jeudi 2 avril 2020

Dirge : Blight and Vision Below a Faded Sun

Article initialement publié sur Slow End le 12/11/2013.


La magie Dirge : pour le coup, le terme peut s'employer. Car on tient là sans doute leur album le plus transparent, quant à la composition de leur alliage à partir de Neurosis et du Godflesh très mecha de leur époque cassettes ; certaines sonorités et plans paraissent même volés directement, à l'un tant qu'à l'autre - mais déjà avec un goût certain, pour ce qui ne brille pas le plus, mais scie le mieux ; et pourtant, de cet habile montage pratiqué avec une candeur brute, s'exhale déjà puissamment une atmosphère, c'est le mot, à part et singulière - ce qui, faites excuse, n'est pas tout à fait rien, quand chacun sait à quel point Neurosis peuvent être eux-mêmes redevables à Godflesh...
Mais Dirge, finaud sous ses gros sourcils, leur découvre une ressemblance insoupçonnée, dans un certain soubassement dub harassé, et la magnifie au milieu de son climat exemplairement fidèle à la couverture choisie, fait de rouille et de poussière ôcre ; un paysage désertique et extra-, ou post-terrestre, où déjà, surtout, se palpe bien leur propre humeur à eux, cet épuisement de galériens, de sisyphes pragmatiques mais pensifs, de débardeurs du post-machin - en somme on sait déjà que leur rugueuse langueur est très mal partie pour suivre le même chemin que les pleureuses à barbe, qui ont en masse eu l'idée de jouer le même genre de salami ; on sent qu'elle rêve déjà de rivages perdus, de ressac et de repos. Et qu'elle ne sait pas chialer.
Ce faux jumeau de Through Silver in Blood (quand tant ont enfanté de vrais jumeaux de Times of Grace) paraît déjà bien plus accablé que l'autre illustre halluciné, bien moins convaincu par les chimères d'aucun ésotérisme ou symbolisme initiatique. Bien plus doom. Bien plus Dirge.

Blight and Vision Below a Faded Sun en trois mots : malade, coupant, aride

Dirge : And Shall the Sky Descend

Article initialement publié sur Slow End le 03/03/2014.


La douleur. Voilà de quoi est fait ce disque, de bout en bout. Pas la libératrice, pas la grisante. L'abattement, l'accablement, la peine, le deuil. Ce n'est, en effet, pas très drôle, ni nuancé. C'est à l'aune d'un album qui porte bien l'aura fataliste et maudite de son intitulé - mais alors il faudrait également dire quelque chose de la paix, on a dit fataliste après tout, qu'il dispense.
Oh, il faut être en capacité de la recevoir, et voici précisément le disque de Dirge qui a eu et aura toujours le plus de mal, de peine disions-nous, à se frayer un chemin jusqu'à moi - tant il épuise, éreinte de sa massive douleur qui embrase tout l'horizon de son infinie pesanteur inflammatoire qui fait du vaste ciel chose plus harassante que tous les trucs les plus telluriques que vous pourriez imaginer afin de rajeunir un champ lexical bien fatigué - mais And Shall the Sky Descend est plus fatigué que tout et que le monde, qu'il porte enchaîné à son cœur ainsi qu'on s'attacherait un bloc de béton aux pieds pour mieux descendre vers la paix désirée.

And Shall the Sky Descend en trois mots : funeste, languissant, humain

Blackwood : As the World Rots Away

Article initialement publié sur Slow End le 29/01/2016.


Et si finalement c'était seul, débarrassé des négociations avec les limites ou les aspirations propres de tous acolytes - hormis bien sûr lorsqu'il s'agit de Paolo Bandera, mais c'est là une autre histoire - que cette vieille ordure d'Eraldo était le plus indispensable, le plus pertinent, travaillait le mieux ?
C'est seul - pour ce que l'on a besoin d'en savoir : le résultat discographique - qu'il avait découvert ses contours dans les sortilèges du dub et de l'illbient ; et à ce qu'il apparaît aujourd'hui, dans les nouvelles chimères doom qu'il poursuit désormais riche de ces tours de sorcier digne disciple de Mick Harris, c'est seul qu'il s'exprime le mieux, tant pis si le prix doit en être une absence de vocaux organiques... Enfin, tant pis : pour l'amateur de doom metal, ou le mangeur de musique désormais majoritairement rock ; mais passé la frustration première, l'on se rappelle bientôt le plaisir largement suffisant voire plus que roboratif, qui se peut trouver dans de simples bons vieux remugles incantatoires tels qu'en utilisent les chamans du synthétique, en fait de vocaux. Borborygmes qui accessoirement se trouvent ici être des samples d'ésotérisme traditionnel, ce qui n'en ferait du reste pas davantage que des borborygmes et éléments d'ambiance dans un disque de metal - mais qui jouent nécessairement un tout autre rôle dans une musique telle que celle de Blackwood, bien plus faite d'ambient et bien moins d'héroïsme instrumental.
C'est toute l'affaire ici, et c'est tout ce que n'atteignaient pas les précédentes tentatives heavy de Bernocchi, si délectables fussent les albums d'Obake et Metallic Taste of Blood, qui prenaient comme point de départ la formation rock, laquelle aussi lourd joue-t-elle forcément tirera le résultat vers le bœuf et le psychédélisme. L'obsessionnelle mécanique qui est la conseillère du musicien seul dans son studio, elle, se prête bien mieux au propos - pour mon humble part celui que j'attends - d'un doom étouffant, morbide, toxique... et d'ailleurs, ces qualités sont également plus princièrement servies ici que dans ses tentatives d'ascension (inversée, bien sûr : c'en serait presque même hilarant lorsqu'on entend prendre son essor sur "Vulture", ici, cette nappe emphatique digne d'un Tyranny, mais qui le malheureux, la tête en bas, n'arriverait qu'à patauger toujours plus bas dans l'infinie mélasse vers le cœur d'une planète sans fond plutôt que vers son cosmos habituel) par le versant dub de la chose, lesquelles sont toujours restées d'une efficacité assez doctorale ; le talent d'Eraldo pour distiller les odeurs de fruits pourris se vidant de leur suc dans une simple caresse sur la corde d'une guitare, y ont toujours semblé manquer de quelque chose, que ce soit dans avec Simm ou le Vevè d'Equations of Eternity (mais là encore : groupe).
Et l'on peut aujourd'hui mesurer à quel point cette chose était : une plus succulente, épaisse, roborative masse de chair bouffie sur laquelle proliférer et putrescer. Il paraît parfaitement logique au fond que le doom, musique charpentée et corpulente s'il en est, ait offert à notre nécrologue favori l'élément qu'il poursuivait. Voilà : le vaudoom-dub-noise est là devant vos yeux, et déjà rien que de le regarder ceux-ci commencent à grésiller et fumer un peu ; cependant que dans les tympans et après eux le système nerveux central, l'humeur est plutôt à une huileuse mer de nuit, d'un type tel qu'on n'en avait pas brassée depuis l'album final de Pain Station.
Il faut bien avouer qu'à la publication de ce rudimentaire emballage, on avait cru que le contenu serait à l'avenant, aussi léger que le disque d'OssO ; et finalement cela tombe sous le sens : aucun besoin de surcharger la texture, la mâche, les courants dans la viscosité ou la profondeur des marées de nuit, par quelque effet de suggestion visuelle que ce soit, lorsqu'on a mis au jour, si j'ose dire, pareil gisement d'hydrocarbure occulte. Sans doute en vérité fallait il un chercheur de formation, et un avec enfin les coudées franches - mais enfin, aussi, qui imaginait Bernocchi possiblement heureux dans des travaux de groupe, et qu'allait il faire dans cette chimère ? quel groupe lui aurait-il permis d'utiliser des ossements comme instruments, hors Sigillum S bien entendu ? - pour réussir à atteindre ce point d'homogénéité où l'on ne sait plus si ce sont les riffs dub qui hurlent jusqu'à en être des riffs doom, ou si les drones sont tellement moelleux qu'ils sont du dub. Sans doute en vérité tient-on là à la fois non seulement le meilleur disque doom d'Eraldo Bernocchi, non seulement son meilleur disque dub - mais peut-être même bien son meilleur disque tout court depuis un bon bout de temps, plus persuasif même que l'oeuvre moderne de Sigillum S.

Du coup, il serait vraiment temps que quelqu'un aille demander à Wicked King Wicker de cesser ses ridicules et bruayantes tentatives, dont les travaux n'ont jamais abouti, et dont dorénavant toute proposition de formule ou offensive, paraîtra si possible encore plus ridicule.

As the World Rots Away en trois mots : narcotique, visqueux, rampant

Demon Lung : A Dracula

C'est une sous-catégorie du FFD - mais si, rappelez vous : le female-fronted-doom, ce fléau qui poussa, innombrable, des graines semées à son insu par Jex Thoth, en une n-ième forme d'inutile, aberrante et nuisible formulisation d'un seul groupe à forte personnalité. Ce dont nous allons parler compte, pour sa part, tout au plus trois exemples - Bathsheba, Riti Occulti et Demon Lung - et nous ne lui donnerons même pas de nom, afin justement de le distinguer du moche procédé sus-évoqué.
Lui ne se vit pas dans une sempiternelle resucée de Jefferson Airplane que seule Jex Thoth sut transcender, rendre menaçante, conquérante, prédatrice et sauvage. Non, celui-là décline sa féminité sur tous les tons du lourd, du moite, et du bordeaux jusques au violin. De fait, tout comme Jex Thoth, il fait exploser le sentiment d'insécurité, et l'excitation afférente. Mais A Dracula enrichit ses ombres à lui, dans l'espace d'un doom horrifique et exclusivement nocturne qui est propre à ce petit cénacle d'initiées buveuses de sang, de suggestifs coups de lanterne sourde où l'on croit deviner Crowbar et Tool - mais croit seulement, éclipsés qu'ils sont par la pesanteur et l'épaisseur d'un son moderne presque aussi massif et terrifiant que celui de Servus : quand on vous dit que ces vouivres-là ne sont pas là pour vous amener vos bières, ni attendre alanguies sur l'autel votre viril coup de couteau. L'histoire contée par Demon Lung toutefois ne semble pas, comme celle de Bathsheba, se concentrer sur un personnage et sa complainte, mais sur un récit dont le personnage principal est avant tout un climat, sanglant, qui pèse sur une terre maudite ; voire la malédiction elle-même.
Demon Lung s'adonne au succubisme avec les manières les plus tyranniquement lourdes, et en fait de poumon c'est en effet le votre qui se fait annexer, et langoureusement broyer dans une étreinte immatérielle plus écrasante que tous les biceps. Il y a réellement lieu de se demander si ce sont vraiment ces éboulis de charbonneuse fumée, qui servent de riffs, ou bien les émanations carmines de ces vocaux enténébrés, invertébrés, infiniment flexibles et fluides - qui grèvent le plus votre moral, et vous assassinent le plus les poumons. Les pires démons narcotiques et stupéfiants sont là qui empoisonnent tout air disponible, et la réponse qu'on leur fait est toujours oui, pour jouir de leurs puits d'ivresse offerts, dans leurs moelleux et mortels vertiges.

mercredi 1 avril 2020

Caronte : YONI

Article initialement publié sur Slow End le 18/09/2017.


Un aspirateur-robot : voilà ce qu'évoque YONI ; les trajectoires de ses riffs, celles de ses lignes vocales, son allure régulière et immuable ; comme on parle néanmoins de Caronte, un groupe qui maîtrise autant les riffs d'Electric Wizard que le chant de Danzig, on trouve çà ou là des moments de beauté et de brillance ; mais ce qu'on contemple semble un appareil automatique qui ne peut rien espérer d'autre que dessiner méthodiquement, sans états d'âme superfétatoires, le périmètre où il est confiné - et celui-ci, précisément, est tracé, borné, par Electric Wizard et Danzig.
Quand on vous dit (chaque fois qu'on parle de Life of Agony, Acid Bath, Reverend Bizarre ou Soilent Green) que la gestion de la vitesse est chose plus qu'importante, et que sa maîtrise n'est pas donnée à tout le monde, hein ? Le gros problème dont pâtit en vérité YONI, c'est son train uniforme, entre sénateur et Baloo, qui aplanit et uniformise toutes ses chansons, et vous traverse parfois de l'idée, aussi agréable qu'un douche froide pendant votre sommeil, que c'est cela le doom, ce tangage soporifique ininterrompu et imperturbable, cette allure ventripotente et satisfaite de l'être, qu'abattement égale aboulie paisible.
YONI vaut très probablement bien mieux que cela, qu'on a dit plus haut de désobligeant : son chanteur, qui est le crépuscule incendié, au loin, dans la lumière de qui se confondent Glen Allen Anzalone et Jaz Coleman ; ses guitares balançant entre wizardoom majestueux et hard rock mauve de fusée en partance pour les étoiles laiteuses (vous êtes bien chez l'éditeur d'Urfaust et The Devil's Blood (et même de disques qui réunissent les deux, si vous voyez ce que je veux dire), asseyez vous et détendez vous) ; ses morceaux de stoner doom bouffi de religiosité... Là ! c'est où se trouve la clé : l'onctuosité épiscopale de tout ce qui caractérise l'album - pochette, cadence, discours mélodique, rondouillardise ronronnante des riffs ; c'est en elle que finit de perdre toute forme l'album, mais, contrairement à Codex Babalon qui faisait de même dans les drapés d'une robe bien trop grande où il se noyait presque corps et biens : avant que d'en retrouver une à mesure qu'on s'y accoutume, oblongue, tantôt celle de quelque religieuse à la crème de proportions cosmiques, tantôt celle du sceptre de quelque ministre dévoyé de la foi ; mais peut-être, plus globalement et simplement, celle de la langue du cosmos qui vient vous enlever dans son infini aux senteurs fleuries.
Car ce qui en revanche sauve YONI, c'est l'heureuse absence de cette mégalomanie qui aurait si aisément pu venir s'assortir à ce caractère évangélique, ci-décrit : Caronte ne met pas d'épaulettes à ses phrases, n'ourle pas sa musique de synthés grandiloquents ou d'aucuns autres effets intergalactiques pour en sur-expliciter et surcharger l'auguste nature ; Caronte se contente pour seules paillettes de celles naturelles qui hantent le regard du mystique, continuant de jouer du rock - occulte paraîtra difficilement approprié, tant tout ici resplendit au grand jour de la propre lueur de son vouloir, aux yeux du monde, candide au sens premier du terme. Du rock religieux, donc, moins sauvage en lui-même qu'avant, par la force des impératifs de sa charge comme qui dirait (obligé de maintenir cette allure régulière pour guider tel Moïse le troupeau entier des ouailles à bon port ?), mais d'une religion qui s'adresse toujours aux mêmes, les gaillards, les joviaux cavaliers de la steppe thélémique. Et d'une puissance corruptrice, force est chemin faisant sur la voie où il nous emmène de le constater, toujours invaincue. D'avouer que la musique de Caronte est, nonobstant la consistance pâteuse qui gagne son sang toujours plus, depuis ses débuts, toujours aussi conquérante.
En conséquence de quoi, fatalement, il suffit alors de ne pas écouter YONI pendant quelques paires d'heures pour en entendre les molles et sybarites inflexions, vous grimper languissamment à l'assaut de l'esprit - l'assaillir et le saillir, bien entendu.
La surpuissance, tranquillou ; celle qui te donne la sensation de peu à peu te coller au siège et te réduire en fine poudre tous les os du corps, sans une seule fois toucher au champignon, sans avoir jamais la brutalité d'enfoncer l'éperon dans la panse rebondie de son lourd destrier de guerre, ni faire autre chose que la caresser tranquillement. Après tout, oui : c'est cela, le doom.
Plus prosaïquement : Electric Wizard, oui ; Danzig, oui ; mais, plus discret et plus implacable, Caronte a mis un Reverend Bizarre dans son moteur. Rendez-vous d'emblée, c'est plus raisonnable.

YONI en trois mots : vanillé, moelleux, radiant

Bathsheba : Servus

Article initialement publié sur Slow End le 25/12/2016.
Il y a sûrement moyen de sabrer, et dire tout cela de façon plus concise, mais serait-ce approprié ? Puis pour une fois, la dignité avait presque été préservée.


Comment formuler cela pour que ce n'ait pas l'air du plus effarant paternalisme phalloïde ? Enfin, bref : Michelle Nocon a fini par trouver ce qu'elle recelait de bon goût et de génie en elle. Oubliée sa désagréable participation à Serpentcult, effacés les inutiles Death Penalty : pensez plutôt à Demon Lung, à Riti Occulti, à ce qu'ils ont de mieux et en commun : extrême lourdeur d'un capiteux à s'évanouir parfum d'occultisme, extrêmes ténèbres rougeâtres, extrême lenteur liquide du mouvoir à travers un air pesant comme plusieurs tonnes d'océan de fumée d'encens, huileuse et brûlante - et imaginez un peu si vous en êtes capables que tout cela, émondé de ce que les deux groupes peuvent avoir de mauvais goût (jouissif au demeurant), dégouline à la place la classe - non pas celle aristocratique et méprisante dont The Wounded Kings constituent l'exemple le plus saillant (quoique certain vénéneux et jubilatoire saxophone ici puisse remémorer les ambiances de Visions in Bone), mais une sorte de distinction simple, une chose capable d'inspirer, en proie au délire, toutes sortes de qualificatifs incongrus au vu du genre dont il est question, tels qu'accueillant, bienveillant, avenant... Une chose qui possède la simplicité d'Electric Wizard dans ses grands moments - sauf qu'Electric Wizard est le symbole de la non-distinction, ou en tous les cas l'est devenu - parfois même avec flamboyance, notez bien - depuis si longtemps qu'on l'a oublié - mais nous nous égarons.
Bathsheba évoque, en maint détour, méandre, volute, courbe de la pesante Vouivre à quoi ressemble Servus, les délices dolents d'une fumerie d'opium aussi raffinée qu'elle est mal famée, loungey et menaçante à la fois : ce n'est pas rien lorsqu'on met ainsi au centre de sa musique et en vedette un organe aussi naturellement incliné à la vulgarité, à laquelle finalement Michelle Nocon - on aurait dû commencer par là plutôt que de se contorsionner comme on l'a fait quelques lignes plus haut - redonne sa signification neutre et factuelle.
Il ne s'agit en vérité pas de distinction, ou plutôt : pas de sophistication et d'aristocratie, mais d'une grâce et d'une beauté vulgaires, au sens le plus innocent et honnête possible - on dirait bien "altier", mais là encore on craindrait de faire contresens, aussi à la place dirons nous Paradise Lost, dont on retrouve çà ou là quelque chose de la rustique dignité au moment de s'écraser de bon cœur dans la plus terne désespérance. Et de puissance, s'agit-il aussi, il ne faudrait pas oublier cet autre caractère proéminent de la musique de Bathsheba, étroitement lié à cette dite frappante, stupéfiante, subjuguante simplicité, et qui irradie sans équivoque à chaque instant, de chaque léthargique inflexion de cette musique épaisse sur laquelle se love ce chant de prêtresse orientale sortie d'une histoire d'Edgar Allan Poe - certes, oui ; mais également de ses rares mais cuisants coups de sang : sur "Ain Soph", ce sont vos fesses qui pour le coup vont rougeoyer et brasoyer, sous l'alternance des caresses furieuses au gant de crin et celles félines de la soie... juste avant un retour au pâteux extrême, à la mollesse divine des rêves stupéfiés. Tout du long en somme, autant la chanteuse que son orchestre se cantonnent admirablement dans les sévères bornes d'un sobriété animale qui leur confère une autorité naturelle, telle qu'on en oublierait presque que tout cela parle vraiment de sorcellerie grand teint, de démonologie à la première personne et tout le tremblement... C'est assez dire la renversante sobriété du machin, qui semble le disque d'une femme parlant de ses luttes en toute nudité, les méditations d'une sauvageonne échevelée mais à l'amertume inspirée, douée d'un art, de mettre ses combats héroïques à hauteur de tourment quotidien, dont on connaît peu d'équivalents hormis Anguish ; par moments on dirait presque l'exact inverse, charnel, amer, las, désabusé de toute féérie, de Subrosa sur More Constant than the Gods... Et c'est tout aussi naturellement que de la ronde simplicité du timbre de Nocon se mettent, peu à peu, tranquillement, gentiment, à s'exhaler les plus complexes nuances d'arôme qui en tissent la soyeuse texture : une Julie Christmas digne et sévère, que ce soit dans la rôle de la maquerelle ou celui de la lionne acculée, ou Rennie Resmini et Karyn Crisis dans la même robe de velours rouge à taille de guêpe, voire une Jex Thoth qui essuierait dignement des verres derrière un bar... On le tentera de dire d'aussi malgracieuse et peu adroite façon qu'on voudra, la simplicité est souvent ce qu'il y a de plus subtil, et complexe à retranscrire (d'où il découle sans doute fatalement que ce soit une des choses au monde qui rende le plus bavard)... Et Servus, ce n'est pas autre chose, c'est tout ce qu'il y a à en retenir - que l'extrême et horripilante simplicité, de ce timbre entier et ses mélodies à la fois austères et ouvertes, évidentes, et de la façon dont enlacés comme des anacondas amoureux avec les riffs ils entretiennent du début à la fin ce bon sang de bon dieu de sentiment d'être bien au chaud, et de subséquemment sentir son métabolisme qui de lui-même se met à ralentir et ronronner, la conscience à s'engourdir et léviter ; un art de créer le somptueux et d'élever l'âme, à partir du plus honnête dénuement, comme une forme de classicisme encore plus pure et brute que l'original.
Et sinon, on le dit ? que dernièrement, c'est comme qui dirait Svart qui est en passe de devenir notre pourvoyeur de zébrures black metal sauvages les plus flamboyante, sans avoir sorti un seul album du genre : simplement ceux de Tombstoned, Hymn et Bathsheba ? Oui, on le dit ; car si pour le coup Hymn mangent d'un autre pain, le parallèle, opéré fortuitement, révèle en y songeant plus de pertinence qu'il n'y paraît, et une sorte de taciturne parité entre le Tombstoned et le Bathsheba - ce dernier ne semblant pas comme l'autre vivre sur les routes traversant les villages dévastés par la peste, d'amour malade et d'eau croupie, mais plutôt reclus chez lui sous ses pesants rideaux rouges (ah çà, vous n'y couperez pas, la seule incartade au code couleur du bordeaux et du sang, au camaïeu de velours, de braise et de râpeux, sera le violet corrosif de ce fleuve stellaire de solo-monstre qui prend le pouvoir sur quasi la moitié de ce monstre qu'est "Manifest", semblant un fracassant et majestueux accouplement entre deux cadavres, ceux de The Devil's Blood et d'Indesinence), à ressasser ses ruminations d'une incroyable épaisseur ; et pourtant ils partagent une semblable aura d'archaïque mépris pour l'imbécile babil du monde, ses piailleries et ses sautilleries, d'enivrante nausée, et un non moins désuet sens du maintien, une altière tristesse qui toujours préfèrera ravaler des larmes, si amères fussent-elles, dût-elle en crever, dans un feulement revêche ou une psalmodie hautaine, que ployer et geindre ; l'album culminant logiquement dans un finale crépusculaire à souhait, semblant quelque mythe grec obscur de descente volontaire aux enfers.
Ce second Tombstoned mis à part, Servus décidément ne s'affilie qu'à deux albums, dont du reste il reprend fièrement le lourd flambeau : Visions in Bone et le premier Jex Thoth. Ou alors, tenez, pour combattre la torpeur désabusée que suscitera sans doute cette dernière référence, dont sans doute j'ai trop usé, et pour dire clairement quel saisissant effet Servus a sur moi : Divine Punishment mais sans les gazouillis ; encore plus saturnien et doom que l'original.

Servus en trois mots : hiératique, ardent, balaise

Cathedral : The Last Spire

Article initialement publié sur Slow End le 08/04/2013.


"Cours, Forrest of Equilibrium, cours !", hein, qu'ils ont ri ? Vous pouvez courir, mes petits potes, je vous le dis : l'abominable Cathedral pique son dernier sprint de rhinocéros barbouillé, et c'est droit sur vous et le dard bien raide.
Ouais, le doom c'est une musique de vrais gars, et Tonton Lee, ainsi qu'on l'appelle chez nous, a lâché la bride pour l'occasion et sans bouder sa délectation, à tout ce qu'il peut renfermer de plus bovinement hostile à ses semblables, le refrain de "Tower of Silence" est exemplaire d'imbécilité à cet égard, un régal que je vous laisse découvrir, de profession de foi du déchet inadapté et incoopératif, de négativité bornée et agressivement complaisante, d'invertébrisme turgescent, sans même mentionner les apparitions tout au long du disque des diverses autres stars - "War ! Famine ! Drought ! Disease !" et autres "Infestation of Grey Death", c'est un vrai défilé en fanfare ; et ce sans pour autant que cet album pot-de-départ ne se borne aucun moment à n'être qu'un cirage de pompe old-school final aux fidèles chevelus de la première heure et ce genre de cagades, en témoignent avec tout le flegme qui se doit quelques passages en kobaïen qui ne cherchent aucunement à cacher la reconversion de Smee dans Chrome Hoof, entre deux références aux illustres et redoutés pipeaux saturno-fungo-priapiques qui miaulaient dans la fameuse forêt, pour nous susurrer que The Guessing Game n'est que l'autre face, primesautière et capricante, de la même horreur, si bien suggérée dans Le Peuple Blanc, et d'ailleurs dès le "Pallbearer" (je vous laisse comme moi chercher la traduction) initial on ne se fait pas chier la bite à tenter d'éviter les mélanges, en l'espèce entre ténébreuses trompes du jugement et lumineux chœurs lysergiques, alors même qu'on s'est payé pour l'occasion le son sous-accordé le plus percheron qu'on ait eu jamais... Finalement, on oublie rapidement cette fâcheuse pochette en forme de rappel daubé (sérieux, c'est Roper ou quoi ?!) de Soul Sacrifice, tant on a plus que sa dose de Patchett à monter soi-même qui attend sagement dans la gourmandise de ces morceaux jubilant leur saturnisme rayonnant, triomphant, pavanant, de cette manière de OughYeah!!! final infligé avec une virilité qui restera dans les mémoires endolories.
Mais craint-on la moindre hypothèse de concurrence lorsqu'on est suffisamment over the doom pour procéder et officier avec pareille autorité à son propre enterrement ? Qui d'autre que les disco croque-morts en velours violet pouvait avoir à la fois cette pachydermique connerie et l'extrême dignité de prendre ainsi congé par la porte qu'ils ont eux-même créée dans le réel pour s'y manifester et nous émerveiller, voici une vingtaine d'années ?

The Last Spire en trois mots : vespéral, pastoral, magistral

Ghostride : Cobra Sunrise

Article initialement publié sur Slow End le 02/10/2013.


A la question : pourquoi on nous les brise tant avec Will Haven, je n'ai jamais entendu de réponse probante. A la question : pourquoi Ghostride n'existe plus, en revanche, il en existe une hélas très simple : ces connauds-là n'ont rien eu de pressé que de remonter Will Haven pour voir - avant même le retour de l'autre imbécile avec le nom ridicule, notez bien ce que je vous dis !
Ghostride était pourtant la combinaison de Will Haven et de Kyuss. Ghostride prouvait donc que de la conjonction de deux groupes globalement mauvais, pouvait déboucher quelque chose de globalement mortel. Remarquez, c'est peut-être aussi que, plus encore que dans Will Haven, on était ici proche des Deftones. Non mais sérieusement, une seconde, comment splitte-t-on un groupe où l'on tient un pareil chanteur, nom de nom ?
Sérieusement, ce type possède le meilleur de Chino Moreno, Sade incluse - et le meilleur d'un John Garcia qui se serait acheté de l'élégance. Le chaud et le froid divins. Le sable et les étoiles. Le bitume et le tranxen. Le rêve. Qui a encore besoin de Torche, quand par-dessus le marché ce prodige vient poser ses mâles et gracieuses inflexions sur les plus parfaits riffs de Quicksand du désert qui soient, et rendre incroyablement aérienne et vaporeuse une musique si mécanicienne - sans en rien retirer de la virile dignité, n'en doutez pas ; qui a besoin d'ados braillards au cerveau rongé par la Red Bull et le Sunny Delight, lorsque le ci-devant album démontre que cette musique-là a atteint l'âge adulte, et qu'elle se porte fort bien, elle vous remercie - un peu vague, crépusculaire, cotonneuse, lumineuse, c'est à dire, comme elle se doit.
L'emo, voilà de quoi on a perdu le goût, ma bonne dame. Et ces types avaient encore dans le buffet de quoi faire du Soundgarden, du Tool des débuts et du Helmet, en même temps et mieux que les vrais - et ils ont préféré retourner faire du Will Haven ? Ça me dépasse.

Cobra Sunrise en trois mots : pop, pour, homme

16 : Bridges to Burn

-(16)- sort un album de stoner. Si tu crois que ça va groover, HA HA devine quoi : tu peux te le carrer dans l'oignon, au serre-boulon, regarde donc au fond à droite, il reste de la place. Une décapotable ? Et pour quoi faire ? C'est pas l'heure de la promenade, garçon.
La seule concession qu'on entendra ici à la dimension festive associée au stoner, est la bonhomie relative - à l'aune de -(16)-, s'entend - dans laquelle semblent s'enraciner les successives bagarres relatées par ce nouveau recueil de bagarres qu'est Bridges to Burn : pas besoin de se mettre en frais de grandes souffrances existentielles ni d'enfourcher ses grands chevaux de malheur : on est entre poteaux, on est peinards, il suffit d'une rumeur (même pas vérifiée) de pénurie de purée à la cantoche pour démarrer une bonne branlée générale à faire peur à Pig Destroyer, qui laissera des dents sur le lino et pas mal de raisiné barbouillé partout ; ou l'annulation du tournoi de poker de vendredi.
D'ailleurs, qui dit stoner dit beau gosse et cinéma, et clairement, voilà aussi le -(16)- le plus cinématographique, mais alors que je pensais vous servir, avec un peu de facilité, du Fight Club (ce qui du reste n'eût pas été totalement faux), je m'aperçois qu'il serait plus judicieux (et juteux) de vous laisser imaginer un mash-up d'Animal Factory avec One Flew Over a Cuckoo's Nest.
Une chose est sûre : la métaphore carcérale au sujet de 16 ne sera jamais prise en défaut, tant elle fait merveille pour rendre compte d'à peu près tout. Et en taule, aux Stazuni du moins, on pousse pas mal de fonte pour pousser le temps ; eh ben Bridges to Burn, des albums de -(16)- c'est lui qu'a les plus gros bras, pas d'erreur. Tim Willocks n'est pas loin, parole. Ce qui suffit à le rendre aussi indispensable que tous les autres, même s'il n'est pas aussi sinistre - enfin, de son humeur tout du moins ; parce que votre sort et l'état où que vous allez finir, c'est aussi sinistre que d'habitude. Parce que -(16)-, même pendant qu'il se flatte l'ego à faire cuivrer au soleil des biceps qui roulent impeccablement comme des fauves, moulinant bien haut la masse avant de l'abattre sur le caillou (stoner, vous dites ? la meilleure musique de bagne, alors, eh ?), ou bien à faire le barbaud en tirant des paniers avec un flegme musculeux, ben les groupes de hardcore, ils restent soigneusement adossés au mur, à l'ombre, à se chier dessus.
C'est aussi à ça (intimider les coreux) qu'on reconnaît les groupes de sludge ? Certes ; sauf que la plupart sont tout sauf aussi bons à la baston.


Cet article, qui n'a pas été publié initialement sur Slow End, est dédicacé Lucas, où qu'il soit, et dont c'était un album cher au coeur.

Crowbar : Symmetry in Black

Article initialement publié sur Slow End le 17/05/2014.


Kirk continue de rouler (désolé, c'est une tradition d'ici) sur la pente du Crowbar deuxième période ; voire, maintenant que vous le dites, troisième : le Crowbar clean, tonique et lumineux ? Il est vrai qu'on croirait presque constater, avec un renfrognement de pervenche, des innovations dans Symmetry in Black : de la patate ou presque, des timbres vocaux sur quelques entames à se demander qui il a bien pu inviter sur l'enregistrement, toujours plus de lignes de chant chipées au Therapy? de l'époque Born in a Crash (vous me direz, entre alcooliques anonymes rescapés des nineties...), de possibles relents clinquants de Kingdom of Sorrow, voire un riff qu'il a visiblement oublié de laisser au vestiaire pour que les copains le récupèrent, à la fin de la dernière répète avec Down...
Ou bien y en a-t-il vraiment ? Ces relents de metalcore emo-bovin, n'étaient-ils pas déjà chez eux avant que Jasta ait même connu sa première pollution nocturne ? Les épanchements au sirop de violette aussi ? Crowbar était-il réellement moins ringard - ou plus ? - avec moins d'opulence et d'adresse ? Et fait-il une réelle différence que l'on se bousille le foie à la gnôle, ou au sirop concentré - avec à peu de choses près le même degré de modération ?
Ce qui en revanche a peut-être changé se joue dans la profondeur saumâtre - ou justement plus si saumâtre. Crowbar ne semble plus tout à fait de l'humeur à jouer ce metal masochiste, ce hardcore de gros hommes luisants de larmes et de sueur qui se mortifient dans la cave sous leur ferme, cette musique toxique et capiteuse qui atteignait son pinacle sur un Time Heals Nothing vitreux, huileux, suicidaire. N'allez pas néanmoins vous montrer idiot à croire qu'ils ne soient plus fichus de vous jouer de leurs façons de reprises beatdown de Paradise Lost : vous auriez promptement le derrière cuisant. Mais surtout, blague à part, Santa Kirk a suffisamment et suffisamment longtemps tâté de toutes ces sordides conneries pour, déjà en prendre sa retraite bien méritée avec le statut vétéran, mais encore continuer avec une crédibilité qui est comme une lourde et moite main qui t'enveloppe les épaules - oui les deux, quelque chose te chiffonne ? là, là... - à en raconter les histoires et les tribulations, et puis aussi irradier d'une sincère et palpable compassion pour, eh bien, tous les downtrodden qui peuvent s'y trouver. Et vous pouvez croire ma parole qu'il connaît les mots pour vous parler, mes cons, pour vous réduire en purée premier âge et vous faire sentir à quel point c'est pour votre plus grand bien.
Et puis bon : Crowbar a beau être du nombre de ces groupes, tels Motörhead, Napalm Death ou Cathedral, dont l'écoute approfondie de la discographie peut rapidement donner le vertige, assorti d'urgences obsessionnelles de posséder chacun des éléments faussement jumeaux, on en a tout de même largement assez pour se donner de coupables plaisirs, des albums du Crowbar les pieds dans le ciment presque pris. On réservera donc le meilleur accueil à ce nouveau Crowbar pas si nouveau, qui s'est mis en tête de re-mesurer méthodiquement à quel point il est encore le patron du riff démonte-pneu, du ground and pound, bref de vérifier s'il porte toujours son nom pour une raison.
File vite enfiler un bermuda. Papa est à la maison.

Symmetry in Black en trois mots : florissant, oléagineux, enveloppant

Aarni : Tohcoth

Article initialement publié sur Slow End le 16/03/2014.


Prends un gros sac de haribos, l'assortiment le plus hétéroclite. Arrose avec largesse d'essence, parsème de force flocons de kétamine, saupoudre de rondelles de figatelli. Donne-le à piocher à une classe de CP pendant qu'ils regardent l'intégrale des Il Etait Une Fois l'Homme, sans le son puisqu'un album d'Unholy passe à la place.
Lis la tracklist de ce disque à tous ceux qui rechignent à faire la sieste sur leurs deux yeux.

Tohcoth en trois mots : dégueulasse, marshmallow, fluotoxique

16 : Curves That Kick

Article initialement publié sur Slow End le 26/04/2012.


Le premier album de -(16)-, plus que la compilation Scott Case qui est surtout une collection de sympathiques vieux morceaux trop simplets, est une musique de transe ; une rencontre entre une poussiéreuse transe stoner, pour ce qui est de la partie slowendienne de l'histoire, et acide transe noise-rock. Pour cette dernière composante, si l'on peut penser (encore et toujours) à Helmet, ce sera cette fois à Strap it On et ses angles plus ébréchés, mais mieux, à sa version garçon de ferme, à des choses comme Creep Diets et les albums de Tar. Pour le pan stoner, on reste dans les parages puisqu'il s'agira de sensibilité punk, façon Wretch ou Hello Motherfucker.
Mais et pour rester (encore et toujours) dans les poncifs concernant -(16)-, s'il ne s'agit pas encore ici de jailcore, le jeune -(16)- est déjà une petite frappe habituée des maisons de corrections, la basse fait déjà de l'intimidation, la guitare des petits trafics, dépiautant la ferraille sans vergogne, on commence à goûter à la gnôle de contrebande, à laisser déraper le self-control, à s'abîmer magnétiquement dans la négativité, et la batterie ne fait strictement rien pour dérider l'atmosphère. -(16)- a déjà une vision hardcore des choses que ne possède aucune des références plus haut.
Un journaliste verrait un disque entâché de quelques maladresses ; je vois un album qui introduit de fascinants démons, et un pouvoir de nuisance déjà préoccupant.

Curves that Kick en trois mots : les, mauvaises, habitudes

16 : Blaze of Incompetence

Article initialement publié sur Slow End le 23/04/2012 (légèrement remasterisé).


Sous cette jaquette encore plus street art que celle de Drop Out, contemplez rien moins que l'album qui campe et constitue à lui tout seul le skate-sludge.
On pensera en effet plus d'une fois à Unsane et à son fameux entre tous, non pas "Alleged", mais "Scrape". Mais surtout, surtout, on oubliera pour une fois la rituelle allusion à Helmet et à ses riffs qui ont tous une tronche à s'appeler Page, pour réaliser enfin une troublante parenté entre -(16)- et le plus à roulettes des groupes de post-hardcore : Quicksand et son illustre Slip - pour sa permanente et éprouvante tension entre anguleuse angoisse noise et venimeuse menace metal.
La différence étant sans doute que l'emo historique des cimentiers est plutôt du genre de gosse dont on convoque les parents parce qu'il s'est éclaté la tête contre le mur, de frustration parce qu'il n'obtenait pas ce qu'il voulait en rédaction, tandis qu'on convoquera plutôt les parents du petit Blaze parce que de rage devant sa page blanche en cours de dessin il a éclaté la tête de son camarade, sur le mur ; car à côté de ça, il faut bien compter avec tous ces moments tout à fait dans le goût d'un Godflesh parti soigner sa claustro au soleil de San Quentin, et dans l'ensemble un album leur plus sludgecore, dans l'acception la plus tough guy alcoolique du terme, avec ses riffs stoner-blues qui ont l'épaisse malveillance de Take as Needed for Pain mais aussi la cruauté inflexible d'Inevitable Collapse in the Presence of Conviction. Indispensable dans tous les cas, comme tout album de -(16)-.

Blaze of Incompetence en trois mots : tight, contondant, chromé

mardi 31 mars 2020

The Body and Thou : You, Whom I Have Always Hated

Avec tout le respect que j'ai pour Thou, le groupe qui joue une musique si singuliere, voici devant vous un disque où l'on peut entendre King et Buford jouer du Thou - l'instrument.
Oh, et ils font quoi, avec ? Ils jouent du The Body - la musique. The Body saisit le sludge - et en fait du The Body, cette chose qui passe comme une contagion du post-hardcore post-nuke (All the Waters... ) au power electronics discount (The Tears of Job) en passant par la drum'n'bass de fin du monde (I Have Fought...) ou l'indus rythmique épique (No One Deserves), sautant de l'un à l'autre comme la flamme d'un incendie - mais faite de pur sentiment universel de désolation et d'ordure.
Oh, avec quel délicate jubilation et subtil brio caressent-ils les corde du crackhead-blues, du doomcore, du blackgrunge qui sont tendues sur le Thou - pour en faire... ce sludge d'Hiroshima. Qui chez eux ressemble quelque part à une sorte d'étrange fruit terminal (jusqu'à leur prochaine extrémité de disque) du post-punk, une version rock des collaborations avec leurs siamois d'Uniform... The Body, finalement, c'est une radiation. Une qui rend tout - même le sludge - gris, froid, désespéré ; horrible.
Et comme ils sont au fond ce qu'on appelle de vrais gentils (RIRES : ce sont en fait de vrais méchants, car non ignorants de l'existence de la bonté et la poésie), Chip & Lee, sur ce disque ils vous montrent les deux facettes de cet état de fait : la beauté, avec comme son nom le suggère les morceaux de Released From Love, leur sinistrose post-cold... et le nettoyage par l'abject et le terne, avec tous les autres, dont le maxi d'origine fait partie des très rares disques (avec Pudeur ?) ayant été capable de jouer du metal industriel qui fait pas rigoler sans jouer une seule note volée à Godflesh. Balaise.

Baroness : Blue Record

Article initialement publié sur Slow End le 10/06/2015.


Bienvenue à Savannah. On aime à croire - et à ne surtout pas vérifier, c'est bien plus beau ainsi - que les choses se passent en bonne entente et dans la moite et molle douceur qu'on imagine, là-bas ; que les rôles se répartissent tout naturellement dans la bucolique fable qu'est la musique propre à l'endroit. Si l'on devait, tenez, les imaginer autour d'un feu, Black Tusk sauterait dedans à pieds joints et nus en soufflant un geyser de bourbon, Kylesa resterait assis les genoux entre ses bras à fixer le cœur des flammes depuis le fond de ses cernes ; et Baroness serait celui qui inévitablement sort une guitare et la gratouille tandis que les gonzesses viennent poser leurs têtes envoûtées sur ses épaules où cascadent les moutons blonds de ses cheveux emmêlés.
On aime à penser qu'à Savannah, Kylesa sont ceux qui dorment sous le feuillage des daturas, Black Tusk ceux qui courent les rues la queue à l'air et les yeux qui roulent dans les orbites - et Baroness les ragazzoni, les beaux gosses, les bros, les qu'ont pas de profondeur ni de blessures, les camionneurs sans histoire - les idiots du village, en somme, et qui ont gagné la timbale à un jeu télévisé par-dessus le marché, parce que le monde est injuste. Et pourquoi pas un Damad joufflu pendant qu'on y est ?! Du stoner sans sexe ni violence - autrement dit quasiment pas de la musique, pas vrai, ou tout juste pour les fans de Pearl Jam ? Je vous dirais bien que dans la catégorie, je les préfère sans hésitation à des Cult of Luna ou un paquet d'autres, mais passons...
C'est qu'on se laisse facilement convaincre, par leur absence de prétention, aveugler au fait qu'il y a autant de Neurosis débonnaire, dans Blue Record, que d'At the Drive-In gaulé comme un rugbyman, et de Keelhaul qui en est resté à l'addition, de nombres à un chiffre plus précisément, et a préféré plutôt que les études apprendre... comment faire un bon feu, tiens.
Ce à quoi ils peuvent compter sur le chaleureux concours de la verve heavy de leur bougre de Peter Adams, prolixe à en passer pour le moulin à parole de service, le type qui étincèle partout tout le temps à n'y même plus prêter attention que d'une oreille... tant et si bien qu'il aura fallu le temps pour remarquer que chaque saillie est savoureuse, presque autant que sur le Shadows de Valkyrie : oui, règne ici une modestie digne de Weedeater. La même que dans les vocaux d'ours bourré au miel d'épicéa qui n'a pas même idée de chercher à faire peur à qui que ce soit - quand au fait a-t-on oublié que l'ours était un pantouflard qui mangeait du miel dans les ruches, sans même penser à se formaliser qu'un essaim d'abeilles furibardes l'environne ? Et tout ce petit monde de s'appuyer sur ce batteur impayable, à la bonne humeur aussi communicative que le fourmillement qu'il a dans les pattes.
Faire un bon feu, voici en vérité de quoi est capable Blue Record, même après des années oublié sous la cendre, soudain, le jour qu'on s'acquitte de la réglementaire dernière écoute avant revente - et que vous voilà tout rougeaud, et penaud, devant la chaleur de vieux fourneau increvable qu'il vous souffle gaiment et sans rancune au visage. D'ailleurs en parlant de feu, c'est carrément le plus convoité, le fameux "flamme des nineties", air de famille plus prestigieux encore que le nez des Bourbons, que l'album parvient à plusieurs reprises et en toute discrétion à suggérer, comme une odeur dans l'air, plus subtilement que maint...
Il peut continuer à porter fièrement toutes ses fleurs, va, et pour ma part je continuerai pour longtemps à chaque fois entendre résonner dans ma mémoire, à la place du refrain authentique de l'imparable et confondante "Swollen and Halo" : "More than meets the eye".

Blue Record en trois mots : dodu, oxygéné, gaillard

Karcavul : Intersaône

Article initialement publié sur Slow End le 26/06/2016.
Celle-là, on n'y comprend strictement rien, comme c'est souvent le cas - sauf que dans celui-là, c'était particulièrement approprié au sujet.


On connaît l'école claire. Voici l'école sale. Tu vois les vieux Swans, Cult of Occult, Super Timor ? Il y a un peu de tous ceux-là chez Karcavul, et pourtant on a envie de tous les renvoyer dos à dos, pour excès de propreté, de finauderie, de station debout, d'humour. Il y a du death metal aussi, dans Karcavul, peut-être même du war metal, du façon Witchrist au moins - mais pas du qui parle anglais. La famille de Karcavul, ce sont les trucs vraiment malaise, Lamort, Ufo Gestapo, Emptyness, Nekrokaos ou Viande - ce qui nous emmène globalement, si ce n'est pour le dernier cité, plus au Sud que le terroir du Karcavul mais entre Bandol et Marseille, c'est pas comme si on se défendait pas aussi bien que dans la Saône, niveau gerbitude des choses et odeurs de l'immonde.
Le titre dirait presque tout ce qu'il y a à dire, en fait : l'Interzone, oui, mais dans la Saône ; aussi bien au moins que "Witchrist en 4L". Le metal occulte qui viole les cellules du multivers, oui , mais qui baise avec les poules atteintes de fièvre aphteuses aussi - sous l’œil appréciateur de Pierre Bellemare - parce que, hein : on est pas des bêtes.
Là, normalement, vous avez tiqué et si vous ne l'avez pas fait je lève toute équivoque : "Pierre Bellemare" n'était pas une nouvelle sécrétion d'un sens de la métaphore réputé plus que hasardeux. Il est bien là, en fil conducteur de tout le disque si non en ordre de marche ; alors, quid des propos plus haut sur le sérieux supposé de Karcavul ? Voilà l'affaire : concernant Karcavul, on ne peut toujours que supposer ; voyez les titres des ritournelles, mais voyez aussi l'ambiance y associée ; voyez la potache durée du disque, et voyez pourtant la désagréable trace de pneu qu'il vous laisse en travers du museau. Karcavul pour leur part ne décident pas, ne choisissent pas, mais s'adonnent, à qui mieux-mieux : à la colle, à la datura, à la danse de Saint Guy qui les prend çà ou là, à la maladie euphorisante qui change leurs cerveaux en farine, à l'absence allègre de distinction faite entre Vibroboy et votre snuff-like le plus underground et pas blagueur pour un belin. Pour un peu je citerai Servovalve et Hems, mais on commence à s'égarer vraiment beaucoup, on aurait bientôt fait de s'embarquer vers la grisâtre absurdité de la Belgique et de Seal Phüric, et ça fait beaucoup de paysage pour un disque qui semble peu décidé à quitter la chaude pénombre de son coin de hangar, et la compagnie des vers.
Pour ainsi dire, et non pas retourner la méchante veste qu'on portait plus haut, mais situer plus précisément - si jamais le terme ici s'applique - le propos - en parlant de termes incongrus... - de Karcavul : on est en plein cousinage de ce point de vue là avec les premiers Cult of Occult, avec leur nocive connerie, leurs très désagréables façon de vous raconter des blagues de poivrot les yeux dans les yeux, avec un regard qui vous promet de vous passer les rotules à la perceuse - ou l'inverse ; enfin on a compris - qu'on a rien compris. Intersaone louvoie sans fin sur place, pendant de courtes minutes qui sonnent comme péniblement longues et sans espoir de grand chose, entre larsens de consciencieux apprenti-découpeur de cadavres à la scie-sauteuse, et barbare rifferie de mangeur morne des mêmes cadavres carbonisés ; et son auditeur d'osciller lui-même sans but entre la sensation de tenir un album solidement bon, avec le gentil plafonnement dans le sympathique et le rustique que cela sous-entend, et quelque chose de bien plus vastes dimensions, vu toutes celles justement qu'on ne fait - par chance - que soupçonner, de dimensions à l'affaire.

Vous pensez bien si c'est moi qui serai bien placé pour vous donner la clé du machin...

Intersaône en trois mots : débonnaire, grouillant, abruti

Bohren & der Club of Gore : Geisterfaust

Article initialement publié sur Slow End le 14/12/2013.


C'est l'évidence la plus triviale : on passe à plaisir ce disque-ci, dans les tranquilles et vastes salles d'attente des terminaux et autres plates-formes de transit pour l'autre monde. La question plus troublée est de déterminer pour quelle destination l'on peut gager être programmé, lorsqu'attendant sans savoir on entend ces notes suspendues-là : le paradis, ou bien les limbes ?
Geisterfaust est pâle et cotonneux comme le néant total et la musique d'ascenseur, c'est indéniable - et justement, de cela aussi il (se) montre l'ambiguïté. Veut-on vraiment monter là où nous emmène si délicatement Geisterfaust ? Est-on réellement soulagé de se sentir peu à peu soulagé de tout poids et de toute ombre ? L'est-on vraiment ou bien devient-on chaque minute - deux notes, environ - plus inhumainement lourd et crucifié de peine diffuse, d'une tristesse à vous briser, sans aucun motif, sans aucune couleur, sans aucun visage dont se cacher, sans début, sans fin ?
Geisterfaust fait de l'éternité la paralysie, et de la paix une infinie horreur étale.

Geisterfaust en trois mots : narcotique, congélateur, blanc

Jesu : Infinity

Article initialement publié sur Slow End le 18/07/2015. Je ne sais pas si j'en pense encore chaque mot, ni si à vrai dire je la trouve beaucoup plus digeste à lire qu'un paquet d'autres diarrhées verbales d'alors, que je vous épargne - mais comme ici est aussi le lieu de ma correspondance avec mon ami Justin...
Et puis, un petit développement était en attente, après tout.


Heart Ache était parfait pour amortir dans un doux matelassage de prozac biomécanique la transition difficile pour les fans de Godflesh meurtris. Rétrospectivement, il est un peu trop le cul entre deux chaises, entre monstre inquiétant et le monstre offensant, pour laisser une impression bien déterminée - si ce n'est celle d'un - très attachant au demeurant - carnet de croquis préliminaires... à quelque chose dont on n'a plus eu de nouvelles pendant des années. Jesu, je me rappelle lui avoir trouvé de vraies qualités de torpilleur de moral ; et avoir ramé chaque fois que j'ai dû trouver une raison de l'écouter - ou du moins de me souvenir de le faire. Les splits avec Eluvium et Battle of Mice, je me rappelais les aimer ; le premier, je viens de le refaire tourner pour la première fois depuis bien longtemps, et cette course l'a emmené tel un frisbee droit sur Priceminister, pour le second, dont l'écoute a logiquement suivi, tout à coup je ne regrette plus de ne l'avoir jamais reçu, alors que je l'avais commandé. Conqueror ? je l'aime d'une tendresse toute particulière, mais hé : j'aime Robert Smith, aussi ; on dira donc coupable, plutôt que particulière. Et puis j'ai toujours aimé voir Justin faire un peu sa midinette maladroite, tant qu'il n'assume ni l'un ni l'autre complètement - car alors ça devient hideux, et j'ai oublié les noms de tous les autres disques de Jesu (mais peut-être n'en-t-il pas sorti d'autre que Silver, dans cette veine-là ? difficile de ne pas se perdre dans tous ces disques qui déclinent obsessionnellement la même unique chanson) dont c'est le type particulier de mièvrerie. Le coming-out shoegaze à-l'eau-de-bidet, merci bien ; l'amitié ce n'est pas tout accepter, détrompez-vous. Ascension, c'est un peu le même topo que pour Jesu, à la différence que là je suis presque sûr de me rappeler l'avoir acheté pour deux morceaux que j'avais trouvé bons, au sens de curesquement troublants, sinon nauséeux.
Mon disque de Jesu à moi, qui fais partie de ceux qui en ont au moins un, celui qui me met d'accord et ne me réclame jamais je ne sais quel état d'humeurs adéquat, ou quelle posture mentale d'indulgence amicale ou de prédisposition à l'ennui, le bon disque au sens platement traditionnel, du terme, sans conteste c'est Infinity.



Ah, la mémoire, c'est moche... La mémoire ? Vraiment ? La vérité, c'est qu'alors, tandis que sortaient tous ces disques, Justin n'était déjà plus Godflesh, donc plus un saint homme et un sadhu marchant parmi nous, mais était encore cependant quelque chose comme la dépouille d'un saint. Aussi écoutait-on avec révérence et mêmement scrutait-on à s'en tomber les yeux chacune de ses œuvres, jusqu'à y trouver à la fin la qualité. Aujourd'hui, le monde est seulement éclairé par le feu, et Justin n'est plus que le misérable Lazare, qui se lève lorsqu'on l'appelle. Un clébard en somme, en attendant de voir s'il se couche aussi dans les mêmes termes et mérite en conséquence d'autres noms plus fruités - Marie-Madeleine, bien sûr, à quoi pensiez-vous d'autre ?
L'effet au moment du droit d'inventaire ? Désastreux. Le premier album, sous ce nouveau jour cruel, a failli filer chez le soldeur les fesses toutes rouges, et même Sunrise/Sundown a chu du piédestal imaginaire où je l'avais laissé confiant, misère... Et Conqueror a pris le trône, calmement - celui de l'album indiscutable de Jesu, à mes yeux, de sommet, de celui qui point et poinçonne le cœur.
Et Infinity, au fait ? Il est du nombre des rescapés, bien sûr : toujours dans cette nouvelle lumière plus honnête pour tout le monde, on peut bien se le dire : ce qu'on préfère dans Jesu, c'est ce où il reste du Godflesh. Non pas, d'ailleurs, qu'on ait tel Pierre à le renier : on n'a jamais refusé à Justin sa chance d'être quelqu'un d'autre que Godflesh - pourvu seulement que cet autre tienne debout. Ce ne fut pas le cas, après tout, une fois épuisée notre capacité à écouter la musique comme un effort. Mais sur Conqueror, Infinity et Heart Ache, on trouve diverses traces de Godflesh (et sur Ascension d'infimes, dans l'aspect "ampoule nue sur fil électrique dénudé accroché au plafond blanc sale d'un appartement vide" de sa production, de basse en particulier). Conqueror se tient au-dessus de tout le reste, mais c'est triché : il contient également des masses de The Cure ; de Disintegration, précisément ; le meilleur Cure pour jamais, étrangement raccord avec son étrangement belliqueux titre - et c'est bien fait, en plus. Question suite de chansons pour les jours entiers de pluie fine, enfermé le frigo presque vide à la campagne déserte à l'image de son âme, on ne fera pas mieux de sitôt.
Infinity, lui, est toujours tel que je le perçus alors : une version plus aboutie de l'alliage de Godflesh et de rock dépressif qu'était Heart Ache. Dans son format, évidemment, et l'ambition pan-broadrickienne au diapason qui s'y manifeste dans les pesantes inflexions, et même dans l'état de balbutiement et de gaucherie où il commence, qui fait un peu grincer des oreilles la première fois qu'on le dépoussière, avant qu'on arrive à son impériale deuxième partie. Pan-anglaise, voire, mais Broadrick est un peu un synonyme d'anglais. L'intro en rosée ambient qui donne envie de vivre en état de redescente un lever de soleil (Sunrise/Sundown, hein ?) sur une free party qui se réveille sous un ciel aussi gris et crachin que celui de la pochette, ces riffs ascensionnels, froids, harassés, exaltés (Infinity m'est d'ailleurs cher également parce qu'il est une des preuves les plus flagrantes et les plus éblouissantes de l'existence de ce que j'appelle "les riffs sludge à la Godflesh", cette espèce de blues mécanique ivre de vie livide)... tout là-dessus sent la capuche descendue sur les yeux, la campagne humide et froide, les yeux hagards et desséchés par la nuit passée à avaler des cachetons éperdument, la semaine à bosser à la chaîne qui attend à l'horizon... et la ferveur, flegmatique et pince-sans-rire, qui s'attache à tout cela comme la boue aux croquenots endeuillés. Plus encore que chez Killing Joke, devant qui Justin probablement rougira toujours ; et ne devrait pas. Infinity c'est le Passage de Bosque mais qui, au lieu de se laisser inexorablement désintégrer et réduire en aride cendre par sa fatigue millénaire, sous la morsure acide de celle-ci même se condense de plus en plus intensément, prend de plus en plus corps et matière, comme un nuage de limaille de fer, en une sorte de version positive, littéralement ascendante de "Go spread your wings", cependant même que son cerveau carbonise, bégaye et agonise - pour nous. Pour déverser tout ce qu'il a de bon en nous, tout ce qui lui reste plutôt que de l'emporter avec lui. Infinity est prodigieux d'amour.
Alors Conqueror est certes une chose qui a tranquillement gagné en vieillissant, et le meilleur disque de chansons de Jesu, et second-de-peu meilleur Jesu. Infinity se sent d'autant moins seul et frigorifié dans mon petit cœur, et cela est bel et bon. Mais Infinity est un des meilleurs disques de Justin K. Broadrick. Tout court.

Infinity en trois mots : térébrant, courbatu, serein

Music Hates You : Send More Paramedics

Article initialement publié sur Slow End le 05/04/2011.


On va pas ranimer la fastidieuse polémique, on va faire dans le pratique : si vous trouvez que ces tantouzes de Kyuss sont "un putain de groupe", et ça surtout après les deux premiers albums, vous ne serez probablement pas in love de Music Hates You.
Si, en revanche, vous trouvez que tout ceci a un peu perdu le hardcore, les Stooges et le zoulou en route, sûrement en décapotant trop tôt, que Warpigs (et dans une moindre mesure El Thule et Milligram) mettent sa pétée à la vieille chose, si Garcia vous a toujours fait penser à ce catcheur qui se prend pour Morrison et que vous trouvez qu'Oliveri n'a jamais eu assez de voix au conseil d'administration, qu'après Wretch tout est allé de travers et manque de bite, de tabasco, de basse dans le cul, de rotules en quatre morceaux, de rouge et d'aveuglant ...

Send More Paramedics en trois mots : dans, ta, bouche

Led Zeppelin : Physical Graffiti

Article initialement publié sur Slow End le 23/08/2013.


Bon. Déjà l'album s'ouvre juste rien qu'un peu sur un de ces quelques morceaux du corpus rock'n'roll aussi intersidéralement imparables qu'ils sont primaires, dans le fourmillement instantané d'énergie type geyser qu'il fait germer en tout auditeur digne de ce nom et qui néanmoins aurait commis l'erreur de l'affronter sans s'être au préalable anesthésié ou fatigué par tout truchement laissé à sa discrétion - sachant qu'en même temps, cela peut rendre encore plus réceptif et vulnérable à la violence de sa surpuissance caractéristique de la race divine de morceaux à laquelle il appartient - et donc, même au chroniqueur branleur résolu à s'exonérer de la partie historique et musicologique d'un discours sur Physical Graffiti, il est simplement impossible de ne pas se mettre à la hauteur de la situation et commencer par rendre à Super-César ce qui revient à Super-César. C'est pas déjà Led Zeppelin, qui a offert au monde rampant de gratitude servile "Whole Lotta Love" - et, tout simplement, "Rock'n'Roll" ? Le rock c'est aussi simple que ça, c'est cette bestiale et divine simplicité, celle du Grand Dieu Pan, lequel est au moins autant ici chez lui que dans Houses of the Holy (qui, curieusement, est ici le titre d'un morceau dont un vers, plus curieusement encore n'est-ce pas, dit "Let the music be your Master/Will you hear the Master's call ?"), plus solaire même encore, estival jusqu'à madériser et caraméliser tout ensemble, jusqu'à l'angélique, et faire avaler le soufre comme le miel qu'il est - le cœur de métier après tout des chrétiens n'a-t-il pas toujours été de vouloir fiche dans tout ce qui n'était pas de leur juridiction ou invention une souillure et une corruption qui n'est que celle de leurs propres âme et cœur ?
Heureusement, il existe des albums (des ? sérieusement ?) tels que Physical Graffiti, à la fois la démonstration magistrale, puisque "Custard Pie" n'est que la brutale, hilare et dominatrice entrée en matière, de tout ce que le rock peut être d'orgiaque, reptilien, félin, incendiaire, désaltérant, turgescent, ruisselant, palpitant, horizontal, vertical, mystique, béat, envoûtant, odorant, mon lexique commence à se tarir mais vous pourrez compléter avec tous les termes qui vous allument relatifs à la bagatelle, aux ivresses et divagations de toute nature et à la gourmandise... et la messe généreusement offerte où mettre en pratique toutes ces choses saines et belles, où accoupler au passage, en guise de noces, le fondant du fudge briton et la chaleur de la sauce cajun, en un festin candide, aussi canaille qu'il est céleste - un disque qui a tout pour être définitif, en tous les cas fatal à bon nombre de choses moins bien dotées par la nature, et qui pourtant est tout sauf une fin, tant il a tous les traits d'une aube, d'une nouvelle naissance. Et s'il ne fait presque pas de doute dans ma mémoire hasardeuse, que je n'aie découvert Magma qu'un peu après, je ne peux qu'en trouver la même ferveur de révélation païenne et cosmique (Machen, encore, toujours...) dans "Kashmir", même toutes ces années et toutes ses tribulations plus tard (las ! combien de Puff Daddies, pour combien de Schoolly D ?) - mais pour quant à elle nous emmener encore dans la foulée, avec "Into the Light", où Vander ne nous emmène pas : entre les étoiles, et tout ce qu'il y a après : encore plus de champs de framboises éternels, de pâturages délicats, d'élégie tous nus, de fruits confits instillés par coins de buvard, de mains moites d'émotion et de désir tendu jusqu'à l'anxiété, de soul bucolique à en crever - au moins jusqu'à la suivante salve de joie épique, ou bien un boogie matinal décontracté, dans un boui-boui en bordure de bayou, à la fraîche avec juste les vieux du cru comme public goguenard mais averti. Simplicité toujours. Noblesse oblige. Porteur de Lumière, plus beau des enfants. Bref.
Chaque morceau sans exception étant une mine tentaculaire dégueulant de merveilles dans chacune de ses anfractuosités, je vais cesser de m'embourber en la fouillant plus avant de mes gros doigts fébriles d'éternel puceau devant ce disque. Un disque-univers, rien moins. Je crois bien qu'une part de moi y est restée captive consentante depuis un petit bout de temps.

Physical Graffiti en trois mots : pâtissier, zoulou, sacré

Led Zeppelin : Houses of the Holy

Article initialement publié sur Slow End le 26/06/2013.


La matrice maudite de tous les Étés. On n'est pas là pour faire de l'histoire, il doit pouvoir se trouver des brouettées de bouquins sur la question pour ceux dont c'est le pied. On n'est pas là pour décrire un album que je vous conseille de connaître par cœur et depuis des lustres, sans quoi vous devez avoir des choses à vous dire avec Jacques Séguéla et je ne vous retiens pas.
On est là pour souligner qu'à une époque, on savait encore qu'une pochette de disque, c'était pas fait pour se taper des putains de cerfs, bordel. Et que d'ailleurs ladite pochette est peut-être bien également la matrice de toutes celles de tous ces albums d’Été épinglés comme des papillons sous le signe du Porteur de Lumière, à commencer par Unknown Mortal Orchestra II et Jex Thoth, au hasard.
Un paysage rural en pleine conversation avec l'envers du monde, un ciel qui n'est qu'un incendie, des abricots au duvet encore hésitant sur leur rotondité timide : qu'y faut-il de plus ? On se le demande bien. De quoi peut-on avoir besoin de plus pour danser à nouveau sur la lande, la saison des feux, des coïts et des meurtres à nouveau revenue, pour se tordre et s'arquer jusqu'à rompre tels les cordes de quelque rustique et grinçant instrument du gai sabbat, pour se griser de la poussière soulevée par les sabots caprins qui grattent et frappent fiévreusement le sol, et de l'odeur vive et suggestive de la sueur qui se faufile, sinue et s'insinue partout, piquante, entre les corps nerveux et bêlants qui virevoltent et s'alanguissent dans le laisser-aller panique le plus liquide, et de la douceur vertigineuse de la chair de tous ces fruits offerts, pour se retourner les boyaux comme une chaussette à force de lamper d'une soif sans fond cette cochonnerie de lait de la chèvre, à moins que ce ne soit pour une bonne raison que l'on appelle l'autre truc l'acide, ou que ce ne soit la came, aussi pure que la drogue des Sayyadinas, n'est-ce pas d'ailleurs dans les grottes mémorielles de l'espèce où elle t'emporte, que tu entends cette eau originelle goutter, dans cette retraite vingt mille lieues sous le monde, d'où on ne revient jamais tout à fait, jamais tout à fait aussi entier qu'on a pu l'être avant, avant l'allégresse insane de cet Été-là et ses gouffres, tout comme on souhaiterait ne revenir jamais de l'Antiquité une fois goûtée. C'est toujours la même chanson ; mais alors l'on savait vivre, bon sang.

Houses of the Holy en trois mots : acide, mythologique, sauvage

Motörhead : Another Perfect Day

Article initialement publié sur Slow End le 17/01/2012.


La contextualisation historienne de cet album, le pedigree de l'illustre guitariste qui touche ici, la nouille et les solos, les querelles de fans sur sa valeur et sur l'osmose ou non réalisée, je vous laisse bien volontiers trouver tout cela ailleurs avec grande facilité - je me permets accessoirement de recommander que vous le cherchiez de préférence dans White Line Fever, c'est sûrement le plus instructif, et sans aucun doute le plus vivant.
Cet album, c'est simplement, modestement, l'un des meilleurs albums de Motörhead et l'un des meilleurs albums du monde - un syllogisme s'est caché dans cette phrase, sauras-tu le démasquer ? Another Perfect Day est un de ces disques qui tiennent comme un grosse gifle les promesses de leur intitulé : de l'or en barre, un grandiose et généreux épi de blues incandescent emporté dans les nues par la ferveur d'une vélocité motörheadesque qu'on n'aura jamais connue si aérienne, un agile bourdon d'extase pure et non coupée, un disque scintillant d'aise, grouillant d'allégresse, ruisselant de ce feeling qui éreinte, brise de plaisir, et en éraille la voix, Lemmy n'aura jamais rayonné autant, en ermite bienheureux, que tel qu'ici, lointain dans les mirages rissolants, dans le brasillement chuintant, à la bienveillance d'un bout de clope palpitant dans la pénombre orgiaque, de guitares qui dansent l'infinie danse du feu, un disque de l'innocence riante des premiers âges des mondes, une tarentelle pour Dionysos qui rend caducs tous les lourds potages stoner à venir, tant il fait pure ambroisie du fait de boire avec une exultation simple les ondoyantes rafales de sable brûlant. Un disque qu'il est bien temps pour vous de commencer à écouter, car vous n'aurez jamais fini.
Je peux bien, allez, vous l'avouer en fin : il n'est besoin pour écrire ce prêche que de redessiner de mémoire l'empreinte au fer rouge infligée par "Shine" - vous aussi, la première fois, cela vous fera tout drôle ; les autres aussi ; c'est là le - très discutable - problème de Motörhead : régulièrement lester des albums gavés de morceaux tuants par un morceau TUANT, qu'en général, par un effet de leur déraisonnable générosité, ils placent dans le commencement du disque. Pour autant, à réécouter l'album entier, n'en regrette-je pas une virgule.
La classe est finie, les enfants, égaillez-vous ; et n'oubliez pas, en partant, de passer voir papa Tue-Monsieur : il a des bonbons pour vous.

Another Perfect Day en trois mots : cool, nerveux, divin

lundi 30 mars 2020

Unearthly Trance : V

Cela fournirait matière à une série d'articles qui aura ou n'aura pas lieu, selon que les jours à venir me verront rechuter dans une nouvelle obsession pour ce groupe, dont on ne se lasse pas d'écouter la musique lasse et lascive - mais chaque album d'Unearthly Trance est une maladie ; l'affection, et la période pour la traverser, le plus souvent confiné. Du neuro-sludge-doom d'alcôve, à plus d'un titre.
Et V, ici présent, en est une vénérienne, qui tient autant de Neurosis, comme de coutume chez nos Neurosis-de-Brooklyn, que de Hangman's Chair, et leur façon de traverser l'apocalypse et l'écroulement des temps dans une mégalopole tentaculaire léprosée, au pas titubant et lui-même s'écroulant toujours en avant, d'une sorte de bellâtre des rues au coeur aussi carbonisé et sanguinolent que la voix, la carcasse sub-cabossée ; en vérité, c'est bien de parenté avec ces sacrés banlieusards qu'il s'agit, dans cet art semblable et incroyable de faire orbiter la fin des temps autour de la plaie mortelle au coeur. qu'elle leur cause, et de la sensualité non moins invraisemblable avec quoi ils vivent cet état de fait.
Comme si, de façon étrange comme peut l'être une errance nocturne hagarde dans les faubourgs d'Innsmouth, l'intersection entre Neurosis et Eyehategod s'avérait être le plus beau-gosse des charclos nécrosés. Une manière de lover-beatdown, ou de (in)version monacale du premier Acid Bath. La version Toulouse-Lautrec, syphillis et delirium tremens de Electrocution. A la fois plus volubile et baratineur - et plus minimal, nu, dépouillé de tout, que tous ces noms-là. Comme qui dirait en vérité que le disque donne une toute nouvelle dimension, mystique et séductrice à la fois, à l'expression "in the name of suffering".
Non, décidément ce groupe n'est pas comme les autres, ni en envergure ni en singularité, et comme le diable dans ce fameux film des nineties, l'un de ses plus grands tours est d'avoir si longtemps fait croire tout le contraire.

Bardo Pond : Lapsed

Article initialement publié sur Slow End le 23/04/2014.


Pourquoi lorsque Bardo Pond semble à son plus près de réussir - était-ce le but ? s'en soucie-t-on ? - à jouer de la noisy pop élégiaque, ne pense-t-on tout du long qu'à Joy Division ?
Lapsed est aussi tarte et sentimental que shoegaze peut l'être, Isobel est aussi molle et moelleuse que femelle peut l'être, les murs de guitares sont aussi déchiquetés que du grand Sonic Youth abruti d'amour... et l'on ne fait que songer à la majesté de Joy Division sur le point de franchir les célestes portes du monde ; quand bien même Bardo Pond tente çà et là pour la blague quelques jets de psyché débraillé des canyons, les ébats promis ne rassurent pas trop par le degré de vie qu'il pourrait se rencontrer dans leur furieuse combustion, et toujours on y entend monter et crépiter la lente marée d'azote qui saisit tout en formes angéliques aux vagissements sur le point de figer ; ainsi que monte vers vous la surface au terme d'un interminable saut du haut du Golden Gate, pour vous accueillir avec à peu près autant de douceur. Et le rose tendre de l'océan de chair primordial de virer majestueusement au blanc incandescent.

Lapsed en trois mots : douloureux, fracassé, infini

Bardo Pond : Amanita

Article initialement publié sur Slow End le 22/08/2013.


Si je suis parvenu par on ne sait quel miracle, à propos d'On the Ellipse, à ne pas offusquer ma propre pudibonderie, avec Amanita ça risque d'être encore un peu plus compliqué.
Ça n'est pas que la flûte, et les chuintements et cliquetis insectoïdes au début de "Limerick", sentissent, ainsi que d'aucuns aiment à dire, la fille négligée : il n'existe pas une telle chose que se négliger, dans l'état Amanita ; dans la complète, à tous les sens mystiques du terme, et primordiale pornographie psycho-activement propulsée dont elle ouvre grand les portes. L'odeur se diffuse avec puissance, s'étale, comme font la chair et les chairs, toutes se déployant lentement et inexorablement ; en pétales ; en rides, en vagues violacées d'une mer aux brises plus salées et capiteuses que tout ce que le rock peut avoir déjà charrié de dionysiaque, de Sonic Youth à Jane's Addiction, avec Led Zeppelin en sandwich et Der Blutharsch qui mate, la langue jusqu'à terre ; collantes, aussi, à foison, sans aucune modération, ménagements ni fausse pudeur de roide mijaurée inexpugnable - que l'état de conscience ici ne permet de toutes les manières pas, dans la lourde touffeur de la rose et jaunâtre brume de chair, qui assomme la volonté, fait tituber les reins, flotter les membres, bégayer les valves, s'étrangler les embouchures, glisser les emmanchures, geindre les membranes et les parois, brûler et bramer les synapses, et le monde entier ne devenir qu'une moite jungle de pédoncules, nodules, alvéoles, pistils, corolles, éponges, ruisseaux, gorges... au-delà de la nausée, de l'épuisement, des irritantes fourmis partout et de l'acide lactique rongeant les muscles emmêlés qui refusent de laisser s'éteindre leur mol et permanent remous, jusqu'à vous froisser l'esprit comme de la tôle qui rencontre le tronc d'amanite phalloïde géante de ce groupe tellement femelle et impérieux qu'il n'a pas même besoin de basse pour vous faire sa chose.

Amanita en trois mots : caniculaire, stupéfiant, acide

Mythical Beast : Scales

Article initialement publié sur Slow End le 02/08/2011.


Comme si ce n'était rien.
Ça paraît facile comme tout, bête comme chou, de ringardiser en un battement de cil le hiératique Jex Thoth, lui donner l'air - pauvre Jex... - de Jarboe : frigide et empruntée.
Même pas de batterie, que de rares tambourins, pour soutenir ces accords décharnés, desquamés, torpidement frissonnants, qui vont et refluent comme fait l'antique ressac, et les gonfler à éclater d'une joviale fureur (ou d'une furieuse joie tout aussi insoutenable), les faire palpiter à en japper de douleur au rythme d'un galop immobile vers une guerre d'amour plus vaste que l'immense canyon qu'est ce disque plus liquide que le puits d'onyx d'une pupille dilatée par la psilocybine.
Il suffit d'un rien. Un rien qui est cette voix au naturel animal d'Apache, aux sauvages cambrures gospel d'une PJ Harvey libérée de son petit carcan d'individu, de carcasse, de temps, une Lisa Gerrard aux aisselles rêches, une déesse de la chasse barbouillée de l'éternelle adolescence de ses farouches appétits, ombrageuse amante aussi suave que le Sirocco.
J'aime beaucoup Jex Thoth, ne nous méprenons pas, je l'adore même. Tout est cependant toujours question de proportions. Le ci-devant album est de mythologiques.

Scales en trois mots : femelle, nocturne, transcendental

Jesu : Every day I Get Closer to the Light From Which I Came

Article initialement publié sur Slow End le 19/07/2015.


Pure. Selfless. Merciless. Streetcleaner. Slavestate. Messiah. Avalanche Master Song. Wounds. Someone Somewhere Scorned. Body Dome Light. Circle of Shit. Crush my Soul. Anything is Mine. Empyreal. Mighty Trust Krusher. Ghosts. Heart Ache. Conqueror...
A World Lit Only By Fire. Everyday I Get Closer To the Light From Which I Came. Vous saisissez le malaise ? Et pourquoi pas I Still Haven't Found What I'm Looking For, pendant qu'on y est...Vous me répondrez : If I Could Only Be What You Want ; et Love is a Dog from Hell. Oui, fut un temps où les phrases, même un peu trop longues, ne suffisaient pas à coller une balle dans le pied à la bête. Oui, mais concernant ces deux-là, déjà l'une n'est pas de lui et elle cingle, puis écoutez voir les paroles des morceaux correspondants, en fait de phrases, comme elles sont grammaticalement sophistiquées et prosodiquement chantournées... hein ?
Or donc, les titres à eux seuls des derniers albums de Jesu et Godflesh résument assez bien le gros problème de fond que rencontre Justin K. Broadrick ces derniers temps. Il ne sait pas ce qu'il veut dire ; ou ne sait pas comment se faire comprendre : pour nous ça revient tristement au même. Un amer embarras. Justin bégaye, pourtant, mais ces mots qu'il nous a déjà dits maintes fois sonnent désormais creux, comme des abstractions gratuites, ou le langage d'un autiste perdu loin hors de portée de tout secours. Peut-être y a-t-il en vérité un public à conquérir pour lui auprès des fans de Jandek ?
Le présent album est pourtant plus écoutable, voire attachant, à première vue, que certains mini sortis par le passé, le split avec Envy, Opiate Sun... il n'a juste rien à dire qui n'ait déjà été dit de façon plus touchante et troublante dans la bonne partie de la discographie, déjà en elle-même sculptée dans la redondance, et les variations gauches et infimes, de Jesu. Une conversation qui s'éternise sur son propre néant tâtonnant, à laquelle aucun des deux interlocuteurs ne trouve rien qui lui importe tangiblement. A trop l'écouter je pourrais même pour finir l'acheter, fasciné autant par ce vide que par les deux idées qui s'y hèlent désespérément ; ne plus l'écouter pendant quelques années ; et le revendre ensuite, alentour de 2022. Il y a quelque chose, là-dedans, çà, et là ; du Cure, plus exactement ; dans certains mols geignements de synthétiseurs au cœur d'endive fanée, notablement... Sauf qu'il n'est jamais une bonne idée, dans cette région de l'inspiration esthétique, d'inviter à se faire comparer (on ouvre tout de même son disque par un morceau qui s'appelle "Homesick", par-dessus le marché) à celui en personne qui a abordé des sujets aussi palpitants et trépidants en soi que le samedi soir à regarder goutter le robinet de la cuisine - ce qu'on imagine fort bien être le type de situations très propices au surgissement d'idées pour de nouvelles chansons de Jesu - et en a fait l'eau-forte que l'on sait.

Everyday I Get Closer to the Light From Which I Came en trois mots : en, attendant, Godot

Bardo Pond : On the Ellipse

Article initialement publié sur Slow End le 18/08/2013.


Ce coup, je baisse mes petits bras d'entrée de jeu. A quoi bon entreprendre de sérieusement parler d'On the Ellipse, du vin acide qui dévore les veines au rythme d'une crue dolente, tandis que se dévident ses notes flasques et brûlantes - quand la seule façon d'en rendre compte serait d'améliorer d'une solide pincée de champignons-passeurs votre bolée de céréales matinales ?
L'album n'est même plus la meilleure traduction de, il est, littéralement, pornographiquement, l'expérience de la stupeur après la tempête psilocybinique, ou plutôt en son œil, il remplace la réalité par une candeur discordante de lait de bique, il la marbre des filigranes aux luminescences reptiliennes de l'urine de ses guitares, corrosives mais pas tant que l'insoutenable douceur du chant, et l'aigre vibration de la flûte la fissure jusqu'au noyau et lui donne l'aplomb d'un tas de farine prêt à se faire souffler dessus et disparaître tel le souvenir d'une caresse dans la noire et limpide immensité au rire creux, caverneux, arachnéen.
Et c'est bien parce que tout ceci n'est pas simple et vile prétérition que je vais m'en tenir là avec les adjectifs qui seront toujours vains, puisqu'On the Ellipse, qui ferait presque passer Mythical Beast pour du Juliette Lewis, est simplement aussi terrifiant que la plus vaste et pure des extases.

On the Ellipse en trois mots : vie, venin, cosmos

Barbarian Swords : Worms

Article initialement publié sur Slow End le 13/11/2016.


Quelle est la - principale ? seule ? - différence entre Worms et Hunting Rats ? La même à peu près qu'entre Sathanas Trismegistos et Head of the Demon ; ou encore, figurée ici plus ouvertement : la couleur.
Ici, dans Worms, que ce soit quand on patauge, quand on thrashouze avec lubricité, ou bien quand on galope en lacérant sa voie à travers la foule qui se dresse devant : ça saigne. En calmes rivières. La tension, elle qui régnait à un degré pénible sur Hunting Rats, cette fois est résolue, aplanie, dénouée, selon la méthode des bons vieux médecins du bon vieux temps : par un bon coup de lame ajusté avec sûreté sur une artère bien fréquentée ; et que ça pisse, et que ça arrose partout, et que ça débouche et fluidifie tout ; évidemment, que la chose n'est pas dénuée, loin s'en faut, de violence ; la variété libératrice, pour être exact, et je ne dis point le mot avec dédain, mais tout l'agrément bien réel qui se peut honnêtement éprouver dans cette libération. Car, croyez le... loin s'en faut, en vérité.
Worms est beau, dans cette expression - au propre tant qu'au figuré - limpide et sans entrave de son humeur empoisonnée, dans la façon tranchante, limite scintillante à la façon d'une féérique neige de lames de rasoir, dont tout chez lui se meut, y compris les béates errances de ses oniriques et néanmoins acérés mi-larsens (mi-broadricks), dans l'absence totale de résistance qu'il admet, dans l'évidence de sa supériorité prédatrice, jusque dans l'urine fraîche qu'il vous dispense dans les plaies à longs jets de riff - avec lesquelles son black metal vous conduit vers votre doom, dans la stricte observance d'une inéluctabilité de bon aloi... ou vers le sien, du reste, tout aussi bien, car nonobstant l'on continue pour notre plus grand bonheur à songer amoureusement à Skitliv (rappelez moi la couleur de ce disque, déjà ?) en écoutant Barbarian Swords, et particulièrement lorsque l'outrageux chanteur se met à se vautrer dans un rire hystérique aussi infect que délectable et, là encore, limpide, on se prend alors à réaliser que ce pourrait aussi bien être son propre sang, que le disque s'extasie et se rend fou à contempler, répandu en croyant massacrer des armées, et à présent étalé ainsi partout sur lui et sur les murs, ruisselant inexorablement.
La différence, dont nous parlions plus tôt, elle est donc surtout simple : Hunting Rats était congestion, Worms est épanchement. Alors, considéré qu'en dehors de cela Barbarian Swords est un groupe toujours aussi monstrueux et toujours aussi brûlant, il découle que, même si grande est la tentation de le baptiser Conan l’Écarlate, sous la suggestion probable de sa corrosive pochette (ce qui serait ignorer fâcheusement l'imaginaire de boucheries pré-colombiennes mâtinées de vampirisme que tout aussi bien elle charrie), il n'y a pas trente-six mots possibles parmi lesquels choisir les trois qui caractérisent le présent album.

Worms en trois mots : bain, de, sang

Barbarian Swords : Hunting Rats

Article initialement publié sur Slow End le 26/05/2014.


L'école espagnole. Vous voyez sûrement de quoi on parle. Bloodoline, Teitanblood, Tort, Moho... Cette sorte d'extrémisme dans le bestial, le prognathe, le primate, le sataniste, le graisseux, le cruel, cette façon de tenir la poignée des gaz fermement écrasée sur sa butée tout le disque durant, de jouer à s'en faire sauter les yeux des orbites et s'en déchirer l'épiderme sous le furieux tortillement des veines en surpression. L'intensité naturelle qui accessoirement met d'office leur stoner ou leur death'n'roll sur le fil périlleux entre génial et intolérable, et donne envie de pondre des proverbes semi-xénophobes sur le cagnard qui leur déglingue le cruchon... On est d'accord.
Ajoutez donc à la liste Barbarian Swords, qui réussissent à pratiquer cet illustre savoir-faire mais en jouant, non seulement lent, mais peinard - du moins la plupart du temps : il serait sot lorsqu'on joue le doom, de s'interdire le plaisir de temps en temps d'un de ces tempos horriblement tendus à tout rompre par l'attente et la continence. Si vous voulez, Hunting Rats exerce le même genre de malfaisance fétide que Head of the Demon - mais en vous hurlant dessus tout du long à vous en décoller la chair des os, en vous agonissant de malédictions ignobles, et de force postillons de caillots de sang humides. On le devine, c'est tout bonnement insupportable, et on passe la totalité de l'album à battre frénétiquement du pied, ou de quelque extrémité qu'on préfère, sans savoir pourquoi, sur des morceaux au train de sénateur ; la sensation absurde et torturante d'écouter un disque de Katharsis et d'entendre, ainsi que dans un de ces rêves où votre ex est jouée par votre sœur, une exécrable version narcoleptique d'Autopsy ou Celtic Frost. Ou bien Skitliv en rampant entre les saguaros et les monstres de gila.
On serre les dents, on s'accroche aux deux blasts et demi, et on se jure solennellement si par hasard on en réchappe avec au moins une partie du cerveau qui n'a pas juté par les oreilles, de se mettre à écouter de la witch-house jusqu'à la fin de ses jours. Quant à la voix du type, là... En fait non, je préfère ne vous en rien dire.

Hunting Rats en trois mots : sadique, odieux, écarlate