mercredi 11 décembre 2019

USSA : The Spoils

Comme tout projet incluant Sir Paul Barker (oui, j'ai décidé unilatéralement, d'anoblir Monsieur, si ça ne lui plaît pas c'est pareil), USSA est bizarre ; étrange. Alors comme y a dedans Duane Denison, c'est bizarre aussi, mais ça peut se voir rattacher à au moins un autre truc connu, à savoir le premier Tomahawk ; avec évidemment un chanteur moins spectaculaire - mais pas moins magnétique pour un belin - et dans lequel on décèlerait de fantomatiques traces de ce que les Queens of the Stone Age ont de plus ? Bizarre, merci, y en a un qui suit. Et aussi de ce groupe de heavy/noise rock... bizarre, qu'est Totimoshi, auquel on aurait enlevé à peu près toute chaleur latine, n'en laissant ressortir que mieux la lunaire étrangeté. Dites donc ! mais c'est qu'il ne manque plus qu'à faire entrer (à l'aise) Alain Johannes, et des Melvins Honky et la trilogie, et l'on aura réuni toute la famille du rock du désert côté paranormal, dont USSA indubitablement fait partie.
USSA c'est un peu le post-punk du Mojave - j'ai dit qu'on retirait la chaleur latine, pas qu'on faisait abstraction de la nuit dans le sable rouge comme décor principal et, en fait, unique. On se rassure comme on peut en se ricanant à soi-même que, décidément, le Docteur Denison (c'est la journée des titres, que voulez vous ?) devait avoir gardé pas mal de frustration dans son secrétaire, du premier Tomahawk et que ça tombe bien : nous aussi, c'est notre préféré pour toujours - mais tout à coup arrive "Middletown", et tout à coup on ne sait plus où l'on est au juste, sont-ce des guitares, ou bien quelque nouvelle variété de méthamphétamine dont il convient de toujours présumer Barker suspect, comme toute personne ayant fait des annuités chez Ministry, a-t-on froid, chaud, est-on dans l'extase molle, ou au dernier stade de la peur ? N'aurait-on pas dû faire son rappel de vaccin contre le palu, au même titre qu'avant d'écouter The Blind Juggler ? Conviendrait-il d'appeler la police - ou bien serait-ce une horrible erreur dans ce monde où plus rien n'est ce qu'il semble ? Oh, mais que quelqu'un fasse taire cette odieuse guitare qui me mâchouille les nerfs comme un chewing gum !
The Spoils s'avère ressembler à une sorte de cold case que seraient venus rouvrir Mulder et Scully - pour découvrir l'existence d'une étrange poche temporelle au cœur des nineties (ce groove sans pitié caractéristique !), une poche de futur comme d'autres en sont de lymphe - en l'espèce de cet album qui paraît à la fois un classique, inexplicablement passé totalement inaperçu - et une chose radicalement inorthodoxe. Un titre tel que "Cab Ride", tant par son ambiance que sa simple lettre, y compris sa consonance polar (donc y compris Cop Shoot Cop), résume merveilleusement The Spoils : grimpez à l'arrière de ce taxi dans la nuit mauve, pourpre et fauve, écroulez vous un brin sur la banquette pour encaisser les troubles engendrés par les opiacés qu'il faut bien que vous ayez absorbé à un moment, même si vous ne savez pas où - et laissez vous porter pour où que ce soit que cela doive embarquer et - peut-être, rien n'est moins sûr - finir. Si vous avez cru que vous avez pigé parce qu'au début on pense à Nine Inch Nails : oubliez ; même Reznor il sait pas en faire, du rock drum'n'bass aussi flippant. Parlez moi d'un truc qui vous inonde de suées fébriles... Un des auteurs de Cannibal Song est dans la place, ou quoi ? Du Scoobydoo pour adultes consentants et accros aux antidouleurs.
Alors bon, il ne s'agit pas de faire de Paul Barker le Roi Midas, d'ailleurs je ne réussirai pas à parler de Bells Into Machines donc je vous le dis ici : c'est gentiment foiré, et puis même sur le disque qui nous occupe, la version de "Only Sugarwater" présentée ne vaut pas celle de Flowering Blight (et ça ne vient même pas d'un problème d'être forcément moins corbac en raison du contexte où elle s'insère : voyez l'épouvantable "Wasteland" qui la suit, si ça n'est pas carrément batcave, ça - et grandiose !) donc le seul défaut du disque est encore de la faute de Monsieur, qui a fait trop mieux ailleurs... Mais tout de même, The Spoils, dans la catégorie one-shot qui marque au fer rouge, tient son rang, pas qu'un peu : d'une main de feu. Il est évident dans l'effet qu'il fait, sans qu'il soit même besoin de se référer au CV de l'autre célébrité du groupe, qu'on est en présence d'une pure trace d'un moment de sorcellerie entre quatre personnes - et par exemple, quoique l'effet qu'il fasse soit tout à fait époustouflant, on n'éprouve pas vraiment la curiosité de savoir que le chanteur a pu faire d'autre. Pourtant, aussi fort puisse-t-il faire penser (très fort) à une histoire dyschronique de Tomahawk, grâce au grand binoclard The Spoils est une chose unique, profondément.

Prong : Rude Awakening

Rien à dire, de toute évidence, tout dans Rude Awakening est superbement maîtrisé et exécuté... excepté une chose : si Cleansing portait le survêtement comme un mafieux balourd et balaise du New Jersey, comme on l'enfile pour être à l'aise dans les coups de main, Rude Awakening alors le porte comme un prof de sport. Killing Joke, évidemment - mais Front Line Assembly, aussi, si si, prêtez bien l'oreille et vous l'entendrez, sur les morceaux les plus mélodiques.
Prong, cela fait partie de son charme, est un peu un beauf. Et sur cet album, celui de la perfection pour bon nombre de fidèles, je trouve pour ma part que cela les mène plusieurs fois à péter un millimètre trop haut pour leur cul. C'est vraiment un quart de poil, rien de catastrophique ni même s'en approchant ; juste une petite gêne, un pincement de regret, le truc qui vous suit toute la journée même après y avoir esquinté une dizaine de cure-dents ; le costard est de coupe première qualité, large comme il faut aux entournures et tout, ample comme un pyjama est pourtant d'une coupe infaillible en toutes circonstances même les plus scabreuses - et pourtant les meilleurs moments sont ceux où ça enroule les épaules, rentre la tête et, un demi-sourire 200% Gandolfini par en-dessous, enfonce la mêlée : "Unfortunately", "Face Value", "Mansruin" - et bien sûr "Proud Division", putain - cette patate de forain... Les morceaux tough guy, les morceaux hip-hoppish hardcore, les morceaux bagarre d'arrière-cour. Les morceaux où Prong se souvient qu'il est certes le petit frère de Killing Joke - oui, mais celui qui a poussé jusqu'à faire une tête de plus que l'aîné, lâché l'école avant le brevet, et possède toute une collection de blousons noirs.
Y en a-t-il seulement tant que cela, des chansons où il l'oublie ? Peut-être vient-ce de ce que le morceau-titre est du nombre - et qu'il claironne ce titre qu'il porte -, mais c'est pourtant l'impression générale que l'on retient de l'album. A moins qu'il ne faille finalement s'avouer, toute honte bue, que s'il n'y a rien à reprocher à, par exemple, un morceau comme "Slicing" mais cela fonctionne avec presque tous les morceaux du disque ("Close the door"...) excepté les quatre maousses roustasses goguenardes, citées plus haut - rien dans les détails pris un par un, et rien non plus dans l'ensemble, le résultat, compact, homogène, soigné, peaufiné - mais aucun de ces morceaux ne présente le caractère saillant, les dents brillantes et l'oeil de même, qu'à l'inverse avait à peu près chaque morceau de Cleansing. Tout est de bon goût dans un Rude Awakening ramassé, la silhouette affutée et cintrée, muscles taillés-séchés, les mains jointes à la ceinture comme un vigile en smoking impeccable, devant une soirée à Manhattan ; et rien la plupart du temps ne donne envie de sortir de cette pose, risquer de faire péter un bouton, une couture ou deux à cette belle tenue de pingouin, et aller se marrer un peu, du côté de Brooklyn.
Parce que sinon, être Killing Joke, cela demande, condition basique mais sine qua non, de la grâce sous sa forme la plus candide et angélique, un minimum incompressible ; on peut pardonner à Prong de l'oublier, Killing Joke eux-mêmes parfois le font - mais ici seule "Innocence Gone" paraît s'en souvenir (et clairement, la grâce, Parsons est en état de, là-dessus) ; la seule classe - et Dieu sait si une chose telle que "Dark Signs" en déborde, dans le genre Godflesh re-coupé à Killing Joke - ne suffit, hélas, pas.
En fait, il faut bien l'admettre, si le disque a un défaut objectif, technique (mis à part son premier morceau assez blaireau, pour le coup il porte bien son nom), ce sont ses habillages synthétiques : trop bien faits, trop propres, on dirait de l'électro-ménager neuf, de marque Rhys Fulber à vue de nez ; prenez "Face Value", même : ils y sont outrageusement ronronnants et soignés, mais le morceau se porterait-il plus mal de ne pas les avoir ? Perdrait-il quoi que ce soit de sa qualité intrinsèque ? De la fioriture, tou cela, de la finition Audi. Et quelque part, cela sied bien à un album... ventru. Astiqué ; briqué. Prong franchit ici le pas qui l'éloigne définitivement du caniveau originel.
Même bibi qui pourtant aurait dû adorer, à sa sortie, le fait qu'il fût davantage dans la veine de "Snap your fingers, snap your neck" et "Whose fist is this anyway ?" que de tous les autres morceaux de Cleansing, qui ne me parlaient pas si aisément alors, - l'avait trouvé un poil trop beau pour être vrai.
Mais qu'on ne s'y méprenne pas : Rude Awakening est un disque excellent. Je chipote simplement parce que je crois comprendre qu'un certain nombre de personnes, un peu partout, le mettraient au-dessus de Cleansing, et que cela me chiffonne.

mardi 10 décembre 2019

Flowering Blight : The Perfect Pair

Alain peut bien faire passer à longueur d'interviews Paul pour un connard d'éteignoir, qui pendant les sessions de Psalm 69 venait au studio le jour (HOUUUUU le puceau) avec son pote cul-serré d’Écossais, saboter le travail de super-déjante que les vrais déglingos, qu'ils étaient lui et son sbire, avaient accompli la nuit, laquelle est le royaume des vrais artistes rock, chacun le sait...
Eh bien, comment dire : on a vu ce que ça donnait, une fois qu'il a enfin eu les mains libres.
Par contre, on a peut-être oublié ce que ça donne quand Paulo, lui, est libéré de tout cet Art et peut faire à son gré sa musique pourrie. Alors il convient de parler de ce qui fut encore moins exposé - s'il est seulement possible... - que le mortel disque de USSA : celui de Flowering Blight.
Un album qui pose toujours le même casse-tête à décrire, pour un analogiste incorrigible à tout le moins, qu'au jour de sa parution ; et qui ne laisse guère d'autre choix que les propos clivants tels que ci-dessus - tant la seule chose dont se rapproche son étrangeté serait un Dark Side of the Spoon déshabillé de toute sa part matamore et viriliste.
D'où l'on se voit alors forcé de remarquer que cette part d'ombre, d'abîme, de détresse qu'il est généralement convenu (le titre était juste un peu fléché aussi) d'attribuer, dans le Ministry tourmenté sus-nommé, à la came, semble finalement être restée dans les bagages du bonnet de nuit binoclard. Oups.
D'ailleurs le disque paraîtrait presque démontrer que Barker n'a besoin de personne, pas même le susdit chanteur de bon goût, auquel Jourgensen tient à l'associer mais n'est pas le seul - bien m'en a pris de vérifier avant de vous coller, avec la référence à USSA, une autre aux High Confessions... La voix de Paul y fait penser, du reste, à celle de Connelly - juste débarrassée sans bruit de l'envahissante présence de Bowie (on serait plutôt du côté de quelque lointain cousin rock, et fumeur nerveux, de Kevin Ogilvie, si vous voulez tout savoir ; un qui fait penser à Mark Lanegan autant qu'à Perry Farell, mais avec un col roulé noir, la tignasse plutôt sel que poivre, et des doigts longs de squelette). Oups bis.
The Perfect Pair est un disque superbe de languide angoisse dégingandée, de filandreuse déliquescence, une cold-wave d'obédience presque certaine, aux températures par moments au bord d'être étonnantes, aux vagues enflant sans prévenir et sans animosité ; aqueuse en tout point, bien loin de toutes considérations rock ou chansonnières ; une rêverie qui va son cours, charriant ses caillots à demi formés - à point tel qu'on vous placerait bien, tenez, le nom de John Frusciante, dont on voit une forme de pendant rock industriel à la singulière forme de liberté, et façon de nager dans un ciel épais et méandreux, à l'occasion traversé de fantômes - l'honnêteté commande de mentionner que "A Blinding" n'est pas si innocente et paisible que l'on peut avoir eu l'air de dire tout le disque.
Et puis évidemment - wave et Sir Paul Barker, vous croyiez quoi au juste ? - le disque est au-delà du généreux en basse, des lignes de basse coulent dans ses veines ; et il faut bien avouer que par endroits - des endroits comme "Holy Sugarwater" - cela fait dans les vôtres plus bel effet que l'héroïne, je connais quelqu'un qui aurait dû en prendre de la graine.
... Bon, vous allez vraiment me forcer à le dire, à la fin que The Perfect Pair est une sublimité sans nom ?? Quelle vulgarité incroyable, putain ! Allons y franco, alors, maintenant qu'on a rompu le charme gentleman du disque : si vous ne connaissez pas The Perfect Pair, permettez que je vous le dise en toute amitié, votre vie c'est un peu de la matière fécale.

lundi 9 décembre 2019

Prong : Cleansing

Cleansing fait la mise au point dès les premières secondes du premier morceau, façon crochet au foie : le groove inhérent à Prong depuis les deux albums précédents ne SERA PLUS qualifié de discret, capisce ? Élégant toujours, bien sûr - mais discret ? NON, MON CON (prendre la voix de Bas Rutten si besoin). Et comme il vaut mieux être prudent, il refait la mise au point, façon crochet à la mâchoire, avec encore le morceau suivant, puis celui d'après - et encore, "Cut Rate" pourrait être prise comme telle également, qui fait le lien si besoin était avec le thrash d'avant, mais on commence à être tellement K.O. debout qu'on sent moins la précision de tout cela.
Car précision il y a, bien entendu, mortelle sous sa trompeuse souplesse : le plus jeune de nos lecteurs l'avait très bien résumé comme "Pantera de New York", ce disque, tant par endroits - nombreux - son riffing contient tout le plaisir de Pantera émondé de toutes les scories idiosyncrasseuses du Texas, et émondé aussi au passage d'un paquet de surplus graisseux en tous genres, pour ne garder que l'os et le nerf, façon punk hardcore - sauf qu'il avait oublié un mot : Ted Parsons. Ted enculé de Parsons... Et Prong putain de Prong.
Car Prong tient sur Cleansing un foutu putain de qu'équilibre qu'on ne retrouvera plus tout à fait sur un Rude Awakening absolument parfait, peut-être même un chouïa trop, avec son infernal groove hip-hop tough guyish de TOUS les instants et son sourire charmeur, entre Nitzer Ebb et Killing Joke : cet équilibre bien à lui entre cette batterie tellement mate et sourde qu'elle en est aveuglante et assourdissante, ces riffs thrash mutant au power metal mais East Coast ma couille, et cette façon de "chanter" dont, je viens de le percuter ce jour en vérité je vous le dis, la chose la plus approchante s'appelle Tony Soprano ; Tony qui enfile le survèt' et passe par-dessus le comptoir filer un coup de patte - c'est le mot, pour lui comme pour ses sbires. Des putain de fauves avec des grosses pattes lourdes ; gros coussinets, griffes de peau-de-vache.
De toutes les manières, mate le line-up et t'as pigé : Paulie, Tommy et Teddy ; mate voir leurs gueules d'amour : tu t'attends à autre chose, qu'à te faire démonter la tienne mais avec classe et sans pirouettes de fanfouettes inutiles ? On pourrait presque dire que Rude Awakening (dont je vais à force être obligé de parler aussi, tant on va finir par croire que je ne l'aime pas fort, ce qui ne saurait être plus faux) surligne un rien trop cet aspect-là - en un amusant paradoxe avec sa smartness laconique - cependant que Cleansing lui le joue au naturel, avec les postillons et l'haleine douceâtre de la tranche de pancetta enfilée derrière la cravate, entre deux mandales.
A sa façon, on peut dire que Cleansing est outrageusement sexuel, avec son groove obscène tout en lourde chaloupe : il vous baise la gueule dans les grandes largeurs, pas d'erreur. Nom de nom, cette frappe... A part un certain Songs of Love and Hate, on n'a jamais entendu personne capable de s'en approcher (d'ailleurs "Broken Peace", si ça n'est pas du Godflesh de nervis syndicalistes (juré, craché, la pochette n'est pas la seule chose qui me fait penser à To Spite the Gland that Breeds) ? bon, d'accord, avec un peu de funk infecté par le virus Geordie Walker, mais quand même ; et pour le riff de "No Question", il est volé à Hymns, rappelez moi d'ailleurs le nom de la boîte à rythmes utilisée sur celui-là ? comme qui dirait que quelqu'un n'est pas arrivé en répétition les mains vides, eh ?). Et le machin se permet le luxe de se transposer intact sur plusieurs cadences et dynamiques différentes, sur du velours, sur du ciment, mais toujours glisse, et vous massacre les chicots sans interruption de service.
Avec Prong, et comme le merveilleux titre "Whose fist is this anyway ?" (vingt-cinq ans après, pareil sens de la formule laisse toujours aussi rêveur et charmé, a fortiori associé au morceau sous ecsta qu'il baptise) le résume de si parfaite façon, s'il ne doit rester qu'une certitude dans un futur proche au goût infect d'égout, de gris acide et de mégot mouillé, strangulé de tous les côtés par la déshumanisation et le gigantisme : c'est la baston. L'humain ne baisse pas les armes, et il y aura toujours un frère pour te coller un pain dans la gueule, mon pote. Et si Cleansing montre une différence avec Rude Awakening, c'est en ce défaut qui est tout autant un charme, qu'il est moins huilé, mais plus directement humain, avec ce que la chose induit d'approximation découlant de la générosité et de l'enthousiasme : imaginez Tony Soprano, vous dis-je, et tout s'éclairera. Cette façon de porter le wifebeater avec autant de dignité que d'autres portent le costard, et de porter le costard avec autant de décontraction qu'on porterait le marcel : cela lui appartient bien plus qu'à n'importe quel Billy Graziadei ou Roger Miret.
Et pendant qu'on est justement sur le chapitre de cette générosité, s'il est quelque chose que Prong partage, avec un Godflesh dont les effluves plus présentes ici que partout ailleurs (ajoutez "Home Rule", tenez ; le supplément funk est pour la maison) expliquent sans doute en partie la tendresse particulière que j'ai pour Cleansing (la vache ! avec "Sublime" ils font même mine de piquer la façon de finir dans la lumière, de Songs of Love and Hate, Us and Them et Hymns), en sus bien entendu de l'amour inconditionnel pour Killing Joke - c'est l'amour pour les Stranglers ; et la présence sur le disque de morceaux tels que "Not of this Earth" (où d'ailleurs on peut entendre aussi bien les deux derniers cités, et en bonus à la fin Fugazi, si si, retournez vérifier), cohabitant avec de discrètes salutations à Ministry (la fin de "Cut-Rate", et... pas que la fin, en fait) un feeling hip-hop très présent mais très sourd, un funk déjà cité plusieurs fois - toute cette prodigalité est bien ce qui fait tout le caractère unique de cet immortel Joe Pesci du thrashgroove industriel, qu'est Cleansing. Bordel, en plus le mec jouera plus tard avec Anzalone, je vais être obligé d'aller vérifier son état civil, que ce serait pas des fois Tomasino Vittorio... Il a pas un accent pas catholique, sur "Broken Peace", un peu ?
S'il y a, toutefois, un des affranchis sur ce disque qui devrait faire de la taule, ne fût-ce que pour la mise à l'amende, c'est Terry Date, pour ce qu'il a fait à Benicio. Tout juste si on entend pas plus Bescherelle. T'as chié dans la colle, Terry.

dimanche 8 décembre 2019

Surgical Meth Machine : Surgical Meth Machine

L'écoute à intervalle rapproché du disque de Surgical Meth Machine et de Rio Grande Blood (soit ma dernière limite de tolérance, en matière de Beernistry : dernier album que j'ai apprécié du groupe, et cependant mis en vente de toute fraîche date, un jour de ménage) est sans pitié pour le dernier nommé : le problème d'Al depuis 2004 n'est pas qu'il fasse de la musique con, ni que ce dernier épithète en soit un pudique pour dire "thrash metal" : le problème est que, même lorsqu'il fait mine de retrouver un chouïa de folie pour un album de remixes avec "dub" dans le titre (hé, fou-fou la déglingue, dis donc, mon Alain !) - il y met le pire des deux mondes : en guise d'industriel une cybernétisation des riffs à vous en faire enfin réaliser, pour votre plus grande amertume, que c'est un peu la faute à "Thieves" quelque part, si l'on se farcit des Dino Cazares ; et en guise de heavy metal et de pesanteur, celle des attitudes qui vous feraient envisager l'hypothèse d'un genre non pas né avec Led Zeppelin, mais Kiss.
Et un disque tel que Surgical Meth Machine, c'est bien le plus triste, prouve que l'Alain crétin mais sans hardmetal existe toujours, toujours susceptible de se réveiller. Surgical Meth Machine est un disque très simple, réalisé avec à peu de choses près deux ingrédients : "T.V. II", et "Jesus Built My Hotrod". Et quand on dit album, on veut bien dire douze chansons, et une quarantaine de minutes ou presque. Alors du coup, c'est comme Korn : je peux concevoir, dans ma mansuétude sans bornes, que l'on n'aime pas ces deux morceaux - ou, disons (parce qu'il faut pas déconner non plus), qu'on ne les aime pas au point de les supporter pendant trois quarts d'heure, il faut savoir ne pas être trop exigeant avec ses semblables de nos jours. Dans ce cas, évidemment, SMM n'est pas pour vous, il suffira de produire un certificat médical.
A cette exception près, il n'y a rien à redire à ce disque. Voici du strobopunk émeutier, cybermotörheadien (obligé de penser à Philthy Animal Taylor en lisant le titre du premier morceau), propulsé sur orbite dans l'explosion d'un cocktail molotov exclusivement composé de drogues de synthèses. Voici tout ce que Ministry aurait dû - et donc pu - être depuis 2004, s'il lui plaisait de devenir un pur avatar punk de lui-même, soigneusement rangée au placard toute sa part de new-wave.
Tous les effets cyberogresques dont Ministry a depuis alors souillé l'intégralité de sa musique - vérifiez : les beats, les guitares, la voix : tout passe au dégueulassoir - depuis le départ de Paul, pour en faire un spectacle de cirque digne du Burning Man et rien d'autre (une officine née de l'association entre les finesses respectives de Tim Burton et Chris Barnes, à la rigueur ?), sont à peu près ici filtrés à l'entrée, et rien que pour cela le disque fait un bien fou, pansant de douloureuses plaies qui n'avaient toujours pas guéri.
Il met de tellement heureuse humeur, tenez, qu'on se dispensera même de tout propos de cuistre visant à évaluer à quel degré au juste cette dégelée gabberpunkabilly, ne fût-ce que par son jusqu'au-boutisme détaché de presque toutes considérations d'intelligence organique, serait d'un esprit bien plus industriel que tous les disques de Ministry depuis l'année de Mole (j'inclus AmeriKKKant, au cas où vous vous posez la question). De développer, je veux dire.
Tu es toujours vivant, Al, et on le sait : t'es tout sauf invisible même si tu le chantes très bien. Tu es cerné ; alors arrête de faire le couillon, sors de ce cercueil, et reviens.

samedi 7 décembre 2019

Prong : Beg to Differ

Non, Coroner ne sont pas les seuls à avoir formulé une excellent proposition de thrash industriel, à la froideur inquiétante et paranogène.
Killing Joke et Voivod ne sont évidemment pas bien loin - mais on sait bien que dans le noir ce qui est à un mètre pourrait aussi bien être à des centaines de kilomètres, pour l'aide qu'on peut en recevoir ; et qu'on est tout seul avec sa peur, sa sueur, et sa gamberge.
Il est certain que Prong, en cela du moins ils n'ont pas volé la réputation plus loubarde que celles des autres noms sus-cités, qu'on leur fait, ne réagissent pas à cette oppression et cette menace de façon cérébrale, mais animale, griffant, mordant et miaulant comme un puma égaré dans les égouts de New York City ; mais niveau ambiance au-delà du réel, de petite série B de science-fiction années 80, taillée près de l'os, sans flon-flons inutiles, pour un maximum d'effet-stress, Beg to Differ est largement à la hauteur de choses bien plus largement acceptées comme difformes et hallucinées (Starkweather, quelqu'un voit le rapport, oui ?). Disons, aussi, que Prong ne laisserait rien au monde, ni dictature sourdement omniprésente, ni ruelles infestées de hyènes humaines à dents de piranhas, ni drogue de contrôle des esprits diffusée en masse, ni quoi que ce soit de futuristement glauque et gris le départir d'un groove, qu'il a chevillé au corps, encore plus viscéral que du hardcore, et non dénué d'une forme d'élégance dans son laconisme abrupt de préposé à la castagne. Enfin, vous connaissez le proverbe : "Ted Parsons".
Beg to Differ démontre qu'on peut mettre en valeur ce que le thrash en soi possède de points communs avec un rasoir sans passer par un stade conceptuel : simplement en le jouant, à leur façon qui est celle d'une sorte de Miles Teg déserteur qui serait aller couler une existence paisible dans les bas-fonds de Baronnie. Parce qu'eux sont qui ils sont, à savoir froids comme Ministry et chauds-patate comme Biohazard ; ou même plutôt directement Onyx.

Moon Duo : Stars Are the Light

Je ne saurais pas dire s'il vaudrait le coup d'y aller plus souvent voire très souvent - mais bon sang, que cela fait du bien chaque fois, un petit crochet dans ce que je me vois obligé d'appeler la Dimesion Sacred Bones, même si vu d'ici elle paraît délimitée par les seuls Vive la Void, Exploded View et - donc - Moon Duo (mince, je n'ai toujours pas réussi à vous parler d'Occult Architecture Vol. 1 ?).
Avec Stars Are the Light, la magnifique ambiguïté de cette hyperzone où toujours plus ou moins se trouble la frontière entre Lost Highway, The Party (imaginez Peter Sellers à la place de Bill Pullman, un instant... qui a les foies le premier, lui ou Robert Blake ?) et un obscur film d'anticipation schizo-bakélite que Kubrick n'a pas eu le temps de tourner - entremêle avec une mollesse vertigineuse rock psychraut et muzak-funk, indie-rock et dub-bossa, futur désincarné, passé kitschounet, dépression nonchalante - pour un résultat sans aspérité aucune mais accrochant comme bien peu, aussi languide et merveilleux que l'effet qu'on imaginerait sans confession à un cocktail se présentant dans les couleurs de la pochette ci-contre - et qui aurait un peu le goût d'un Perrier-LSD discrètement teinté de pamplemousse rose, si vous voulez mon avis. Ou celui d'une infusion de noyau d'étoile.
Easy-lysergie.

Ministry : Box

Vous me direz que c'est un combat de manchots, mais lorsque je lis certaines chroniques (permettez que je ne mette pas les guillemets, il n'y a là rien à sanctifier, qui soit donc à profaner) sur Rate Your Music, je relativise le récurrent manque de sérieux scientifique de mes propres billets d'humeur (j'en profite pour bien établir que vous ne lisez pas présentement un webzine, et encore moins l'Auto-Journal, mais un journal intime de nos écoutes et dégustations).
Ce type qui par surcroît se vante de connaître par coeur The Mind, et qui compisse la supposée incapacitée totale de Jourgensen dans la pratique du remix (ce qui est aussi ridicule qu'injuste, si l'on repense seulement aux secrets de Meilleur Ouvrier de l'Indus qu'il a mis au service des Red Hot Chili Peppers), assénant de toute la force de sa docte mais acerbe réprobation que la version de "Burning Inside" ici présentée ne fait que rallonger l'intro (partie par définition inutile, on sent bien le sous-entendu) et strictement rien d'autre...
Alors qu'il est si évident à entendre que cette introduction est en effet rallongée, mais surtout copieusement alourdie en colorations horrifique et cauchemardesque, ce qui est tout sauf superfétatoire et décoratif - puisque totalement raccord avec l'apparition, plus loin dans le morceau, d'un sample de cri d'orfraie qui entrera plus tard dans la légende... comme un des piliers de "Just One Fix".
Et le mec vous décrète la même chose sur "Stigmata", qui de même se voit pourtant servie ici dans une version notablement moins minimaliste et sèche que sur l'album, laquelle non plus que l'autre ne disqualifie en aucune façon les versions respectivement prises dans le flot de leur album d'origine - mais en tout état de cause fait plus qu'honneur à la science de Ministry pour donner à ses singles une attaque, mais dites moi, quel étonnant hasard ! - de singles : c'est flagrant avec "Stigmata", à laquelle le simple fait d'introduire dès le début les grincements de guitare de la fin donne de suite une ampleur que l'on pourra certes attribuer à des techniques racoleuses de bande-annonce, ou qualifier d'esthétique du spectaculaire - mais dont l'impact imparable, direct, déflagratoire ne se niera qu'au prix de la pire malhonnêteté - sans même parler de ce qu'ajoute cette version comme nouvelle rasade de sons - guitares ou pas, je préfère préserver le mystère - horriblement chimiques et ululants.
On remercie donc chaleureusement ce monsieur, qui nous aura avant tout permis d'à notre tour rendre hommage à ce talent, qui gagne encore en mérite dans la juste discrétion qui est la sienne. On parle de celui d'Alain et Paul à remettre leurs morceaux au métier, bien sûr.
Celui de l'auteur de la chronique se voit pour sa part chahuté par un challenger, en contrebas de la sienne, qui lui trouve que Nivek Ogre chante assez comme Al Jourgensen sur la version de "Smothered Hope" incluse dans le coffret - alors que n'importe qui doté d'oreilles à défaut d'informations trouvera plutôt, de prime abord, que Jourgensen imite super bien Ogilvie.
Car mis à part ce que l'on a dit plus haut, on trouvera donc également dans ce coffret de singles une reprise de "Smothered Hope" apte à compenser la quelque peu bizarre consonance Iron Maiden de ses guitares par un beat d'un rigorisme admirable, et qui a la grâce de sonner aussi peu live et rock'n'roll que possible, hormis les applaudissements au début et la fin, ce qui en repensant à l'horrible Live Necronomicon est encore plus miraculeux (et rend encore plus incompréhensible les choix qui ont guidé l'édition de ce dernier) ; ainsi qu'un inédit époque KEΦAΛH  ΞΘ nommé "Fucked", qui fait depuis vingt-cinq ans partie de mes chouchous secrets du groupe, entre power electronics et rhythmic noise, velours et fusain, torpeur narcotique et casse automobile, il aurait fait plus que bonne figure sur un Converter... Et encore, de la même époque des versions lourdement enrichies en transe de "Just One Fix" et "Jesus Built my Hotrod", les rendant totalement inaptes à l'écoute sur la voie publique ; quant à celle équivalente pour "N.W.O", à la dernière écoute elle a moins eu ma faveur euphorique que jadis, mais demeure solidement roborative et ronde en bouche.
Le judicieux petit objet qui nous occupe présente, en sus, l'avantage de comporter "Over the Shoulder", soit tout ce qu'il faut retenir - mais alors d'une poigne de rapace - de Twitch, et que du coup ou pas (je n'irai pas vérifier, n'insistez pas) elle donne un relief inédit aux versions présentes ici de deux autres morceaux issu du même fade album, dont "Isle of Man" pour commencer propose une très crédible version harsh-SM de Fad Gadget... Bon, d'accord, "Twitch" est moins précieuse.
Peu importe ; vous ajoutez l'autre inédit "Tonight We Murder", que pour ma part je n'avais jamais été voir non plus, la faute à un titre qui paraissait justifier tristement sa présence sur le disque des Contes de la Crypte - et s'avère en fait lubrique et reptile à l'égal d'une reprise noise-rock d'un très bon morceau de Leaether Strip, ou l'inverse, venant rappeler que des disques comme le premier Oomph!... ou The Land of Rape and Honey sont là pour brouiller la frontière entre rock et EBM, pour un mieux-disant torve. Vous avez un coffret parfaitement beau gosse.

vendredi 6 décembre 2019

Ministry : The Mind is a Terrible Thing to Taste

Soyons honnêtes, tous les uns avec les autres : je ne l'ai jamais trouvé mauvais, lui, ni même moins que bon, et ne commencerai pas ce jour. Mais il m'a toujours laissé avec le goût un brin... attristé.
Sans doute en partie car j'escomptais y retrouver le morceau dont l'intersidéralement ultraviolente connerie du riff m'avait retourné le cerveau, certain réveillon de jeune fumeur de bédo - et avais pioché le mauvais numéro au magasin : "Burning Inside" est super... sauf lorsqu'on croyait qu'on allait entendre "Stigmata".
Allez : peut-être même en grande partie ; mais pas uniquement, ça non. Car en vérité, "Burning Inside" résume bien le disque et son stigmate (désolé) principal : un certain air emprunté, trop bien rasé, à l'image de la police de caractère qu'il utilise (et qui elle aussi m'a toujours chiffonné). Le voilà, le premier album "guitares méchantes" de Ministry, et pour le coup le voilà aussi, l'album "cul entre deux chaises" : pas aussi froid, dans son penchant clinique, que The Land of Rape and Honey, et pas aussi cauchemardesque, dans ses inclinations métaux lourds, que Psalm 69. Prenez justement "Burning Inside", en toute honnêteté : n'est-ce pas une sorte de paradoxal brouillon trop appliqué de "N.W.O." ? De version thrashiquement sportive de l'autre monstre de carcasse de bagnole morte-vivante qui vomit du charbon ? Il a son charme, ce son de grattes ultra-chirurgical, qui est d'ailleurs probablement un choix contextuel - mais c'en est un timide.
La contrepartie positive, c'est que les morceaux les moins ostensibles en une agressivité qui n'a pas encore tout colonisé, sont quant à eux les plus réussis du disque, et en font à eux seuls tout l'intérêt - même si hélas contrairement au disque précédent, les morceaux à guitares patibulaires sont cette fois bel et bien majoritaires. "Cannibal Song" en tête, bien entendu, pour laquelle on n'aura pas tout à fait tort de me rétorquer qu'elle sort à peine du précédent, mais qui n'est pas dénuée d'une certaine étrangeté propre, la marque de l'album (puis bon, eh : y avait-il l'autre taré de corbeau sous PCP qui chantait, sur The Land ? on dirait Flowers of Romance dans une scène de Robocop, ma parole), qui s'entend également sur une "Breathe" en forme de Killing Joke (à bien y regarder, on en trouve un peu partout pour jalonner leur discographie, à ces canailles) converti au défilé militaire pour jeune parti extrémiste, ou le non moins étrange final dans la manière In Slaughter Natives... Mais à côté de cela, combien de regrettables errements ? "So what ?" est fort sympathique, pas de doute, dans un genre encore une fois très KJ,  - mais justement n'est-elle pas une version, aussi nette et fringante que "Burning Inside", des cinglants et prolétaires morceaux de Pailhead (dont la ligne de basse de "Faith Collapsing" est également une chute, flagrante comme le nez au milieu de la figure) ? Et ce rap, dont l'incongruité réveille, de prime abord, de désagréables souvenirs traumatiques de Millenium, avant qu'on discerne sa ligne de basse et son beat impériaux, puis entende le bagout hardcore de son flow ?
Alors je veux bien, évidemment, entendre (comment faire autrement, avec "Thieves" en entrée ?) que tout cela est voulu, que l'album est fait pour doucher la fièvre qui pourrait exister à son approche encore toute émoustillée d'un prédécesseur totalement allumé, pour glacer, pour fusiller en masse dans la méthode, au pas de l'oie, avec du matériel impeccablement réglé et entretenu, où même le hip-hop dans certaines rythmiques scande "voilà du boudin", pour donner à voir un monde où toutes les rues sont arpentées par les chaussettes à clous triomphant au milieu des décombres fumants ; oui, certes, et cela produit son petit effet. Mais on ne m'enlèvera pas de l'idée que par endroits le disque sent le papier glacé, un peu.
Remarquez, ça lui donne une petite touche "en costume" qui n'est pas sans me lui donner un sex-appeal cold aussi séduisant que flippant. Comme qui dirait que - voyez en particulier "Never Believe" - Ministry n'avait toujours pas lâché la new-wave cette année-là : simplement l'avait militarisée - ou, comme je vous dirais bien que la tentation militaire, elle était là dès Joy Division, simplement armée jusqu'aux dents.
Puis après tout, vu les kilotonnes de crasse et de corrosion qui arriveront, par pleines bennes tonitruantes, à la cargaison suivante, et vu comment les rues plus haut seront alors investies par les mutants, les néo-barbares et les gangs, on peut savourer un rien de chic, assez unique dans la discographie de Ministry. Je veux bien même, allez, voir le charme smart qu'il ajoute aux beats de Pailhead sur "So what ?", sans même parler des fantômes.
C'est bon, vous gagnez encore.

jeudi 5 décembre 2019

Ministry : In Case You Didn't Feel Like Showing Up

Alors celui-là, si je conçois à peu près pourquoi, bien que j'aie croisé sa ganache chez mon disquaire depuis aussi longtemps que j'écoute Ministry, je n'ai jamais sauté le pas de l'acheter (pochette naze, que je viens à l'instant de comprendre et que je trouve de ce fait encore pire maintenant que je vois que la photo est parfaitement à l'horizontale, tracklisting aussi peu engageant en quantité qu'en qualité... merci bien), je vois moins bien pourquoi je ne l'avais, de mémoire, toujours pas vérifié depuis l'existence d'internet  : pochette naze, tracklisting... ?
Et si, je vous vois venir, vous croyez qu'il existe le moindre risque pour que je refasse le même genre de retournement de chemise acrobatique, que concernant Land of Rape : comptez dessus et buvez de l'eau fraîche. Il faudrait pour cela que j'aie déjà l'intention de l'entendre une seconde fois dans ma vie : pas fou, eh.
Ce disque transforme Ministry en tout ce qu'il ne doit pas être (mais, soyons fair-play : est cependant devenu depuis... wow, 2004 ?) : un groupe de rock bourré sur une scène.
Des dudes qui jouent, un peu à l'arrache "mais y a l'énergie, mec", qui essuient leur front dégoulinant de sueur avec le poignet (à moins que le fameux bandana...), qui annoncent le titre du morceau suivant un peu essouflés... Le super-foin sur ce live universellement décrété insane, et encore plus sur sa supposée encore-plus-démentielle version intégrale Live Necronomicon (à la pochette pourtant plus potable), laquelle ajoute au tableau de chasse du vandalisme crasse des morceaux de Pailhead - salauds ! - et - pardon, mon Dieu... - Skinny Puppy ?? "J'avoue" : voilà un disque qui donne envie d'allumer des bûchers et de balancer des pavés à travers des tronches.

Nebrus : Dark Forces Reign

Il existe une forme de blackdeath, elle est très rare et précieuse, où plutôt que de bêtement se céder la place alternativement en scène et au mieux (ou pire, selon le point de vue) combiner leurs puissances, black et death voient leurs respectifs vices innés, intimes, leur part la plus enfouie, obscure, viscérale, se rejoindre, devenir la même langue, au fond douillet des replis de la pénombre tiède.
Vu comme cela, il paraît presque normal que l'album de Nebrus, plus indubitablement qu'à l'un ou l'autre des susdits frères ennemis, s'affilie audiblement à De Mysteriis Dom Sathanas - après tout l'un de ces albums encore où la brouille entre les deux était toute fraîche et la frontière, partant... brouillée.
Dark Forces Reign suinte ce satanisme qui est une luxure universelle, permanente, érigée en métabolisme, grésillante, brasoyante, éreintante, un fourneau de vie et un cœur, quelque chose d'aussi fondamental et ordinaire que la respiration soulevant des côtes de bête. Forcément, une chose aussi sensuelle que celle qu'on commence à se figurer, semble également posséder un lien de parenté avec Vorkreist ; et Profanatica, voire Malhkebre et Hell Militia ; on se situe, pour sûr, dans le règne des choses langoureusement gorgées de pus et autres fluides chauds, toutes grumeleuses, coalescentes, épaissies de délicieuses lies... presque autant que dans celui des souterraines et des enfouies : des Sanguinary Trance, Malthusian et autres Rebirth of Nefast. Le royaume, somme toute, des artères, et du sang lourd.
Cette turpitude est un fardeau que porte Nebrus, une manière d'animale intuition de ce que Deathspell Omega met des tomes et des tomes de fiévreuses pattes de mouche à coucher sur la page - et que Nebrus transpire en fièvre crue ; ce harassement amer, salé, inflammatoire, et pourtant jouissant. Une sorte d'état de bonheur se définissant pour commencer par une température idéale, mystique, alchimique.
Et ? Et c'est beau, tout simplement. Comme un sabbat.


Et, quoique je ne bénéficie pas de l'ignorance qu'il faut pour croire que ce soit là leur marque de fabrique prépondérante - un disque typique de ce que j'attends de Third I Rex Records, qui ne pouvait sortir que chez eux.

mercredi 4 décembre 2019

Ministry : The Land of Rape and Honey (part 2)

Et donc, après nouvelle vérification de Twitch (probablement le Ministry qui m'a le plus réitérativement et infailliblement déçu ; prenons "Over the Shoulder", jetons le reste une bonne fois pour toutes, et n'en parlons plus, par pitié), le voici donc LE bon album EBM de Ministry, une fois pris le pli de ne plus se laisser embarquer, comme bibi dans l'article précédent, sur les fausses pistes qu'ouvrent ses trois premiers morceaux... lorsque par malheur on sait la suite de l'histoire. Car après tout "Stigmata" n'a rien de rock ni de metal - ce qui s'appelle rien : tout au plus du Big Black - et "Deity" non plus : de l'EBM, Monsieur, avec des fourmis rouges dans les paraboots 18 trous. Et The Land of Rape and Honey n'est pas un brouillon de The Mind is a Terrible Thing to Taste, non plus que l'album du virage "guitares" (qu'on a plutôt le sentiment de voir amorcé, puis remis à plus tard), mais un autre stade de la longue mutation sans fond qu'est Ministry.
Le voilà, cet album de Front 242 intoxiqué jusqu'aux yeux par le vice, de RevCo paramilitaire, de Stereotaxic Device tourné par Paul Verhoeven, de Pain Station du gang des masques à gaz, de Frontline Assembly avec dans le line-up Antonowski Emil et Clarence Boddicker... Garni en guise de cerise saturée en gnôle sur le gâteau à la soude, parmi d'autres, de la ligne de basse discrète mais suprêmement lourde et cold-wave de guerre froide dans le barrio - de "Golden Dawn". La production ne met pas forcément les choses en valeur, mais dès qu'on se penche enfin plus près, on ne peut qu'être glacé par une chose comme "You know what you are" - du Rabies pour camp d'entraînement -, ou une "I prefer" ni plus ni moins que du Horrorist ; et l'enchaînement des deux à fort volume laisse un peu livide et l'estomac au bord des lèvres, il faut l'avouer.
Je maintiens tout ce que j'ai dit précédemment sur Ministry et sa déglingue constitutive, ne se manifestant ici qu'au stade de menace. Mais pour le vice (qui du reste était dans le fruit dès With Sympathy, ce qui est bien normal : Miami n'est-elle pas une chose à moitié cubaine ?)  : il est bien présent ici sans aucun doute. Et la violence.

mardi 3 décembre 2019

M3TH ΔSSΔSSIN : Reptilian Side of God

Le dernier Urfaust, maintenant ceci : c'est officiel, les mecs sont artistiquement rincés.
Ils entravent plus rien au metal/rock rituel, et ils ont rien pigé à la dark-electro - ce ne sont pas des caractères typographiques witchhouse qui en font autre chose, les mecs, désolé.
Le premier clone venu de Skinny Puppy - et vous savez à quel point sitôt qu'on dit Skinny Puppy, les premiers venus se bousculent - fait mieux que Reptilian Side of God, avec ce titre déjà tellement WYSISYG : la définition, mise en son, de "sans relief". Tout à plat, rien qui se dégage ou s'élève pas même une condensation de H2O, de ce plan où tout est étalé, comme des pots de peinture vidés sur la feuille pour vérifier qu'on a bien toutes les couleurs.
Le même type de merdicité, simpliste et criarde, que le dernier Urfaust - ou l'oeuvre de Wolvennest. Terrifiant comme peut l'être un Suicide Commando - i.e. de platitude - mais alors les crocs limés.
Poubelle.

lundi 2 décembre 2019

Ministry : The Land of Rape and Honey

On fait un foin que je n'ai jamais compris sur ce disque-ci. Autant The Mind is a Terrible Thing to Taste, s'il est encore gauche, et pas tout à fait à la hauteur de ce que moi, soussigné personnellement moi-même, j'identifie à Ministry, soit une musique viscéralement déglinguée, à un point effarant, quoique sur un (ou des) plan légèrement différent selon le disque - mais alors, faites excuse, The Land of Rape and Honey ! En quoi exactement, pourrait-on m'expliquer, est-il moins ringard et con-con que Rio Grande Blood et tout ce qui a suivé ?
Il n'a certes pas la même kitscherie, mais c'est tout, et c'est tout ce qui le sauve si l'on me demande mon avis : forcément, au vu de ce que Ministry a fait après, ce qu'ils firent encore après comme thrash metal cyber-clochard déborde d'une ringardise metal inacceptable pour l'estomac ; mais dans le genre thrash du futur-du-passé, si l'on met de côté l'a priori favorable qu'on accorde à la ringardise EBM de préférence à la ringardise metal... Et puis, quand même, surtout, au-delà de ces considérations finalement secondaires (la ringardise, affaire de perspective, sempiternellement mouvante), dans le genre linéaire, univoque et sans vice : le disque se pose là, avouez. "Deity", quoi ; et "Missing". Même "Stigmata", tenez : sorti de son riff ultime, et même de la simplicité (ce beat ULTRA-con et ULTRA-orgasmique) avec laquelle il faut obligatoirement assaisonner pareille chose... Qu'en font-ils de plus, de ce matériau brut ou presque - d'autre que creuser le puits dans la farine et casser l'œuf dedans ? Le riff de "N.W.O" est facile deux fois plus con, le morceau encore moins complexe, et pourtant... V'là l'entrée d'album qui est tout sauf un trompe l'oeil.
Mais après, peut-être que comme le font même des gens très bien et qui l'écrivent tellement bien (je parle du second article) qu'on voudrait presque être convaincu, vous trouvez qu'il n'y pas grand chose au monde de plus crétin que Ministry : du coup, j'imagine qu'il n'y a rien qui choque à The Land ; du cyber-punkrock con-con, parfait pour pogoter en lunettes de soudeur. En ce qui me concerne, quand je veux entendre Alain Jourgensen jouer du punk-rock, je fais tourner Animositisomina, c'est d'une toute autre tenue ; voilà mon idée du punk, Monsieur.
On me répondra, et l'on aura raison, qu'il n'y a pas que cela et loin de là - du Ministry à guitares incisives - sur l'album : il est vrai que le disuqe comporte encore pas mal d'EBM ; de cette partie-là il convient de retenir (plutôt que les mignons "Destruction" et "Hizbollah") le morceau-titre, ainsi que les suivants à l'exception du dernier ; où l'on voit le groupe faire montre d'un taux de vice et de poison assez saisissant en mettant à profit ce mi-chemin où il se trouve alors, entre son passé synthétique et son futur métallique ; une chose qui toujours à titre personnel m'évoque la pochette de Twitch, son ambiguïté dégueulasse. Une forme de teigne intoxiquée aux dopants, justement, de synthèse et aux effets sur l'organisme de l'usager aussi nocifs qu'ils le sont pour ses proies.
Du coup, en toute logique, l'effet principal de The Land of Rape and Honey est chaque fois de me donne renvie de réécouter Twitch, que je connais toujours aussi mal - ce qui n'est pas bon signe concernant ce dernier, puisque j'ai écouté The Land of Rape and Honey un certain nombre de fois.

dimanche 1 décembre 2019

Secrets of the Moon : SUN

En voilà un bon exemple, sapristi, de disque sur lequel aura fallu que je m'acharne, pour enfin goûter à la saveur que d'emblée je le soupçonnais dur comme fer de posséder.
A savoir une saveur de l'ordre du gothique, mais bien à lui. Elle paraît de l'ordre du "pas bien fin" au départ, et sans doute est-elle très réellement un peu gourde, comme peuvent l'être les métalleux qui se frottent à la dentelle et au crêpe noir, mais peut-être l'est-elle au fond bien moins qu'il n'y paraît.
Gaucherie ou pas, le taux de David Bowie -présent dans la voix du gugusse au micro comme chez l'écrasante majorité des aspirants gothiques un peu en déficit d'assurance - s'avère relativement léger, dilué, presque subtil paradoxalement, ce qui est tout de suite moins casse-gueule, et participe même carrément à ce qui constitue le plus grand charme du disque, à savoir ce psychéglamisme discret, comme étouffé sous la cendre grise, un épais matelas de celle-ci, et les maniérismes de velours violet propres à un certain black metal moderne ; à la vérité, quand bien même tout à peu près ce que le bonhomme tente en voix claire peut sans forcer être rattaché soit à Peter Murphy soit à Rozz Williams - donc à l'admiration impeccable pour David Bowie - le filtre que sa voix pose dessus, modestie ou maladresse peu importe, en fait surtout ressortir, quoique discrètement, sourdement, le côté poppy, ce qui parfois tire les mélodies jusque du côté des jardins étranges de Sex Gang Children ou Uncle Acid and the Deadbeats - rien que ça, pas vrai ? - au moins autant que ce que les ailes de cellophane poussiéreuses de ses inflexions dures, presque acerbes, les emmènent voler avec Atriarch. Car sans aucun doute, du côté des mélodies seules sans même parler de la richesse narrative des morceaux, SUN vaut bien mieux qu'un sacré paquet de scies qu'il fallut se fader au temps jadis dans "nos" soirées -  je te parle, satané London After Midnight de mes deux...
Et puis, dès qu'on parle de forme de psychédélisme hivernal, The Cure n'est pas bien loin (même si, n'allez pas vous méprendre, le nom est dans le vaste spectre du gris l'un de ceux auxquels on pense le moins, à juste titre). A sa façon contrefaite, un brin maugréeuse, SUN possède quelque chose de l'élégance de Soror Dolorosa, une forme, empesée de fer, de la grâce de ceux-là - pas tout à fait les moindres.
Ce qui en fait avec certitude un disque, non pas de suiveurs qui tentent avec leurs grosses pattes poilues dégueulasses d'aller choper de la labellisation "gothique", mais de la petite famille des premier Katatonia, des Valborg, des Tiamat, des Dolorian : ceux qui ont leur propre mot à dire et voix à faire entendre, à la table des corbeaux.
Et, pour peu que l'on s'essaie à un peu plus de clarté, SUN c'est un peu un First and Last and Always chiné parmi des antiquités sixties (quand "pop ou antipop" n'était pas une question qui se posait, quand être mélodiquement irrésistible n'allait pas automatiquement avec être radiogénique, avec le simplisme obligatoire ?), qui paraîtrait sculpté dans le bois dense et lourd d'un Paradise Lost, creusé sévèrement avec le couteau d'un Atriarch pour en cintrer encore la silhouette androgyne, en accuser encore les traits las, hantés, et doté des yeux d'eau d'un Katatonia. Un drôle de beau gosse qu'il faut aller discerner sous les couches de pelure hivernale et la voussure saturnienne.
Secrets of the Moon ont toujours un nom calamiteux, en revanche ils ont rudement bien fait de laisser tomber le "Satyricon" de leur musique d'antan, pour n'en garder que le "littéraire".

vendredi 29 novembre 2019

Deliverance : Holocaust 26-1:46

Deliverance aurait facilement pu, vu la singularité du machin, dérouler un album sur le même moule que CHRST ; il a choisi de ne pas le faire. On aurait pourtant signé les yeux fermés, pour quelque chose dans cette veine sorcière, corrosive, hantée, qui était celle du précédent disque.
Mais à un cheveu de nous, juste là sous l'épiderme d'un album en apparence bien plus ouvert avec ses envolées emphatiques, se love une musique toujours aussi spectrale, outre-mondaine : la moindre des choses pour du black, me direz vous ? Pour sûr, Deliverance ne se contentent pas du moindre. Et pour sûr, le black metal de Holocaust 26-1:46 est aussi chiche en cavalcades que celui de CHRST.
Le beumeu qui se traîne, j'ai toujours eu un faible pour ; à  un groupe qui s'adonne à cela d'aussi belle façon que Deliverance, il sera pardonné beaucoup ; à commencer par un shriek qui, force est de l'admettre, n'est pas où ils se montrent les plus charmeurs et adroits. Cela n'est pas nouveau ? C'a empiré. Et comme la fois d'avant, on baisse le nez et finit par s'y faire. Voire à l'affectionner, parce que tout comme chez Sordide il est personnel, et n'a cure aucune de comment il doit être fait et sonner, et personne ne lui apprend comment on fait noir.
Deliverance, en revanche, a choisi de changer de manière d'être lent. Celle de Holocaust 26-1:46, peu contestablement, dégage une plus grande majesté, invoquant plus nettement des images de manoirs et de vampires, s'avançant par endroits comme une version moderne de MayheM, comme une traduction bien plus lisible de tout ce que précisément MayheM a engendré comme successeurs : Holocaust 26-1:46, disons le clairement, ne sonne pas orthodox au sens suédois de la chose ; non plus d'ailleurs qu'au français, quoiqu'on puisse retrouver des inflexions communes avec des choses elles aussi enclines à une étrange et élégante décadence, telles que Merrimack ; des airs de famille avec des portraits de Dorian Gray exposé dans le grand escalier d'un Manoir des Baskerville ; des choses pourrissantes, malveillantes, et ruisselantes d'un or de royale prodigalité.
De fil en aiguille on en vient à se dire que cet étrange metal, que forgent ici Deliverance, dégage quelque chose d'éminemment vernésien ; qu'une manière d'atmosphère fantastique typiquement, désuètement, délicieusement française émane de cette chose qui ne cherche pourtant pas à renier sa modernité, mais se situe simplement ailleurs, au-delà des considérations d'étiquette et de conventions - d'ailleurs elle ne la met en avant : c'est qu'on passerait presque à côté, de ces arrangements discrètement trip-hop se fondant dans un décor qu'ils ne visent qu'à servir, non à obscurcir par leur narcissisme, tant et si bien que parfois on croit les avoir rêvés, ces moments où l'irréel advient, le pas tout à fait choquant mais pas tout à fait possible, où ni doom, ni black, ni neurocore n'existent plus - qu'un fabuleux dont quelques autres ont approché à leur distincte manière (Heaume Mortal, Dead Woman's Ditch, Eibon, Ramesses, les suspects sont connus) et que Deliverance pour sa part vient toucher d'une lumière élégiaque et inquiétante, pâle et dorée autant qu'elle est abrasive et profonde, à l'image d'un œil de serpent, et visiter de passages d'une grâce sans poids qui évoque les fées alors que sans doute on devrait flairer la présence d'horribles spectres - mais est-il besoin de rappeler le sens du mot "fée" ? Et quelle importance ?
Le black éroticonirique, pour le coup, voilà quelque chose de tout à fait inédit.



jeudi 28 novembre 2019

Ferroni : Barbade 2007 Brut de Fût

Rhum de la Barbade à la force du fût... Distillerie inconnue. Pour les bigleux et comme le coup de feutre a été fébrile : année 2007 / degré 57,6 / Vieillissement double (tropical à la Barbade + continental dans le Vaucluse, à Rasteau - sans plus de précisions sur la durée de chaque vieillissement). Ici en embouteillage marseillais et offert par mon petit frère, ce qui suggère une certaine cohérence des astres. Voyons voir, donc, si ce rhum est plutôt Depardieu ou Magimel...

D'abord il est benoîtement... Coco. Copeaux de noix de coco séchée plus exactement. Sur de la sciure de bois et du foin. Pas d'pastis (au passage, paraît que le sieur Guillaume Ferroni en élabore un vieilli en fût qui est capable de convertir les plus farouches allergiques à ce breuvage anisé).

Reposé quinze minutes dans son godet : Coco blitzkrieg. Eau de coco, crème de coco, lait de coco, poudre de coco... Bouche : coco. Le rhum de Georges Marchais en bermuda hawaïen. Mmmh, que ça a un bon goût de bon flan coco ! Et aussi un peu... d'ananas ? OK mais vraiment en fonçant les sourcils de la langue. Fatche de coco, c'est pas bien compliqué cette affaire, vous avez pigé de quoi il retourne et c'est pas sur les notes de dégustation de ce rhum-ci que je ferai mon marseillais (ou alors juste un peu), mais mmmh, c'est drôlement bon tout ça, et ça sonne "plein" au nez comme en bouche ! Et y a de la vanille, OK, mais comme c'est toujours un peu chiant de parler de vanille, même si ici ça m'évoque le magnifique Antigua 2012, auquel ressemble beaucoup ce Ferroni cask strength... Astringence sur la finale - 100% garanti secos - bien réglissée, qui me donne l'impression soudaine de porter un panama et d'être entouré d'eaux turquoises à l'infini. Bien fait et tout, pas compliqué, superbe-bon. Le caractère Barbades que je cherchais dans le Doorly's, en somme : une gourmandise à la fois rondouillarde et sèche qui pose son cul sur les papilles sans se faire prier.

"Je danse le miam", avais-je écris en guise de note finale de dégustation, et "t'as le look coco", avant de réaliser que 1/ j'ai pas de vinyle de Laroche Valmont ni de NTM et 2/ ma tendance galopante à postuler aux Grosses têtes à c(l)haque saut de ligne commence à me filer la nausée à moi aussi, un peu comme quand je pense au Malibu (comme le Soho, je resterai à jamais incapable de re-boire ce liquide, et c'est très bien comme ça) que ce rhum n'évoque heureusement pas une seule seconde.

Woh puté'nG, conG ! Ferroni, c'est du bon !

Lonely Walk : Lonely Walk

Comme on dirait si qu'on se retrouvait dans une version cold des Tontons Flingueurs : "on s'risque sur le bizarre ?".
Oui, il y a une branche bizarre de la cold-wave, du reste elle vient également de Joy Division, comme certaines variantes orthodoxes avec rigueur (Frustration le font très bien, puisque cela n'empêche pas ceci ; Rendez-vous un peu moins), réécoutez bien Closer et dites moi si c'est pas super bizarre, cette musique-là ; elle enrôle dans ses rangs occultes des choses telles que Naja Naja, les Stranglers, Killing Joke, Protomartyr, Binaire, Deadchovsky... et le nouveau Lonely Walk.
Un disque bizarre au point, dans son commencement, de faire sonner son français maternel aussi étrange que dans la bouche d'Els Pynoo ; mais dont pourtant la bizarrerie possède à tel point le tempérament mélodique, généreux, hospitalier (le pH est pour sûr moins offensif que chez un Naja Naja, auquel nonobstant l'on pense beaucoup, pour notre plus grand plaisir) qu'arrivé sur sa fin l'on se demande si après tout l'on est si loin, justement, de Frustration et sa richesse pop. On pourrait encore dire que Lonely Walk conjugue un aplomb décoiffant d'effronterie presque aussi extra-terrestre que certains Norvégiens (Haust et Okkultokrati pour ne pas les nommer) avec un raffinement cultivé tout français (oh, l'emphase délicate de la conclusion...) : l'accord magique du moderne et du classique, en somme, qui de facto les inscrit dans cette famille qui va de Japanese Whispers à Soft Cell en passant X-Mal Deutschland, Double Vedette et les premiers Siouxsie : mieux que le post-punk, le punk bizarre.

mercredi 27 novembre 2019

James Buchanan & Co. : Black & White


Fin de mois : chronique whisky François Ruffin. Je ne sais pas encore si c'est appelé à être une rubrique, mais j'ai largement de quoi l'alimenter dans mon stock de secours. On verra bien. Y a des flacons qui sentent bon le conte en négatif, le PMU avec sa radio en coin qui crache du Lavilliers, ses cahouètes à l'urine, et sa grosse bouteille en noir et blanc qu'on a pendue la tête à l'envers pour mieux biberonner rapido les piliers tremblants qui débarquent aux premières lueurs. On rêve avec ce qu'on peut. Dans le monde de mon placard à esprits idéal, le rococo flirte avec le delirium tremens. Et mon alcoolisme, s'il est trop souvent fardé par une attitude journalistico-esthète du spiritueux, in a Laurent Delahousse way, est avant tout sacerdotal. Sacrificiel.

Black & White, donc. La teille au blase et au logo United Colors of BB-netton. 30 millions d'amis de cette bouteille disséminés dans toutes les grandes-surfaces du monde. Une quille que j'ai achetée lorsque j'ai déménagé en décembre 2013. Il n'y avait aucun meuble dans mon appartement, juste des rouleaux de peinture, une machine à café premier prix, et cette bouteille posée sur l'évier à côté d'un tas de gobelets. Ah, il y avait une radio aussi. Me souviens plus ce qu'elle crachait. Je me souviens par contre que j'étais parti dans un marathon des blends alors farpaitement innocent de toute affiliation graphomane : je testais à peu près tous les whiskies premier prix de supermarché - hormis les daubes aux noms simili-écossais pleines de flotte à 35 degrés, faut pas - trop - déconner non plus - pour voir les nuances de goût de ces merdes, du Ballantine's au Cutty Sark (la boisson de Joe Pesci dans Les Affranchis lors de ses parties de poker)... Un blog c'est des capsules de vie, un placard à bouteilles aussi.
Mais alors si je suis si alcoolo, comme je le prétends, pourquoi presque six ans après je l'ai encore, cette bouteille, et de surcroît même pas entamée au premier tiers ?

Parce que j'aime quand même boire du bon whisky un minimum, madame la procureure. Le. Enfin cette voix dans ma tête à laquelle je désobéis si souvent, et qui fracasse son maillet à chaque réveil difficile pour sanctionner mes excès. M'enfin sans regoûter illico, je me souviens bien : le tarin de ce Black & White était immonde, et même immondissime... genre vieille chaussette ou linge humide qui a trop traîné pas étendu... y avait une idée de whisky détrempé, ouais, du genre qui aurait été oublié en flasque minuscule dans la poche arrière du jean et qui serait passé en machine, si c'était possible... et, pour rester raccord avec cette étiquette proto-Intouchables qui reste collée en tête à vie : une odeur de chien mouillé ou quasi. J'en ai retenu que ça, une odeur pas du tout invitante... Après, dans les deux années qui ont suivi, j'ai détecté la présence du Caol Ila, je sais pas comment, mais j'ai vu un point commun, à tel point que je suis persuadé qu'il y a du Caol Ila dedans et qu'on me fera pas changer d'avis. Y en a sûrement, même si c'est juste dix pour cent ou moins. Putain d'chien.

À retenter, six piges après mon shopping à la SPA : y a clairement de la tourbe, même si très peu, y en a. De la pomme, je sais pas. Mais des p'tits bouts d'truc du jardin l'été... ouais, j'en mettrais mon romarin à couper ! Niveau herbacé, y a un léger pif, marié avec cette tourbe moche incognito. Canin Lilas, oserais-je, s'il y avait des fleurs, or niveau pétale y a pas bézef. Question fruits kif-kif. Mais l'herbacé, ouaip. La bouche, par contre, c'est une autre histoire. Trop de flotte pour sûr. C'est très-trop léger, quand je pense qu'il y en a qui noient ces petits chiots, j'imagine même pas ce qu'il doit rester comme goût de whisky après. Les us et coutumes des bars ont leur part de mystère. Par contre, le peu qui a survécu à la noyade n'est pas mauvais du tout. Enfin, pas désagréable. On dirait un peu le Glenfiddich de base, ce côté thé vert un peu cidre sans sucre, bidule-truc, en plus léger et rincé. Après ? Après c'est le néant, la page blanche, et ma déprime latente sur fond rose.

"Voilà, c'est tout".

Ministry : Dark Side of the Spoon

Aaah, l'album de Skinny Puppy et de Therapy? et de Primus, de Ministry. C'est qu'à force de le voir arriver avec ses gros sabots, c'est le sabrer qui nous démangerait presque. Mais Dark Side of the Spoon vaut mieux que cela.
Ce que vaut, au moins, un monstre calé (avec son monstrueux cul à trilobe) entre trois chaises qui ont pour nom Psalm 69, Filth Pig et Animositisomina, dont il semble composé de flashes incohérents mais à l'enchaînement pourtant fluidifié par le délire clinique, un peu aidé aussi par ce qui ressemble fort à un cocktail cachets-came-bibine.
Dark Side of the Spoon, malgré son titre assez amusant si l'on considère que toutes choses cérébrales, expérimentales et modérément thrash, chez Ministry, sont par convention universelle associées à Paul Barker, celui qu'Alain Jourgensen à chaque occasion s'échine à faire passer pour un bonnet de nuit et un peine-à-jouir - Dark Side of the Spoon ressemble assez à l'album le plus subutex de Ministry, figurez vous ; un sommet pouvant en être trouvé avec "Nursing Home", qui rend palpable de sublime façon son état totalement perché, la culotte envolée loin par-dessus les moulins, dans la dimension Rien A Foutre ; le monde parallèle bienheureux et en complet bordel où les tox vivent leurs journées, même les obligatoires parties où il faut marcher au soleil - sur lesquelles elles inclinent des persiennes. Ce qui inclut, n'allez pas me faire dire ce que je n'ai pas dit, la permanente angoisse sous-jacente à une existence qui s'en nourrit ainsi qu'on mangerait son propre placenta, et qui de loin en loin remonte presque en squale à la surface, voyez "KAIF".
Voyez même comme la dernière poignée de secondes de l'album (avant la piste-fantôme, s'entend), et la fin d'un "10/10", dont le saxophone à lui seul invite déjà Angel Heart à la table, la laisse brusquement, cette angoisse, vous saisir les boyaux d'un poigne délicate mais glacée (en l'un de ces moments musicaux qu'on ne se rappelle pas se rappeler, mais que l'on reconnaît instantanément et avec saisissement lorsqu'on les entend) ; cette même angoisse, précisément, que le disque suivant embrassera comme l'on change sa propre défaite en attitude victorieuse, par souci de survie dans l'absence d'espoir, et qu'il lèvera comme étendard ; après quoi Ministry se ressaisira, et sifflera la fin de la plus belle période du groupe, cette trajectoire miraculeuse et stellaire (non mais vous avez un autre mot, pour qualifier un enchaînement aussi prodigieux, vous ?) qui durait depuis Psalm 69.
Mais l'heure ici est encore aux sinistres contrepèteries, aux choses lunaires, au sentiment d'irréel omniprésent, qui filtre tout et tout met à distance, y compris les échos des Doors et des Rolling Stones qu'on peut entendre nous parvenir à travers une couche de coton hydrophile de plusieurs kilomètres de benoîte épaisseur ; à cet état chimique où tout, des hallucinations les plus débridées aux poinçons d'anxiété les plus profonds, est assourdi, ses angles émoussés, le cafard étouffé dans la confusion.
Si le disque tue ? Un peu, mon neveu !

mardi 26 novembre 2019

Lard : Pure Chewing Satisfaction

J'ai cru lire que Lard, ce Lard à tout le moins, c'était du Ministry ni plus ni moins. Foutaises. Sauf à considérer que Houses of the Molé et tout ce qui a suivi est du Ministry, ni plus ni moins ; plutôt moins, si jamais. Oh, il ne s'agit pas de dire que Pure Chewing Satisfaction est de qualité identique aux albums de Ministry qu'on vient tristement d'évoquer.
Disons que Pure Chewing Satisfaction est plutôt du Revolting Cocks de Cocked and Loaded : une sorte de ZZ Top bourré comme un coin en discothèque avec Today is the Day - sauf que Lard en est la version pas bourrée, mais pour le reste kif-kif : la discothèque, et l'Uzi dans chaque pogne. Pure Chewing Satisfaction n'a ni la rage ni la gouaille débauchée qu'il faut pour faire un Ministry, Pure Chewing Satisfaction n'est encombré ni par la surcharge des appétits dépravés de Jourgensen ni par celle des songeries existentielles de Barker. Pure Chewing Satisfaction est un sociopathe froid comme la pierre, ou l'acier de ses riffs taillés comme des munitions chromées. Pure Chewing Satisfaction , pareil à la légion sur le Kolwezi, débarque dans la porcherie, la tronçonneuse parfaitement huilée au bout d'un bras assuré (la matraque de l'autre côté, pour les éventuels débordements), et se met à débiter, un sourire satisfait sur les lèvres.
Le groove, celui d'un rock'n'roll démultiplié par une technologie de chaîne de montage, est monstrueux et l'on pourrait presque penser à des choses telles que "Jesus Built My Hotrod", si l'on pouvait l'éprouver à tête reposée, lavé de tout sentiment de peur - mais précisément : il y a la peur, continue, qu'instille la froideur chirurgicale et indifférente (oui, même la ligne de basse et le funk, ostensiblement révoltants de la queue, du "Sidewinder" final tentant de vous faire croire qu'on va se détendre, être copains et groover tous ensemble, ben tiens ! mon cochon) avec laquelle le disque va sa route à travers tout ce qui se trouve devant lui, avec son discours et ses riffs sans merci.
La démence ne s'exprime pas ici dans l'outrance qui caractérise Ministry, mais dans une discipline militaire, appliquée à la violence mise en oeuvre dans ces guitares à la clarté aveuglante et ces beats à pistons. Ce n'est pas sur cet album qu'on entend "Forkboy", pourtant la célèbre scène d'émeute que celle-ci enflammait, si elle voyait la participation de Tyler Durden et les sbires d'Alex DeLarge, se surimprime de troublante façon à la bobine de Pure Chewing Satisfaction.
En fait, les fois où ce disque ne me fait rien et me passe totalement au-dessus, c'est lorsque je cherche à y entendre un disque qui fait rigoler : pour cela, clairement, il est complètement NUL.

lundi 25 novembre 2019

Meth. : Mother of Red Light

Aujourd'hui, tout le monde s'en fiche (pardon : "s'en bat les couilles", qu'il ait des ovaires ou 7 ans et demi tout mouillé) tellement vu comment il est abruti de ce que ça clignote de partout en même temps tout le temps - qu'on peut faire à peu près ce qu'on veut. Ainsi The Mother of Red Light, avouons qu'on n'y aurait pas pensé, titube entre Daughters (dernière mouture) et Suicide Silence ; et dans le processus relie Pornography à Psyopus.
Mais à écouter le miraculeux résultat, vous avez également ma permission de trouver que cela fait des façons bien compliquées, pour dire que Meth. remet au goût du jour la sauce Today is the Day ; cet étrange et malsain pot belge à base de dégénérescence noise-rock, de grind sidérurgique, et d'ambient empoisonnée - remanié ici pour un rendu plus fluide, laxe, moins ostensiblement nocif, moins revendicateur - tout le monde s'en cogne, on vous dit. Vous pouvez faire toutes les saletés qui vous perchent dans votre coin.
Mother of Red Light du reste ne partage avec le disque de Varials pas uniquement la marque de Suicide Silence, y compris les teintes horrifiques et sanguinolentes ; ils ont en commun la simple (mais rare) qualité de hardcore à ambiance. Car à sa propre manière, avec son propre vocabulaire, son propre rythme, le disque de Meth. s'avère aussi cinématographique et suggestif que In Darkness (sous le carrossage taillé pour la danse-baston, chez ce dernier) ; une manière de snuff lynchéen, peut-être.
Du hardcore du soir, aussi. A la lumière du jour l'album présente les apparences anodines d'un disque d'hystérocore stridulant de plus, un presque trop aéré pour vraiment causer le malaise, même. La nuit venue, en revanche... Ces espaces se révèlent ceux d'une baraque hantée (que ce soit via Suicide Silence ou directement, il semble bien qu'on doive en revenir au neo), où la seule lueur est celle dont brillent les rangées de longues dents effilées, qu'exhibe chaque intervention de vocaux, et où les couloirs n'ont pas de fin dès lors que la seule ampoule y a claqué.
Mother of Red Light ferait presque mentir son titre, avec sa façon d'amortir, voire figer le flot du temps ainsi qu'un brutal flash blanc ou un stroboscope trop prolongé laisse derrière lui la rétine K.O. debout - si ne se laissaient tout de même apercevoir, à travers ce brouillard engourdi des ruisseaux de sang sur les murs.

Longueteau : 62

Au premier pif... Pas grand chose... En tout cas aucune trace d'alcool... Plutôt une odeur médicale diffuse, façon sparadrap, mais pas du tout rebutante. Et une autre derrière, plus subtile mais bien présente, qui m'évoque une saumure d'olives vertes. L'attente ne sera guère récompensée, car aucune explosion de parfums ne viendra. Ce Longueteau est très frais, mais aussi très placide, comme la surface d'un lac sous laquelle on devine des créatures moins amènes. Suspense sans salivation... Mêlé de méfiance...

En bouche : Salivation. Salinité. Acidité. Fraîcheur. C'est aussi propre qu'une citronnade sans sucre. Rhum qui rince la bouche en deux-deux. C'est cristallin. Canne hyper-super-supra-fraîche, et... oui, juteuse. Une vraie canne-fontaine. Ouh, que c'est bon, ouh que c'est vif ! Et ouhhh que ça fait un aller direct aux Antilles direct la gueule dans le champ de canne, sans les emmerdes de l'attente à l'aéroport. Je précise pas que j'y suis jamais allé, hein. Mais c'est assez beau ce voyage olfactif. Y a une acidité, comme je le disais tantôt, qui tient le bazar droit comme une canne un jour sans vent (promis, j'ai cherché à faire mieux) et cette acidité inébranlable est tout sauf déplaisante. Elle est magnifique. Elle met en appétit. C'est simple, limpide, et c'est (très) bon. En fait y a même pas besoin d'y foutre un citron vert pour faire un ti' punch, ça passe tout seul tel quel ! Le lime y est déjà, oui, et c'est même mieux que ça, c'est aussi fin que ce truc de jap' pour adresses huppées, là - le yuzu. Avec le sucre sans trop de sucre (je me comprends) qui se confond avec une pointe de fleur de sel haut de gamme. Mad-jic ! Longueteau portent bien leur blase, et pas besoin de taper dans leur marketing bling-bling à base de Porsche 911 et autres habillages opératiques pour s'acoquiner avec l'élégance de leur style : avec 30-35 euros en poche on s'offre l'aristocratie du rhum agricole, cet alcool de prolétaire (comme l'était à la base le whisky, n'est-ce pas ?)

Enfin - ça va devenir une scie ce genre de remarque mais : on sent pas les 62 degrés, mais alors pas du tout. On dirait 20 de moins, pour tout dire. Ce qui est la marque d'un alcool blanc très bien fait, assurément brassé et aéré et cajolé le temps qu'il faut pour se délester de sa méchanceté. Six mois pour être exact. De la belle ouvrage pour un rendu ayant la souplesse du hamac bercé par les alizés (j'avais dit sans vent ?) et le monolithisme des troncs qui le supportent. J'ai eu mon lot de rhums moins forts mais sans pitié et qui laissaient une sensation très dégueu du type "écœurant avant d'être bu", nauséeux, que de l'alcool et un pauvre goût végétal tout rance après, je peux témoigner que c'est pas ça, du tout, que c'est tout le contraire. Que là, tu bois du jus de canne à sucre bien minéral, du jus de brindille du printemps... Et qu'après, certes, si tu t'es servi ne serait-ce qu'un peu plus que les deux petits verres académiques, eh bien t'as l'impression de t'être mangé un arbre. Ou un très gros roseau.

dimanche 24 novembre 2019

Ministry : Animositisomina

Je me complais à la répéter à chaque occasion, comme le bouffon un poil lourdaud que je suis : With Sympathy est le meilleur, voire les jours où je suis vraiment dans une forme regrettable, le seul bon album de Ministry. C'est évidemment faux, puisque Ministry a sorti un autre album de new-wave ; plus précisément dans sa variété frigo.
Animositisomina est un disque de cold-wave que tentent de vaguement réchauffer diverses choses de provenance texane ou simplement américaine ("Piss", si ce n'est pas quasiment du Unsane...) - mais qui désespérément reste grelottant et dépressif. On aime bien, lorsqu'on est un esprit fort, avancer Filth Pig comme le Masque de Fer d'Alain Jourgensen, le vrai souverain ignoré des masses au profit de l'usurpateur Paslm 69 - enfin, je ne sais même pas, qui est supposé être l'album adulé et couronné par consensus erroné, de Ministry - mais je dois dire que, maintenant qu'on en parle, Animositisomina ferait un assez bon candidat pour son rival, sachant que The Dark Side of the Spoon est hors concours, se présentant ouvertement pour le poste de "l'album le plus torturé et intelligent" et "l'album qu'on doit avant tout à Sir Paul Barker, pas à ce gros beauf de Cubain". Si tant est que tout cela ait un sens, bien entendu, vu que tous ces disques-là (Psalm 69 inclus bien entendu) sont à posséder et écouter (ah, merde, j'ai éventé l'équivoque qui persistait sur le sérieux de mon second paragraphe ?).
Même si la dernière partie du "Leper" de conclusion finit par laisser résonner le riff metal grandiloquent qui dit que c'est la guerre et voit reparaître, tel un fantôme, le carnassier de The Mind is a Terrible Thing to Taste (mais en même temps, rappelez moi d'où viennent Black Sabbath ?), tout le reste jusque là aura plutôt vu Ministry comme rarement afficher son affiliation à toutes choses de type Joy Division, Therapy?, Godflesh et ainsi de suite - jusqu'à Killing Joke, dont après tout de même que Godflesh ils sont les enfants aimants, mais dont on aurait difficilement cru qu'ils puissent avec une pareille élégance naturelle porter le même genre de tenue, tissée dans l'étoffe dont sont fait les rêveries amères des ouvriers et des déclassés... avant de voir nous revenir brusquement à la mémoire un disque de Jourgensen qui se révèle être le plus proche du ci-devant : celui qu'il a sorti avec un certain Ian McKaye et un seau sur la tête.
Je crois savoir que l'inénarrable Albini s'est également atttibué la parenté de Ministry (ce que je ne saurais tout à fait lui nier, ayant failli tomber de ma chaise en 94, lorsque jeune fan de Psalm 69, j'ai pour la première fois entendu Atomizer... quoique "Bad Houses" m'ait plutôt toujours semblé être un morceau de Cure, mais passons), cependant pour le coup, et quand bien même nous tiendrions là le disque de Minstry où l'hypothèse se défend le mieux, ce son non pas metal mais métal que des deux hommes de Chicago l'un prétend avoir inventé, l'autre l'emmène incontestablement ailleurs avec le disque qui nous occupe ; l'arrache aux suburbs américaines et à la sourde démence contaminant qui y abîme sa vie - pour le ramener, ma foi, aux origines : celles de ce son, qui sont également celles de Ministry.
C'est un fait, même s'il ne s'agit pas de dire qu'il n'y a qu'elles dans une existence - les racines - mais ce n'est pas un hasard, ni l'erreur de jeunesse en faveur de quoi plaide le Jack Sparrow de Bricorama, que With Sympathy joue dans le registre qui est le sien ; et Animositisomina, dès son premier morceau, malgré lui ou pas, de façon plus sournoise qu'un Dark Side of the Spoon au demeurant excellent mais limpide quant à son intention, révèle la froideur, la roideur, le désespoir rageur, qui se lovent au coeur de tous les "N.W.O." et les "Just One Fix". L'indus-thrash émeutier se teinte de dégoût, d'impuissance, de sentiment de la défaite et la vanité, et plutôt que des braseros et des bagnoles incendiées se grise de la rouille froide et de la cendre - et la griserie désormais est morne, et grise, acceptée comme son seul quotidien, et non une forme quelconque de foi, de credo, car de croire il n'est pas questioon ici ; le cynisme voit son sourire se tordre un peu plus dans le poing qui lui serre le bide. Et le froid mine tous les membres.
Gros, gros client, Manolo.

samedi 23 novembre 2019

Korn : Issues

L'album de Korn le plus hip-hop, un voire deux bons crans au-dessus d'un Life is Peachy qui était hip-hop comme du Limp Bizkit, quand Issues est hip-hop comme du Songs of Love and Hate - dont il a le son de basse, de toute et massive évidence, mais pas seulement.
L'album de Korn le plus chelou, à commencer par la production qui donne à presque tous les morceaux, même les mieux membrés de leur refrain, des airs de Psycho Realm, ou Billy Ze Kick des ténèbres des égouts - à l'égal même de la bizarrerie des deux premiers, et de l'obscène bourgeonnement d'idées du pharaon Toutankharamel (et psilos) qui le suivra - dont Issues est un peu la version sans un seul éclairage qui fonctionne correctement, vous savez comme dans les séries d'aujourd'hui, de House of Cards à True Detective, où personne est fichu de payer son EDF ?
L'album de Korn le plus outrageusement goth de ses mélodies vocales, aussi anxieuses que tapageuses, qui flottent telles des spectres travestis au-dessus de la touffeur épaisse, grumeleuse, brûlante d'un disque ne ressemblant à rien tant qu'une bande de minots débarquée de chez Stephen King, mais avec des gitanes maïs au bec.
Tous trois étant le même.
C'est quand même quelque chose, ce disque.

Tu m'étonnes, que j''aie commencé à prêter une oreille au groupe avec celui-là.

vendredi 22 novembre 2019

Varials : In Darkness

Il apparaît que les influences neo-metal sont très présentes dernièrement dans le hardcore, et se portent désormais sans honte : vous trouverez cela fort bien documenté, comme toujours, dans les numéros récents du magazine qui m'a initié au hardcore à savoir New Noise Magazine (je sens comme un courant d'air d'un coup, combien de lecteurs d'un coup ai-je perdu, au juste ?), et les noms dont je n'ai guère retenu que Code Orange et Knocked Loose, là de tête. On se doute que cela m'a d'abord attiré, mais hélas les rencontres furent rarement concluantes. A entendre Meth. et aujourd'hui Varials - et me sentir bien plus agréablement entrepris - j'aurais d'ailleurs plutôt envie de dire que sapristi, je n'aurais pas imaginé entendre un jour Suicide Silence devenir "une influence", ce qui est tout sauf pour me déplaire. Il paraît que pour les riffs quant à Varials ils leur viennent plutôt de la branche Slipknot, mais je connais mal cette dernière, et serais volontiers enclin à croire que ceux de Suicide Silence aussi. Toutefois c'est Korn, dont ces derniers avaient invité le chanteur sur un The Black Crown dont les relents neo, précisément, m'avaient à la fois charmé et frustré, par leur parcimonie.
Pas de ça ici. Le disque de Varials sonne comme du Korn - la batterie, pour sûr, mais elle n'est pas seule - généreusement sali ; par ces inflexions à la Suicide Silence, bien sûr, ainsi que par l'électricité d'un monde déglingué et en pente franche vers la débacle (ah, cet éclairage d'appartement de polar subliminalement cyberpunk, de la pochette, ne fait-il pas merveille, avec la bizarrerie qu'il donne à son objet ? De Palma, Cronenberg et K. Dick, Patricia Arquette et Patrick Bateman... j'en passe) - en l'espèce, ces nombreux mais discrets habillages électroïdes qui donnent envie de vous glisser dans la conque des mots sales comme "skinny puppy", ou "malformed earthborn", voyez ce que je veux dire ? et par la stridence qui ne fait que sous-tendre, sournoisement, le chugga-chugga encrassé semblant prédominer.
Depuis le Cult Classics de Scarlet qu'on n'avait pas entendu ça de façon aussi insidieuse et menaçante - mais c'est encore plus abouti ici, puisque Varials aime et maîtrise son neo au point de pouvoir encore inviter Deftones (tant qu'on est dans la sensualité déviante) à la soirée, dans laquelle du reste il invite et fait passer ni vu ni connu pas mal de choses, Pantera (d'ailleurs peut-être aussi prégnant que Suicide Silence dans l'hérédité d'In Darkness, décidément album de délicieusement mauvais goût), Nine Inch Nails, une voix bien moins monocorde qu'il n'y paraît, toujours sous les apparences gentiment white trash d'un petit disque rebelle bien univoque dans son ton hérissé de rage et vaguement imbécile - et qui au bout du compte cache bien son jeu, et son ambiguïté de tous les instants ou peu s'en faut.
Du neo moderne, au bout du compte, taillé à l'os, âpre comme qui grandit à l'ère des Statiqbloom, des Uniform et des Street Sects : autant vous dire qu'il faut savoir se défendre, pour faire entendre sa propre violence et conserver son identité - on parle assurément bien de neo, ce bâtard au pedigree mal tracé entre crossover et fusion, focalisé certes sur le groove, mais sous une forme qui dès l'origine furète du côté de l'indus. Plutôt que du neo-metal, du neo-slasher, tant Varials paraît également, des origines du genre, remettre à l'honneur son identité si étroitement liée au film d'horreur autant qu'au malaise adolescent - vous me direz, v'là l'incongruité... -, faite autant de la voix de Chino Moreno que du masque de Scream et ceux de Slipknot, le clown de Stephen King et les clowneries de Jon Davis... Et les couteaux, qu'ils servent à se scarifier le malaise au loin, ou à assasiner. Varials a si bien chopé ce feeling morbide, ce vague à l'âme qui se fait taire en se noyant lui-même dans le gore et le secouage de la carcasse telle un pantin sinistre - qu'on aurait tôt fait de les libeller neo-true-neo, dites donc.
Ce qui, plus encore que le fait d'opérer la convergence des luttes de ringards entre neo et ces formes honteuses de hardcore que sont le beatdown et le deathcore, est profondément réconfortant.