vendredi 17 janvier 2020

Varials : In Darkness

Bon, d'accord, reprenons : In Darkness est, tout simplement, un disque de neo - non, attendez, re-reprenons : on recommence déjà à se fourvoyer dès le démarrage.
In Darkness est un très bon album de neo ; comme à l'époque historique, où déjà le mot important dans l'appellation complète "neo-metal" était "neo", tant ni Korn ni Deftones n'ont grand chose de réellement metal, non plus que Tool, ici on pourra qualifier par son nom non-abrégé le style de Varials : "neo-beatdown" ; l'important étant que le disque soit bien perçu comme un pair d'Adrenaline et Life is Peachy. A partir de là, on est confortablement calé pour s'imaginer l'octogone où Will Haven fout sur la gueule à Suicide Silence : avec sur les côtés les deux arbitres, Chino et Anselmo.
En somme un disque de neo tel qu'il serait s'il sortait aujourd'hui - ça tombe bien... - à savoir méchamment adhésif et grotesquement patate comme du neo, cependant que compact et extrême comme le hardcore de son biotope contemporain, auquel il n'appartient pourtant pas tout à fait. Le boulot de vrais bons jeunes, qui ont compris un paquet de trucs comme les petits malins que jeunes se doivent d'être, mais qui pour autant ne se croient pas plus malins que les jeunes d'avant eux, et en conséquence s'appliquent à ce qu'ils font.
Heureusement que vous, qui nous lisez fidèlement, aviez été prévenus qu'écouter du neo était encore cool, pfiouu : vous n'êtes pas pris au dépourvu, ni sujets à de ces coquetteries mal placées qui ne font surtout de tort qu'à votre propre bonheur - n'est-ce pas ?

mardi 14 janvier 2020

Plebeian Grandstand : False Highs, True Lows

Commençons par lâcher d'emblée le fameux nom qu'on a eu la coquetterie de ne pas prononcer la première fois : Deathspell Omega.
Oui, False Highs, True Lows y fait fortement penser, pour la bonne et probablement très exacte raison qu'il lui est redevable de son orientation musicale. Pour autant, l'album de Plebeain Grandstand fait de cela une chose de bien plus personnelle que les parpadelles de beumeux dans le même cas - et, ce qui nous intéresse encore plus, d'au moins aussi fascinant que l'original.
Deathspell, donc, mais éclairé par tout ce que le hardcore peut charrier d'à la fois animal et militaire, par cet posture d'esprit à la fois instinctive, féline - et commando. Mais aussi, bien entendu, et avant toute chose, éclairé par, je vous le donne en mille ? Ce rouge démentiel, insane, toxique, tout juste. C'est lui probablement qui fait que l'on croie entendre une manière blackpunk pour un futur totalitaire où la décadence est une loi martiale faisant régner la terreur et le cannibalisme, et qu'on l'on y trouve des consonnances industrielles plus satisfaisantes qu'au disque de Neo Inferno 262, mal gré qu'on en ait ; quand bien même ce cochon de batteur n'y est pas pour rien non plus, n'est-ce pas, et encore moins l'est (innocent) le chanteur de Mourir, avec ses feulements rabiques à peine plus que subliminaux, ou bien ces riffs empalant les fameuses dissonances sur les fourches d'un stroboscope... Mais ce rouge, mes aïeux ! ce rouge...
Il dit tout et pour commencer - et finir - il dit comment vous allez voir tout au bout de quelques minutes à peine enfermé dans l'album.
On avait dit à l'époque qu'on espérait revenir vers lui à la fin de l'an 2016 ; il lui aura fallu finalement plus longtemps, pour nous ramener à lui au bout de son harpon ; mais il n'y aura pas manqué.

dimanche 12 janvier 2020

Earth and Pillars : Earth II

Le coup de l'album black metal sans metal, Earth and Pillars l'avait pour mon grand désappointement - car grandes étaient les attentes, à double titre - tenté et échoué avec le disque compagnon de leur album "Neige" (coté Pillars I, dans leur nomenclature propre), en prenant l'exercice trop au sens littéral, strict : celui où l'impétrant se frotte à Filosofem et généralement se fracasse dessus.
Ils le retentent en utilisant cette fois des guitares qu'on n'entend guère mieux que le tambourinement sur le toît d'une averse dont il suffit à dire la rigueur terrible, en gouttes plus dures que de la grêle, et qui ne servent que de toile de fond vert d'eau pour se faire trouer, ainsi qu'une dentelle, par les sourds coups de la batterie - mais surtout la majesté des claviers.
Pas de discussion possible, une autorité semblable à la sévère leur est de mise : ils sont les maîtres en ce disque, que partout tranquillement ils transpercent, comme les rayons du jour les ombrelles de feuillages. Le black metal naturiste atteint ici un sommet, pas de doute. Alors on arpente le disque sans se presser, on se laisse infuser par cette lumière non pareille et extasier par cette perfection végétale, on dérive en méditation, on laisse les pieds se poser tous seuls et les pas nous emmener nulle part, et surtout pas hors de ces bois jamais.
Green metal Natures & Découvertes ? Pas vraiment, non ; Earth II est âpre, dur, inhumain comme un raisonnement elfe chez Tolkien. Du metal gris comme les futaies de Lothlórien. Et voilà comment, d'un coup, l'on comprend - enfin ; vous pouvez croire que ça m'a tarabusté et agacé un moment - l'intersection de ce disque et ses pluies de longues lames de lumière blafarde, avec les ors de derniers feux du jour, de cette pochette fatale.

samedi 11 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : O N A N I [Practice Makes Perfect]

C'est fou, tout de même, ce qu'une pochette bien conçue dans des couleurs bien choisies peut accomplir, pas vrai ?
Or donc, cet album, déjà décrit ici comme le disque de trip-hop-lounge que Die Form n'a jamais sorti ni Raison d'Être non plus, communique effectivement la sensation de contempler Pettersson en train de longuement, délicatement masturber : une statue de marbre blanc, pour être exact.
Ce n'en fait pas forcément, avec ses froids effleurements, le disque d'Ordo Rosarius Equilibrio le mieux indiqué pour s'émoustiller les pistils (de toutes les façons l'on a déjà CCCP pour cela, et Reaping the Fallen... The First Harvest), il est même plutôt d'une sorte d'assez effrayante beauté inhumaine (on a dit Raison d'Être après tout) - mais ce peut cependant s'avérer assez troublant ; le plaisir n'est pas toujours chose agréable.

vendredi 10 janvier 2020

Deathmaze : Eau Rouge

On pourrait presque se contenter de corriger la fort racoleuse fiche promo : oh, juste un léger rectificatif ; car plutôt que "'mi-Cure mi-Darkthrone", on aurait dit mi-Protomartyr.
Pour le reste c'est assez ça : Darkthrone pour la fière linéarité et qui a bon droit de l'être, sur le principe qu'il n'ya pas lieu de faire des morceaux progressifs lorsqu'on tient une pareille humeur, celle de sortir braver le vent qui vous crache au visage toutes ses glaires et sa mitraille, une du genre qui exige tout sauf de la flexibilité, Darkthrone qui, de même que Neurosis à propos de hardcore, est un vocable servant en peu de mots à dire beaucoup de choses, suivant le contexte, et ici en terrain néanmoins cold-wave, sous-entendra donc également les échos de Amebix voire Nightfell que l'on sent parfois affleurer (comme par hasard, sur un morceau titré "Flames Eternal", ben tiens...), bref pour tout sauf le black metal, ce qui tombe puisqu'après tout avec le temps, celui-ci s'avère presque un malentendu de l'histoire, concernant Fenriz et Culto.
Quant à la facette cold au sens plus conventionnel, si effectivement on parle le langage de la beatbox et des lignes de basse frustes et maussades, il y a là quelque chose, dans le timbre de la voix bien entendu mais aussi dans une certaine sobre élégance des intonations, qui rappellera plutôt les chats de gouttière de Protomartyr - d'ailleurs on penserait à la rigueur aux Cure, mais alors en passant par leur mariage avec les Sisters dans Sister Dolorosa...
Mais on a compris ou l'on va comprendre que, précisément, l'affaire de Deathmaze n'est pas de juxtaposer deux choses qui n'en font déjà qu'une seule - malgré la dissemblance qu'on pourrait croire, entre heavycrust des bois nordiques et gothcold à l'élégance sévère -, au moins dans leur cœur, sinon dans celui de qui l'ouvre un peu - et, au besoin, a déjà été préparé par un autre disque où participait Gregory Mertz. Mais de se lover dedans ainsi qu'en un vieux pardessus familier.
Et puis ils ont raison, les ladres : pourquoi se creuser la nénette davantage ? Eau Rouge n'est rien de plus compliqué que cela, car ce qui est simple n'est pas rien : pas le genre de disque qui vous aidera à cesser de déguster la musique comme on sirote une eau-de-vie ; du punk simple, qui file droit sous le vent aigre, mais au bouquet riche, puissant - on pensera encore aux lointains cousins du Black Hole Crew, mais qui auraient trop d'amertume contre laquelle enrouler les épaules pour faire les marioles. Une musique qui habite la simplicité d'autant d'ambiguïté que goth rock sait le faire dans sa grise et sourde complainte, son doux et pénétrant gémissement blessé ; une musique de solitaire, pour une vie de clébard, errant, incapable de s'attacher, et dont toute l'humble nature se voit résumée dans la façon dont la "Cybercrime" de la fin, dont la prometteuse beauté, que tout autre tâcheron opportuniste moderne aurait fait tirer en longueur jusqu'à l'embonpoint, pensant tenir l'idée de l'année, se voit promptement et abruptement rendue au silence.
Rideau.

Mourir : Animal Bouffe Animal

De prime abord, s'il fallait structurer le bouquet que l'on perçoit à l'écoute de ce black metal presque aussi difficile à épingler, malgré sa semblable relative orthodoxie, que celui de Plebeian Grandstand dont un membre est présent : on se devrait de jeter d'emblée en jeu les noms de Leviathan et Sordide.
Car ce black possède - loué avec de grandes louanges soit pour cela une nouvelle fois le nom du producteur qui à Modern Rituals, Pathetic Mankind ou Place Noire donna leur grain si particulier, à la fois minéral et brumeux - une qualité à la fois abrasive, féroce comme un chien des rues, et distante, altière telle l'air marin. Quelque chose en somme qui colle fort bien à ce logo sanglant sur sa pochette énigmatique et laconique, dans un esprit sourdement japonais sans avoir la grossièreté du japonisant.
Au point du reste que ce n'est pas tant le metal qui constitue la matière première, mais plutôt comme chez un Rorcal époque Vilagvege, les pentes de papier de verre des montagnes gelées - ce qui est assez raccord avec la pochette de Modern Rituals autant qu'avec l'angularité et la déclivité dudit logo : ça commence à ressembler à quelque chose, pas vrai ?
Le point commun entre ces choses dont le concours ici peut sembler incongru ? Il existe, en cette non pareille mais bien réelle façon que tous partagent de tenir un propos et des images à la fois massives, à la limite du monumental, et pourtant servies - comme éprouvées - brutes, crues, âpres, punk chez certains : c'était également où résidait toute l'insaisissabilité du dernier Plebeian Grandstand, avec sa capacité à jouer du black metal pur à 101% et de le faire sonner aussi explicitement menaçant que hardcore peut l'être ; on retrouve ce talent ici, mais exprimé sous un autre angle, davantage porté au mythologique et au dantesque, en des visions grandioses qui emmènent le réel faire un tour de l'autre côté de la Lune et catapultent le chant au royaume de l'hallucination...
Même avant "La Gueule Ouverte", encore plus saisissante sous ce regard avec ses mirages verglacés, ses effluves de Verne et Lovecraft, la moitié du travail est déjà faite par des guitares riches dont on se laisse volontiers perdre dans le grain hivernal : en vérité, aussi étonnant que le Deathspell Omeghardcore de False High, True Lows est cet amalgame de true black - légèrement sorcier même - avec des humeurs post-hardcore sans qu'un instant l'on ne se sente le moindrement en danger de s'abîmer dans le sentimentalisme et la pensivité barbue traditionnellement associées à ce dernier genre, lequel se voit plutôt en situation de se féliciter, de voir ainsi ajouté à son lexique, sur la "Animal Bouffe Animal" finale, la pierre à cathédrales sonores dont le black fait office de gisement, pour avec bâtir un de ces lents et colossaux édifices qui sont plutôt sa partie... au moins dans la première partie d'un morceau final peu avare en quoi que ce soit, et où pour ma part j'entends sans l'expliquer pourquoi Mourir me fait également penser à Verdun : une forme de sincérité presque enfantine, écorchée comme bien peu, et pourtant (vraiment ?) plus impitoyable que bien des guerriers plus patibulaires et caparaçonnés ?
Mourir brouille les frontières, et fait du monde dont il est contemporain, ainsi que son titre peut donner à penser qu'il parle, un royaume en proie aux chimères, au cauchemardesque, au fabuleux, dont aussi bien après tout son titre pourrait indiquer qu'il est son réel sujet ; Animal Bouffe Animal est en-deçà de ces considérations, et se joue au niveau du primordial, du viscéral, de la lutte à mort contre peu importe quoi, au juste, de l'hallucination ou de la triviale survie - que, on n'invoque après tout pas Sordide pour rien, il nous présente comme infestée de démons plus redoutables et mortels que tout le bestiaire de Gustave Doré. Le genre grosse bouffée d'air froid qui endolorit les poumons.

jeudi 9 janvier 2020

Leeched : You Took the Sun When You Left

Vilain logo, vilaine pochette qui sent le Gaza-worship (et le titre donc !) par de juvéniles coreux 3.0 à jantes de 19 pouces dans les lobes et poussés devant Cvlt Nation, classification en blackened hardcore : on voit de suite pourquoi j'ai snobbé le premier Leeched à sa sortie, inutile de perdre du temps là-dessus ; mais, dites voir : ce serait-y pas, caché dessous, le groupe capable de me redonner goût - au moins le concernant et lui seul - au hardcore oufguedin-trompe-la-mort-casse-cou-casse-tout ?
La vérité, ce premier album confirme encore la parenté avec Blessing the Hogs et déjà rien que ça, ça compte pour pas mal de points... Parce que, du point de vue purement pseudo-musicologue, You Took the Sun When You Left valide le  diagnostic doctement émis l'autre fois, à savoir que cette musique-là ne part pas d'un postulat Célestoïde, mais bien d'un Entombediforme, ce qui est bel et bon - et que du point de vue purement morfale, ça se traduit par un caractère plutôt "cambouis dans poils d'ours", de cet album où Leeched entrait encore dans des codes plus "traditionnels" (on parle d'une tradition assez récente), et ça c'est encore plus bel et bon. Le caractère plus primate - également appelé "houga-houga" - du hardcore de Leeched à ses débuts passe évidemment par des grattes telles que celles qu'on entend - avec un large sourire crétin - sur "A mouth full of dirt", mais également, et déjà, par un batteur qui n'en fait pas des caisses (no pun intended), quoique pourrait le donner à craindre un physique qui le fait prendre d'office pour le chanteur, sur les photos - mais martèle mat, lapidaire, tout dans l'art du coup de patte fatal derrière la nuque.
Du coup, vous vous en doutez ? La filiation avec Early Graves, elle aussi, se voit renforcée ; mais ce qui l'est aussi, indubitablement, c'est l'enracinement beatdown du groupe, ce qui fait qu'il possède, déjà, cette personnalité marquée qui servira de levain pour la suite (et, s'il faut accessoirement lâcher une petite vacherie histoire de préserver les bonnes habitudes, qu'il est particulièrement salutaire au vu de la discographie en déconfiture, après deux disques, d'aussi bien Early Graves que Xibalba, dont You Took the Sun When You Left rappelle les délicieux souvenirs du premier disque), laquelle d'ailleurs n'est pas tombé de nulle part puisque déjà de généreuses transitions industrielles se peuvent entendre ici, révélant ces appétits qui aboutiront au virage Hexis-darkwave à base d'infrabass'n'crazy noisezzz de To Dull the Blades of Your Abuse.
En fait c'est assez simple à énoncer : You Took the Sun When You Left nous fait retrouver un plaisir simple qu'on avait cru devenu impossible après le magique et mythique Darker Handcraft, dont il ressuscite l'effronterie cuisante mais pour un millénaire à Cianide Christs, si vous me suivez, une sorte de futur fulminant où Mad Max est l'invention de Cronenberg et Giger, en quelque sorte (et, confidence pour confidence, un peu ce qu'on s'attendait à entendre le jour où on fit la connaissance de Plague Widow).
Alors pour respecter tous les aspects de la personnalité de Leeched, on aura à cœur de finir cet article en leur répondant : "But Not the Fun". 

mercredi 8 janvier 2020

Leeched : To Dull the Blades of Your Abuse

On va pas refaire tout le film, fatigant, ni les encore plus fatigantes ratiocinations qu'il nourrit : en, résumé, Will Haven, Converge, Cursed, Trap Them, This Gift is a Curse, Hexis, Celeste, Black Sheep Wall, laissons Admiral Angry en dehors de ça, The Acacia Strain, Suicide Silence, Pornography, Code Orange, Harm's Way... L'escalade se poursuit sans fin au sein des cercles concentriques du hardcore, mais dernièrement on avait entamé, sans même parler de la fatale récurrente lassitude, une certaine phase nauséeuse, et il était temps (ou l'était-il vraiment ? on suivait ça de confortablement loin, soyons franc) que cette récente introduction de l'industriel (le black s'est trop galvaudé, que voulez-vous ? - ou peut-être tout simplement fondu dans la définition du hardcore, pour les jeunes du troisième millénaire, d'ailleurs on en trouve en ces termes, ici, sur l'un ou l'autre morceau) avec pas mal de guillemets, débouche enfin sur quelque chose.
To Dull the Blades of Your Abuse est limite industriel, donc, tant il semble de but en blanc vertigineusement indifférent à la notion de riff ou même de note : ses guitares donnent l'impression d'être jouées avec des mediators en forme de poing américain, d'avoir des cordes enduites de goudron, et d'être accordées de sorte de causer une descente d'organes même à Torche. On n'est pas vraiment pour autant du côté de The Body ou même Pornography ; plutôt du côté beatdown, du côté The Acacia Strain, Suicide Silence et Cult Leader (dont ils partagent la qualité rare de savoir mesurer leur part de chaos). Ça m'arrange : ça fournit le fun viandard qui ne se refuse pas (le début de "Let me die", c'est sérieux ??), et ça évite de trop éventer et galvauder la pestilence du versant unfun des choses ; surtout avec ce généreux lot de stridence entre sludge et Coalesce, ce qui a toujours été assez compatible à mon sens, et aussi à celui de Billy Anderson - les vrais se rappellent Blessing the Hogs, qui après tout fait un chouette lointain cousin, à ce disque de Leeched... Même si la discrète présence de touches de mascara ajoute çà ou là une légère aura charbonneuse et tragique, façon Will Haven récent.
Et puis le disque, comme on dit dans le jargon, réserve aussi son lot de petites surprises, ni vu ni connu je t'embrouille, comme l'entame de "I, flatline", presque dansante dans la manière batpunkfunk (je vous jure, j'ai pensé à The Faint), ou des moments où Leeched paraît prêt à basculer dans le Psyopus, qui en font tout le sel, et autre chose que le simple produit mathématiquement déterminé d'un contexte, mais bien une personnalité à part dans la masse.
Un bon petit hold-up hardcore dans les règles du hold-up hardcore : frais et promptement mené sans parlote inutile ni prétention à l'Histoire de la Musique, qui n'est que collatéralement écorchée ; un peu le même genre d'effet que le premier Early Graves, qui est peut-être, finalement, ce dont To Dull the Blades of Your Abuse dans l'esprit est le plus proche (puisqu'au bout du compte la vieille base Entombed est toujours débonnairement plantée sur ses croquenots, dans les fondations de ce manoir hanté-là), plutôt que de toute connerie à la Young and in the Way : une joviale autant que sinistre rossée. Il sera bien assez temps dans quelques mois, de voir s'il est resté à nous accompagner ; il peut en tous les cas se considérer comme invité et bienvenu.

mardi 7 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : Cocktails, Carnage, Crucifixion and Pornography

CCCP est un sommet, c'est une évidence, mais de quoi, là est le problème. De la première période, dite Ordo Equilibrio ? Certainement pas, quoiqu'il soit le dernier album de Pettersson à si puissamment s'enraciner dans la matière infernale des deux intouchables premiers disques : précisément parce que ces deux-là ; et qu'il ne saurait être question de les surpasser jamais. De la période entamée avec l'infixe (allez, j'ose) Rosarius ? Il n'y a pas de mérite, ni grand chose d'héroïque à surplomber, lorsqu'on parle des gentils Wedlocks (sont-ils mieux que de gentilles versions assourdies et un peu plates des albums d'Ordo Equilibrio ?), dont il est même une libération de la simplicité stérile.
Tout au plus, du reste au vu de ce qui le suivra, sommet, pour autant que cela possède le moindre sens, de la mue entamée avec Conquest, Love and Self Perseverance, de ce son, cette incarnation quelque part entre The Moon Lay Hidden Beneath a Cloud et Sol Invictus (dites Death in June si vous préférez, je n'en écoute qu'un seul donc je ne suis pas expert) - et que la suite devait donc révéler une chose uniquement transitoire, pour une entité désormais en constante délicate mais sûre mutation, et d'ailleurs ce qui se déploiera plus amplement ensuite bourgeonne déjà ici : le cabaret, la décadence au subtil accent italien... Mais néanmoins se montre à un certain stade d'évolution tellement épanoui en soi, qu'il est un sommet... en soi. De l'entendement tout à fait approximatif (et satisfait de l'être) que j'ai des concepts centraux à cette discographie, c'est plutôt raccord.
Cocktails, Carnage, Crucifixion and Pornography est une sorte de transposition des rites fétichissataniques des premiers disques dans un sombre cabinet tout tapissé de velours et de cuir, à l'air alourdi de fumées capiteuses et narcotiques, où il nous emmène au coeur d'une nuit russe rêvée, dont les grondements des ogres à monocles dehors nous oppressent les sens et nous jettent frissonnants entre ses griffes accueillantes, dans un calme comme d'une crypte secrète sous l'orgie de When Did Wonderland End ?, dont il nous épargne les outrages enflammés pour nous réserver un traitement plus raffiné.
Un sommet, alors, comme celui d'une montagne d'où il semblerait se pouvoir contempler et descendre tous les chemins suivis à un moment ou un autre par Equilibrio : il est parfois aussi horriblement morne que les vieux disques, autant qu'il est à d'autres plus luxueux encore que les suivants, et laisse entrevoir dans ses moirés des éclairs fugaces aussi bien d'O N A N I que d'Apocalips... De façon moins emphatique et licencieuse, on peut dire qu'il marque un sorte de dernier adieu - avec les petits plats mis dans les grands - aux lourdes et brûlantes fumigations soufrées des premiers disques, lesquelles étaient en train de s'éteindre avec les deux albums précédents ; avant que de passer pleinement à ce qu'on entend donc déjà ici prendre leur place : la laque impeccable, les mille et une nuances du noir brillant sans fond (dark est cette folk en vérité, cette folk de satyre citadin), et ses chimères sans fin.
Mais tout cela, cette opulence de sens au singulier que princièrement le disque offre au fâcheux en quête de pourquois des comments pour faire abat-jour aux cris de celui au pluriel, est, faites excuse, presque hors de propos, tant ce qui compte, écrase de sa terrible somptuosité, dans CCCP, est sa couleur d'automne empoisonné, ses tons de vert ténébreux et vineux, de bronze et de marbre malades, à en carboniser sans flamme, ces gémissements de plaisir qui sont autant de sanglots funèbres, presque une statuaire en eux-mêmes, aussi effrayante que manifestement sacrée, à l'image de la parfaite et naturelle harmonie sur "Remember depravity and the orgies of Rome" entre ces féériques et scintillants ruissellement de clochettes (entendus dès l'entrée dans le disque en pleine orgie) et des plus sinistres grondements d'avidité du tombeau. Le son - et partant l'atmosphère, qui non pas repose sur lui seul, mais y est intimement et fatalement liée - de Cocktails, Carnage, Crucifixion and Pornography est un prodige, d'ainsi à la fois éblouir et subjuguer à l'égal de toutes matières les plus précieuses, et sembler fait uniquement de monceaux de cendres, gracieusement brassés en pluie à la façon dont on fait des fontaines avec les feuilles d'automne, ces cadavres en foule d'hécatombe ; cendre dont il fait fourrure pour vous en vêtir, et qui dit fourrure dit évidemment Vénus - et Peter Steele... - tandis que qui dit feuilles d'automne plus expressives que des masques tragiques grecs, dit Amber Asylum - que l'on verrait ici se faire rudoyer et outrager par un cruel officier de la décadence, et perdre le contrôle de son propre roman.
... Et en vertu de tout cela, ou peut-être simplement d'une magie qui est propre à l'humeur du moment de sa floraison, il paraît par certains aspects le plus sincère, le moins machiavélique, le plus investi, ainsi que sur un champ de bataille se révélant parfois être une couche à feu et à sang, bien entendu ("Regression and the return to paradise extinct", est-ce encore du In Slaughter Natives, ou bien chute-t-on déjà plus bas, dans le cercle de Mz.412 ?) - le plus candide à la fois dans sa ferveur pour la beauté et dans son désespoir sans fond... Mais probablement n'est-ce là qu'un nouveau masque plus cruel et sophistiqué que tous les autres. A vous de choisir à quoi vous voulez croire, CCCP ne vous ferme aucune porte dans ses enfers, et vous laisse toujours seul auteur ou coupable de votre sort.
Non, assurément Cocktails, Carnage, Crucifixion and Pornography moins encore que tous les autres disques ne se compare à aucun, plus encore que possible il est seul en son genre, en son royaume de ruine.

lundi 6 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : [Vision : Libertine] The Hangman's Triad

Ce n'est pas compère Le Moignon qui me contredira, qui avec moi assista au concert parisien d'In Slaughter Natives durant lequel Tomas Pettersson, aux claviers, semblait tellement s'ennuyer qu'avec sa figure naturelle de traître satanique, nous ne pûmes nous empêcher totalement de le soupçonner pour l'avanie technique qui à demi sabota la prestation, enrageant jusqu'au désespoir le malheureux Havoukainen : Monsieur Ordo Rosarius est une sorte de fourbe infernal au sein de la déjà ténébreuse famille Karmanik historique ; et l'on ajouterait volontiers une certaine forme - brillante - de vampirisme esthétique à ses autres forfaits moins certifiés.
O N A N I est son album de Raison d'Être, Apocalips son album d'In Slaughter Natives, Let's Play son album d'Arcana (non je déconne : je ne saurais pas dire, je n'ai jamais écouté plus d'un morceau d'Arcana) : The Hangman's Triad est son album de Sophia ; au moins autant que le disque qui enfonce encore un peu un Let's Play (Two Girls and a Goat) encore à venir, et montre Ordo Rosarius Equilibrio parfaitement capable de teinter sa musique dont les crépuscules semblent voués au papier glacé des magazines bourgeois, de vibrations tragiques entrant en résonance avec celle de Primordial - tout comme celles charnelles d' O N A N I le faisaient avec celles du Die Form de Visionary Garden : car vampire n'est pas plagiaire, et évidemment le disque se nourrit, mais n'est rien de toutes ces vulgarisations.
The Hangman's Triad est donc des albums d'Ordo le plus domanial, le plus baron, le plus chasse à courre ; au moins quant à sa première partie, intitulée "Holy Blood, Holy Union". En vérité, si ce n'était que pour introduire le mot "vampire", ce laborieux et douteux préambule que vous lisiez plus haut se justifiait encore - tant ce terme-là désigne, ainsi que du doigt l'on alerte la foule sur le coupable, à la perfection le Tomas Pettersson qui vous prend sous l'ombre de ses ailes sur sur le premier disque de cet album : "The Fire, the Fool and the Harlot", si ça n'est pas Gary Oldman vieux et jeune à la fois, dans le Coppola... Ou une sorte de Jack l'Eventreur mêlé de Vicolte de Valmont ?
Quant à la seconde partie, l'étrange "Tribalism of Tribadism", qui déçoit un tantinet les premiers temps, de ne pas poursuivre dans cette veine dont au bout d'une seule petite demi-heure on est encore sur sa faim... Est-ce une sorte de new-wave de poète en costard, de pop musique de chambre un peu dans la façon d'And Also the Trees, dont il montre la version luciférienne, horriblement affable et civilisée ? Verse-t-on de plus en plus dangereusement près du néo-classique (et il faut que bien admettre que c'est de plus en plus dangereusement bien fait) ? Mais le pavillon de chasse étend également son ombre menaçante sur la courtoisie de ce second disque, avec ses secrets que les bonnes manières commandent de taire, mais la force de caractère de s'y adonner avec feu - et pèse sur les rêves qui vous viennent entre ces draps froids.
Et puis tout de même, mince ! Jouer cette musique qui toujours évoque les caves, les alcôves et les douillets cabinets, avec leur matières soigneusement vernies et polies, et dans les coins une riche poussière aussi vieille que Gilles de Rais - et y faire ainsi ressentir en dépit de tout, qui d'un coulis glace l'échine, la présence du vent, plus inquiétante que tous les loups, pardon ! Le disque parvient à vous faire à la fois goûter un luxe et un confort imposants même selon les propres standards maison, et même un peu croire faire partie - "Venus in nothing, but diamonds and pearls", tout de même ! - de cette caste qui s'élève - et cependant sentir en permanence exposé, à découvert, sous la menace d'une prédation - ce qui est après tout également un propos central de Pettersson et Madame - mal définie mais d'amples proportions.
Alors on se rend ; une nouvelle fois, on se laisse convaincre, envelopper, renverser, subjuguer - et c'est à peine si l'on a encore assez sa tête à soi pour se divertir et s'émerveiller de cette faculté qu'ont les gens de trouver qu'Ordo Equilibrio récite une recette et aligne des albums interchangeables depuis des lustres ; mais ensuite on se rappelle qu'on l'a partagée, par préjugé, et on sourit.

samedi 4 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : Let's Play [Two Girls and a Goat]

Il aurait pu - il aurait dû ! - être bien, cet album, avec l'arrogance chimique des infernales couleurs de sa pochette, dont l'atterrante vulgarité convoque Nymphomatriarch et Rihanna à la même partie pas très fine - mais promise à un luxe jamais démenti. Il aurait dû être exubérant, extravagant, indécent, indomptable.
Las ! le disque smart et graveleux qu'on le rêve, il existe déjà et porte le nom de Songs 4 Hate & Devotion ; et Let's Play [Two Girls and a Goat] ne se révèle pas être le jumeau en latex rose qu'il eût dû, ou le cousin de Die Form qui prend son pied en prêchant. Au lieu de quoi il s'avère aussi plastifié, en effet, dans son inspiration mélodique, et aussi élégant dans ses arrangements, qu'une illustration de couverture qui au final ferait un flyer parfait pour une soirée fétichisante dans une discothèque bourgeoise et bon chic bon genre de la capitale ; quand bien même par bonne volonté on continue à essayer d'y voir de l'ambigü, une pomme, des griffes d'oiseau... ? Et l'accent de Tomas Pettersson y condense tous ses pires tics, tous ceux où lui aussi semble tenter de plastifier les attachantes disgrâce de son timbre de pasteur attoucheur.
Pour le coup, voilà un album d'Ordo Rosarius Equilibrio dont derrière un concept clinquant tout le contenu musical semble bégayer, bafouiller des cochonneries déjà sussurrées avec plus de brio d'autres fois - d'ailleurs il est bien question de cela, les lignes vocales qu'il propose (pour en revenir au constat initial effectué sur un disque dont le mérite principal, et non négligeable, aura été de me faire découvrir les trésors snobbés de la période pop de Rosarius) semblent se répéter, ne reposer que sur un procédé, pour le coup bien plus répétitif que la fausse monotonie des austères scansions habituelles. Une malédiction, une panne semble en vérité frapper Let's Play seul, alors que, par exemple, un O N A N I (Practice Makes Perfect), avec lequel la comparaison est assez désobligeante pour le premier cité, parvenait à partir de bien peu de choses et un concept tout aussi mince - exhiber la masturbation comme une pratique rituelle - à rendre palpable une réelle atmosphère, et avec des idées de production bien senties changer par exemple la voix de Pettersson en caresse, spectrale, voletant au milieu de sonorités tintant sans substance qui étaient autant d'effleurements, et en faisaient presque une douce version téléphone rose de la période ante Rosarius.
Il aurait pu, il aurait dû avoir une saveur prononcée, même infecte, même abjecte, même écoeurante : il n'est que fadeur. De toutes les manières, un disque d'Ordo Rosarius Equilibrio nous donne généralement des couleurs quelque part dès son morceau de commencement, à défaut de tout révéler des siennes ; et ici qu'avons nous en fait d'intromission ? Un, des notes de piano qui ne suggèrent guère que Tranxen 200, deux (puisqu'on n'est toujours pas excité), du Primordial qui - un comble - n'a pas la moindre flamberge à faire fouetter par le vent, trois (acharnement, quand tu nous tiens), quoiqu'on pense de l'electro sur Songs 4 ce qu'on entend sur ce "Evil wears a mask with your name" est 4 fois pire, dans le genre groupe de dark folk tentant d'habiller jeune et ne faisant, avec ces piteux colorants rock et electro bon marché sous leur vernis, que tomber dans la plus lavasse variétés. Bref, pour un peu on irait se télécharger un Mylène Farmer, histoire de se réchauffer un peu. A partir de là, le robinet à eau tiède se coince, et plus jamais ne cessera de couler régulièrement jusqu'à la fin d'un disque excitant comme une capote anglaise, au point qu'on se voit forcé de lui reconnaître ce mérite : même en s'ouvrant, comme le faisait l'ep apéritif, sur "Ménage à trois - There is nothing to regret" et son début de plaisant pelotage, le disque nous aurait sans faillir causé un fiasco déprimant.
Le danger bien réel que fait encourir Let's Play, c'est que brille de mille feux à côté de lui un The Hangman's Triad, aux tableaux de dernière traque crépusculaire sur les Highlands pourtant un tnatinet délavés et guère vigoureux. La véritable envie qu'il donnera aujourd'hui, c'est continuer à deviser d'O N A N I .

Pour le coup c'est avec lui qu'on dérive à proximité des oniriques eaux des oeuvres les plus évanescentes de Philippe Fichot et Eliane P., voire parfois presque de Lovage, sans que ce soit tout à fait surprenant bien entendu, en double vertu (rires) du propos et de son idiome teinté d'italien. Pour le coup les couleurs propres à Ordo, tant celles qui lui sont devenues habituelles, du crépuscule apo-folk, que les plus antiques, du cérémoniel luciférien et du rite de la moisson, sont à la fois présentes sans aucun doute possible et pourtant utilisées pour partir explorer ailleurs - ce qui n'est pas forcément la pratique plus fréquente dans le cadre du plaisir solitaire. Pour le coup on se laisse emmener par la rêverie ; en terres bien plus équivoques que ne le laissait espérer un titre aussi explicite, pour peupler de gémissements ambigus les landes mortes de Raison d'Être ou Ildfrost. Ce qui est certain, c'est que la chose est très loin d'être aussi pesante ou pressante qu'on la pressentait, et peut-être même une des choses les plus absentes qu'ait créées Ordo Rosarius Equilibrio, malgré toute sa religieuse solennité, de sorte que le mystère en reste entêtant à l'odorat. Presque on en serait titillé de l'envie de se tripoter en les écoutant, ces soyeux soupirs mortuaires, ces râles exsangues, voir ce que ça donne.

Bravo Tomas, bonne idée, on a bien joué grâce à toi.

vendredi 3 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : Songs 4 Hate & Devotion

Il faut toujours qu'il y en ait qui vienne me faire mentir, me démolir ma baraque ; chaque fois, chaque fois que j'oublie de faire une petite, infime vérification, c'est pareil : je vous jure, je vais finir par devoir devenir journaliste d'investigation.
Or donc, avant de tenir tous ces si brillants et spirituels propos qu'on a vus, j'ai prétendument procédé à l'inventaire qui seyait ? J'en avais oublié un ; UN foutu album. Et vous l'avez devant vous. Il s'avère simplement être L'album où Tomas Pettersson prodigue les mélodies vocales sans compter - et sans faillir ; contrairement à ce que je diagnostiquais péremptoirement, donc, quant à une sorte de malédiction qui l'aurait frappé sur ce sujet précis.
Oh, Songs 4 Hate & Devotion n'a pas - et manifestement ne cherche pas à avoir - le tranchant de katana qu'exhibe Apocalips, dans sa pratique du luxe et de la luxure ; il serait plutôt une sorte d'album de Depeche Mode d'Ordo Rosarius Equilibrio : voilà le genre de décadence indulgente dont il est question, de dandysme flegmatique affalé dans les fauteuils en cuir d'un club des suicidés trop mous et impuissants chroniques pour ne pas se louper, où Pettersson cotoierait Brian Warner et Jean Des Esseintes. Le port militaire semble devenu trop épuisant et vain, l'uniforme trop inconfortable aux entournures avec toutes ses coutures, pour l'individu qui n'a plus la force de se projeter dans des scénarios excessivement romanesques (un peu quand même, on n'est pas des bêtes), et s'écroule, s'abîme dans une musique de variétés toute en coupes amples, en matières souples et fluides, tombant en drapés liquides, liquoreux, déliquescents. Or ce qui est abîmé n'est pas sans posséder notoirement un charme en puissance particulièrement... puissant.
Le serpent est vieux ici, et préfère traîner ses anneaux parmi les coussins mous de l'indifférence, que se dresser raidi et menacer : il a son regard toujours aqueux du poison qui l'emplit, mais lointain, brouillé ; et peu lui chaut qu'on le prenne pour un gigolo titubant, une sorte d'Anna-Varney en smoking un peu froissé à l'arrivée des petites heures et du petit matin, avec ses ondulations hésitantes, enfarinées. Le jour est aussi lessivé que lui, c'est l'occasion ou jamais pour une fois de sourire, d'un sourire battu, flasque comme ces rythmes lounge et ces sonorités de synthèses comme des néons discordants, sourdement désaccordés : au loin se dessine le feu du levant, immortel et qui continuera de se lever sur les plus grandes gloires à leur crépuscule ; toujours là pour donner un lustre sanglant d'incendie à leur chute (Tomas n'a peut-être pas inventé le coup de la trompette, mais putain ! qu'est-ce qu'il sait bien s'en servir, et n'est-ce pas là tout ce qui compte : savoir se servir de son instrument ?), ou pour les laver dans un bain de lumière velvetienne.
On pourra dès lors - suivant le degré auquel on a soi-même la tête à l'envers ? - juger naufrage total ou ascension les remixes paresseusement transouillants servis sur le disque appendice, y voir une cohérence navrante avec la parution se faisant désormais chez Out of Line, des échos du Leaether Strip gâteux, ou y entendre la clarté triomphale d'un after à la lascivité proprement post-chimico-apocalyptique ; mais personnellement, sans même parler de tout ce que j'associe de profond et sacré aux afters, les raclements d'outre-tombe qu'on entend sur "Another song 4 hate and devotion", sapés assez classe pour passer n'importe quel physio tout en recelant encore au fond de la pupille l'éclat inquiétant du death industrial, je ne les trouve pas chez le premier tâcheron venu donnant dans l'electro kinky-darky, figurez vous, et pour cause puisque l'on parle d'une musique dotée d'une toute autre... profondeur, dans de nombreux sens du terme.
Et puis la musique de Pettersson, qu'elle soit fetish death-industrial ou fetish apo-folk, a toujours été lustrée et ce n'est pas ici, en devenant loungepop décadente, que cela risquait de changer (on est au même niveau de soyeux qu'un certain récent Leaving Meaning, mais où le démiurge invasif se laisserait, si délicatement, ourler de choeurs féminins aussi essentiels au hiératisme céleste ici à l'oeuvre, qu'ils sont discrets) ; pas sur un album dont le morceau d'entame, avec sa souple démarche féline, parle la langue de Prospectus I autant que celle de Purgate My Stain. Qui a la mufflerie de pinailler sur ce qui vient ensuite, ainsi préliminairement éclairé, est un sot qui se verra refusée par sa propre faute l'entrée de champs élyséens odorants où Anna-Varney et King Dude sont les deux faces qu'arbore un Janus aux œillades lourdement suggestives contredites par un sourire de molle indifférence stoïque.
Un peu tarte ? Songs 4 Hate & Devotion l'est assurément (mais moi aussi, c'est tout de même bien foutu cette affaire !), n'empêche qu'il est également par endroits (j'eus pu en citer, d'autres chansons qui font haleter) l'une des plus belles choses qu'Ordo Rosarius Equilibrio ait sorties, cet album qui se rêve en Rome-Europa contemplant sa chute comme un mélo, en se tamponnant les yeux avec un mouchoir de la plus fine dentelle aussi trempée de parfum douceâtre que de larmes salées. Il n'y a que la première gorgée qui heurte, et encore. Vous pouvez bien garder votre Leonard Cohen, allez, moi je prends le petit Lord Narcisse libidineurasthénique avec ses cheveux plats bien gominés sur le côté.
Et maintenant ? Je vais refaire cet inventaire en pénitence - des fois que le cuistre pressé serait passé à côté d'autre chose.

jeudi 2 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : Apocalips

Mon inventaire aussi acharné qu'héroïque des nombreux albums non en ma possession de Tomas Pettersson, aura fini par se justifier. Il n'est pas, en matière de disques, question d'avoir raison ou pas ; toutefois, lorsque je lis ici ou là Apocalips décrit ainsi qu'on est, certes, fortement tenté de le voir, à savoir un n-ième album de la même formule à peu près invariable à quelques détails près, avec juste "une production un peu trop aiguë gênante"... Je me retiens d'une certaine condescendance.
Cette production désagréablement nette, coupante, constitue précisément l'un des éléments qui détachent Apocalips de tous les autres à mon sens - autant des albums à partir des Wedlocks ou au plus tard de CCCP, que de la - plus illustre - trilogie rituelle et ténébreuse. Mais il est vrai que, probablement, la chose est moins évidente à décrypter lorsqu'on écoute la version originellement parue de l'album, et non la réédition dont on voit ci-contre la pochette (... ou l'édition initiale mais sur vinyl), avec au nombre de ses bonus une "Love always dies, but hate is forever" qui n'aura jamais vu Ordo Equilibrio plus proche du power electronics, et à tout le moins bien campé en terrain de bataille, et non plus simplement aimant à se caresser en uniforme dans son boudoir.
Apocalips est hostile, franchement, assassin, sans pitié ; pas que cela l'empêche d'être plus porté aux vertiges de sensualité en matières luxueuses que jamais, du reste, en témoigne "Hear the sound of a black flame rising" ; au contraire, même : on s'aperçoit ici une bonne fois pour toutes, surtout à la lumière d'un paresseux et décevant Let's Play (Two Girls and a Goat) fraîchement paru, que Pettersson est autrement plus fascinant, inquiétant, séduisant, intoxiquant - en un mot : expressif, lorsque comme ici il se contente de scander, plutôt que lorsqu'il veut enjoliver sa vilaine voix de pervers nasillard (no pun intended) par la mélodie, ce qui ne fait dans le cas du nouvel album que rendre passivement criante la pauvreté de son inspiration - quand au contraire son registre parlé ne fait avec les années que se révéler de plus en plus faussement répétitif et monocorde.
Oui, l'orgie d'Ordo Equilibrio et Ordo Rosarius Equilibrio récemment auto-infligée à bibi aura également eu cet effet aussi étonnant qu'inattendu, que je n'ai enfin plus de problème avec la voix de Tomas et son odieux accent de Donatien Alphonse d'Oscarwilde enrhumé et appliqué, ce qui l'aura permis d'entendre à quel point sous sa diction théâtrale et sentencieuse il fait sournoisement merveille. Mais lorsque la musique est ce que, donc, l'on croit à tort d'Apocalips - lorsqu'on parle, en somme, d'à peu près tous les albums depuis CCCP - tout ce talent par définition intangible voit son charme en puissance s'évanouir sitôt son musc émis, et donc au fond n'exister pas. Heureusement, les bonnes chansons - et non pas seulement les bonnes idées d'arrangements et le soin de production - sur Apocalips ne manquent pas, pour nous percer le flanc et nous arracher gémissements de biche blessée et autre halètements de proie, et pour être rendues encore plus fatales par un luxe exquis qui donne à une "Let the words of my murder be the last words you hear" des airs d'Enter Now the World pour jouer le Jugement Dernier dans l'alcôve, à "When we murdered the world on the fourteenth of May" un parfum d'Alberto Moravia et de Kirlian Camera d'autrefois, quand cela voulait dire poison, ou à "She's in love with a whip" des grâces douloureuses de Sopor Aeternus un très grand jour - et dieu sait pourtant si sur le papier, voir des Suédois fripons reprendre "Venus in furs" ressemblait à un naufrage annoncé dans l'embarrassant ; on aura encore de fugaces éclairs de Die Form sur "Hell is my refuge - A golden dawn for a Judas kiss" : c'est vous dire, en un mot comme en cent, combien d'un coup tranchant (ce qu'est cet album de bout en bout dans sa soyeuse tranquillité) la perspective s'agrandissant la famille à laquelle appartient Ordo Rosarius Equilibrio s'avère éminemment ramifiée (et en vérité à la fin on se la fait, la réflexion que c'est avec les aristocrates Phallus Dei, et non ce paysan de Spiritual Front qui les tire vers leur fossé, qu'ils devraient traîner).
C'est que l'inspiration musicale, sur Apocalips, se montre à l'image du ton adopté par Tomas Pettersson : débarrassée, affranchie enfin des épuisants oripeaux, à la coupe étriquée, du pot-de-colle insinuant et du tripoteur obséquieux, pour assumer pleinement une autorité inflexible et une assurance légitime ; jusqu'à se permettre de laisser à terre glisser toutes nippes, pour une "Who stole the sun from its place in my heart ?" à peu près aussi sophistiquée que du Sol Invictus... et aussi létale, avec sa voix dépouillée enfin de toute force, tous les masques de l'intellect tombés, abîmée au fond du puits ; en cendres.
L'effeuillage est, probablement, un art ; celui-ci est martial, d'évidence, et en vérité il est dangereux, au moins autant qu'il est sensuel ce qui est beaucoup. Mais une fois ainsi achevé l'édition dont on parle se termine ainsi que fatalement de telles choses peuvent arriver, en tel appareil et dans telle pièce. Sans s'être jamais une seconde dépouillé de sa plus altière dignité.