mardi 31 mars 2020

The Body and Thou : You, Whom I Have Always Hated

Avec tout le respect que j'ai pour Thou, le groupe qui joue une musique si singuliere, voici devant vous un disque où l'on peut entendre King et Buford jouer du Thou - l'instrument.
Oh, et ils font quoi, avec ? Ils jouent du The Body - la musique. The Body saisit le sludge - et en fait du The Body, cette chose qui passe comme une contagion du post-hardcore post-nuke (All the Waters... ) au power electronics discount (The Tears of Job) en passant par la drum'n'bass de fin du monde (I Have Fought...) ou l'indus rythmique épique (No One Deserves), sautant de l'un à l'autre comme la flamme d'un incendie - mais faite de pur sentiment universel de désolation et d'ordure.
Oh, avec quel délicate jubilation et subtil brio caressent-ils les corde du crackhead-blues, du doomcore, du blackgrunge qui sont tendues sur le Thou - pour en faire... ce sludge d'Hiroshima. Qui chez eux ressemble quelque part à une sorte d'étrange fruit terminal (jusqu'à leur prochaine extrémité de disque) du post-punk, une version rock des collaborations avec leurs siamois d'Uniform... The Body, finalement, c'est une radiation. Une qui rend tout - même le sludge - gris, froid, désespéré ; horrible.
Et comme ils sont au fond ce qu'on appelle de vrais gentils (RIRES : ce sont en fait de vrais méchants, car non ignorants de l'existence de la bonté et la poésie), Chip & Lee, sur ce disque ils vous montrent les deux facettes de cet état de fait : la beauté, avec comme son nom le suggère les morceaux de Released From Love, leur sinistrose post-cold... et le nettoyage par l'abject et le terne, avec tous les autres, dont le maxi d'origine fait partie des très rares disques (avec Pudeur ?) ayant été capable de jouer du metal industriel qui fait pas rigoler sans jouer une seule note volée à Godflesh. Balaise.

Baroness : Blue Record

Article initialement publié sur Slow End le 10/06/2015.


Bienvenue à Savannah. On aime à croire - et à ne surtout pas vérifier, c'est bien plus beau ainsi - que les choses se passent en bonne entente et dans la moite et molle douceur qu'on imagine, là-bas ; que les rôles se répartissent tout naturellement dans la bucolique fable qu'est la musique propre à l'endroit. Si l'on devait, tenez, les imaginer autour d'un feu, Black Tusk sauterait dedans à pieds joints et nus en soufflant un geyser de bourbon, Kylesa resterait assis les genoux entre ses bras à fixer le cœur des flammes depuis le fond de ses cernes ; et Baroness serait celui qui inévitablement sort une guitare et la gratouille tandis que les gonzesses viennent poser leurs têtes envoûtées sur ses épaules où cascadent les moutons blonds de ses cheveux emmêlés.
On aime à penser qu'à Savannah, Kylesa sont ceux qui dorment sous le feuillage des daturas, Black Tusk ceux qui courent les rues la queue à l'air et les yeux qui roulent dans les orbites - et Baroness les ragazzoni, les beaux gosses, les bros, les qu'ont pas de profondeur ni de blessures, les camionneurs sans histoire - les idiots du village, en somme, et qui ont gagné la timbale à un jeu télévisé par-dessus le marché, parce que le monde est injuste. Et pourquoi pas un Damad joufflu pendant qu'on y est ?! Du stoner sans sexe ni violence - autrement dit quasiment pas de la musique, pas vrai, ou tout juste pour les fans de Pearl Jam ? Je vous dirais bien que dans la catégorie, je les préfère sans hésitation à des Cult of Luna ou un paquet d'autres, mais passons...
C'est qu'on se laisse facilement convaincre, par leur absence de prétention, aveugler au fait qu'il y a autant de Neurosis débonnaire, dans Blue Record, que d'At the Drive-In gaulé comme un rugbyman, et de Keelhaul qui en est resté à l'addition, de nombres à un chiffre plus précisément, et a préféré plutôt que les études apprendre... comment faire un bon feu, tiens.
Ce à quoi ils peuvent compter sur le chaleureux concours de la verve heavy de leur bougre de Peter Adams, prolixe à en passer pour le moulin à parole de service, le type qui étincèle partout tout le temps à n'y même plus prêter attention que d'une oreille... tant et si bien qu'il aura fallu le temps pour remarquer que chaque saillie est savoureuse, presque autant que sur le Shadows de Valkyrie : oui, règne ici une modestie digne de Weedeater. La même que dans les vocaux d'ours bourré au miel d'épicéa qui n'a pas même idée de chercher à faire peur à qui que ce soit - quand au fait a-t-on oublié que l'ours était un pantouflard qui mangeait du miel dans les ruches, sans même penser à se formaliser qu'un essaim d'abeilles furibardes l'environne ? Et tout ce petit monde de s'appuyer sur ce batteur impayable, à la bonne humeur aussi communicative que le fourmillement qu'il a dans les pattes.
Faire un bon feu, voici en vérité de quoi est capable Blue Record, même après des années oublié sous la cendre, soudain, le jour qu'on s'acquitte de la réglementaire dernière écoute avant revente - et que vous voilà tout rougeaud, et penaud, devant la chaleur de vieux fourneau increvable qu'il vous souffle gaiment et sans rancune au visage. D'ailleurs en parlant de feu, c'est carrément le plus convoité, le fameux "flamme des nineties", air de famille plus prestigieux encore que le nez des Bourbons, que l'album parvient à plusieurs reprises et en toute discrétion à suggérer, comme une odeur dans l'air, plus subtilement que maint...
Il peut continuer à porter fièrement toutes ses fleurs, va, et pour ma part je continuerai pour longtemps à chaque fois entendre résonner dans ma mémoire, à la place du refrain authentique de l'imparable et confondante "Swollen and Halo" : "More than meets the eye".

Blue Record en trois mots : dodu, oxygéné, gaillard

Karcavul : Intersaône

Article initialement publié sur Slow End le 26/06/2016.
Celle-là, on n'y comprend strictement rien, comme c'est souvent le cas - sauf que dans celui-là, c'était particulièrement approprié au sujet.


On connaît l'école claire. Voici l'école sale. Tu vois les vieux Swans, Cult of Occult, Super Timor ? Il y a un peu de tous ceux-là chez Karcavul, et pourtant on a envie de tous les renvoyer dos à dos, pour excès de propreté, de finauderie, de station debout, d'humour. Il y a du death metal aussi, dans Karcavul, peut-être même du war metal, du façon Witchrist au moins - mais pas du qui parle anglais. La famille de Karcavul, ce sont les trucs vraiment malaise, Lamort, Ufo Gestapo, Emptyness, Nekrokaos ou Viande - ce qui nous emmène globalement, si ce n'est pour le dernier cité, plus au Sud que le terroir du Karcavul mais entre Bandol et Marseille, c'est pas comme si on se défendait pas aussi bien que dans la Saône, niveau gerbitude des choses et odeurs de l'immonde.
Le titre dirait presque tout ce qu'il y a à dire, en fait : l'Interzone, oui, mais dans la Saône ; aussi bien au moins que "Witchrist en 4L". Le metal occulte qui viole les cellules du multivers, oui , mais qui baise avec les poules atteintes de fièvre aphteuses aussi - sous l’œil appréciateur de Pierre Bellemare - parce que, hein : on est pas des bêtes.
Là, normalement, vous avez tiqué et si vous ne l'avez pas fait je lève toute équivoque : "Pierre Bellemare" n'était pas une nouvelle sécrétion d'un sens de la métaphore réputé plus que hasardeux. Il est bien là, en fil conducteur de tout le disque si non en ordre de marche ; alors, quid des propos plus haut sur le sérieux supposé de Karcavul ? Voilà l'affaire : concernant Karcavul, on ne peut toujours que supposer ; voyez les titres des ritournelles, mais voyez aussi l'ambiance y associée ; voyez la potache durée du disque, et voyez pourtant la désagréable trace de pneu qu'il vous laisse en travers du museau. Karcavul pour leur part ne décident pas, ne choisissent pas, mais s'adonnent, à qui mieux-mieux : à la colle, à la datura, à la danse de Saint Guy qui les prend çà ou là, à la maladie euphorisante qui change leurs cerveaux en farine, à l'absence allègre de distinction faite entre Vibroboy et votre snuff-like le plus underground et pas blagueur pour un belin. Pour un peu je citerai Servovalve et Hems, mais on commence à s'égarer vraiment beaucoup, on aurait bientôt fait de s'embarquer vers la grisâtre absurdité de la Belgique et de Seal Phüric, et ça fait beaucoup de paysage pour un disque qui semble peu décidé à quitter la chaude pénombre de son coin de hangar, et la compagnie des vers.
Pour ainsi dire, et non pas retourner la méchante veste qu'on portait plus haut, mais situer plus précisément - si jamais le terme ici s'applique - le propos - en parlant de termes incongrus... - de Karcavul : on est en plein cousinage de ce point de vue là avec les premiers Cult of Occult, avec leur nocive connerie, leurs très désagréables façon de vous raconter des blagues de poivrot les yeux dans les yeux, avec un regard qui vous promet de vous passer les rotules à la perceuse - ou l'inverse ; enfin on a compris - qu'on a rien compris. Intersaone louvoie sans fin sur place, pendant de courtes minutes qui sonnent comme péniblement longues et sans espoir de grand chose, entre larsens de consciencieux apprenti-découpeur de cadavres à la scie-sauteuse, et barbare rifferie de mangeur morne des mêmes cadavres carbonisés ; et son auditeur d'osciller lui-même sans but entre la sensation de tenir un album solidement bon, avec le gentil plafonnement dans le sympathique et le rustique que cela sous-entend, et quelque chose de bien plus vastes dimensions, vu toutes celles justement qu'on ne fait - par chance - que soupçonner, de dimensions à l'affaire.

Vous pensez bien si c'est moi qui serai bien placé pour vous donner la clé du machin...

Intersaône en trois mots : débonnaire, grouillant, abruti

Bohren & der Club of Gore : Geisterfaust

Article initialement publié sur Slow End le 14/12/2013.


C'est l'évidence la plus triviale : on passe à plaisir ce disque-ci, dans les tranquilles et vastes salles d'attente des terminaux et autres plates-formes de transit pour l'autre monde. La question plus troublée est de déterminer pour quelle destination l'on peut gager être programmé, lorsqu'attendant sans savoir on entend ces notes suspendues-là : le paradis, ou bien les limbes ?
Geisterfaust est pâle et cotonneux comme le néant total et la musique d'ascenseur, c'est indéniable - et justement, de cela aussi il (se) montre l'ambiguïté. Veut-on vraiment monter là où nous emmène si délicatement Geisterfaust ? Est-on réellement soulagé de se sentir peu à peu soulagé de tout poids et de toute ombre ? L'est-on vraiment ou bien devient-on chaque minute - deux notes, environ - plus inhumainement lourd et crucifié de peine diffuse, d'une tristesse à vous briser, sans aucun motif, sans aucune couleur, sans aucun visage dont se cacher, sans début, sans fin ?
Geisterfaust fait de l'éternité la paralysie, et de la paix une infinie horreur étale.

Geisterfaust en trois mots : narcotique, congélateur, blanc

Jesu : Infinity

Article initialement publié sur Slow End le 18/07/2015. Je ne sais pas si j'en pense encore chaque mot, ni si à vrai dire je la trouve beaucoup plus digeste à lire qu'un paquet d'autres diarrhées verbales d'alors, que je vous épargne - mais comme ici est aussi le lieu de ma correspondance avec mon ami Justin...
Et puis, un petit développement était en attente, après tout.


Heart Ache était parfait pour amortir dans un doux matelassage de prozac biomécanique la transition difficile pour les fans de Godflesh meurtris. Rétrospectivement, il est un peu trop le cul entre deux chaises, entre monstre inquiétant et le monstre offensant, pour laisser une impression bien déterminée - si ce n'est celle d'un - très attachant au demeurant - carnet de croquis préliminaires... à quelque chose dont on n'a plus eu de nouvelles pendant des années. Jesu, je me rappelle lui avoir trouvé de vraies qualités de torpilleur de moral ; et avoir ramé chaque fois que j'ai dû trouver une raison de l'écouter - ou du moins de me souvenir de le faire. Les splits avec Eluvium et Battle of Mice, je me rappelais les aimer ; le premier, je viens de le refaire tourner pour la première fois depuis bien longtemps, et cette course l'a emmené tel un frisbee droit sur Priceminister, pour le second, dont l'écoute a logiquement suivi, tout à coup je ne regrette plus de ne l'avoir jamais reçu, alors que je l'avais commandé. Conqueror ? je l'aime d'une tendresse toute particulière, mais hé : j'aime Robert Smith, aussi ; on dira donc coupable, plutôt que particulière. Et puis j'ai toujours aimé voir Justin faire un peu sa midinette maladroite, tant qu'il n'assume ni l'un ni l'autre complètement - car alors ça devient hideux, et j'ai oublié les noms de tous les autres disques de Jesu (mais peut-être n'en-t-il pas sorti d'autre que Silver, dans cette veine-là ? difficile de ne pas se perdre dans tous ces disques qui déclinent obsessionnellement la même unique chanson) dont c'est le type particulier de mièvrerie. Le coming-out shoegaze à-l'eau-de-bidet, merci bien ; l'amitié ce n'est pas tout accepter, détrompez-vous. Ascension, c'est un peu le même topo que pour Jesu, à la différence que là je suis presque sûr de me rappeler l'avoir acheté pour deux morceaux que j'avais trouvé bons, au sens de curesquement troublants, sinon nauséeux.
Mon disque de Jesu à moi, qui fais partie de ceux qui en ont au moins un, celui qui me met d'accord et ne me réclame jamais je ne sais quel état d'humeurs adéquat, ou quelle posture mentale d'indulgence amicale ou de prédisposition à l'ennui, le bon disque au sens platement traditionnel, du terme, sans conteste c'est Infinity.



Ah, la mémoire, c'est moche... La mémoire ? Vraiment ? La vérité, c'est qu'alors, tandis que sortaient tous ces disques, Justin n'était déjà plus Godflesh, donc plus un saint homme et un sadhu marchant parmi nous, mais était encore cependant quelque chose comme la dépouille d'un saint. Aussi écoutait-on avec révérence et mêmement scrutait-on à s'en tomber les yeux chacune de ses œuvres, jusqu'à y trouver à la fin la qualité. Aujourd'hui, le monde est seulement éclairé par le feu, et Justin n'est plus que le misérable Lazare, qui se lève lorsqu'on l'appelle. Un clébard en somme, en attendant de voir s'il se couche aussi dans les mêmes termes et mérite en conséquence d'autres noms plus fruités - Marie-Madeleine, bien sûr, à quoi pensiez-vous d'autre ?
L'effet au moment du droit d'inventaire ? Désastreux. Le premier album, sous ce nouveau jour cruel, a failli filer chez le soldeur les fesses toutes rouges, et même Sunrise/Sundown a chu du piédestal imaginaire où je l'avais laissé confiant, misère... Et Conqueror a pris le trône, calmement - celui de l'album indiscutable de Jesu, à mes yeux, de sommet, de celui qui point et poinçonne le cœur.
Et Infinity, au fait ? Il est du nombre des rescapés, bien sûr : toujours dans cette nouvelle lumière plus honnête pour tout le monde, on peut bien se le dire : ce qu'on préfère dans Jesu, c'est ce où il reste du Godflesh. Non pas, d'ailleurs, qu'on ait tel Pierre à le renier : on n'a jamais refusé à Justin sa chance d'être quelqu'un d'autre que Godflesh - pourvu seulement que cet autre tienne debout. Ce ne fut pas le cas, après tout, une fois épuisée notre capacité à écouter la musique comme un effort. Mais sur Conqueror, Infinity et Heart Ache, on trouve diverses traces de Godflesh (et sur Ascension d'infimes, dans l'aspect "ampoule nue sur fil électrique dénudé accroché au plafond blanc sale d'un appartement vide" de sa production, de basse en particulier). Conqueror se tient au-dessus de tout le reste, mais c'est triché : il contient également des masses de The Cure ; de Disintegration, précisément ; le meilleur Cure pour jamais, étrangement raccord avec son étrangement belliqueux titre - et c'est bien fait, en plus. Question suite de chansons pour les jours entiers de pluie fine, enfermé le frigo presque vide à la campagne déserte à l'image de son âme, on ne fera pas mieux de sitôt.
Infinity, lui, est toujours tel que je le perçus alors : une version plus aboutie de l'alliage de Godflesh et de rock dépressif qu'était Heart Ache. Dans son format, évidemment, et l'ambition pan-broadrickienne au diapason qui s'y manifeste dans les pesantes inflexions, et même dans l'état de balbutiement et de gaucherie où il commence, qui fait un peu grincer des oreilles la première fois qu'on le dépoussière, avant qu'on arrive à son impériale deuxième partie. Pan-anglaise, voire, mais Broadrick est un peu un synonyme d'anglais. L'intro en rosée ambient qui donne envie de vivre en état de redescente un lever de soleil (Sunrise/Sundown, hein ?) sur une free party qui se réveille sous un ciel aussi gris et crachin que celui de la pochette, ces riffs ascensionnels, froids, harassés, exaltés (Infinity m'est d'ailleurs cher également parce qu'il est une des preuves les plus flagrantes et les plus éblouissantes de l'existence de ce que j'appelle "les riffs sludge à la Godflesh", cette espèce de blues mécanique ivre de vie livide)... tout là-dessus sent la capuche descendue sur les yeux, la campagne humide et froide, les yeux hagards et desséchés par la nuit passée à avaler des cachetons éperdument, la semaine à bosser à la chaîne qui attend à l'horizon... et la ferveur, flegmatique et pince-sans-rire, qui s'attache à tout cela comme la boue aux croquenots endeuillés. Plus encore que chez Killing Joke, devant qui Justin probablement rougira toujours ; et ne devrait pas. Infinity c'est le Passage de Bosque mais qui, au lieu de se laisser inexorablement désintégrer et réduire en aride cendre par sa fatigue millénaire, sous la morsure acide de celle-ci même se condense de plus en plus intensément, prend de plus en plus corps et matière, comme un nuage de limaille de fer, en une sorte de version positive, littéralement ascendante de "Go spread your wings", cependant même que son cerveau carbonise, bégaye et agonise - pour nous. Pour déverser tout ce qu'il a de bon en nous, tout ce qui lui reste plutôt que de l'emporter avec lui. Infinity est prodigieux d'amour.
Alors Conqueror est certes une chose qui a tranquillement gagné en vieillissant, et le meilleur disque de chansons de Jesu, et second-de-peu meilleur Jesu. Infinity se sent d'autant moins seul et frigorifié dans mon petit cœur, et cela est bel et bon. Mais Infinity est un des meilleurs disques de Justin K. Broadrick. Tout court.

Infinity en trois mots : térébrant, courbatu, serein

Music Hates You : Send More Paramedics

Article initialement publié sur Slow End le 05/04/2011.


On va pas ranimer la fastidieuse polémique, on va faire dans le pratique : si vous trouvez que ces tantouzes de Kyuss sont "un putain de groupe", et ça surtout après les deux premiers albums, vous ne serez probablement pas in love de Music Hates You.
Si, en revanche, vous trouvez que tout ceci a un peu perdu le hardcore, les Stooges et le zoulou en route, sûrement en décapotant trop tôt, que Warpigs (et dans une moindre mesure El Thule et Milligram) mettent sa pétée à la vieille chose, si Garcia vous a toujours fait penser à ce catcheur qui se prend pour Morrison et que vous trouvez qu'Oliveri n'a jamais eu assez de voix au conseil d'administration, qu'après Wretch tout est allé de travers et manque de bite, de tabasco, de basse dans le cul, de rotules en quatre morceaux, de rouge et d'aveuglant ...

Send More Paramedics en trois mots : dans, ta, bouche

Led Zeppelin : Physical Graffiti

Article initialement publié sur Slow End le 23/08/2013.


Bon. Déjà l'album s'ouvre juste rien qu'un peu sur un de ces quelques morceaux du corpus rock'n'roll aussi intersidéralement imparables qu'ils sont primaires, dans le fourmillement instantané d'énergie type geyser qu'il fait germer en tout auditeur digne de ce nom et qui néanmoins aurait commis l'erreur de l'affronter sans s'être au préalable anesthésié ou fatigué par tout truchement laissé à sa discrétion - sachant qu'en même temps, cela peut rendre encore plus réceptif et vulnérable à la violence de sa surpuissance caractéristique de la race divine de morceaux à laquelle il appartient - et donc, même au chroniqueur branleur résolu à s'exonérer de la partie historique et musicologique d'un discours sur Physical Graffiti, il est simplement impossible de ne pas se mettre à la hauteur de la situation et commencer par rendre à Super-César ce qui revient à Super-César. C'est pas déjà Led Zeppelin, qui a offert au monde rampant de gratitude servile "Whole Lotta Love" - et, tout simplement, "Rock'n'Roll" ? Le rock c'est aussi simple que ça, c'est cette bestiale et divine simplicité, celle du Grand Dieu Pan, lequel est au moins autant ici chez lui que dans Houses of the Holy (qui, curieusement, est ici le titre d'un morceau dont un vers, plus curieusement encore n'est-ce pas, dit "Let the music be your Master/Will you hear the Master's call ?"), plus solaire même encore, estival jusqu'à madériser et caraméliser tout ensemble, jusqu'à l'angélique, et faire avaler le soufre comme le miel qu'il est - le cœur de métier après tout des chrétiens n'a-t-il pas toujours été de vouloir fiche dans tout ce qui n'était pas de leur juridiction ou invention une souillure et une corruption qui n'est que celle de leurs propres âme et cœur ?
Heureusement, il existe des albums (des ? sérieusement ?) tels que Physical Graffiti, à la fois la démonstration magistrale, puisque "Custard Pie" n'est que la brutale, hilare et dominatrice entrée en matière, de tout ce que le rock peut être d'orgiaque, reptilien, félin, incendiaire, désaltérant, turgescent, ruisselant, palpitant, horizontal, vertical, mystique, béat, envoûtant, odorant, mon lexique commence à se tarir mais vous pourrez compléter avec tous les termes qui vous allument relatifs à la bagatelle, aux ivresses et divagations de toute nature et à la gourmandise... et la messe généreusement offerte où mettre en pratique toutes ces choses saines et belles, où accoupler au passage, en guise de noces, le fondant du fudge briton et la chaleur de la sauce cajun, en un festin candide, aussi canaille qu'il est céleste - un disque qui a tout pour être définitif, en tous les cas fatal à bon nombre de choses moins bien dotées par la nature, et qui pourtant est tout sauf une fin, tant il a tous les traits d'une aube, d'une nouvelle naissance. Et s'il ne fait presque pas de doute dans ma mémoire hasardeuse, que je n'aie découvert Magma qu'un peu après, je ne peux qu'en trouver la même ferveur de révélation païenne et cosmique (Machen, encore, toujours...) dans "Kashmir", même toutes ces années et toutes ses tribulations plus tard (las ! combien de Puff Daddies, pour combien de Schoolly D ?) - mais pour quant à elle nous emmener encore dans la foulée, avec "Into the Light", où Vander ne nous emmène pas : entre les étoiles, et tout ce qu'il y a après : encore plus de champs de framboises éternels, de pâturages délicats, d'élégie tous nus, de fruits confits instillés par coins de buvard, de mains moites d'émotion et de désir tendu jusqu'à l'anxiété, de soul bucolique à en crever - au moins jusqu'à la suivante salve de joie épique, ou bien un boogie matinal décontracté, dans un boui-boui en bordure de bayou, à la fraîche avec juste les vieux du cru comme public goguenard mais averti. Simplicité toujours. Noblesse oblige. Porteur de Lumière, plus beau des enfants. Bref.
Chaque morceau sans exception étant une mine tentaculaire dégueulant de merveilles dans chacune de ses anfractuosités, je vais cesser de m'embourber en la fouillant plus avant de mes gros doigts fébriles d'éternel puceau devant ce disque. Un disque-univers, rien moins. Je crois bien qu'une part de moi y est restée captive consentante depuis un petit bout de temps.

Physical Graffiti en trois mots : pâtissier, zoulou, sacré

Led Zeppelin : Houses of the Holy

Article initialement publié sur Slow End le 26/06/2013.


La matrice maudite de tous les Étés. On n'est pas là pour faire de l'histoire, il doit pouvoir se trouver des brouettées de bouquins sur la question pour ceux dont c'est le pied. On n'est pas là pour décrire un album que je vous conseille de connaître par cœur et depuis des lustres, sans quoi vous devez avoir des choses à vous dire avec Jacques Séguéla et je ne vous retiens pas.
On est là pour souligner qu'à une époque, on savait encore qu'une pochette de disque, c'était pas fait pour se taper des putains de cerfs, bordel. Et que d'ailleurs ladite pochette est peut-être bien également la matrice de toutes celles de tous ces albums d’Été épinglés comme des papillons sous le signe du Porteur de Lumière, à commencer par Unknown Mortal Orchestra II et Jex Thoth, au hasard.
Un paysage rural en pleine conversation avec l'envers du monde, un ciel qui n'est qu'un incendie, des abricots au duvet encore hésitant sur leur rotondité timide : qu'y faut-il de plus ? On se le demande bien. De quoi peut-on avoir besoin de plus pour danser à nouveau sur la lande, la saison des feux, des coïts et des meurtres à nouveau revenue, pour se tordre et s'arquer jusqu'à rompre tels les cordes de quelque rustique et grinçant instrument du gai sabbat, pour se griser de la poussière soulevée par les sabots caprins qui grattent et frappent fiévreusement le sol, et de l'odeur vive et suggestive de la sueur qui se faufile, sinue et s'insinue partout, piquante, entre les corps nerveux et bêlants qui virevoltent et s'alanguissent dans le laisser-aller panique le plus liquide, et de la douceur vertigineuse de la chair de tous ces fruits offerts, pour se retourner les boyaux comme une chaussette à force de lamper d'une soif sans fond cette cochonnerie de lait de la chèvre, à moins que ce ne soit pour une bonne raison que l'on appelle l'autre truc l'acide, ou que ce ne soit la came, aussi pure que la drogue des Sayyadinas, n'est-ce pas d'ailleurs dans les grottes mémorielles de l'espèce où elle t'emporte, que tu entends cette eau originelle goutter, dans cette retraite vingt mille lieues sous le monde, d'où on ne revient jamais tout à fait, jamais tout à fait aussi entier qu'on a pu l'être avant, avant l'allégresse insane de cet Été-là et ses gouffres, tout comme on souhaiterait ne revenir jamais de l'Antiquité une fois goûtée. C'est toujours la même chanson ; mais alors l'on savait vivre, bon sang.

Houses of the Holy en trois mots : acide, mythologique, sauvage

Motörhead : Another Perfect Day

Article initialement publié sur Slow End le 17/01/2012.


La contextualisation historienne de cet album, le pedigree de l'illustre guitariste qui touche ici, la nouille et les solos, les querelles de fans sur sa valeur et sur l'osmose ou non réalisée, je vous laisse bien volontiers trouver tout cela ailleurs avec grande facilité - je me permets accessoirement de recommander que vous le cherchiez de préférence dans White Line Fever, c'est sûrement le plus instructif, et sans aucun doute le plus vivant.
Cet album, c'est simplement, modestement, l'un des meilleurs albums de Motörhead et l'un des meilleurs albums du monde - un syllogisme s'est caché dans cette phrase, sauras-tu le démasquer ? Another Perfect Day est un de ces disques qui tiennent comme un grosse gifle les promesses de leur intitulé : de l'or en barre, un grandiose et généreux épi de blues incandescent emporté dans les nues par la ferveur d'une vélocité motörheadesque qu'on n'aura jamais connue si aérienne, un agile bourdon d'extase pure et non coupée, un disque scintillant d'aise, grouillant d'allégresse, ruisselant de ce feeling qui éreinte, brise de plaisir, et en éraille la voix, Lemmy n'aura jamais rayonné autant, en ermite bienheureux, que tel qu'ici, lointain dans les mirages rissolants, dans le brasillement chuintant, à la bienveillance d'un bout de clope palpitant dans la pénombre orgiaque, de guitares qui dansent l'infinie danse du feu, un disque de l'innocence riante des premiers âges des mondes, une tarentelle pour Dionysos qui rend caducs tous les lourds potages stoner à venir, tant il fait pure ambroisie du fait de boire avec une exultation simple les ondoyantes rafales de sable brûlant. Un disque qu'il est bien temps pour vous de commencer à écouter, car vous n'aurez jamais fini.
Je peux bien, allez, vous l'avouer en fin : il n'est besoin pour écrire ce prêche que de redessiner de mémoire l'empreinte au fer rouge infligée par "Shine" - vous aussi, la première fois, cela vous fera tout drôle ; les autres aussi ; c'est là le - très discutable - problème de Motörhead : régulièrement lester des albums gavés de morceaux tuants par un morceau TUANT, qu'en général, par un effet de leur déraisonnable générosité, ils placent dans le commencement du disque. Pour autant, à réécouter l'album entier, n'en regrette-je pas une virgule.
La classe est finie, les enfants, égaillez-vous ; et n'oubliez pas, en partant, de passer voir papa Tue-Monsieur : il a des bonbons pour vous.

Another Perfect Day en trois mots : cool, nerveux, divin

lundi 30 mars 2020

Unearthly Trance : V

Cela fournirait matière à une série d'articles qui aura ou n'aura pas lieu, selon que les jours à venir me verront rechuter dans une nouvelle obsession pour ce groupe, dont on ne se lasse pas d'écouter la musique lasse et lascive - mais chaque album d'Unearthly Trance est une maladie ; l'affection, et la période pour la traverser, le plus souvent confiné. Du neuro-sludge-doom d'alcôve, à plus d'un titre.
Et V, ici présent, en est une vénérienne, qui tient autant de Neurosis, comme de coutume chez nos Neurosis-de-Brooklyn, que de Hangman's Chair, et leur façon de traverser l'apocalypse et l'écroulement des temps dans une mégalopole tentaculaire léprosée, au pas titubant et lui-même s'écroulant toujours en avant, d'une sorte de bellâtre des rues au coeur aussi carbonisé et sanguinolent que la voix, la carcasse sub-cabossée ; en vérité, c'est bien de parenté avec ces sacrés banlieusards qu'il s'agit, dans cet art semblable et incroyable de faire orbiter la fin des temps autour de la plaie mortelle au coeur. qu'elle leur cause, et de la sensualité non moins invraisemblable avec quoi ils vivent cet état de fait.
Comme si, de façon étrange comme peut l'être une errance nocturne hagarde dans les faubourgs d'Innsmouth, l'intersection entre Neurosis et Eyehategod s'avérait être le plus beau-gosse des charclos nécrosés. Une manière de lover-beatdown, ou de (in)version monacale du premier Acid Bath. La version Toulouse-Lautrec, syphillis et delirium tremens de Electrocution. A la fois plus volubile et baratineur - et plus minimal, nu, dépouillé de tout, que tous ces noms-là. Comme qui dirait en vérité que le disque donne une toute nouvelle dimension, mystique et séductrice à la fois, à l'expression "in the name of suffering".
Non, décidément ce groupe n'est pas comme les autres, ni en envergure ni en singularité, et comme le diable dans ce fameux film des nineties, l'un de ses plus grands tours est d'avoir si longtemps fait croire tout le contraire.

Bardo Pond : Lapsed

Article initialement publié sur Slow End le 23/04/2014.


Pourquoi lorsque Bardo Pond semble à son plus près de réussir - était-ce le but ? s'en soucie-t-on ? - à jouer de la noisy pop élégiaque, ne pense-t-on tout du long qu'à Joy Division ?
Lapsed est aussi tarte et sentimental que shoegaze peut l'être, Isobel est aussi molle et moelleuse que femelle peut l'être, les murs de guitares sont aussi déchiquetés que du grand Sonic Youth abruti d'amour... et l'on ne fait que songer à la majesté de Joy Division sur le point de franchir les célestes portes du monde ; quand bien même Bardo Pond tente çà et là pour la blague quelques jets de psyché débraillé des canyons, les ébats promis ne rassurent pas trop par le degré de vie qu'il pourrait se rencontrer dans leur furieuse combustion, et toujours on y entend monter et crépiter la lente marée d'azote qui saisit tout en formes angéliques aux vagissements sur le point de figer ; ainsi que monte vers vous la surface au terme d'un interminable saut du haut du Golden Gate, pour vous accueillir avec à peu près autant de douceur. Et le rose tendre de l'océan de chair primordial de virer majestueusement au blanc incandescent.

Lapsed en trois mots : douloureux, fracassé, infini

Bardo Pond : Amanita

Article initialement publié sur Slow End le 22/08/2013.


Si je suis parvenu par on ne sait quel miracle, à propos d'On the Ellipse, à ne pas offusquer ma propre pudibonderie, avec Amanita ça risque d'être encore un peu plus compliqué.
Ça n'est pas que la flûte, et les chuintements et cliquetis insectoïdes au début de "Limerick", sentissent, ainsi que d'aucuns aiment à dire, la fille négligée : il n'existe pas une telle chose que se négliger, dans l'état Amanita ; dans la complète, à tous les sens mystiques du terme, et primordiale pornographie psycho-activement propulsée dont elle ouvre grand les portes. L'odeur se diffuse avec puissance, s'étale, comme font la chair et les chairs, toutes se déployant lentement et inexorablement ; en pétales ; en rides, en vagues violacées d'une mer aux brises plus salées et capiteuses que tout ce que le rock peut avoir déjà charrié de dionysiaque, de Sonic Youth à Jane's Addiction, avec Led Zeppelin en sandwich et Der Blutharsch qui mate, la langue jusqu'à terre ; collantes, aussi, à foison, sans aucune modération, ménagements ni fausse pudeur de roide mijaurée inexpugnable - que l'état de conscience ici ne permet de toutes les manières pas, dans la lourde touffeur de la rose et jaunâtre brume de chair, qui assomme la volonté, fait tituber les reins, flotter les membres, bégayer les valves, s'étrangler les embouchures, glisser les emmanchures, geindre les membranes et les parois, brûler et bramer les synapses, et le monde entier ne devenir qu'une moite jungle de pédoncules, nodules, alvéoles, pistils, corolles, éponges, ruisseaux, gorges... au-delà de la nausée, de l'épuisement, des irritantes fourmis partout et de l'acide lactique rongeant les muscles emmêlés qui refusent de laisser s'éteindre leur mol et permanent remous, jusqu'à vous froisser l'esprit comme de la tôle qui rencontre le tronc d'amanite phalloïde géante de ce groupe tellement femelle et impérieux qu'il n'a pas même besoin de basse pour vous faire sa chose.

Amanita en trois mots : caniculaire, stupéfiant, acide

Mythical Beast : Scales

Article initialement publié sur Slow End le 02/08/2011.


Comme si ce n'était rien.
Ça paraît facile comme tout, bête comme chou, de ringardiser en un battement de cil le hiératique Jex Thoth, lui donner l'air - pauvre Jex... - de Jarboe : frigide et empruntée.
Même pas de batterie, que de rares tambourins, pour soutenir ces accords décharnés, desquamés, torpidement frissonnants, qui vont et refluent comme fait l'antique ressac, et les gonfler à éclater d'une joviale fureur (ou d'une furieuse joie tout aussi insoutenable), les faire palpiter à en japper de douleur au rythme d'un galop immobile vers une guerre d'amour plus vaste que l'immense canyon qu'est ce disque plus liquide que le puits d'onyx d'une pupille dilatée par la psilocybine.
Il suffit d'un rien. Un rien qui est cette voix au naturel animal d'Apache, aux sauvages cambrures gospel d'une PJ Harvey libérée de son petit carcan d'individu, de carcasse, de temps, une Lisa Gerrard aux aisselles rêches, une déesse de la chasse barbouillée de l'éternelle adolescence de ses farouches appétits, ombrageuse amante aussi suave que le Sirocco.
J'aime beaucoup Jex Thoth, ne nous méprenons pas, je l'adore même. Tout est cependant toujours question de proportions. Le ci-devant album est de mythologiques.

Scales en trois mots : femelle, nocturne, transcendental

Jesu : Every day I Get Closer to the Light From Which I Came

Article initialement publié sur Slow End le 19/07/2015.


Pure. Selfless. Merciless. Streetcleaner. Slavestate. Messiah. Avalanche Master Song. Wounds. Someone Somewhere Scorned. Body Dome Light. Circle of Shit. Crush my Soul. Anything is Mine. Empyreal. Mighty Trust Krusher. Ghosts. Heart Ache. Conqueror...
A World Lit Only By Fire. Everyday I Get Closer To the Light From Which I Came. Vous saisissez le malaise ? Et pourquoi pas I Still Haven't Found What I'm Looking For, pendant qu'on y est...Vous me répondrez : If I Could Only Be What You Want ; et Love is a Dog from Hell. Oui, fut un temps où les phrases, même un peu trop longues, ne suffisaient pas à coller une balle dans le pied à la bête. Oui, mais concernant ces deux-là, déjà l'une n'est pas de lui et elle cingle, puis écoutez voir les paroles des morceaux correspondants, en fait de phrases, comme elles sont grammaticalement sophistiquées et prosodiquement chantournées... hein ?
Or donc, les titres à eux seuls des derniers albums de Jesu et Godflesh résument assez bien le gros problème de fond que rencontre Justin K. Broadrick ces derniers temps. Il ne sait pas ce qu'il veut dire ; ou ne sait pas comment se faire comprendre : pour nous ça revient tristement au même. Un amer embarras. Justin bégaye, pourtant, mais ces mots qu'il nous a déjà dits maintes fois sonnent désormais creux, comme des abstractions gratuites, ou le langage d'un autiste perdu loin hors de portée de tout secours. Peut-être y a-t-il en vérité un public à conquérir pour lui auprès des fans de Jandek ?
Le présent album est pourtant plus écoutable, voire attachant, à première vue, que certains mini sortis par le passé, le split avec Envy, Opiate Sun... il n'a juste rien à dire qui n'ait déjà été dit de façon plus touchante et troublante dans la bonne partie de la discographie, déjà en elle-même sculptée dans la redondance, et les variations gauches et infimes, de Jesu. Une conversation qui s'éternise sur son propre néant tâtonnant, à laquelle aucun des deux interlocuteurs ne trouve rien qui lui importe tangiblement. A trop l'écouter je pourrais même pour finir l'acheter, fasciné autant par ce vide que par les deux idées qui s'y hèlent désespérément ; ne plus l'écouter pendant quelques années ; et le revendre ensuite, alentour de 2022. Il y a quelque chose, là-dedans, çà, et là ; du Cure, plus exactement ; dans certains mols geignements de synthétiseurs au cœur d'endive fanée, notablement... Sauf qu'il n'est jamais une bonne idée, dans cette région de l'inspiration esthétique, d'inviter à se faire comparer (on ouvre tout de même son disque par un morceau qui s'appelle "Homesick", par-dessus le marché) à celui en personne qui a abordé des sujets aussi palpitants et trépidants en soi que le samedi soir à regarder goutter le robinet de la cuisine - ce qu'on imagine fort bien être le type de situations très propices au surgissement d'idées pour de nouvelles chansons de Jesu - et en a fait l'eau-forte que l'on sait.

Everyday I Get Closer to the Light From Which I Came en trois mots : en, attendant, Godot

Bardo Pond : On the Ellipse

Article initialement publié sur Slow End le 18/08/2013.


Ce coup, je baisse mes petits bras d'entrée de jeu. A quoi bon entreprendre de sérieusement parler d'On the Ellipse, du vin acide qui dévore les veines au rythme d'une crue dolente, tandis que se dévident ses notes flasques et brûlantes - quand la seule façon d'en rendre compte serait d'améliorer d'une solide pincée de champignons-passeurs votre bolée de céréales matinales ?
L'album n'est même plus la meilleure traduction de, il est, littéralement, pornographiquement, l'expérience de la stupeur après la tempête psilocybinique, ou plutôt en son œil, il remplace la réalité par une candeur discordante de lait de bique, il la marbre des filigranes aux luminescences reptiliennes de l'urine de ses guitares, corrosives mais pas tant que l'insoutenable douceur du chant, et l'aigre vibration de la flûte la fissure jusqu'au noyau et lui donne l'aplomb d'un tas de farine prêt à se faire souffler dessus et disparaître tel le souvenir d'une caresse dans la noire et limpide immensité au rire creux, caverneux, arachnéen.
Et c'est bien parce que tout ceci n'est pas simple et vile prétérition que je vais m'en tenir là avec les adjectifs qui seront toujours vains, puisqu'On the Ellipse, qui ferait presque passer Mythical Beast pour du Juliette Lewis, est simplement aussi terrifiant que la plus vaste et pure des extases.

On the Ellipse en trois mots : vie, venin, cosmos

Barbarian Swords : Worms

Article initialement publié sur Slow End le 13/11/2016.


Quelle est la - principale ? seule ? - différence entre Worms et Hunting Rats ? La même à peu près qu'entre Sathanas Trismegistos et Head of the Demon ; ou encore, figurée ici plus ouvertement : la couleur.
Ici, dans Worms, que ce soit quand on patauge, quand on thrashouze avec lubricité, ou bien quand on galope en lacérant sa voie à travers la foule qui se dresse devant : ça saigne. En calmes rivières. La tension, elle qui régnait à un degré pénible sur Hunting Rats, cette fois est résolue, aplanie, dénouée, selon la méthode des bons vieux médecins du bon vieux temps : par un bon coup de lame ajusté avec sûreté sur une artère bien fréquentée ; et que ça pisse, et que ça arrose partout, et que ça débouche et fluidifie tout ; évidemment, que la chose n'est pas dénuée, loin s'en faut, de violence ; la variété libératrice, pour être exact, et je ne dis point le mot avec dédain, mais tout l'agrément bien réel qui se peut honnêtement éprouver dans cette libération. Car, croyez le... loin s'en faut, en vérité.
Worms est beau, dans cette expression - au propre tant qu'au figuré - limpide et sans entrave de son humeur empoisonnée, dans la façon tranchante, limite scintillante à la façon d'une féérique neige de lames de rasoir, dont tout chez lui se meut, y compris les béates errances de ses oniriques et néanmoins acérés mi-larsens (mi-broadricks), dans l'absence totale de résistance qu'il admet, dans l'évidence de sa supériorité prédatrice, jusque dans l'urine fraîche qu'il vous dispense dans les plaies à longs jets de riff - avec lesquelles son black metal vous conduit vers votre doom, dans la stricte observance d'une inéluctabilité de bon aloi... ou vers le sien, du reste, tout aussi bien, car nonobstant l'on continue pour notre plus grand bonheur à songer amoureusement à Skitliv (rappelez moi la couleur de ce disque, déjà ?) en écoutant Barbarian Swords, et particulièrement lorsque l'outrageux chanteur se met à se vautrer dans un rire hystérique aussi infect que délectable et, là encore, limpide, on se prend alors à réaliser que ce pourrait aussi bien être son propre sang, que le disque s'extasie et se rend fou à contempler, répandu en croyant massacrer des armées, et à présent étalé ainsi partout sur lui et sur les murs, ruisselant inexorablement.
La différence, dont nous parlions plus tôt, elle est donc surtout simple : Hunting Rats était congestion, Worms est épanchement. Alors, considéré qu'en dehors de cela Barbarian Swords est un groupe toujours aussi monstrueux et toujours aussi brûlant, il découle que, même si grande est la tentation de le baptiser Conan l’Écarlate, sous la suggestion probable de sa corrosive pochette (ce qui serait ignorer fâcheusement l'imaginaire de boucheries pré-colombiennes mâtinées de vampirisme que tout aussi bien elle charrie), il n'y a pas trente-six mots possibles parmi lesquels choisir les trois qui caractérisent le présent album.

Worms en trois mots : bain, de, sang

Barbarian Swords : Hunting Rats

Article initialement publié sur Slow End le 26/05/2014.


L'école espagnole. Vous voyez sûrement de quoi on parle. Bloodoline, Teitanblood, Tort, Moho... Cette sorte d'extrémisme dans le bestial, le prognathe, le primate, le sataniste, le graisseux, le cruel, cette façon de tenir la poignée des gaz fermement écrasée sur sa butée tout le disque durant, de jouer à s'en faire sauter les yeux des orbites et s'en déchirer l'épiderme sous le furieux tortillement des veines en surpression. L'intensité naturelle qui accessoirement met d'office leur stoner ou leur death'n'roll sur le fil périlleux entre génial et intolérable, et donne envie de pondre des proverbes semi-xénophobes sur le cagnard qui leur déglingue le cruchon... On est d'accord.
Ajoutez donc à la liste Barbarian Swords, qui réussissent à pratiquer cet illustre savoir-faire mais en jouant, non seulement lent, mais peinard - du moins la plupart du temps : il serait sot lorsqu'on joue le doom, de s'interdire le plaisir de temps en temps d'un de ces tempos horriblement tendus à tout rompre par l'attente et la continence. Si vous voulez, Hunting Rats exerce le même genre de malfaisance fétide que Head of the Demon - mais en vous hurlant dessus tout du long à vous en décoller la chair des os, en vous agonissant de malédictions ignobles, et de force postillons de caillots de sang humides. On le devine, c'est tout bonnement insupportable, et on passe la totalité de l'album à battre frénétiquement du pied, ou de quelque extrémité qu'on préfère, sans savoir pourquoi, sur des morceaux au train de sénateur ; la sensation absurde et torturante d'écouter un disque de Katharsis et d'entendre, ainsi que dans un de ces rêves où votre ex est jouée par votre sœur, une exécrable version narcoleptique d'Autopsy ou Celtic Frost. Ou bien Skitliv en rampant entre les saguaros et les monstres de gila.
On serre les dents, on s'accroche aux deux blasts et demi, et on se jure solennellement si par hasard on en réchappe avec au moins une partie du cerveau qui n'a pas juté par les oreilles, de se mettre à écouter de la witch-house jusqu'à la fin de ses jours. Quant à la voix du type, là... En fait non, je préfère ne vous en rien dire.

Hunting Rats en trois mots : sadique, odieux, écarlate

dimanche 29 mars 2020

.Tallow. : Red Disc of Proxima

L'on dira, à cet endroit,  "El Melvin" car :
a/ on dirait des Melvins nés à Tijuana
b/ Los Melvins est déjà pris pour Tres Cabrones
c/ le pluriel colle mal à la quantité de neurones et d'ADN différent manifestement à l'oeuvre.
L'exactitude scientifique exige très probablement d'affilier .Tallow. à Killdozer, Crust et King Snake Roost - et d'ailleurs le réalisme esthétique un peu aussi ; mais je préfère de ceux-là ne garder, pour ma palette, que le sudisme et la consanguinité caractéristiques, et demeurer, c'est le cas de le dire, solidement campé dans la décontraction ricanante, grassouillante et crétinante des Melvins - qu'il convient d'en permanence éclairer par la surnaturelle et épouvantable lumière de cave pour snuff avec Minotaure en rut sous PCP, où se confinaient Swans, entre Cop et Holy Money.
Là vous avez une juste idée de la température exacte à laquelle Red Disc of Proxima vous couve. Oh, guère : une petite trentaine de minutes ; qui suffisent à bien vous cuire à l'étouffée.

The Cure : Carnage Visors

Article initialement publié sur Slow End le 04/10/2017.


La présence d'un ver psychédélique au creux de l'aqueuse poire blette qui est le cœur de Robert (Smith), cet incurable fan d'Hendrix bien avant Matthieu Chedid, n'est plus à prouver depuis The Top, l'album de la période buvard de ce cher Bob (et dans une moindre mesure depuis Kiss Me au cube, celui de sa période buveur (de Bandol))... Mais, tout bien considéré, surtout depuis Carnage Visors.
Si en ces parages nul n'est censé ignorer l'histoire de la face B de My War, on connaît moins bien celle de la face B de la cassette de Faith ; or, si sans face B de My War pas de sludge, sans face B de Faith, quid de Dolorian, Atriarch, The Gault et toutes ces choses croupies et spectrales que vous louez avec tant de révérence ? Pas grand chose, tout part de là, l'intoxication mutuelle entre psychédélisme et corbaquerie, ivresse et saturnisme, aqueux et fumeux.
Or donc, en quelques mots, de mémoire, pour l'exactitude historique : l'affreux et fascinant morceau leur servait de chauffe-salle, accompagnant une projection arty dégueulasse, œuvre du frangin Gallup, sur la tournée Faith ; il s'est ensuite retrouvé à remplir de sa grisaille morbide la seconde face de l'album sur cassette. A toute horreur tout honneur. Quant à ce fleuve lent et charbonneux en lui-même, la légende officielle dit qu'il est venu au jour en deux temps :
1/ Robert écluse trois bouteilles de rouge
2/ Simon enregistre "quelques lignes de basse"
Au cas où l'on ne l'a pas compris - par exemple, si l'on a écouté le morceau moins d'une fois - c'est ce transvasement, de liquide vineux de trois contenant dans un seul, que l'on entend ici enregistré, déguisé en variations à la guitare par dessus un motif aussi nauséeux qu'ensorcelant, d'une basse avec laquelle la légende officielle a été plus qu'un peu injuste : cette divagation, parallèle à celle de Smith, est l'une des plus légendaires lignes d'un groupe dont toutes les lignes de basse ou presque sont légendaires, jusqu'à 1989, et également l'une des choses les plus doom que vous entendrez jamais, pour rester sur le sujet qui nous fait parler aujourd'hui.
Une noyade dans le vin mauvais, voilà bien de quoi Carnage Visors est le nom, avec ses notes liquides, languides, et qui brûlent la gorge et agacent l'âme comme une goutte d'acide les dents - sans qu'on puisse arrêter de s'y abreuver. Je vous dis cela, je suis encore moins objectif qu'à l'accoutumée : j'ai longtemps cru, dans une ignorance biographique alors totale, qu'il s'agissait là d'une piste de Cure parfaitement sans particularité (hormis, bien sûr, pour le fait accessoire de compter parmi les tous meilleurs morceaux du groupe), que j'écoutais régulièrement enfant, et que simplement je n'arrivais pas, devenu plus vieux et méthodique, à retrouver sur aucun album (alors que je l'aurais tellement bien vu, au hasard, sur le même que "The Kiss", dont identiquement je n'ai jamais soupçonné qu'elle ne faisait pas partie des choses décrétées obligatoires par le gouvernement) ; je n'avais pas même remarqué la moindre anomalie de durée. La vérité sort de la bouche des enfants, pas vrai ? Il n'y a là rien que de très naturel et désaltérant, c'est cet enfant d'alors qui en atteste, et Carnage Visors pourrait durer le double tant chaque dérive, chaque mol méandre saturnien du jeu de Simon, chaque acide gouttelette de celui de Robert, chaque nouvelle langue de la flaque vitreuse du synthé, y coule de source, aucune autre expression ne saurait mieux convenir.
Comme le vin rouge, c'est le lait de la vie, le sel de l'existence qui se sirote ainsi, à longues lampées lasses qui décapent doucereusement l’œsophage, avec ce goût incertain entre désenchantement enfantin et amertume existentielle, qui est l'inimitable marque de Robert Smith. Dont, à sa façon, Carnage Visors est une quintessence ; le psychédélisme morbide comme symptôme d'un deuil de l'enfance jamais refermé : sous cet angle, Carnage Visors est une définition de Bob.

Carnage Visors en trois mots : phase, dépressive, aigüe

Type O Negative : Dead Again

Article initialement publié sur Slow End le 14/11/2015.


Type O Negative sur Slow End ? Allons, voyons ! Puis après quoi ? Carnivore ?!
Voilà ; c'est dit : Dead Again est le chef d'oeuvre de Carnivore ; le grand disque dont chaque fois je suis frustré lorsque j'écoute un des deux autres. L'album de Carnivore sans aucune bride, mégalomane avec outrance, vorace, insatiable, total - omnivore... avec l'appétit du carnivore - généreux avec barbarie, barbare avec générosité, excessivement excessif. L'album de Carnivore qui est aussi un album de Type O Negative, pas le moindre doute possible là-dessus, et à ce titre débordant d'amour à en craquer de partout.
Plus trivialement, Carnivore avait été réactivé alors et pas seulement pour razzier des salles de concert, c'est Wagner qui me l'apprend, puis il suffit de toutes les manières d'écouter deux groupes à lui pour se camper dans l'esprit Peter Steele en l'un de ces grands obsédés dévorés par l'idée fixe et mutabile, dont tous les groupes successifs sont l'héroïque corps de la même oeuvre, proie pourchassée avec un amour incandescent une vie durant. Sans même avoir rien entendu de Fallout ou Northern Lights on peut pérorer sans trop de craintes qu'il y a tout Peter Steele là-dedans, et plus encore - au point que, plus encore qu'avec aucun autre Type O, une fois sur deux il vous passe complètement au-dessus et vous flanque mal au crâne et ballonnements, tellement il est bourratif et tonitruant tout le long, dans la bonté comme dans le pillage. Mais la fois d'après il vous accroche au plafond avec le pistolet à clous, et l'on se rappelle tout rouge d'embarras pourquoi on a été totalement d'accord avec le compère [auteur de la chronique publiée au-dessus, sur Slow End] ; parce qu'il y a tout dans ce disque qui est l'album parfait pour se sortir de sa propre carcasse à coup de pieds à se décrocher le trou de balle, et faire une fête à tout casser, avec une rage de joie douloureuse.
On échappera difficilement - et pourquoi d'ailleurs en aurait-on envie ? - à faire du sentiment et un brin de trémolos à propos d'un disque qui, même s'il ne fut pas conçu comme tel, reste nos adieux au grand Peter, et là-dessus encore Dead Again - rassurez-vous toutefois : on n'ira pas jusqu'à se lancer dans les diverses analyses qu'on peut greffer à son titre - est parfait, tant d'un point de vue péremptoirement musicologique puisqu'il est donc autant qu'il est possible (le mieux restant de se réécouter tous les albums) une synthèse de Monsieur Steele et un cercle parfait de ses deux groupes principaux - que d'un point de vue émotif et sensuel pur.
Pour la partie descriptive on ne s'y attardera point trop : le compère ci-dessus a fort bien circonscrit l'affaire avec le terme "pizza" ; et si en effet Slow, Deep and Hard érigeait en quelque sorte la dégustation de la mauvaise pizza, laissée à pourrir quelques nuits blanches dans votre sous-sol jusqu'à devenir dûment verdâtre, au rang des beaux arts de vivre - gothiques et membrés - Dead Again pour sa part a tout de la bonne pizza garnie au-delà du raisonnable, pâte à la levure de boulangerie, cuisson au feu de bois, mozzarella crémeuse, poivrons verts comment faire autrement, larges tranches de pancetta, olives fuselées, anchois au goût bien poissonneux, artichauts douceâtrement écœurants, câpres pulpeuses au bord de la fermentation alcoolique, champignons aux relents d'automne, tranches d'aubergines moelleuses, bref une épaisseur de garniture à en passer la nuit à roter échoué pareil à un cachalot sur le sofa mou, en s'aidant de litres de vin rouge pour pallier ce qui manque de sucs gastriques. Par endroits, on l'imaginerait volontiers servie au Bon Temps qui Roule, cette pizza, en vedette royale de la carte. Plus prosaïquement ? Ça ne se décrit pas ; croyez-moi ; autant que dans un genre radicalement différent (... réellement ?) October Rust, Dead Again est un déluge de sensations qu'il vaut mieux expérimenter comme une gifle de soixante-dix minutes de long sans la médiation d'aucuns mots d'insuffisante voilure. L'on pourrait à bon droit avoir la perfidie de faire la comparaison entre le geyser d'invraisemblables vigueur et verve créative que firent jaillir chez Steele la sobriété et le retour de foi, et les albums cachets d'aspirine qu'ont pu oser publier certains toxicomanes désintoxiqués... mais la perfidie est une perte d'énergie et de précieux temps lorsqu'il y a là cet album qui exige de vous les deux en doses épiques, et le fait avec tellement de véhémente générosité qu'on ne peut être en reste.
Et là vous commencez - normalement : suffisamment de petits et moins petits cailloux ont été semés partout - à saisir, sans que j'ai besoin non plus de vous faire les brillants mots d'esprit sur la fameuse couleur et de quoi elle est symbole, le malaise ; ce que cet album en particulier de Type O Negative, lui aussi rien qu'en soi le meilleur à son heure, possède vu son contexte de bien particulièrement, pantagruéliquement, douloureux à entendre - et de beau, mais cela revient exactement au même dans le cas de Type O Negative.

Dead Again en trois mots : éclatant, de, vie

Type O Negative : Bloody Kisses (digipack version)

Article initialement publié sur Slow End le 07/11/2015.


Type O Negative sur Slow End ? Allons ; voyons. Quel disque rend-il la chose plus douloureusement évidente, et impérieuse, que celui-ci précisément ? Quel disque - attention, question rhétorique : on se fiche des autres réponses, merci - rend-il, au passage, sans prévenir, plus douloureusement pertinente la notion de bon ordre des pistes ?
Oh, certes, Steele a bel et bien dégagé pour cette version quelques passages qui probablement font office de respirations - et de marque de fabrique Type O Negative, aussi - sur la version initiale, les morceaux punk hardcore, les interludes horrifiques cauchemardesques dont on ne sait jamais - c'est leur charme - de quelles exactes mesures de caricature et de très religieuse adoration ils sont faits - marque de fabrique Type O Negative, a-t-on dit - mais même pas toute trace de "lumière", puisqu'on retrouve tout de même ici "Blood & Fire", cette nunucherie que tout le groupe excepté Steele détestait (lis-je dans Soul on Fire, sans lequel je n'aurais probablement jamais écouté la présente édition), et "Set me on Fire", qui ressemble juste à l'un des fameux tiroirs de leurs morceaux, et dont j'ai personnellement chaque fois du mal à croire qu'elle ne constitue pas un passage volontairement grotesque de la délicieuse "Summer Breeze"...
Et pourtant. La chose me permettra deux coming-out : d'une, j'ai toujours eu l'estomac un peu fragile et imprévisible face à ce qui constitue une part irréductible de l'identité du groupe, une des manifestations les plus inconfortables à la fois de ce fameux humour et de ce non moins fameux génie musical pansexuel, à savoir la manie du coq-à-l'âne et du medley stylistique ; de deux, à cause probablement de la nauséeuse combinaison leur charte graphique, de leur ville d'origine et plus directement de l'insanité abrupte de leur musique, j'ai toujours eu envers Type O Negative, pendant toutes les années où justement ce sentiment m'a freiné à me jeter à l'eau et découvrir le contenu de leurs disques, une crainte identique à celle devant Swans, ce sentiment de menace qu'on éprouve face à une libido dépourvue d'aucunes bornes, charnelles ou morales.
Ce déballage uniquement pour dire que le coq-à-l'âne n'est d'évidence pas au menu du ci-devant découpage alternatif (orchestré, toujours selon Soul on Fire, par Steele quelques mois après la sortie initiale, dans la même idée que Origin of the Feces était un re-travail sur Slow, Deep and Hard) de Bloody Kisses, et que, si encore une fois il occulte indéniablement un profil du groupe, pour autant celui qu'il fait ressortir peut difficilement se décrire comme beaucoup plus digeste et acceptable ; Bloody Kisses devient ici un autre album ; non plus, évidemment, cet album de gothic rock macabre et excentrique ; plutôt un album de doom metal, certes, plus encore que le mélancolique mais élégiaque October Rust, monomaniaquement focalisé sur la lenteur funéraire - ce que l'élocution de Peter Steele, aussi, peut avoir de plus sub-érotiquement engourdi jusqu'à la quasi-immobilité, mis en valeur comme jamais - et les brumes de cimetière, bien plus tangibles ici que dans la première version de l'album ; un Type O même presque éligible au voisinage de My Dying Bride... et dans le même temps aussi irrespirable et obscène de misère masochiste qu'un vieux Swans, au hasard Young God, emmuré volontaire dans sa cave à la moiteur insalubre. Et après tout la fameuse ironie macabre identifiée au groupe est ici intacte, voire encore plus subtilement incrustée, puisque l'ordre et l'unité d'humeur des pistes retenues fait d'autant plus ressortir ce joyau de morbidité vampire patibulaire qu'est "Bloody Kisses (A Death in the Family)", lequel - toujours si l'on en croit Jeff Wagner, mais faut-il répéter une n-ième fois que dissiper une ambiguïté concernant Type O serait la plus gauche manière de briser le charme ? - fait référence au décès d'un des chats de Steele.
Puis ce que possède ce Bloody Kisses-ci n'est pas uniquement la magie terrifiante d'un ordonnancement qui fait ressortir ce que tous ces morceaux ont d'homogénéité dans leur tonalité aussi monolithique que l'énorme frigidaire dans la cave d'un tueur en série collectionneur de dentelles et gaulé comme un déménageur (je n'ai pas eu l'énergie pour trouver une blagounette digne de ce nom sur l'expression "armoire à glace", vous ferez ça très bien j'en suis sûr), en leur donnant toute la place nécessaire pour qu'ils remplissent et remplacent tout l'air que vous respirez de leur glace monumentale, sans pour autant, on l'a vu, rogner d'une rognure d'ongle de rat de gothe sur une ambiguïté de sphinx, qui gagnerait presque encore, en poussant rien qu'un peu le vice, à se parer ainsi d'un sérieux marmoréen et aristocratique auquel on ne connaît guère d'équivalents autres que, tiens donc vous ici, Phallus Dei - puisqu'il possède également "Suspended in Dusk". L'inédit de l'affaire. L'autre appel d'air polaire dans un disque glacé. L'autre point culminant du disque et de son climat d'horreur vampire multi-millénaire, tétanisant, dégoulinant de vapeurs d'azote désespérées et suppliantes. Le morceau de funeral le plus brûlant de désir du monde. L'autre clé de voûte qui achève de faire du disque, lui qui tient autant de Slow, Deep and Hard que d'un roman d'Ann Rice, l'album de gothic rock le plus sinistre et aristocratique dans son plus simple appareil, qui se puisse. Nul contrepoint pitre ne viendra s'offrir cette fois, de tout le disque, à l'extrême et choquante morbidité de ce vert répugnant qui est l'inamical et scabreux premier abord que le disque réserve encore à quiconque l'approche, des années après, même une fois familier avec lui, et qui est l'avertissement le plus honnêtement cru de ce qu'est cette nuit d'amour congelé avec un bellâtre vampire aux traits de Richard Kiehl.
Après laquelle la "Black n° 1", qui suit en une très logique conclusion à l'exquise politesse, pour dégourdir rien qu'un brin les rotules avant que les jambes ne vous pourrissent totalement, en prend pourtant elle aussi une inédite et touchante solennité de serment post-inhumation.
Magistral, rien d'autre.

Bloody Kisses (digipack version) en trois mots : la, raideur, cadavérique

Type O Negative : October Rust

Article initialement publié sur Slow End le 12/11/2015.

Type O Negative, sur Slow End ? Allons, voyons, et pourquoi pas chercher à savoir quel est leur meilleur album, pendant que nous y sommes ?
Bloody Kisses est le meilleur album - selon Jeff Wagner, qui y voit la coïncidence de leur apex commercial et de leur zénith Créatif.
World Coming Down est leur meilleur album - selon ceux qui sont pas là la tête entre leurs baffles pour se marrer, ceux qui aiment le béton nu, les façades urbaines noircies par des décennies de pollution et de dépression, et regarder des types descendre le long escalator pour les enfers, bien plus nus qu'au jour de leur naissance, et sans le moindre cachet d'ibuprofène.
Slow, Deep and Hard est le meilleur album - selon ceux qui aiment tâcher le marcel de toutes les façons possibles et manger des pizzas dans des sous-sols humides en se branlant mollement devant un Ed Wood ou un Roger Corman. Ou caresser l'idée de le faire
Et Dead Again, me demandez-vous ? Lucas est une catégorie à lui tout seul, vous répondrai-je, disponible uniquement sur Slow End, eh ouais ma couille.

October Rust semble quant à lui être le meilleur album des gens qui aiment tout Type O et le vivent fort bien, sans s'inventer de pusillanimes problèmes moraux, et n'ont aucun complexe avec leurs taux ni de glucose ni de cholestérol. L'album qui réussit ce que ni Tiamat ni Moonspell... ni Sisters of Mercy n'ont réussi - que seuls Paradise Lost à vrai dire ont réussi, mais dans une toute autre direction : à rendre buvable voire enivrante l'idée de goth-metal. October Rust est le seul disque capable de surligner d'un fin halo vert pâle luminescent la rouille déchirée des feuilles d'automne - et à rendre l'improbable vision enivrante ; le cheminement est simple, regarder : c'est l'un des disques de gothic rock les plus beaux de tous les temps, First and Last and Always regarde fixement ses pompes en la présence de celui qui est à la fois son reflet et The Top - et c'est un disque de metal ; avec des runes et du Black Sab', s'il vous plaît.
October Rust est le seul disque à avoir la fourrure plus soyeuse que Bloody Kisses, et avoir plus que ce dernier les "r" roulés de comte vampire russe entièrement nu - et bien entendu en érrrection - sous ladite fourrure qui est son royal manteau. October Rust a l'exacte mesure de grandeur d'un World Coming Down inversé, solaire d'un soleil rasant d'après-midi d'automne sur un porno sentimental tourné dans le recoin le plus recueilli et sauvage de Central Park avec des vampires affublés de la frange des Beatles et gavés de fruits confits dans le LSD. October Rust est une intolérable splendeur liturgique, tout juste respirable de naïveté et de franchise (à l'égal, là encore, de World Coming Down), un disque qui s'offre autant qu'il prend c'est à dire impérieusement à en tomber de sa chaise. October Rust est un impossible sommet de Peter Steele en tant que forgeron, à inextricablement ainsi mêler Sabbat et Scarabées - d'ailleurs c'est vachement gothique, les scarabées - et il est orné à en crouler à genoux de rivières de diamants faites en larmes d'extase par le génie insensé du bon Josh Silver, qui livre ici un proprement invraisemblable concours de rimmel-dentelle-crêpage avec les salves brûlantes de liquide séminal de Kenny Hickey. Et, bien entendu, de çà de là, la voix de Peter qui se perd dans les inquiétants contre-jour de ses propres basses de bête fauve.
Quoi de plus doom metal - et mièvre - que l'automne ? Et dans le même temps - un long album, pour être exact : il est tellement long que vous avez le temps en cours de route de vous lasser et laisser envahir de languide torpeur, puis de voir se réveiller et arder à nouveau votre intérêt et votre adoratrice fièvre : une vraie nuit d'amour à la lumière du feu comme dans les livres, il paraît d'ailleurs que Steele adorait le feu et le sang, et pour le sang il y a le loup-garou buveur de menstrues de "Wolf Moon"... une vraie nuit d'amour comme du temps que vous viviez chaque jour dans un livre, vous dis-je - quoi de plus gothasse que de s'en réjouir dans la plus grande mièvre allégresse, de le célébrer en faisant de son corps et de son album un tel temple aux odeurs de bruissant tapis de feuilles aux prémices de leur longue putréfaction dans l'humus détrempé et scintillant de rosée ? C'est à en courir dans les bois bramer en se caressant les passages les plus obscènes de fatuité hédoniste et de béatitude élitiste de la geste de Lestat le Vampire - en russe. A en partir pour les champs infinis d'asphodèles violet presque noir, valser pour toujours. Au son de "My girlfriend's girlfriend". Embrasser la folie, douce, légère, au fond de soi, enlacer violemment ses désirs dans ce qu'ils ont de plus infantilement scabreux. Le voici en vérité, bien mieux que Life is Killing Me, l'album pop de Type O Negative : c'est à dire non moins pour autant d'imposantes proportions, mégalomane d'alcôve, et collantes avec ça. Et si à pop j'adjoins pour préciser le qualificatif "roboratif", vous savez bien quel est le nom que je n'ai pas besoin de dire ensuite, pas vrai ? Si ce n'est pas le cas, il figure un peu plus haut ; plusieurs fois.
Non ; par où qu'on le tourne, cet album n'est que magie radieuse, et, oh l'on pourrait ! en dresser de solennelles et sentencieuses définitions critiques, trousser une brillante conclusion pour tenter d'être celui qui est au-dessus - mais à quoi bon ? quand ce qu'il y a de mieux à faire, plus que pour aucun autre disque, est d'amonceler à ses pieds des mots comme des psaumes à sa complète et transcendentale sensualité, de se vider devant lui et pour se faire emplir, ouvert comme une étoile de mer, de tout le scintillement auréeux qu'il offre ?

Hein ? Si October Rust est mon meilleur album de Type O Negative ? Pas tout à fait, non pas tant parce que certaines fois il est tout simplement trop, comme une caresse trop passionnée ; mais parce que je n'ai déchiré ma carte de membre à aucun des clubs nommés en préambule, et que je tiens coquettement à ma prérogative d'avoir, pour les authentiquement très bons groupes, plusieurs meilleurs albums - puis aussi que Type O Negative, pour rendre à César ce qui est à César, est bien trop pléthorique pour n'avoir qu'un seul album domicilié dans les cieux.

October Rust en trois mots : tarte, dionysiaque, doré

Type O Negative : World Coming Down

Article initialement publié sur Slow End en novembre 2015.


Type O sur Slow End ? Allons, voyons ... Faut vraiment chercher les emmerdements, non ? Et avec cet album-ci entre tous. World Coming Down est-il le plus plombant des Type O Negative ? C'est l'impression qu'il peut donner, au moins certaines fois, suffisamment pour donner l'envie pressante de le bombarder tel, moyennant des raccourcis si besoin et des occultations consenties - au point de déconvenir avec fracas la fois d'après, que l'on n'y trouvera pas cette dalle en ciment uni que l'on avait été seul - entendre : sans au moins une partie du disque - à vouloir voir cette fois-là.
Car World Coming Down est également à sa façon le plus lumineux Type O Negative ; oh, d'une lumière blafarde et farineuse de petit matin new-yorkais qui commence tout juste à éclore, d'un spectre d'aube harassée d'un jour de semaine hivernal qui commence tout juste à se déduire dans le vert fantastique de cette quasi-aurore boréale de Métropolis finlandaise radioactive, qui lui sert de traumatisante pochette ; mais une lumière tout de même. Voyez "Everything dies". Tous ces pensums supposés terminalement désabusés, délétères et livides, type les boudeuses descentes aux enfers des Bowie et des Reed (probablement inspirées par la même triste merde blanche), vous ont de ces airs de ce qu'ils sont après ce morceau et ses copains de tracklisting... des désodorisants pour toilettes de galerie d'art de Tribeca.
Parce qu'évidemment, c'est cela Type O Negative : ne pas choisir - pour quoi faire ? - et s'assumer tout entier, simultanément, dans son saturnisme autant que dans son habitude de se lever tous les jours à quatre heures trente pour être à l'heure tous les jours à un turbin auquel tout son esprit comme son âme dénient le moindre sens ; et certainement pas de désamorcer ou de couvrir d'un sarcasme partisan ni l'un, ni l'autre - je me défends difficilement de mépriser tout homme de peu de goth qui préfère se raconter dans un onctueux gloussement bien compris que Type O Negative est tout entier dans le sarcasme, le second degré, la saine auto-dérision poussée dans des extrêmes d'esthète doublé d'un esprit fort particulièrement vigoureux : et pourquoi pas foutraque, pendant qu'on est dans la grossièreté la plus infâme ? Où d'ailleurs a-t-on jamais vu que l'auto-dérision et la pitrerie étaient le moindrement antagoniste du pire état dépressif ? Cessons un instant de projeter. Un peu de retour au bon sens ne fait jamais de mal. Savoir dire simplement "Everyone I love is dead" parce que c'est strictement ainsi que l'on voit les choses, est autant de l'humour que son exact contraire : il y a juste une heure où ça n'a simplement plus aucune importance, c'est à dire de raison de se crever à chercher à savoir.
Et justement, la chamaillerie n'est pas à l'ordre du jour dans le cas présent car World Coming Down, s'il doit à tout prix être quelque chose, pourrait bien être l'album le plus fatigué, à bout de forces, de Type O Negative, et il n'a plus la force entre autres pour davantage que le minimum syndical, consubstantiel, d'auto-dérision. Nulle plaisanterie sophistiquée dans les parages, tout juste une première piste feignant d'être rayée, en guise de rictus-réflexe aussi piloté au radar que le lancement de la cafetière le matin sans même allumer la cuisine - non plus que de force pour forcer particulièrement un trait bouffi qui n'en a aucun besoin, au rayon sinistrose et enlisement : lorsqu'il est suffisamment tôt le matin, il n'est aucun besoin d'exagérer le tragique écrasant de l'existence par aucune hyperbole. Voilà World Coming Down : l'album le plus plombé et cru d'ordinarité, d'un groupe qui pourtant, sous ses airs de propos sophistiqué dont le degré s'écrit à deux chiffres, est l'un des plus crus et nus que je connaisse, ne serait-ce qu'en vertu de la nudité totale et offerte, sans la moindre fausse pudeur ni effet de manche, du timbre de son chanteur. Comme qui dirait du River Runs Red qui n'aurait plus ni l'énergie vitale de violence ni le juvénile égoïsme nécessaires pour se mettre fin, comme dirait l'autre : how doom is that ? Plus la force de rien, hormis de sa splendeur congénitale - écouter la noce du glamouze, de la cold et du sabbat baptisée de ce nom digne d'un acteur porno italo-transsexuel, là... et tomber à genoux.
Terminé - presque... on retrouve si facilement une élégiaque ferveur dès lors qu'il s'agit de parler d'Halloween - le rock gothique de vampire en tournée dans le monde terrestre ; pas encore là - ailleurs que dans un rendu sonore tirant déjà un peu vers le sordide métallique, autant qu'il est encore capable de sommets de vomitif early-swansien, cf la fin de "World coming down" - la gueulardise et la bamboche non moins tristes des albums à suivre ; bien là, écrasant (profitons discrètement que le terme est lâché pour glisser que je crois n'avoir jamais entendus riffs bruts de Sabbath aussi superlativement jouissifs et dionysiaques qu'ici et dans ce neurasthénique contexte, même dans le premier EHG : vous en faites ce que vous voulez pendant que je referme la parenthèse), dans la place : Type O Negative, groupe de gothic rock suprême et camion d'éboueurs à la fois. Un genre de camion d'éboueurs fantôme, âme en peine insue de tous des aurores de Brooklyn, à la peinture verte presqu'entièrement écaillée, et qui parvient pourtant cette fois encore, même la tête compressée entre des grandes mains qui tentent de la serrer plus fort que l'étau sous le crâne en espérant faire passer la migraine de cette catastrophique biture du mardi soir avant de partir embaucher (parce que, quand bien même la lueur verte là-bas qui défigure tout pourrait aussi bien être celle d'un holocauste extra-terrestre qui vient, ce ne serait jamais autant la fin du monde que la journée de boulot post-mortem qui s'annonce), même finissant de s'effilocher les derniers lambeaux aristocratiques et désuets d'une musique qui autrefois ne rendait des comptes (et encore) qu'aux plus grands moments des Sisters of Mercy - à marcher encore loin devant - ailleurs de par la simple envergure insensée de sa foulée de grande gigue hors de proportions et la cadence surnaturellement flottante qu'elle lui donne malgré son poids - un troupeau humain qu'elle n'a du reste jamais réussi tout à fait à comprendre malgré sa profonde bonté, et auquel sa dignité même en double page centrale l'a toujours rendu incurablement étranger.

Ouais, on s'est pas trop marrés, hein ? Condoléances. Et encore, je vous ai épargné une séquence de spéculation sur la fée verte, et l'étymologie du mot "fée", pauvres choux. Peut-être devrais-je résumer pour conclure - à défaut de décréter que World Coming Down est le meilleur album de Type O Negative, titre qui qui n'a pas de sens concernant un groupe qui a également sorti Slow, Deep and Hard, October Rust et Bloody Kisses ; même si je ne peux m'empêcher de le ressentir ainsi presque chaque fois, ou le plus sublime ce qui revient au même - que World Coming Down est à coup sûr l'album le plus plombé ; mais quant au plus plombant : selon les jours il le sera... ou son exact contraire. La lumière, c'est traîtreux. Parfois c'est blanc comme cette merde sinistre qui vous toise, là dans son sachet. Et parfois c'est beau comme le matin qui vient.

World Coming Down en trois mots : spleen, de, Brooklyn

Greenmachine : The Earth Beater

Article initialement publié sur Slow End le 31/03/2014.


Les concours de bites de japonais, ç'a déjà été relevé en ces pages, c'est connaud : de toutes les manières elles sont toutes pareilles, non - courtes et épaisses ?
D'ailleurs, si vous allez voir le reste de la discographie de Greenmachine, c'est aussi révolutionnaire et aussi inspiré que toute celle de Church of Misery : préférez organiser une course de culs-de-jatte, si vous tenez à voir un tournoi excitant. Mais cet album, The Earth Beater ! Même des années après l'avoir revendu, tu reconnais aux premières secondes cette ligne de basse voyouse, qui le met instantanément sur une torride orbite interstellaire, toute ouatée et matelassée, dans son décollage vers l'orgasme, par la brûlante fumée d'une camelote freebase extra-terrestre dont tu as rêvé sans le savoir toute ta vie en écoutant Snoop Doggy Dogg et James Brown ; les quelques secondes suivantes, tu les passes à fiévreusement vérifier [sur un site de revente bien connu] que sa cote n'aurait pas désastreusement flambé, de même que sont en train de faire ton palpitant et ton foie : histoire de rattraper la dernière en date d'une éternelle série de boulettes - faut dire aussi qu'il s'y prête à ce genre de méprise, le disque, avec ses airs bonhommes, sa générosité étouffée qui fait pétiller les yeux autant de simple et pure joie stoner que d'irritation toxique, tous ces airs à l'image de cette pochette à la fois merveilleuse et si bon marché, en un mot comme en cent ordinaire, avachi et copain...
Mais c'est d'un vieux copain qu'il s'agit, d'un de ceux, rustique, qu'on oublie au nombre des meubles et qu'un beau jour on reconnaît en pleurant de gratitude, ainsi qu'on a les larmes de bonheur stoner qui viennent chaque fois qu'elle marmonne, entre velours et caoutchouc, digne d'un Clutch insomniaque, dealer de crystal à la petite semaine, cette basse qui est comme une table à votre nom réservée à vie tout au fond d'un club de strip poussiéreux bienheureusement perdu loin de toute fréquentation tapageuse. Comme une longue et juteuse libération, qui ne veut pas s'achever, depuis ce même fond de canapé crevé. Probablement le disque de sludge le plus cool du monde, ce qui n'est pas titre de rien, quoique sans trop de concurrence - et le disque de stoner le plus cool du monde.

The Earth Beater en trois mots : sourd, chaloupé, fatal

Grötüs : Slow Motion Apocalypse

Article initialement publié sur Slow End le 21/04/2014.


La scène est légendaire. Assis au fond d'un boui-boui bruyant des quartiers ouvriers de Megabollywood, tenu par un genre de Mini-Moi à la large moustache noire, J.G. Thirlwell regarde distraitement Enemy of the Sun qui repasse pour la douze-millième fois à la télé au-dessus de la friteuse, tout en chipotant dédaigneusement son döner-vindaloo qui lui poisse les doigts de jus blanchâtre écumant.
A partir d'une pareille ouverture, toutes les histoires sont possibles - les excitantes en tous les cas ; et ce n'est certainement pas moi qui vais me ridiculiser à essayer de vous brosser une de celles nombreuses où Slow Motion Apocalypse (à partir d'un titre pareil, déjà...) pourra vous emmener, selon les jours, selon l'humeur où vous déboulerez dedans, avec quoi ou qui à vos trousses, quoi dans le cornet, par quels moyens de locomotion improbables, quels intermédiaires louches et hybridés ; et ainsi de suite. Pas davantage que je ne vous servirai (salade-tomate-oignon ?) une énième fois le pourtant si tentant couplet, sur certaine décennie bénie, où l'on pouvait ainsi croiser en bas de sa rue le doppelgänger post-panmessianique de Senser. Parce que vous comprendrez bien tous seuls en l'écoutant, le disque. Et que tout le reste de ce qu'il y a à y prendre vous le vivrez, plutôt. L'odorant tourbillon en remue toujours autant, la première ou la trois-centième fois.

Slow Motion Apocalypse en trois mots : zébulon, thug, fabuleux

samedi 28 mars 2020

Weedeater : Goliathan

Article initialement publié sur Slow End le 03/05/2015.


"Weedeater et Bongzilla n'ont pas droit à l'erreur, à présent", a-t-on pu lire ici ou là voici quelques semaines, à propos de la très indéniable et miraculeuse réussite du troisième Dopethrone. Ce qui fournit une fort obligeante entrée en matière au propos de ce jour, et matière à y rire haut par la même occasion.
D'abord parce que - sans même parler du fait qu'évidemment les groupes, ces animaux mystérieux, ne vivent pas en ces termes - seul Bongzilla a la nullité vertigineuse suffisante pour se pouvoir comparer à l'ahurissant non-avènement des deux premiers Dopethrone et être mis dans le même sac très résistant à lien coulissant ; et surtout que Weedeater malgré la similarité de surface n'a jamais joué le même style de musique que les deux dits obèses ricaneurs.
Le sludge de Weedeater est à la fois à peu près indépassable dans sa foi en un classicisme benêt, hilare, à la limite de l'infantile, une forme en somme de trad-sludge (doom hardcore joué par des bluesmen ? blues hardcore joué par des doomsters ? doom joué par des coreux qui écoutent du blues ? tout ça devient la même musique la plus instinctive du monde, dans l'évidence qui est le langage de Weedeater) le plus pur et préhistorique - et semblable à nul autre : on parle bien de cartoon-sludge de vagabond va-nu-pieds la tête perdue parmi les nuages, ou bien ?
Alors on pourra bien outrager l'entrée arrière aux moustiques des marais, à noter une production gourde, bourbeuse, une torpide gangue de congestion cannabino-éthylique qui renvoie à Sourvein et Acid King, donc à Sixteen Tons, et des morceaux et riffs dont la simplicité, ou plutôt l'ingénuité, renverrait davantage à Justice - en tête un "Bully" qui nous refait en toute candeur "Shitfire", en encore plus lapidaire et nigaud, un peu moins céleste du coup, mais guère moins débonnaire et primairement jubilatoire... Ou discuter, encore plus stérilement, des imbécillités comparées des albums un à un... Quelle importance ? L'important est qu'après deux albums simplement en dèche d'inspiration - ce qui arrive à tout le monde même les meilleurs, Motörhead a justement sorti deux mauvais albums, et il m'arrive de n'être pas drôle bourré - le Nick Oliveri du sludge, son trappiste qui a pris un épicéa sur le carafon, Son Altesse Farineusissime Saint Neuf-Orteils soi-même, est de retour à son état de lévitation caractéristique, avec un album végétatif et spirituel s'il en est, dont les morceaux paraîtront au mieux maintes fois entendus et inutiles seulement à ceux qui ne sont pas sensibles aux musiques folkloriques, spirituelles, à Motörhead, que sais-je ? Ce qui se conçoit et se respecte, on en convient volontiers.
Pour ceux en revanche qui se sentent poreux au sludge n'a-qu'une-dent, celui qu'on peut fredonner à son môme pas encore vieux d'un an aussi bien qu'à soi-même lorsqu'on en aura bientôt dix dizaines, dans son rocking chair sur le perron d'une bienheureuse cabane perdue loin des chemins des importuns et des nerveux, au feelgood sludge en un mot comme en cent qu'on pourrait babiller et bégayer libéré de toute contrainte de langage sous le doux soleil fatigué de ces riffs dont en vérité la native simplicité remémore autant celle du premier que du second Weedeater, l'ahurie que l'abrutie, voire peut-être les raffine encore un peu, réussissant à faire même des morceaux de six minutes de long les exquises miniatures brutes qui incarnent si bien le talent singulier et intouchable du groupe... Il y a Goliathan : un petit album bon à rien dont la trentaine de minutes sifflotantes, décharnées, raréfiées, va tranquillement et benoîtement rejoindre, voire peut-être bien surplomber, les meilleures de Weedeater, un groupe de mecs qui ont tout compris.
Hormis une chose. Visiblement.

Goliathan en trois mots : Arik, Roper, démission

Undersmile : Narwhal

Article publié initialement sur Slow End le 16/06/2014.


Des nénettes qui ont tout compris à Bloody Panda, ça fait plaisir. C'est à dire, bien entendu, ce que moi j'y ai compris, et pas ce que Bloody Panda ont pigé à eux-mêmes pour un second album trop bien mis et doucement mutin de traits, pour faire naître une autre excitation qu'esthétique.
Undersmile, donc, retiennent pour leur part - de Pheromone, puisque c'est bien la saisissante inspiration de quoi il est question - non pas la solennité exotique mais le découragement, la lassitude, l'indifférence dolente, qui en ronge, effrange, effiloche, et pour tout dire va plus loin ici, en dispersant carrément tout ce beau monde, les guitares aussi vitaminées qu'un riff de Palehorse, les voix décidées comme des écharpes de brume zombie, chacune va son propre titubant errement sans but, traînant le râclement d'une pelle derrière elle, égarée dans son coin à l'écart et contente comme ça, à la façon d'une molle partie de colin-maillard avec les camarades de l'institution psychiatrique (un ancien manoir dont la plomberie chante la nuit à la façon d'un orgue désaccordé) : Amber Asylum, avec leur nuisettes en décomposition, et les dernières arrivées Babes in Toyland, avec les courants d'air qui les tourmentent de l'intérieur, et toutes les joueuses ont les yeux bandés mais ça ne risque pas grand chose, toutes sont assommées à l'éther par précaution, des fois que leur aboulie ait elle-même une crise de narcolepsie.
Tous les trois pas ou quatre l'une ou l'autre s'arrête, chaque fois qu'on se prend un mur on en reste quelques secondes ravie à écouter la grosse cloche bourdonner dans son crâne - tant et si bien qu'à force, si j'ose dire, toutes ces choses disjointes, évaporées et caves finissent par s'entendre on ne sait comment sonner ensemble, en chœur arachnéen, et éprouver une sorte de joie d'ensemble, discordante naturellement, diaphane évidemment, asthénique bien entendu, malgré l'inertie d'enclume de chaque note qui goutte, et s'élever peu à peu dans la hâve félicité hébétée d'une manière de ronde lourdaude, morose, trébuchante, et pour tout dire parfaitement à même de captiver jusqu'aux moins gâtés en œstrogènes d'entre vous.
Ce n'est pas comme si le grunge était une musique renommée pour sa part de masculinité florissante. Vous n'allez pas me faire accroire après tout que ce serait la première fois que vous vous satisfassiez d'obéir au magnétisme de la Lune plutôt que celui de Saturne ? Vous n'allez pas me dire que vous êtes nerveux en présence des louves ?

Narwhal en trois mots : araignée, au, plafond