jeudi 14 novembre 2019

Lord Mantis : Universal Death Church

M'enfin... Il est où, mon Yob en pleine - extatique - conversion à Mirbeau et Lautréamont, dans cet album où tout au plus entend-on çà ou là du Neurosis, ce qui est nettement moins propice aux hallucinations ? Il est où, l'auteur du disque qui vous rappelait qu'Anaal Nathrakh avait laissé un vide, en n'existant plus ? Il suit le même chemin précisément que ces derniers, il se convertit, cette fois, à la galopade black metal épique, lui qui justement avait le soin (expression fut-elle jamais plus délicieusement ironique ?) de ne pas donner dans le moindre style sinon le total-full-snuff-millenial-metal ? Avec option Satyricon mitigé de post-machin à capuche ? Et c'est quoi, ce "Hole" : on est carrément rendu au stade de la gentrification, avec son Bruce Lamont règlementaire (même pas pu aller vérifier, rapport à ce que les bras m'étaient tombés) ? J'aime beaucoup Bruce Lamont, mais dans Lord Mantis ? Sérieusement ?? L'amour de la vacherie nous met à deux doigts de remarquer que de Death Mask ils n'ont gardé que le pire à savoir le petit coup de vocoder - mais je l'aimais vraiment bien là-bas, et je l'aime bien ici, soit ; toutefois, tant qu'on est sur "Qliphotic Alpha", et ces phrasés hardcore, aux poumons tellement trop humains, ils sont bien de Charlie Fell, ce type qui réussissait à lui tout seul à charrier l'aura de tout Hatred for Mankind, de Dragged Into Sunlight (un groupe qui lui aussi a bien perdu de sa superbe après un disque figeant de hideur) ?
Vous me direz, voilà un album qui exhausse d'autant la valeur de Death Mask, d'ainsi en faire une unique en son genre cime de furie, une transe berserk qui ne soit pas relativisée par une capacité à être reproduite ; et puis si "Consciousness.exe" est aussi calamiteuse que son titre ne fait pas que le suggérer, elle est immédiatement suivie d'une "Low Entropy Narcosis" qui est typiquement le genre de morceau non apoplectique qui pour sa part leur fait le plus grand bien : les guitares acoustiques aux sinistres couleurs apo-folk (on parle même de trompettes, à défaut d'en entendre) ou holy terror, c'est une bonne idée, mes cocos. Et après tout si "Hole" vire au peplum égyptien ce n'est qu'une certaine forme de logique, voire d'algèbre, vu les ambiances déjà présentes dans le disques précédent ; sans compter qu'un amateur de Totengott et de Now Diabolical aura du mal à faire sérieusement la fine bouche sur le genre de cornes qu'on y sonne. Je veux bien tout cela ; et Universal Death Church possède non seulement de la logique mais des qualités ; le reproche que je ne peux entièrement retenir cependant, est que celles-ci sont légèrement plus appropriées à un disque d'Abigail Williams - qui justement en sort un nouveau ces jours-ci.
Voilà : une fois que cela est dit, que de ce poids l'on est libéré, libre à chacun, surtout s'il aime Gorgoroth et Abigail Williams - et après tout on avait cité Goatwhore la fois précédente, dont on n'est pas si loin aujourd'hui - de trouver son plaisir thrashy sans le bouder, dans un Universal Death Church blockbuster black post-convergien qui réserve son lot de petites scènes croustillantes, réminiscentes de la bestialité de l'épisode précédent, au sein d'un disque davantage destiné à un public familial : ainsi les gargouillis humides de gorge brûlée (cherchez pas, c'est comme ça et pas autrement) sur "God's Animal", ou les expectorations sur "Damocles Falls" auront bientôt fait - ajoutées aux choses plus classiques telles "Fleshworld", qui vous rappelle que le gonze est toujours ce qu'il est, à savoir ni plus ni moins qu'un foutu serpent venimeux - de vous convaincre qu'après tout la mégalomanie malsaine de Lord Mantis n'a fait que muter, et non s'évaporer.

mercredi 13 novembre 2019

Yob : Clearing the Path to Ascend

Je ne vais pas tenter de le nier ou le dissimuler (vous me direz : waouh, que c'est étonnant) : j'ai trouvé Clearing the Path to Ascend poliment chiant et joliment soporifique à sa sortie. Et même après le revirement dont on a déjà grillé qu'il allait être question ce jour, je comprendrais qu'on continue à le trouver.
Parce que le fondement de cette réaction d'alors, était la sensation désagréable qu'il confirmait ce qu'on craignait que Yob fût devenu - alors qu'il ne l'était pas avant Clearing, au moins pour une partie de la chose ; cette dernière étant que, d'une part (la moins importante pour la perception intime du disque), Yob était désormais une institution, un point de repère, une influence (pour énormément de groupe, de façon élargie, voyez des choses aussi variées que Lord Mantis ou Silvertomb), un groupe qui avait modifié durablement les perspectives et les us - et d'autre part, que subséquemment entérinait de Yob une version embourgeoisée, glucosifiée de lui-même, avec cet album conjugant ses riffs les plus invertébrés et statiques à une auto-parodie dans son chant tout béat de sinusite. C'est là précisément ce qui nous intéresse.
Oui, Clearing the Path to Ascend est sucré, à un point où Yob ne l'était pas avant, pas aussi continument à tout le moins : c'est ce qui choque le palais, et c'est son plus grand charme. Neurosis nageant dans un océan de miel d'acacia. Étant bien entendu que la présence de sucre dans Yob ne constitue pas nouveauté, et qu'elle ne signifie donc pas par définition que le propos, lui, soit devenu pur sucre. Ce que Yob enveloppe ici d'une rondeur pâtissière plus prononcée - que, pour notre part, on a toujours trouvée à sa musique, regrettant peut-être même sa présence insuffisante, tout autant qu'on redoutait ce qu'une plus grande eût pu risquer avoir d'écœurant - c'est le même chant des cyclones chamaniques où l'âme avide de cosmos s'en va se faire ébouriffer. Avec cette fois une calme joie, une allégresse à plonger dans la tempête qui presque évoquerait un High on Fire au ralenti, pendant "Nothing to win" bien entendu, mais aussi avec "Unmask the Scepter" qui paraît libérer cette musique-là et lui donner enfin l'ampleur, l'envergure, l'accès au ciel étoilé immense qu'elle mérite (c'est une figure de style, bien sûr, une image visant à vivifier le propos : la musique de Matt Pike est très bien comme elle est).
Rarement, il faut bien le dire, Yob avait-il sonné aussi stoner, depuis Illusion of Motion ; dans les riffs, autant que dans une façon de se laisser paresseusement porter par eux des heures lézardes durant, ici maximisée par l'échelle dimensionnelle en usage. Et pourtant, Yob effectue bien cette mue-épanouissement en gourou du yoga-doom tout en mélodies florales, à quoi l'on faisait allusion plus haut, et à qui quoiqu'on en pense il devient brusquement impossible, pue importe qu'alors on ait l'humiliante sensation d'être aussi fin public que le premier bûcheron mélancoolique venu, d'opposer la moindre résistance lorsqu'avec "Marrow" il atteint son apex, son apothéose, sa pleine efflorescence, son orgasme végétal.
Ce n'est pas statique, qu'est Clearing the Path to Ascend, c'est végétatif - lorsqu'il n'est pas, tour à tour, liquide, et minéral. Une sorte d'Odyssée, oui, mais la partie où Ulysse s'est adonné au vice des mangeurs de lotus, ou aux faveurs de Circé, et flotte à l'infini, sans forces, dans un enfer fait d'extatique contemplation de la course des sphères dans les entrailles de l'univers. "Time to wake up", dit une "In Our Blood" inaugurale dont les riffs (et aussi les rugissements d'ours blessé) ressemblent à qui refuse de sortir de sous sa couette le matin à 7 heures - mais se trouve également être une chaîne montagneuse, de son état. Parce que, en particulier dans ces moments très Matt Pike mais pas uniquement et de façon plus globale, ce Yob est également le plus parent avec le Neurosis tardif, à savoir donc tout à la fois zen et presque encore plus bourru qu'avant - sous le miroir de la surface du lac ; rappelant au passage que Yob est peut-être bien le groupe qui, de cette chose ayant fait tomber à tout le monde le cul de la chaise dans la fin des nineties et brûlé les rétines, qui a pour nom Neurosis, a tiré l'inspiration al plus originale, au point de devenir à son tour un changejeu. Clearing the Path to Ascend c'est un peu un endroit quelque part entre The Eye of Every Storm et Given to the Rising, mais comme c'est retranscrit dans la langue de Mike Scheidt, même au cœur des larmes et de la douleur - en particulier là, même, où il est le plus nécessaire, pour aider à les accepter puisqu'après tout, si l'on en parle, encore à l'âge adulte, ce ne va pas être pour dire que c'est trop injuste, pas vrai ? - il y a toujours le spectre d'un lumineux et lointain sourire, qui remplace tous les soleils.
Yob is love, and this is the Yob gospel.

Welldone DumboyZ : Tombé Dans l'Escalier

On a beau conserver année après année une capacité d'émerveillement à tel point intacte que certains la jugent probablement préoccupante, sinon navrante et infantile, sinon débile - néanmoins on perd en naïveté.
Ainsi n'avait-on pas souvenir, de notre première rencontre avec les Welldone Dumboyz, d'avoir entendu dans leur musique une telle parenté avec celle des Melvins, qui n'a rien pour surprendre au vu de l'amour que voue - et avoue sans barguigner - Gepeto à Dale, Buzz et leur bassiste.
Et comme on a cette dite capacité à continuer d'éprouver à plein, cela ne nous empêche pas un instant de nous régaler, à l'écoute de Tombé Dans l'Escalier ; car pour autant que celui-ci perde un rien de la qualité cartoon qui s'assortit à la musique des deux ladres, elle en conserve cependant quelque chose qui mériterait tout autant d'être bombardé "le meilleur des Melvins", à savoir bien sûr cette forme de démence venant pimenter et relever un noise-rock essentiel, i.e. où le noise est indissociable du rock ; et puis, aussi, si l'on permet : elle possède sa propre saveur, profondément rurale, la tambouille des Welldone DumboyZ ; qui monte, monte sourdement, jusqu'à finir par déboucher, et nous emmener avec eux, dans la claire et effrayante clairière d'une "Black Space" qui n'est rien qu'à eux, moment de grâce psychdrone bucolique autant qu'ursidée et éthylique, qui ne rend de comptes qu'aux plus farouches des acidheads anglais. Comme si qu'une bande de singes hurleurs tout soudain tombait avec stupeur puis ivresse sur un disque d'Opium Warlords, pour imaginer vaguement.
Après une pareille torgnole sur l'oreille, on se voit les chakras tout débouchés pour mieux entendre ce que leur musique, aux Welldone, possède comme solides gènes de rock'n'roll qui décalottait bien avant d'avoir besoin du punk pour se repoudrer le nez : si vous connaissez Lecherous Gaze, et êtes capables de les imaginer dans quelque forêt vierge de toute civilisation imbécile, vous commencez à deviner le genre de bacchanale que les Dumboyz peuvent déchaîner, le genre de sabbat où ils se révèlent et s'épanouissent, le genre de Ménades dans les bras meurtriers desquels ils sont du genre à plonger tous nus ; paganisme dionysiaque que "Bald Story" en suite et conclusion ne fait que confirmer et embellir encore, nous mettant le rouge aux joues d'avoir initialement si trivialement voulu ramener ce disque-là à des "influences". Mais, aussi, "Melvins" ça veut avant tout dire liberté, et particulièrement une forme de celle-ci solidement enracinée dans une non moins solide voracité de choses juteuses, et désir de mordre dedans ; et là-dessus comme de juste , on s'entend bien ensemble tous les trois, d'autant que pour ne rien gâter, si dans la lettre des Melvins (pour laisser un temps l'esprit de côté) ils ont pigé quelque chose, à Belfort, ce ne sont pas les gras riffs comme tant d'imbéciles, mais bien les jus corrosifs et brûlants, qu'ils magnifient carrément, pour le dire sans ambage aucun, et déglacent à la gnôle de bouilleur de cru.
Et de remonter en selle dans la foulée, pour mieux savourer encore ce qu'en fait de sucs Tombé Dans l'Escalier prodigue et dégorge à foison, pour qui n'a pas peur de ses cris de Grand Méchant Loup - qui mange vraiment les gens, d'ailleurs, mais par un effet de sa générosité sans bornes ; grand méchant loup, cosaque terrible, ogre, Nick Cave des années 80 : le Big Bad Gepeto et son orchestre sont tous les méchants qui vous font humidifier vos dessous à la fois, et leur nouvel album une sorte d'horrible conte pour enfants (comme tous les vrais le sont, pensez aux frères Grimm) où tout le monde a les yeux en pleine tentative d'évasion de leurs orbites sous l'assaut des acides, et la mâchoire harassée de pendre sous le poids d'une langue congestionnée d'appétits qui se bousculent. Bon sang, le début de "The Hole", au-delà du fait d'accréditer et étayer encore l'hypothèse d'enfants illégitimes, semés en territoire chevènementesque, de Cop Shoot Cop et Swans - si ça colle pas un peu les foies quelque chose de bien, et donne envie de manger une bonne tranche de foie aux échalottes aussi, avec beaucoup de vin rouge dans la poêle (dans le verre ? non, de l'alcool de copeaux simplement, merci).
Du noise rock qui met au lèvres l'épithète "beau" et vous désaltère - et qui le fait tout en vous rabotant la gueule à l'émeri - ça ne se trouve pas sous le pas d'un cheval, on en conviendra. Alors bon, vous m'abandonnez d'entrée toute forme d'intelligence et tout simplement d'intellection, dépoilez vous, courez trois tours en rond si besoin pour vous donner un peu chaud, et lancez vous : tomber dans l'escalier ne fait que rarement beaucoup de mal, si on regarde bien (demandez à Sidney), c'est même un rituel de passage au plan chamanique testé et approuvé.

mardi 12 novembre 2019

Chartreuse : Liqueur d'Elixir 1605


Satan, pardonne-moi mon offense... Mais des fois j'écoute du christian metal. Et c'est cool. Traduction : FRAIS. Ceci est la Chartreuse qui m'attirait le moins, pourtant. J'avais un a priori débile après l'avoir croisée tellement de fois que j'en étais même venu à la prendre pour une sous-Chartreuse Verte, destinée aux cocktails, et je l'ai dédaignée tout ce temps à cause de ça... Une sacrée bonne surprise lors de sa découverte tardive. Et autant j'avoue exagérer un peu - un tout petit peu - dans mes associations musique/alcool parfois un brin - mais vraiment un tout petit brin - tirées par les cheveux (dans l'esprit éminemment subjectif du taulier avec sa pharmacie), autant là, je vois mal comment ne pas faire le lien directement et je m'étonne de ne pas l'avoir fait avant ! En plus cette version "des origines", reprise au manuscrit de 1605 (joli marketing en aval des moines depuis 2005) a une étiquette dont la teinte avait de quoi faire fantasmer Pierre Aciere. La photo est ratée, mais elle confirme que les vinyles servent au moins à ressembler à quelque chose à défaut d'être pratiques. Passons.

On comprend avec cette 1605 "recette des origines" que la verte de base est en fait une version consensuelle de celle-ci, diminuée-diluée pour plaire au plus grand nombre. C'est pas du chiqué de marketing, du moins ce n'est pas QUE ça - même s'ils font mine de pas y toucher, il y aura de toute façon pas grand chose à broder sur ce label monacal quadri-centenaire... Cette 1605 a plus de piquant, rien qu'au nez avec son ouverture plus envahissante qu'un baume du tigre... Elle est très poivrée, giroflée, vivace à mort. Elle explose en bouche, tranche des lamelles de gingembre frais qu'elle saupoudre de piment d'Espelette et de genièvre avant de les déposer sur notre langue à vif. Une saveur démultipliée et en même temps, plus acérée... Fraîche, épicée, invasive. Picotements sur les papilles qui n'en finissent pas, comme un ressac d'épines agréables. Jésus Chlorophylle. Une fois bue, elle continue à rugir sur le palais et la langue pendant un bon quart d'heure au moins.

Plus "bourrine" que les autres versions spéciales (la très cajoleuse Liqueur du 9ème Centenaire, l'aristocrate VEP, la délicate Reine des Liqueurs, etc...) elle n'en est pas moins complexe et n'a jamais exactement le même goût d'une gorgée à l'autre. Cette Chartreuse vendue comme une brute épaisse dérivée de l'Elixir - qui lui pris pur est vraiment crade - se révèle à coup sûr une des plus complexes, et je serais curieux d'en goûter une version longuement vieillie, avec plus de patine... RDV dans trente ans ? Pour dix euros de plus la verte de base est en tout cas surpassée, la longueur en bouche - s'cusez mes pères - est pure sorcellerie. Imaginez une exquise brûlure à la menthe poivrée, et dans le sillage de son feu végétal, si vous vous concentrez, une pléiade d'évocations incluant aussi bien l'ortie que le cannabis. Les notes d'éthanol brut, comme on peut en trouver dans la Mandarine Napoléon ou un peu toutes les liqueurs "deluxe d'entrée de gamme", ne sont pas forcément bienvenues, mais la puissance et la gourmandise démente - déjolé, vraiment - de cette Chartreuse Verte "première version" est impressionnante. Ainsi anis, réglisse, fenouil, carvi, cumin, etc etc, se donnent le mot, dans une farandole de saveurs vertes-tueuses à faire mouiller un druide... Ces bestioles y sont probablement toutes en miettes de particules luminescentes éparpillées dans le chaos mille-teintes-de-vert assourdissant de cette petite supernova végétale, en vrai, vu que sur 130 plantes y a de la marge. J'ajoute la mandragore, gratuitement. J'imagine que c'est ici que le compte-rendu bascule dans le racolage et que la réalité vire au rêve... Ce sont quoiqu'il en soit les touches poivrées typiques de la Verte qui prédominent sur cette 1605, dans un faisceau aromatique enchanteur vu à travers les facettes d'une émeraude.


lundi 11 novembre 2019

Lord Mantis : Death Mask

Allons, il est temps, cessons de mijaurer : Lord Mantis n'a sans doute pondu que celui-là de bon - mais il est tout à fait à la hauteur des fantasmes qu'il peut nourrir, cet album de super-SM-metal, dites moi !
Gladiateur à souhait, conjuguant la cruauté antique, aux couleurs du peplum et de Conan, à celle de l'ère post-extrême (tout est extrême dans ce disque anti-nineties en tous points) dont il est rejeton.
Indian, Tryptikon et Theologian combinés, ça vous excite ? Un genre de Coffinworm mortellement sérieux et religieux ? Whitehorse qui a gobé Goatwhore, et tousse un peu du sang ?
Pour le coup, Death Mask aurait mérité bien mieux que le tout frais Universal Death Church (brrr, ces gars-là sont un peu fou-fous à kiffer la MORT comme ça, non ??) la fort jolie pochette de ce dernier, qui concorderait tellement mieux avec les atmosphères de sacrifices humains et de branchement des testicules sur le vingt-mille volts des heures durant, pratiqués en vue de quelque transmutation rituelle en démon insane, que l'on entend ici.
Mais peut-être aussi ce qu'il y a de griffonné et de folie mal canalisée dans l'illustration de Whitehead est-il ce qui sauve le disque du melon, et du ridicule de la musique de geeks qui s'imagine ultra-membrée les veines saillantes.

dimanche 10 novembre 2019

My Sister's Machine : Wallflower

My Sister's Machine, comme pas mal de groupes de l'époque, ne fut pas qualifié de grunge (mais probablement de metal alternatif) alors qu'il venait pourtant bien de Seattle, allez donc comprendre - et le sera aujourd'hui à fort juste titre, tout comme un Nudeswirl (dont le groupe partage, à sa propre sauce, cette sorte de groove indolent et incandescent à la fois, tout en wah-wah et ondulation), car après tout, est-on davantage ici en terre hard rock que dans un Badmotorfinger, ou chez un... Alice in Chains ?
Car Wallflower (au fait, ce titre-là associé à cette pochette-là, qui me fascinent sans faillir depuis 26 ans : je réalise seulement aujourd'hui à quel point c'est à sa façon une déclinaison du principe poétique derrière Soudgarden et l'album sus-cité), c'est tout bonnement Alice - chopée quelque part entre Facelift et Dirt - qui décide tout à coup que bat les couilles putain, moi aussi je vais me sentir bien, je me mets aux gros pecos et à Corrosion of Conformity et niquez vous bien, putain : moi aussi je vais groover dur et je vous merde.
Inutile de vous dire que je préfère cent fois, à n'importe quoi qu'ont pu sortir les autres balourds sans Layne, écouter ce disque chaud, ambré, moelleux et pourtant râpeux, gorgé de toutes sortes de choses rentrées qui nouent le gosier avec dignité, viril et sensible, dont on ne voit guère de meilleur cousin que Gruntruck, voilà, et qui donne envie de faire dorloter son mal-être par les granuleux rayons d'un soleil opioïde.
Toute cette histoire de grunge, au fond c'est juste une façon journaliste de dire "soulful hard".

vendredi 8 novembre 2019

Silvertomb : Edge of Existence

Il faut être capable d'imaginer un Badmotorfinger tellement doomifié au plomb qu'il en frise une sorte de doomcore industriel (mais aussi a-t-on toujours, pour notre part, trouvé un ver sidérurgique à ce fruit-là et ses lourdes stridences), mais dans le même temps illuminé - vous avez vu la pochette - par un pur concentré de hard rock au pH se situant quelque part entre Guns'n'Roses (le groupe qui a écrit "Coma" et "Don't Cry", vous savez ?) et Jane's Addiction ; voire entre Tool et Aerosmith (vous savez bien, ce groupe à qui Hangman's Chair fait parfois penser...).
Il faut être capable de l'encaisser, aussi. La première fois, j'ai eu des haut-le-cœur, hormis, même si elle m'a estomaqué aussi, pour une "Right of Passage/Crossing Over" qui eut un effet immédiatement magnétique, avec l'impudeur vénéneuse de ses "Suicide" répétés ad nauseam, avec une morbidité pas entendue depuis Alice in Chains ou... Type O et Life of Agony, bien entendu.
Silvertomb, on le devine, est un groupe plus que solidement nineties ; même pas tant au titre de ressemblances qu'on pourrait lui trouver, de façon pas si flagrante (à part la voix de Chris Cornell lorsque Kenny couine, et ne fait pas son Axl Scheidt), avec des classiques de l'époque, que de cette façon, comme dans la chanson citée plus tôt, d'y aller à fond, bille en tête et compteurs dans le rouge, sans retenue ni décalage ou autres assurances-dignité, dans ce qu'il entreprend, fût-ce aussi criard que ces couleurs ci-contre ou toutes ces lignes vocales et mélodiques hardoom rutilantes : Silvertomb plonge dans le cœur brûlant des choses, et ne perd pas son temps à regarder autour ou derrière.
Je veux dire : "So True" et rien qu'elle s'il le fallait, tant de miel chargé des senteurs de tant de fleurs, mêlé si naturellement à tant de thrashgroove prongien ; ce mélange - qu'on retrouve encore sur la vicieuse paire "Eulogy/Requiem" - d'un poison à la limite de Godflesh, de Dirt ou du sludge, et en tous les cas d'une puissance digne de ce que le metal a de plus constricteur, avec ce que la mélodie pop possède de plus étincelant, et tout compte fait d'empoisonné aussi, qui est le régime sur lequel tourne le disque dans son entier ; le glucose et la tôle brute : cela ne se fait définitivement plus, Monsieur, sauf à être un tout jeune groupe de hardcore qui voudrait faire le buzz et une entrée fracassante dans le game, avec des looks et un casting bétonnés à l'avenant ; pas trop le genre de Kenny Hickey et Johnny Kelly - ah, j'avais omis de le préciser ? Oui, ce sont les deux canailles dont il est ici question, avec en sus un gonze d'Agnostic Front...
Pas le genre à faire autre chose que ce qui leur vient d'instinct. Et l'instinct de ces gars-là ne leur dit pas d'avoir quoi que ce soit à foutre de ce qui se fait ou pas à l'ère du village global et ses pudeurs écœurantes. Cette musique-là ne s'excuse pas, ni de crier ni de saigner, elle hurle parce qu'elle est faite de métal et que ça coupe, gamin : tu vois, ce truc qui démange de glisser quelque part le nom de The Almighty ? Non, tu ne vois pas, parce que ce nom-là ne te dit rien, tout comme cette musique-ci te fera bondir d'effroi à plus d'une reprise, et tomber ton pauvre cul mou de ta chaise, les rétines brûlées comme tu aimes à le dire dans le sarcasme - mais ce sera cette fois au sens propre, et ce sera par l'émotion crue que ce hard-ci dégage sans fard.
Edge of Existence est mieux qu'extrême : il flamboie de toute la difformité qui caractérisait une époque à laquelle sans conteste il appartient, autant que les Acid Bath et les Starkweather, et donne un relief fantasmagorique, mythologique et hallucinatoire à son titre, auquel certaines étranges introductions et autres changements de tableau surréels en cours de chanson (visez moi un peu ce tracklisting infesté de slashes) achèvent de donner des airs de space opera bizarre, campé un pied dans Natural Born Killers et l'autre dans Lost Highway - cependant que cette épopée intoxiquée et échevelée toujours reste fiévreusement ancrée, chevillée à la chair, harassée, martyrisée, toujours haletante de soif et de faim... Ah, les géniaux ahanements hard rock qui viennent culminer sur "One of You"... Oui, Silvertomb aime également les seventies (parce que bon, à la base de Jane's Addiction et de Tool, qui ainsi s'accouplent en apothéose finale du disque, après une saynète élégiaque dans les prés, il y Led Zeppelin, hé, ho, d'ailleurs dans Badmotorfinger aussi et c'est peu de le dire) d'amour vrai et puissant, j'ai omis de vous le dire plus tôt ?
Pas de doute, niveau luxuriance, luxe et luxure tout aussi somptuaires les uns que les autres, on est bien en présence de vétérans de l'Odyssée de Peter Steele, sans avoir la grossièreté de singer ce qui n'appartenait qu'à ce dernier (les Beatles, la façon de traiter le Sabbath ou le vampirisme, Halloween, Richard Kiel...). Toutes ces années d'endurance à se fader une surveillance de principe, d'horreurs telles que Seventh Void ou A Pale Horse Named Death - enfin récompensées, avec ce disque d'une trempe à passer du retournement d'estomac comme une chaussette la première fois, à l'obscénité à éviter devant votre poste de travail, au bout de quelques révolutions sur la platine (au bout desquelles on finit par prendre connaissance de l'évidence que, sous un premier abord de monstre disgracieux, Kenny est un foutu PUTAIN de chanteur)... avec quelle royale abondance !
Un des quelques grosses calottes de l'année, pour sûr.

Death Wolf : III - Östergötland

Ainsi qu'on aurait dû, peut-être, s'en douter, c'est avec Come the Dark qu'est advenue la beau-gosserie dans Death Wolf ; celle d'un monde dont les plus beaux gosses seraient Till Lindemann et Joey DeMaio, s'entend.
Östergötland quant à lui montre un groupe qui ne joue toujours pas du metal extrême au sens communément accepté du terme - mais plus âpre, où la présence de l'extrême, à l'affut tel un loup dans les ombres, est plus difficile à ignorer ; un qui soudain nous rappelle qu'à l'origine, il était un hommage assumé à Glen et son Samhain.
On se trouve donc face à une sorte d'épais black punk trapu des ténèbres hivernales, plus inquiétant encore que celle du suivant, qui paraissait vouloir fournir des thèmes aux méchants de tous ces films de fantasy nordisante à la Willow, Highlander ou Braveheart ; Östergötland, quant à lui, donne plutôt dans l'adaptation de Hamlet avec des loups-garous, et Primordial à la bande-son pour un répertoire émaillé de réinterprétations d'Entombed et Marduk.
L'impact immédiat en termes de tubisme forcément y perd, tant Come the Dark touche presque à l'éblouissante vulgarité de The Order of Israfel. L'aura, macabre parfois jusqu'à la lisière de South of Heaven (un comble, eh ?), en revanche...

jeudi 7 novembre 2019

Clavicvla : Sepulchral Blessing

En général, dès qu'il est question de dark ambient et power electronics moderne, j'ai une tendance tout à fait décomplexée (et auto-satisfaite) à faire mon vieux con de service, et à une défiance de principe, a fortiori si la chose vient d'un label qui me soit aussi antipathique que Sentient Ruin, leurs parutions exclusivement vinyl ou cassette, leur œcuménisme opportuniste...
Mais lorsqu'on contemple, là devant soi, une chose qui parvient, à une saleté à la Theologian qui n'est pas si moderne puisque Leech, pour s'être payée une relative jouvence en changeant de nom, n'est pas non plus un perdreau de l'année, à marier une autre forme que l'on n'avait guère entendue sinon chez le Megaptera de la grande époque, avec ses sonorités gluantes comme une sueur froide de terreur, si reconnaissables et désagréables, peut-être juste passées sous une peau de chamois de marque Nordvargr, dont on n'est d'ailleurs pas si loin du Helvete, et des ses cauchemars...
On s'incline. Clavicvla se prétendent "nightmare inducing", ou je ne sais quoi dans ce prétentieux goût-là, mais ils se donnent les moyens de ses ambitions ; peut-être du reste ne sont-ils même pas jeunes, peu importe : voilà des gens qui maîtrisent leur sujet. Et leur disque est salissant ; très salissant.

lundi 4 novembre 2019

Earth and Pillars : Earth I

J'étais persuadé de vous avoir déjà parlé de l'album "Feuilles" d'Earth and Pillars, tant il m'avait impression d'autant plus forte qu'elle était inattendue, et qu'elle s'était faite sur le mode de la montée en puissance, n'accédant au grade d'illumination que passée une première période dans les limbes du joli, du sympathique, du simpliste.
La musique d'Earth and Pillars est simplement simple. On entend beaucoup parler de Wolves in the Throne Room ; on ne devrait pas. On devrait plutôt se prosterner devant Earth and Pillars, dans le genre eco-black metal extrêmement paysager. L'une des preuves de son talent est peut être la façon dont l'album "Neige" à mon grand désarroi me laisse froid (pour lors : je ne dis pas mon dernier mot, et lui réserve un chien de ma chienne) - mais pour être plus sérieux, la meilleure preuve en est le constat que je n'étais après tout pas parvenu à aligner trois mots sur Earth I.
La musique d'Earth and Pillars est pur paysage, et il y aurait une certaine absurdité à décrire par des mots plats ce que pour sa part elle fait mieux que décrire, pas vrai ? Alors qu'au pire, je veux dire, la pochette... Vous ne voyez pas assez clairement, comment elle semble effacer toute forme d'ego humain devant la terrible grandeur de la forêt, qui paraît l'oeuvre de H.R. Giger ? En voilà, du green metal qui ne sonne pas tarte, et ne donne pas un instant la sensation qu'il va vous proposer une infusion d'un moment à l'autre.
Je vous parlais de Wolves in the Throne Room parce que l'inertie ambiante, toute-puissante, y porte, et parce qu'ils sont parvenus, à tort ou à raison, à solidement se faire associer d'office à la notion de black végétaliste ; mais c'est une fausse piste, et Earth and Pillars fait plutôt partie, avec un seul autre qui a pour nom Botanist, de ce qu'il convient de qualifier plus directement en black végétal, en témoignent ces longueurs de morceaux, ces débuts d'album qui systématiquement se donnent le temps de cérémonieusement, paisiblement, patiemment émerger du silence, ces mouvements mêmement patients à l'idée d'évoluer : ceci n'est pas une musique pour secouer ses cheveux (lever le poing n'en parlons pas), ni même pour avoir des cheveux, si ce ne sont ceix d'un saule pleureur. Les morceaux de Earth I y font autant songer, qu'aux vertigineux troncs de séquoïas millénaires, et à la furieuse écume de quelque chute d'eau au fond d'une combe perdue.
Mais alors par contre, s'il y a bien quelque chose de moche, c'est la prétérition.