samedi 4 janvier 2020

Ordo Rosarius Equilibrio : Let's Play [Two Girls and a Goat]

Il aurait pu - il aurait dû ! - être bien, cet album, avec l'arrogance chimique des infernales couleurs de sa pochette, dont l'atterrante vulgarité convoque Nymphomatriarch et Rihanna à la même partie pas très fine - mais promise à un luxe jamais démenti. Il aurait dû être exubérant, extravagant, indécent, indomptable.
Las ! le disque smart et graveleux qu'on le rêve, il existe déjà et porte le nom de Songs 4 Hate & Devotion ; et Let's Play [Two Girls and a Goat] ne se révèle pas être le jumeau en latex rose qu'il eût dû, ou le cousin de Die Form qui prend son pied en prêchant. Au lieu de quoi il s'avère aussi plastifié, en effet, dans son inspiration mélodique, et aussi élégant dans ses arrangements, qu'une illustration de couverture qui au final ferait un flyer parfait pour une soirée fétichisante dans une discothèque bourgeoise et bon chic bon genre de la capitale ; quand bien même par bonne volonté on continue à essayer d'y voir de l'ambigü, une pomme, des griffes d'oiseau... ? Et l'accent de Tomas Pettersson y condense tous ses pires tics, tous ceux où lui aussi semble tenter de plastifier les attachantes disgrâce de son timbre de pasteur attoucheur.
Pour le coup, voilà un album d'Ordo Rosarius Equilibrio dont derrière un concept clinquant tout le contenu musical semble bégayer, bafouiller des cochonneries déjà sussurrées avec plus de brio d'autres fois - d'ailleurs il est bien question de cela, les lignes vocales qu'il propose (pour en revenir au constat initial effectué sur un disque dont le mérite principal, et non négligeable, aura été de me faire découvrir les trésors snobbés de la période pop de Rosarius) semblent se répéter, ne reposer que sur un procédé, pour le coup bien plus répétitif que la fausse monotonie des austères scansions habituelles. Une malédiction, une panne semble en vérité frapper Let's Play seul, alors que, par exemple, un O N A N I (Practice Makes Perfect), avec lequel la comparaison est assez désobligeante pour le premier cité, parvenait à partir de bien peu de choses et un concept tout aussi mince - exhiber la masturbation comme une pratique rituelle - à rendre palpable une réelle atmosphère, et avec des idées de production bien senties changer par exemple la voix de Pettersson en caresse, spectrale, voletant au milieu de sonorités tintant sans substance qui étaient autant d'effleurements, et en faisaient presque une douce version téléphone rose de la période ante Rosarius.
Il aurait pu, il aurait dû avoir une saveur prononcée, même infecte, même abjecte, même écoeurante : il n'est que fadeur. De toutes les manières, un disque d'Ordo Rosarius Equilibrio nous donne généralement des couleurs quelque part dès son morceau de commencement, à défaut de tout révéler des siennes ; et ici qu'avons nous en fait d'intromission ? Un, des notes de piano qui ne suggèrent guère que Tranxen 200, deux (puisqu'on n'est toujours pas excité), du Primordial qui - un comble - n'a pas la moindre flamberge à faire fouetter par le vent, trois (acharnement, quand tu nous tiens), quoiqu'on pense de l'electro sur Songs 4 ce qu'on entend sur ce "Evil wears a mask with your name" est 4 fois pire, dans le genre groupe de dark folk tentant d'habiller jeune et ne faisant, avec ces piteux colorants rock et electro bon marché sous leur vernis, que tomber dans la plus lavasse variétés. Bref, pour un peu on irait se télécharger un Mylène Farmer, histoire de se réchauffer un peu. A partir de là, le robinet à eau tiède se coince, et plus jamais ne cessera de couler régulièrement jusqu'à la fin d'un disque excitant comme une capote anglaise, au point qu'on se voit forcé de lui reconnaître ce mérite : même en s'ouvrant, comme le faisait l'ep apéritif, sur "Ménage à trois - There is nothing to regret" et son début de plaisant pelotage, le disque nous aurait sans faillir causé un fiasco déprimant.
Le danger bien réel que fait encourir Let's Play, c'est que brille de mille feux à côté de lui un The Hangman's Triad, aux tableaux de dernière traque crépusculaire sur les Highlands pourtant un tnatinet délavés et guère vigoureux. La véritable envie qu'il donnera aujourd'hui, c'est continuer à deviser d'O N A N I .

Pour le coup c'est avec lui qu'on dérive à proximité des oniriques eaux des oeuvres les plus évanescentes de Philippe Fichot et Eliane P., voire parfois presque de Lovage, sans que ce soit tout à fait surprenant bien entendu, en double vertu (rires) du propos et de son idiome teinté d'italien. Pour le coup les couleurs propres à Ordo, tant celles qui lui sont devenues habituelles, du crépuscule apo-folk, que les plus antiques, du cérémoniel luciférien et du rite de la moisson, sont à la fois présentes sans aucun doute possible et pourtant utilisées pour partir explorer ailleurs - ce qui n'est pas forcément la pratique plus fréquente dans le cadre du plaisir solitaire. Pour le coup on se laisse emmener par la rêverie ; en terres bien plus équivoques que ne le laissait espérer un titre aussi explicite, pour peupler de gémissements ambigus les landes mortes de Raison d'Être ou Ildfrost. Ce qui est certain, c'est que la chose est très loin d'être aussi pesante ou pressante qu'on la pressentait, et peut-être même une des choses les plus absentes qu'ait créées Ordo Rosarius Equilibrio, malgré toute sa religieuse solennité, de sorte que le mystère en reste entêtant à l'odorat. Presque on en serait titillé de l'envie de se tripoter en les écoutant, ces soyeux soupirs mortuaires, ces râles exsangues, voir ce que ça donne.

Bravo Tomas, bonne idée, on a bien joué grâce à toi.

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