin récompensées, avec ce disque d'une trempe à passer du retournement d'estomac comme une chaussette la première fois, à l'obscénité à éviter devant votre poste de travail, au bout de quelques révolutions sur la platine (au bout desquelles on finit par prendre connaissance de l'évidence que, sous un premier abord de monstre disgracieux, Kenny est un foutu PUTAIN de chanteur)... avec quelle royale abondance !
Un des quelques grosses calottes de l'année, pour sûr.

Death Wolf : III - Östergötland

Ainsi qu'on aurait dû, peut-être, s'en douter, c'est avec Come the Dark qu'est advenue la beau-gosserie dans Death Wolf ; celle d'un monde dont les plus beaux gosses seraient Till Lindemann et Joey DeMaio, s'entend.
Östergötland quant à lui montre un groupe qui ne joue toujours pas du metal extrême au sens communément accepté du terme - mais plus âpre, où la présence de l'extrême, à l'affut tel un loup dans les ombres, est plus difficile à ignorer ; un qui soudain nous rappelle qu'à l'origine, il était un hommage assumé à Glen et son Samhain.
On se trouve donc face à une sorte d'épais black punk trapu des ténèbres hivernales, plus inquiétant encore que celle du suivant, qui paraissait vouloir fournir des thèmes aux méchants de tous ces films de fantasy nordisante à la Willow, Highlander ou Braveheart ; Östergötland, quant à lui, donne plutôt dans l'adaptation de Hamlet avec des loups-garous, et Primordial à la bande-son pour un répertoire émaillé de réinterprétations d'Entombed et Marduk.
L'impact immédiat en termes de tubisme forcément y perd, tant Come the Dark touche presque à l'éblouissante vulgarité de The Order of Israfel. L'aura, macabre parfois jusqu'à la lisière de South of Heaven (un comble, eh ?), en revanche...

jeudi 7 novembre 2019

Clavicvla : Sepulchral Blessing

En général, dès qu'il est question de dark ambient et power electronics moderne, j'ai une tendance tout à fait décomplexée (et auto-satisfaite) à faire mon vieux con de service, et à une défiance de principe, a fortiori si la chose vient d'un label qui me soit aussi antipathique que Sentient Ruin, leurs parutions exclusivement vinyl ou cassette, leur œcuménisme opportuniste...
Mais lorsqu'on contemple, là devant soi, une chose qui parvient, à une saleté à la Theologian qui n'est pas si moderne puisque Leech, pour s'être payée une relative jouvence en changeant de nom, n'est pas non plus un perdreau de l'année, à marier une autre forme que l'on n'avait guère entendue sinon chez le Megaptera de la grande époque, avec ses sonorités gluantes comme une sueur froide de terreur, si reconnaissables et désagréables, peut-être juste passées sous une peau de chamois de marque Nordvargr, dont on n'est d'ailleurs pas si loin du Helvete, et des ses cauchemars...
On s'incline. Clavicvla se prétendent "nightmare inducing", ou je ne sais quoi dans ce prétentieux goût-là, mais ils se donnent les moyens de ses ambitions ; peut-être du reste ne sont-ils même pas jeunes, peu importe : voilà des gens qui maîtrisent leur sujet. Et leur disque est salissant ; très salissant.

lundi 4 novembre 2019

Earth and Pillars : Earth I

J'étais persuadé de vous avoir déjà parlé de l'album "Feuilles" d'Earth and Pillars, tant il m'avait impression d'autant plus forte qu'elle était inattendue, et qu'elle s'était faite sur le mode de la montée en puissance, n'accédant au grade d'illumination que passée une première période dans les limbes du joli, du sympathique, du simpliste.
La musique d'Earth and Pillars est simplement simple. On entend beaucoup parler de Wolves in the Throne Room ; on ne devrait pas. On devrait plutôt se prosterner devant Earth and Pillars, dans le genre eco-black metal extrêmement paysager. L'une des preuves de son talent est peut être la façon dont l'album "Neige" à mon grand désarroi me laisse froid (pour lors : je ne dis pas mon dernier mot, et lui réserve un chien de ma chienne) - mais pour être plus sérieux, la meilleure preuve en est le constat que je n'étais après tout pas parvenu à aligner trois mots sur Earth I.
La musique d'Earth and Pillars est pur paysage, et il y aurait une certaine absurdité à décrire par des mots plats ce que pour sa part elle fait mieux que décrire, pas vrai ? Alors qu'au pire, je veux dire, la pochette... Vous ne voyez pas assez clairement, comment elle semble effacer toute forme d'ego humain devant la terrible grandeur de la forêt, qui paraît l'oeuvre de H.R. Giger ? En voilà, du green metal qui ne sonne pas tarte, et ne donne pas un instant la sensation qu'il va vous proposer une infusion d'un moment à l'autre.
Je vous parlais de Wolves in the Throne Room parce que l'inertie ambiante, toute-puissante, y porte, et parce qu'ils sont parvenus, à tort ou à raison, à solidement se faire associer d'office à la notion de black végétaliste ; mais c'est une fausse piste, et Earth and Pillars fait plutôt partie, avec un seul autre qui a pour nom Botanist, de ce qu'il convient de qualifier plus directement en black végétal, en témoignent ces longueurs de morceaux, ces débuts d'album qui systématiquement se donnent le temps de cérémonieusement, paisiblement, patiemment émerger du silence, ces mouvements mêmement patients à l'idée d'évoluer : ceci n'est pas une musique pour secouer ses cheveux (lever le poing n'en parlons pas), ni même pour avoir des cheveux, si ce ne sont ceix d'un saule pleureur. Les morceaux de Earth I y font autant songer, qu'aux vertigineux troncs de séquoïas millénaires, et à la furieuse écume de quelque chute d'eau au fond d'une combe perdue.
Mais alors par contre, s'il y a bien quelque chose de moche, c'est la prétérition.